I. — Monarchie ou république
Il est des gens, et, il faut le dire, il en est beaucoup parmîi les 130,000 républicains du 10 mars, qui s'imaginent que protester, comme ils l'ont fait, contre la monarchie, c'était tout uni-
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ment protester contre le retour d'Henri V, de Louis-Philippe ou de l'empereur. Leur pénétration ne va pas au-delà. Monarchie, disent-ils, cela est clair: c'est un individu couronné, sur un fauteuil à clous dorés. Ils croient, et de la meilleure foi du monde, que la monarchie a été renversée en 1792, puis en 1830, puis encore en 1848; que du 21 janvier 1793 jusqu'au 2 décembre 1804, comme depuis le 24 février, la France a été en République. Ils ne doutent point que, s'il fût jamais un républicain digne de ce nom, c'est Robespierre. Prenant constamment la royauté pour la monarchie, ils se figurent qu'exécuter un roi, c'est démonarchiser un peuple. Et si vous leur demandez quel est, à leur avis^ le plus grand obstacle au rétablissement de la monarchie, ils vous répondront sans hésiter, avec MM. de la Patrie et de V Assemblée nationale ^ que cet obstacle invincible, cet impédiment insurmontable, c'est le suffrage universel.
Pas n'est besoin cependant d'une réflexion bien longue pour découvrir ce que de telles idées ont d'étroit et de faux.
Par monarchie il faut entendre surtout deux choses: d'abord, la hiérarchie gouvernementale; en second lieu, la religion du droit divin, religion qui existe chez le démocrate autant que chez le royaliste, plus forte encore dans le prolétaire que dajis le bourgeois, et qui se manifeste surtout dans ces explosions inorganiques de la volonté populaire, que nous prenons pour des jugements de la raison générale.
La monarchie, en un mot, n'est point un individu, une famille, une vaine incarnation, monocéphale ou polycéphale, de la souveraineté : c'est une fin et un système.
Il est clair que la monarchie, ainsi conçue, n'est pas de ces choses qui disparaissent au premier souffle des révolutions, et par décret de l'Hôtel-de-Ville. Il faut, le 24 février me le pardonne! avoir fait partie d'un gouvernement provisoire pour croire de ces choses-là. Convertir une société de monarchie en république est une œuvre aussi difficile que de retourner l'esprit humain. Cela exige des siècles, le travail de vingt générations. Vous croyez, en abandonnant l'empereur, et plus tard en expulsant Charles X et Louis-Philippe, avoir démoli l'institution; vous n'en avez arraché que l'enseigne. Le système vous reste, inviolé, dans vos idées et vos habitudes. La monarchie ! c'est encore le moule de notre société, bien que déjà ce n'en soit plus l'âme.
Je surprendrais plus d'un honnête démocrate, si je me mettais à lui prouver que lui et tout le parti démocratique n'ont jamais eu que des idées monarcbiennes; que tout ce qu'Us
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pensent, parlent, proposent, rêvent, c'est monarchie. La com« munauté des Icariens, qu'estrce autre chose qu'une monarchie absolue î II en est ainsi de la plupart des utopies socialistes : pour fonder la liberté, Tégalité, la fraternité, Cabetse fait roi; Saint-Simon grand-prêtre ; Pierre Leroux prophète; Louis Blanc dictateur. Il n'est si modeste gérant d'association ouvrière qui n'aspire, à tout le moins, à grouper sous sa main tous les tra« railleurs de son état. C'est toujours le même préjugé hiérar^ chique, la même manie d'autorité.
Pour ce qui est du droit divin, malgré tous les blasphèmes dont il a été jusqu'ici l'objet, la superstition en est plus profondément em'acinée que jamais. Comme, d'après un apophthegme essentiellement monarchique, la voix du peuple est la voix de Dieu, ainsi le droit divin n'est autre que le décret populaire, mystiquement formulé par un scrutin unique et indivis. Sans remonter jusqu'aux élections de Hugues Capet et de Mérovée ; sans parler de celle non moins miraculeuse de Louis Bonaparte, l'espèce de consécration donnée aux représentants du peuple par le sacrement électoral en est une preuve non équivoque. En quoi, je le demande, le représentant du peuple, l'oint du suffrage imiversel, différe-t-il du monarque de droit divin!
Le représentant du peuple concentre en sa personne la volonté, l'être de cent mille, deux cent mille, et jusqu'à un million de citoyens.
U est revêtu de pouvoirs illinùtés, absolus.
Il a la faculté de légiférer, décider, statuer sur toutes les choses divines et humaines, naturelles et surnaturelles, de sa pleine autorité, ou, comme le dit le pape, motu proprio, sans études préalables, en vertu de la science infuse en lui par l'opération du scrutin.
La Constitution le déclare inviolable : ses arrêts sont réputés infaillibles.
Qu'offre de plus à l'adoration du peuple le représentant unique héréditaire de la souveraineté, l'homme-roit L'homme qu'ont élu à la fois quatre départements est, par le seul fait de cette accumulation de voix, im personnage extraordinaire; s'il en réunit cinq millions, il devient un Dieu. Aussi le peuple iprouve-t*il une véritable idolâtrie pour ses élus; et, ce qui Bst plaisant, c'est de voir cette idolâtrie représentative gagner jusqu'à ceux qui en sont l'objet. Regardez ces hommes majestueusement perchés sur le Sinaï parlementaire : il n'en est pas un qui ne s'ai*roge ime sorte de juridiction sur la pensée du peuple. Si les 450 membres de la majorité législative nou9
mènent si bon train, c'est qu'ils se croient plus inviolables, plus légitimes, plus rois que Charles X et Louis-Philippe. Le principe monarchique est aussi vivant, aussi complet, danfl une assemblée sortie, à l'instar d'un roi légitime, des entrailles, du peuple; réputée, comme lui, impeccable, et traitée de ma<o jesté, que dans le rejeton plus ou moins authentique d'une fa< mille privilégiée ad hoc et sacrée. Le véritable droit divin, voul dis-je, c'est le suffrage universel, tel que nous le pratiquons, renouvelé des Barbares, et que le professe mon honorable ami Pierre Leroux, le seul homme de notre siècle, je puis le dire sans lui faire tort, et il ne me désavouera pas, qui comprenne Dieu et le droit divin.
Or, si nos institutions sont encore tout imprégnées de féodalité et de monarchie ; si notre système administratif, à forme pyramidale, est essentiellement monarchique; si toute la puissance de la nation est concentrée dans une assemblée unique, comme dans un dynaste ; si les formes d'élection de cette assemblée sont mystiques et divinatoires ; si nos préjuges et nos habitudes, c'est-à-dire tout ce que nous avons d'idées, sont à la monarchie, et nos tendances seules, ou ce qui en nous ne relève que de l'instinct, à la République, il était inévitable, après la révolution de Février, qu'on vît arriver une chose : c'est que le gouveme;ment républicain, de quelques hommes qu'il fût composé, au premier obstacle qu'il rencontrerait, à la première critique qui paraîtrait de ses actes, réagirait, non pas en vertu de son nouveau titre, mais de sa constitution antérieure; que, si l'opposition devenait plus vive, au lieu de marcher droit à ses adversaires, il rétrograderait devant eux en s'appuyant toujours sur ses vieux éléments; que dès lors on pourrait, avec certitude^ prévoir et prédire qu'on verrait ce gouvernement se mettre en contradiction avec son principe et son mandat; et, à force d'assurer sa propre conservation, conspirer ouvertement contre la Révolution qui l'avait mis au jour.
N'est-ce pas là, en effet, ce que nous avons vu dès le lende* main de Février, et surtout depuis le 10 décembre? La réaction de Louis Bonaparte n'a fait que continuer, en la renforçant toujours, celle du général Cavaignac, qui, lui-même, il faut le dire, si nous ne voulons calomnier personne, suivait l'impulsion du gouvernement provisoire.
Or, la cause de cette réaction gouvernementale, à savoir la constitution encore toute monarchique du pouvoir, l'esprit féodal des institutions, la subaltemisation des fortunes et des intérêts; cette cause, dis-je, au lieu de se modifier et de
s'affaiblir progressivement par la politique intelligente des dépositaires de l'autorité, devant au contraire, selon toute probabilité, devenir toujours plus intense par la fidélité aux vieilles routines, par l'obstination à suivre les vieux errements et la surexcitation des inquiétudes, il y avait lieu de craindre que le gouvernement républicain se comportant, à son insu, comme un gouvernement monarchique , la Révolution se donnant ainsi, dans ses actes, un perpétuel démenti, on ne vît la République se résoudre de nouveau et insensiblement en une monarchie, ou se retremper dans une nouvelle catastrophe.
C'est ce qui fût infailliblement arrivé, si, grâce à l'élection du 10 décembre, le pouvoir n'avait été enlevé aux républicains, pour passer aux mains de la coalition monarchique. Dès ce moment, la République fut déchargée de toute solidarité avec le gouvernement; la responsabilité des actes contre-révolutionnaires du pouvoir incomba tout entière à la monarchie : les tendances usurpatrices que l'opinion s'obstine à tort sans doute à prêter à Louis Bonaparte, en tout cas les vœux hautement avoués de ses ministres ont sauvé la République de la contradiction, du suicide.
Il fallait donc, pour l'honneur et le salut de la République, que le pouvoir, dans les conditions antiques de son existence, et vu surtout l'inconscience de nos hommes d'État, fût transporté du parti républicain au parti monarchique ; il fallait, disje, que tout ce que le gouvernement, à son insu, et par le mirage de son organisation hétéroclite, serait chaque jour sollicité à faire contre le mouvement et pour sa propre défense, fût exécuté par des hommes notoirement connus pour adversaires de la République et opposés au progrès. Et que les démocrates ne m'en veuillent pas, si je leur rappelle en ce moment que teut ce qu'ils font aujourd'hui vis-à-vis des hommes de la réaction, et ce que ceux-ci, à leur tour, font vis-à-vis d'eux, est précisément l'inverse de ce que les uns et les autres soutenaient, proposaient, réclamaient, durant les six premiers mois de la Révolution.
Que reprochait surtout, du 24 février au 10 décembre, la contre-révolution au parti républicain!
C'était, à force d'exagérer l'action publique, de neutraliser l'initiative individuelle ; c'était, par trop de sollicitude gouvernementale, de mettre en péril la liberté.
Or, que voyons-nous aujourd'hui, à dix-huit mois de distance! Justement le contraire : le parti monarchique, comme cela devait être, use et abuse du gouvernement; la démocratie, comme il lui convient, défend la liberté. Tous les partis
ont viré de bord : tous se sont contredits, rétractés, parjurés.
L'élément anti-monarchique par excellence, la vraie base de toute république, c'est la commune. L'empereur le savait, lui qui, pour anéantir Tesprit démocratique et municipal, institua ses proconsuls, magistrats moitié civils, moitié militaires : les préfets. Or, la liberté municipale, trahie par ceux-là mêmes qui la défendaient avec tant d'énergie sous la Constituante, a pris pour champions les démocrates. Toutes ces accusations, dirigées jadis contre le despotisme central, ce n'est plus la République, c'est la monarchie qui les supporte. Vienne un coup de théâtre qui rende le gouvernement aux républicains, et la démocratie, engagée par son opposition actuelle, est forcée d'émanciper les communes; la République devient une vérité.
Même retour de l'opinion sur la liberté de l'enseignement. La démocratie gouvernementale et communautaire tendait, au nom des intérêts sociaux, au nom des droits sacrés de l'enfance , à supprimer cette liberté. . Il n'y a pas deux mois qu'un journal démocrate prêchait encore cette doctrine exclusivement jésuite. Plus d'une fois, dans les débats qui ont eu lieu récemment, la Montagne l'a appuyée de ses votes. Mais, en somme, la loi Parieu n'en a pas moins été combattue par la démocratie tout entière, et cela au nom de la liberté. Sur ce point y comme siu* l'autre, le parti révolutionnaire a abdiqué ses préjugés : autrement, pourquoi eût-il rejeté cette loiî Remplacez les jésuites et les ignorantins par des instituteurs icariens quelconques; changez les hommes, sans toucher à la chose, et vous avez un système tout à fait dans la donnée communiste.
On refuserait de croire, aujourd'hui que la démocratie n'a qu'une voix contre le système de répression à outrance, quels hommes, parmi les démocrates, songeaient, le lendemain de Février, à restreindre la liberté de la presse. Tant il est vrai que le pouvoir, par nature et destination, est hostile à la liberté I La loi du 11 août 1848 n'a été que l'écho d'une voix radicale. Alors aussi le parti conservateur recommandait au gou*> nernement provisoire le respect de la presse. Eh bien ! aprèa ce qui se passe, après trois lois contre le droit d'écrire, je meta au défi la dictature la plus échevelée, succédant à la réaction la plus aveugle, de toucher à la presse.
Que n'a-t-on pas dit, à propos de Torganisation du travail, du système Méhemet-Ali, que l'on présentait, calomnieuscmcnt, comme celui de la République! La République^ criait la
lis MÉLANGES. — AETICLES Dfi JOURNAUX
réaction, allait, au nom de TÊtat, confisquer d'abord les grandes industries nationales, et plus tard engloutir, comme rimmense cétacé engloutit des colonnes entières de harengs, jusqu'aux professions les plus minimes. Or, examinez ce qui se passe. La féodalité mercantile, industrielle et agricole, et maîtresse du gouvernement, achève de se constituer ; les chemins de fer coalisés, les canaux affermés, les mines fusionnées, les établissements métallurgiques subalternisés, les banques et assurances solidarisées, le commerce et l'industrie placés sous l'autocratie rothschildienne, que reste-t-il bientôt au petit fabricant,,au pauvre boutiquiert Que deviennent le commissionnaire et le roulierl Je n'ai plus, m'écrivait mon ancien patron, un conservateur s'il en fût, qu'à me faire garde-éclusier ou ratde-cave.
£h bien I dites moi : Quelle différence encore entre ce système, auquel nous achemine la réaction monarchique, et celui, tant accusé, de Louis Blanci Qu'importe que le commerce, l'agriculture, l'industrie, organisés, féodalisés, car vous ne sortez jamais de là, soient dans l'État, comme le veut Louis Blanc, ou que l'Etat soit dans la féodalité agricole, mercantile et industrielle, comme le veulent MM.^ Bartholony et Rothschild t Qu'est-ce que cela me fait, que TÉtat serve d'instrument aux chefs de l'agriculture, du commerce et de l'industrie; ou bien que celles-ci servent d'instrument à l'Etat 1 N'est-ce pas toujours la même négation de la liberté, de l'égalité et de la fraternité? Ces jours passés, le système de l'organisation par l'État osait encore, par la bouche d'un représentant de la Montagne, se produire à la tribune. Si cet honorable veut être conséquent, il doit voter le projet de concession du chemin de fer de Paris à Avignon, et tous les projets analogues qu'on lui présentera. Le système des grandes compagnies est absolument le même que celui des associations ouvrières convergentes : il n'y a de changé que les actionnaires et les gérants ; du reste, pas la moindre différence dans la situation des travailleurs. Or, je défie le plus hardi communiste de pousser jusque-là le respect de ses principes, la foi à ses convictions.
Il n'y a pas un projet, pas un acte du gouvernement actuel, :|ui ne trouve son excuse dans un mauvais rêve des révolutionnaires de Février. Ce qui nous arrive en ce moment est une crise purgative : la démocratie exsude par tous les porcs ses humeurs monarchiques et anti-libérales. Félicitons-nous de l'heureux effet de cette décoction réactionnaire. Mais, hélas! nous sommes tous également frappés de vertige. A peine la
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démocratie abjiire ses illusions que le gouvernement s*en em- *^are; à peine les esprits s'éclairent, et les classes de la société
<, ie réconcilient, que la réaction nous menace d'un coup d*Êtat.
) Le parti de )a stabilité n'est occupé que de remaniements constitutionnels. Sous une charte républicaine, 130,000 électeurs se déclarent républicains; et ceux qui, la veille, plus républicains, démocrates et socialistes qu'ils ne l'avaient cru, se posaient en soldats de la liberté, à présent que la liberté se lève, se croient perdus. Plus Thorizon s'éclaircit, plus ils s'épouvantent. Quand la République vient à eux, ils croisent la baïonnette contre la République.
Cette situation, si complètement contradictoire, et pourtant amenée par une déduction d'événeihents d'une irréprochable logique, contient tout le secret des élections du 10 mars. La presse républicaine, attentive au mouvement qui s'opérait dans les esprits, et qu'elle avait elle-même en partie provoqué, n*a eu besoin que de signaler l'opposition, jusqu'à certain point involontaire, qui éclatait tout à coup entre le gouvernement et le pays, pour déterminer une manifestation en sens contraire des tendances de l'autorité. Aussitôt le ministère, conduit par des hommes d'une habileté incontestable, si on les suppose placés dans un milieu monarchique semi-libéral, mais tout à fait étrangers aux idées qui, depuis vingt ans, ont rafi-aîchi le génie de la vieille Europe; le ministère, avec plus d'impatience que de résolution, s'est offusqué d'un acte qui, à le bien juger, aurait dû le réjouir; il en est à sauver la société malgré elle, à gouverner une République par la force! C'est très-sérieusement qu'il songe à mettre au secret trentesix millions d'hommes.
Que les honorables hommes d'État qui me tiennent ne s'imaginent point que ce que j'en dis soit pour conjurer la condamnation qui m'attend : on veut me faire martyr, il faut bien que je m'y résigne, puisque je n'ai pas l'option. Mais je doute qu'une victoire remportée en ce moment sur le pouvoir par le souverain des barricades valût ce qu'elle coûterait, et je voudrais empêcher une collision. Malgré mon rigorisme, j'aimerais mieux devoir ma liberté à une amnistie qu'à une bataille. Foi de socialiste, messieurs, vous êtes dans une position superbe. N'allez pas, comme le chien de La Fontaine, et sur un misérable malentendu, abandonner la proie pour l'ombre.
120 MÉUMaSS. ^ AHTIÇLW DB IQU|INAIIX
(N* 178. — 29 marc;