PHILOSOPHIE DU 10 MARS
AUX RÉDACTEUB8 PB la Voix du Peuple.
Mes chers amis,
, Le désespoir des gouvernements est une calamité pour les peuples. En préparant l'élection du 10 mars, vous ne vouliez, disiez-vous, que donner au pouvoir un avertissement; vous lui avez jeté la terreur. Et, comme on ne s'attaque jamais impunément au pouvoir, votre triomphe électoral est devenu un deuil pour la liberté. Révolutionnaires de 1850, hérauts de la fatalité, vous êtes trop savants, trop forts pour vos antago*
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nistes; craignez, pour avoir si facilement raison, de provoquer un éclat funeste. Il serait périlleux en ce moment, pour la Révolution et pour l'humanité, de faire naître un conflit entre le gouvernement et le peuple. Au lieu d'accabler, comme vous faites, des hommes qui, croyant obéir à un mandat providentiel, se trouvent tout à coup, sans l'avoir prévu, sans pouvoir le comprendre, en hostilité manifeste avec la source même de toute providence, avec le peuple, songez plutôt à les rassurer en les éclairant. C'est ce que je vous demande la permission de faire moi-même, puisque, dans l'ardeur du combat, vous êtes incapables de trouver sous votre plume des paroles de paix.
Quelques mots seulement d'explication è vos lecteurs sur les causes qui m'obligent à me charger de ce rôle, si nouveau pour moi.
Ma situation n'est pas sans analogie avec celle que l'on pré« pare à notre malheureux pays : pour peu que la démocratie socialiste, abusant de ses avantages, au lieu de ramener le pouvoir, continue de l'irriter, on ne saura bientôt lequel est le plus à plaindre, de celui qui promène sa liberté oisive sur nos places publiques, ou de celui qui la repose sous les verroux.
Le 6 février dernier, au soir, je fus prévenu officiellement par M. le directeur de la prison de Sainte-Pélagie, que, par décision supérieure, j'étais consigné dans ma chambre, et que, jusqu'à nouvel ordre, toute communication avec le dedans et le dehors, même avec ma femme, m'était interdite. Un gardien fut établi à ma porte ; un autre vis-à-vis de ma fenêtre, dans la rue. J'étais puni pour une méchante plaisanterie insérée dans la Voix du Peuple, à propos de projets de coups d'État, qui, autant que j'en puis maintenant juger, étaient sans fondement.
Jusqu'ici j'avais cru que le condamné pour délit de presse devait être considéré comme le militaire mis, pour fait d'indiscipline, aux arrêts, La faculté d'aller et venir lui est ôtée, il est astreint à une clôture pénible ; hors de là, me disais-je, il conserve la plénitude de ses droits d'homme et de citoyen. La privation de la liberté du corps n'entraîne point la suppression de la pensée ; la vindicte publique ne va pas jusqu'à étouffer la conscience ni la voix.
J'ai appris, à mes dépens, qu'il n'en est point ainsi. Soixante ans de révolution n'ont point effleuré l'arbitraire qui pèse sur le régime des prisons, comme sur tant d'autres choses. Pour le détenu politique, il n'y a ni Constitution, ni lois, ni monarchie, ni république. Il est traité administrativement, comme une ville en état de siège. Il ne connaît de souverain que le directeur, d'autorité que le ïèglement. Tels nos départe-
T. ni "^
ments du Rhône et de la Loire jouissent des bienfaits de Tordre sous le commandement du général Gémeau. Au prisonnier, il est défendu de confesser une foi, d'exprimer une opinion. Pour peu que ses idées déplaisent, il est sujet à la consigne, et, s'il réclame, au cachot. Il est à la discrétion de la pénitencerie, comme le prévenu à la discrétion de la justice ; comme, sous un gouvernement effrayé, les citoyens à la discrétion de la police. N'en veuillons pas, je vous en conjure, à MM. Carlier et Baroche, pas plus qu'à Caussidière ou Ledru-RoUin. C'est là, je vous le répète, une lacime de notre droit public. Les libertés publiques n'ont jamais obtenu, en France, d'aucun gouvernement, la moindre garantie ; le code des prisons n'existe pas.
Transféré le 13 février de Sainte-Pélagie à la Conciergerie, j'étais menacé de voir ma consigne se prolonger indéfiniment, si je n'eusse pris la sage résolution d'y mettre un terme. J'écrivis donc à M. le préfet de police que, quoi qu'il en coûtât à mes intérêts ainsi qu'à mon amour-propre, je me résignais, aussi longtemps que je serais en puissance de guichetier, à ne publier, dans aucun journal, aucun article polémique concernant les actes du pouvoir, quels qu'ils fussent ; que, puisqu'ainsi le désirait l'administration, je regardais mon rôle de jouma* liste comme fini ; que la seule réserve que je fisse était de traiter les questions économiques et sociales au point de vue de la science pure et des intérêts les plus généraux, en dehors de toute considération bourgeoise ou plébéienne.
Cette déclaration, faite par moi en toute liberté d'esprit, sinon de corps, et après mûre réflexioin, me valut incontinent, de la part de M. le préfet de police, la révocation des ordres donnés à mon égard ; et dès ce moment, mes chers amis, je pus encore vous serrer la main, respirer l'air de la cour, et lire les journaux. Une simple transaction a plus fait pour mon repos que n'eussent pu obtenir toutes les plaintes, les imprécations et les cris. Ne sauriez -vous donc, par des moyens semblables, tirer notre malheureux pays de cette situation antagonique, au lieu de résoudre, comme toujours, le problème de la liberté et 4e l'ordre par une catastrophel
Me voilà donc, forcément, en paix avec tout le monde. Car, 'il ne m'est permis d'exercer ma critique contre le gouverne- . iient, je ne puis pas davantage l'exercer contre personne, â^aurais l'air de mordre ceux que l'administration me désignerait. La consigne aura eu pour moi cela de bon, de m'apprendre la douceur évangélique et le pardon des injures. Le premier venu peut m'accuser d'anarchie, d'athéisme, de bourgeoisisme, sans aue ja lui réponde. Je ne rendrai pas coup pour coup; je
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ne répondrai rien. Dorénavant, mes chers amis, vous ne recevrez de moi que des communications toutes scientifiques. Le pouvoir s'irrite et s'aveugle : je ne Tagacerai point de mes brûlants sarcasmes; j'essaierai de le fléchir plutôt en éclairant sa route. Le peuple, d'ailleurs, n'a plus besoin qu'on le passionne ; il demande bien mieux, à être instruit. Puissé-je, dans cette nouvelle évolution de ma pensée, être assez heureux pour faire considérer à tous, amis et ennemis, la rigueur dont j'ai été momentanément l'objet comme un accident favorable à la cause de la liberté, et faire applaudir, une fois au moins, par les conservateurs et les patriotes, le préfet de police, M. Cartier.
Je prends donc pour texte de cette première étude le grand fait qui vient de s'accomplir, la manifestation du 10 mars. Et puisque ce fait, qui crée au pouvoir une situation sans exemple, est, de deux côtés différents, presque imputé à crime à ses auteurs, j'essaierai d'en donner une explication à la fois rassurante et fidèle. Je ne fais plus, qu'on s'en souvienne, de la polémique; je fais de la philosophie, appliquée aux événements contemporains.
S'il me fallait en croire les Journaux et les rapports qui me parviennent, la journée du 10 mars serait considérée par le parti conservateur, à la tête duquel s'est placé le gouvernement, comme un péril ; par les hommes de la démocratie extrême, comme le prélude d'une nouvelle déception. L'alliance de la bourgeoisie et du prolétariat, sur le terrain de la République sociale, semblerait à l'opinion la plus avancée, comme à la plus rétrograde, une coalition monstrueuse. Des deux côtés on protesterait contre la pensée de fusion, qui seule a fait l'élection des citoyens Carnot, Deflotte et Vidal. Tandis que la terreur est au pouvoir, l'inquiétude règne parmi les démocrates: cette opposition de sentiments prouve déjà combien, des deux parts, l'appréciation est fautive.
Quel est le sens vrai de l'élection du 10 marsl Que nous pronostique-t<elle pour l'avenirl Quelle menace en ressort pour le parti conservateur 1 Quel espoir pour la démocratie socialiste! Quelle chance pour un nouveau parti de juste-milieu! Ck>mment le socialisme a-t-il pu se dire tout à coup, et avec justice, parti de conservation et d'ordret Comment, de leur côté, les hommes du pouvoir, chargés par la majorité du pays de refouler le socialisme, se trouvent-ils tout à coup en opposition avec cette majorité, qui se déclare socialistet
U nous appartient, à nous, écrivains de la Voix du Peuple, qm, forts de nos études, instruits par une philosophie sublime.
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avions dès longtemj^s prévu cette magnifique conversion ; qui, les premiers, Tavons révélée; qui, grâce au concours intelligent de nos confrères de la presse républicaine, lui avons obtenu la sanction de 130,000 suffrages; il nous appartient, dis-je, de faire connaître les causes profondes de ce grand acte, et, faisant trêve un moment au débat quotidien, de sauver de leur propre fureur nos irréconciliables acfversaires, en leur montrant dans toute son étendue le danger auquel ils s'exposent. Se révolter contre Ténergique protestation du 10 mars, c'est vouloir lutter avec la fatalité même. Ce^ qui est accompli est accompli : le Temps, comme le char d'Ézéchiel, avance et ne recule pas. Or, puisque le progrès, dans la société, n*est autre chose que la réalisation successive des éternelles lois de Tintelligence, cherchons, par l'analyse de nos idées, où cet irrésistible mouvement nous pousse. Les démocrates, je l'espère, seront satisfaits d'y voir l'accomplissement de leurs vœux les plus chers; les conservateurs, surpris d'y trouver les conditions de leur sécurité. Ce sera démontrer, une fois de plus, aux sceptiques, que les affaires de ce monde ne vont point au hasard ; aux mystiques, que là où un dessein providentiel se manifeste, là existe une pensée d'homme.
Deux questions étaient posées aux électeurs du 10 mars :
Monarchie ou république ;
Réconciliation de la bourgeoisie et du prolétariat,
U est d'abord étrange que la première de ces questions ait été posée contre le gouvernement, qui sans doute est républicain; il est plus étrange encore que la seconde l'ait été coùtre les conservateurs. Ne dirait-on pas qu'ici les partis se sont trompés- de rôles t II y a là un des plus singuliers renversements dont une nation puisse donner le spectacle, et qui témoignerait de l'universelle démence, s'il n'était l'effet d'une raison supérieure. Examinons ce qu'il y a sous cette double formule, Monarchie ou République^ et Réconciliation de la bourgeoisie et du prolétariat, prise pour enseigne par le parti du mouvement contre le parti de la résistance ; et je me trompe fort, ou nous reconndtrons, dans le scrutin du 10 mars, une manifestation éclatante de la raison collective, aussi indépen* dante des intérêts de partis que des influences individuelles.