‹ Mélanges (volume 3)Chapitre 15 sur 42 · PHILOSOPHIE DU 10 MARS · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE DU 10 MARS

5 / ' (Z^eiNPîème ar/icto.)

Mes chers amis^

Jignore si, après avoir lu mon premier article, vos lecteurs auront nettement saisi le but auquel je me propose d'arriver. J'ai grand'peur, lorsque je parle de la nécessité, pour le pouvoir, visiblement démoralisé, et pour la démocratie socialiste, toujours grandissante, d'entamer des négociations, que le premier ne me reproche de trop découvrir les désavantages de sa position, et Tautre de sacrifier son intérêt le plus positif. Est-il possible de négocier, quand, d'une part, un est déclaré battu; et que, de l'autre, on est assuré de la victoire?...

Peut-être aussi, mes raisonnements étant tous pris à contresens, le résultat, pour chaque catégorie de lecteurs, sera précisément Tinverse de celui que je m'étais flatté d'obtenir. Les conservateurs trouveront dans mes développements de nouveaux motifs de persister dans leur politique détestable; les démocrates, mécontents de voir quelques-unes de leurs tendances réfutées par le scrutin du 10 mars, prendront pour une reculade l'acte le plus authentiquement progressif de la Révolution; si bien qu'en définitive, au lieu de concilier, je divise encore ; au lieu de poser les bases d'un compromis, je rends plus inévitable le duel entre la révolution et la contre- Révolution. Il est impossible d'être à la fois mieux intentionné et plus mal compris.

Je sais combien, dans des temps comme les nôtres, les médiateurs sont froidement accueillis, quelles colères soulèvent par moments leurs paroles de paix. Vous-mêmes, chers amis, n'avez-vous point trouvé intempestif et malencontreux mon projet de conciliation! Permette;«moi, cependant, de suivre

jusqu'au bout mon discours : vous me jugerez alors, non plus sur me3 prémisses, mais sur ma conclusion.

Sur cette formule, Monarchie ou République, j'ai fait voir par quelle évolution d'idées la réaction, le gouvernement à sa tête, avait été conduite à se mettre en opposition avouée avec la Ck)nstitution, et à suivre en tout et partout cette politique d'absorption et de dictature dont elle accusait jadis les républicains; comment ceux-ci, à leur tour, rejetés du pouvoir, avaient été amenés, par leur situation même, à répudier successivement tous leurs préjugés monarchiques, et à se constituer dans la vérité de leur dogme, qui est la liberté et le progrès. Il est résulté de cette démonstration que la République, qui devait, disait-on, se perdre par le débordement de ses conséquences, s'est au contraire fortifiée de tous les excès de la réaction, dont les actes se sont trouvés ainsi portés au compte et à la charge de la monarchie.

J'ai à vous présenter aujourd'hui une exposition du même genre, à propos de la seconde question posée aux électeurs par la presse démocratique : Réconciliation de la bourgeoisie et du prolétariat.

Certes, si YUnion électorale avait compris son intérêt et son rôle, au lieu de crier, conune elle a fait, à la vue de l'armée républicaine, haro tur les barbares! elle aurait bien plutôt crié à l'usurpation. C'était à elle, organe jusqu'alors de la bourgeoisie, — elle s'en flattait du moins, — de lever le* drapeau de la réconciliation, d'appeler dans son sein les ouvriers, en même temps qu'elle eût promis de donner satisfaction aux besoins légitimes. Cette tactique était indiquée par la situation même : elle était la seule réponse qu'il y eût à faire au programme du Comité démocratique et socialiste; elle pouvait déterminer, en faveur du gouvernement, une facile victoire. MaiSj, après la première question posée par les républicains : Monarchie ou République, il eût fallu, pour se faire entendre, se placer franchement sur le terrain de la Constitution, et professer la foi à la République. Or, c'était précisément ce que V Union ne voulait pas, ce qu'elle ne pouvait accorder sans renier sa politique et abjurer ses espérances. V Union a donc mieux aimé se mettre en travers de l'opinion, scinder le pays en deux camps, et s'avouer factieuse, que de sacrifier un principe devenu pour nous aussi complètement utopique que les institutions de Moïse et la République de Platon.

En effet, ces deux formules. Monarchie ou République, et BéeonciUation de la bourgeoisie et du prolétariat, sont, comme

122 UBLANGB8. — AETIGLBS D8 lOUBNAUX

on va voir, identiques Tune à Tautre : elles s'expliquent et se justifient réciproquement.

S'agissait-il donc pour nous, comme quelques-uns Tont osû dire, de surprendre, par un baiser Lamourette, une élection équivoque ; de former pour huit jours, et pour le besoin d'une cause désespérée, une coalition immorale; ou bien encore, abjurant nos prédilections les plus chères, de subalterniser le prolétariat à la bourgeoisie, et d'escamoter de nouveau, par un tour de passe-passe , la Révolution de Février! De pareilles suppositions seraient injurieuses, si elles ne témoignaient de l'inattention de leurs auteurs.

Qu'est-ce que le bourgeois?

D'après l'étymologie» le bourgeois est l'homme du bourg; en langue gallo-romaine, l'homme de la cité. Bourgeois est la traduction germanique du latin civiSf citoyen. Dans le style administratif du moyen âge, bourgeois a pour corollaire, j'ai presque dit pour synonyme, communier, l'homme de la com* mune. Ne dirait-on pas une prophétie, une allégorie historique, des tendances les plus radicales de notre temps!

C'est vers le règne de Louis-le-Gros que l'on fait remonter généralement l'époque de la formation, ou, pour mieux dire, de l'émancipation des communes, c'est-à-dire de cette classe d'hommes qui, n'étant ni noble ni serve, et s'associant pour la garantie mutuelle de leur liberté, de leur travail et de leur industrie, fut dite, précisément pour cette raison, bourgeoise. Avec les communes, le principe démocratique fit sa première apparition. Les communes, foyer le plus ancien de la démocratie socialiste, après avoir, pendant plusieurs siècles, aidé la royauté à détruire le régime féodal, se mirent incontinent, cette grande révolution accomplie , en lutte avec le pouvoir royal, qu'elles finirent, sous la forme de monarchie représentative, par absorber tout à fait. La Révolution de 1848 a été le dernier acte de cette longue évolution de la classe bourgeoise.

Ainsi donc, Thomme de la commune, antithèse de l'homme du cctsiel, telle est l'origine et la signification de la bourgeoisie, négation de la monarchie comme de la féodalité.

Mais cette lutte des bourgeois contre les seigneurs et contre le suzerain n'a été, comme je le disais tout à l'heure, qu'une figure de la lutte en ce moment engagée entre la classe moyenne, assistée du prolétariat, et une autre espèce de féodalité, plus insaisissable peut-être, mais non mois réelle, et beaucoup plus dangereuse que la première.

De même qu'autrefois, au-dessous du châtelain, et en dehors

LA VOIX DU PBUPLB — iS50 123

des corporations ou communes bourgeoises, il y avait le lerf^ qui faisait seul la force et la valeur du domaine féodal; de *!aême aujourd'hui, au-dessous de Thomme au coffre-fort, qui Remplace pour nous le seigneur, et en dehors de la classe noyenne, héritière de l'ancienne bourgeoisie, il y a le proiektire : le prolétaire sans lequel la monarchie de par l'argent est sans soldats, et le capital sans revenu. Les noms, les formes, les mœurs ont changé : le fond est demeuré le même. Le bourgeois est toujours cei homme de liberté et d'industrie, qui lutte à mort contre une féodalité parasite , et vers lequel gravite, par l'affinité des besoins, et l'amour indestructible de la liberté, le pauvre travailleur.

Réunion de la bourgeoisie et du prolétariat, cela signifie donc, aigom*d'hui comme autrefois, émancipation du serf; alliance offensive et défensive entre les industrieux et les travailleurs contre le suzerain capitaliste ou noble ; solidarité d'intérêts entre le compagnon et le maître; garantie à l'ouvrier de devenir à son tour, après le temps voulu d'apprentissage et de service, patron et bourgeois.

Au fond, la bourgeoisie, c'est la liberté, et plus que la liberté : c'est le droit au capital et au gouvernement.

C'est donc avec une souveraine raison que la presse démocratique, après avoir, par la formule, Monarchie ou République, sollicité la fusion des nuances républicaines, a, tout à coup, par une transition habile, conclu de cette fusion, purement politique, à cette autre fusion plus profonde, la fusion des classes, bourgeoisie et prolétariat. Vous qui redoutiez pour les travailleurs les conséquences de cette manœuvre, dites^^noi donc ce que vous eussiez voulu qu'on fîtl Dites-moi, en attendant le règne de Dieu sur terre, et cette céleste fraternité promise par l'Evangile et tous les faiseurs de société idéale, ce que vous pensez offiir aux masses déshéritées de plus précieux que la liberté et l'égalité, la garantie du travail et de l'indépendance, la participation aux affaires et au gouvernement! Dites-moi, vous les missionnaires de l'humanité, ce que vous comptez offrir un jour, et ce jour n'est peut-être pas éloigné, aux serfs moscovites, aux paysans galliciens, polonais, hongrois et croates! Séparer le travailleur du bourgeois, sachez le bien, c'est le rattacher à la glèbe, c'est proclamer son assers yissement. Bourgeois ou noble, communier ou seigneur, serf de Rothschild ou membre du conseil municipal, pour l'homme qui veut s'affranchir de la servitude capitaliste et de la misère, Û n'y a pas de milieu* n suit de U ;

124 MBLiUIGRS. ^ ARTICLB8 DE JOURNAUX

1* Que le problème social qui, dans les premiers temps de la Révolution, s*exprimait par la formule incomplète de problème du prolétariat, doit embrasser les deux classes de citoyens, et qu'il est aussi exact de dire problème de la bourgeoisie que problème du prolétariat. S'il est vrai, en effet, que le problème social ait pour but de garantir, à l'un l'instruction et le travail, le plein développement et le libre exercice de ses facultés ; il n'est pas moins vrai qu'il doit garantir à l'autre le capital et le débouché, c'est-à-dire, avec les moyens de produire, l'écoulement des produits. Et, bien que le prolétaire, en raison de sa misère actuelle, ait plus à attendre de la République que le bourgeois, plus à l'aise et mieux instruit, il n'est pas moins évident que l'intérêt de ce dernier est énorme. Ce n'est pas tout pour lui d'avoir conquis, à force de veilles et de sacrifices, un certain bien-être, il faut qu'il se préserve, lui et les siens, de toute rechute en servage, rechute toujours imminente, sous la loi du capital, par l'incertitude des affaires, par les stagnations forcées, et les chances de plus en plus multipliées de banqueroute. Du reste, il est entendu que, sous le nouveau régime, les désignations de prolétaire et de bourgeois, comme celles d'apprenti et de compagnon, n'indiquent plus des dis» tinctions de classes, mais des différences de grades, dans la carrière du producteur. Ainsi, que le prolétaire actuel gagne 100 pour 100 à la révolution économique, tandis que le bourgeois ne gagnera que 50, leurs intérêts ne sont pas pour cela antagonistes ; ils sont d'autant mieux liés, au contraire, que le bienfait des réformes se distribue en rapport inverse des fortunes.

J'avoue, quant à moi, que cette extension, désormais irrécusable, du problème économique, loin de m'effrayer, me satisfait. Ma raison conçoit une solution intégrale; elle se refuse à admettre ime solution partielle. Tant que le prolétariat parut seul intéressé à la Révolution , la question révolutionnaire se présentait boiteuse. Avec la meilleure volontu, on n'apercevait, dans cette révolution, qu'un déplacement de fortunes, un ignoble jeu de bascule : c'était toujours, comme devant, de l'exclusion, de l'égoïsme.

2* Une autre conséquence de l'identité précédemment reconnue entre les deux formules électorales, c'est que l'esprit de la bourgeoisie, esprit avant tout égalitaire et libéral, pénétrant de tous côtés la question économique, la solution du problème social, qui, auparavant, affectait une expression communiste et gouvernementale, doit être marquée au coin du plus large libéralisme. Sous ce rapport, l'idée révolutionnaire

LA VOIX DU PEUPLE — 1850 d25

n'est plus en 1850 ce qu'elle était en 1848 : elle a subi une profonde modification. La liberté, oubliée par mégarde dans les théories des anciens utopistes, vient, de par le suffrage universel, d'être réintégrée dans ses droits : c'est à l'ordre, désormais, à s'accommoder de la liberté, non à la liberté de s'arranger avec l'ordre.

Je ne voudrais en ce moment chagriner personne ; je serais désolé de causer à aucun de mes coreligionnaires politiques le moindre ressentiment. Ce que je souhaite le plus au monde, c'est de voir, en même temps que la contradiction surgit contre toutes les théories, les idées les plus opposées essayer de s'appliquer elles-mêmes. Mais il faut que les néo-jacobins, les successeurs de Babœuf, qui se félicitent si haut de la victoire du 10 mars, en prennent leur parti : cette victoire n'a point été gagnée pour eux, pas plus qu'elle n'a été gagnée par eux. En se déclarant socialiste, la majorité électorale du 10 mars a rompu avec les utopies exclusives et rétrogrades : elle s'est prononcée contre l'organisation du travail par l'État, ni plus ni moins que l'avait fait la garde nationale, le 16 avril 1848. La preuve, c'est la devise sous laquelle cette majorité s'est manifestée : Réconciliation de la bourgeoisie et du prolétariat , et qui est radicalement incompatible avec les tendances de l'opinion que je signale.

Le 16 avril et le 10 mars sont deux dates qui s'expliquent l'une l'autre : toute la différence, c'est que la protestation du 16 avril , se faisait à la pointe des baïonnettes; qu'elle était accompagnée de cris de mort, et s'adressait au communisme; tandis que celle du 10 mars s'est faite par le scrutin ; qu'elle a pris pour mot d'ordre réconciliation, et qu'au lieu d'être une réponse aux manifestations du Luxembourg, elle est un avertissement au pouvoir.

C'est ainsi que, sous le régime du suffrage universel, la société triomphe des sectes qui la divisent, que les idées s'épurent, que les partis se transforment ou s'annihilent. Il n'y a pas quatre mois, la Voix du Peuple^ pour avoir produit ces idées, était accusée de bourgeoisisme, et excommuniée de l'église démocratique et sociale. Maintenant que la bourgeoisie est entrée, enseignes déployées, dans le sanctuaire; maintenant qu'elle a reçu l'accolade du prolétariat, cette accusation tombe : les orthodoxes de la veille sont les hérétiques du lendemain.

Puisque j'ai rappelé cette date malheureuse du 16 avril, où prolétaires et bourgeois, trompés sur leurs communs rapports, faillirent en venir aui^ mains, qu'on me permette une derpièr^

126 1IBLAN6B0. — àRtlCLBB DB JOVRNAIJX

observation. Elle est indispensable pour eicpliquer cet antago* nisme d'un instant.

J'ai dit plus haut que le problème social s'était d'abord posé comme problème du prolétariat; que l'intérêt de la bourgeoisie y était resté étranger, paraissant même hostile. Cette situation, dans les commencements, était inévitable. U fallait^ pour que la Révolution s'imposât avec son énergique et impérieuse nécessité, qu'elle apparût d'abord dans le sombre cortège de l'exploitation et de la misère. La conscience publique n'eût point été saisie des infortunes bourgeoises : le spectacle des douleurs du prolétaire pouvait seul ébranler le monde. Il était nécessaire, pendant un temps, de conserver à la question révolutionnaire ce caractère exclusif, si l'on voulait que la Révolution aboutît. Les formules générales ne sont point celles qui ont le privilège de se faire entendre et d'émouvoir les masses. Toute idée vraie, pour se faire accueillir et fournir sa carrière, doit prendre d'abord le drapeau d'un parti, et se formuler dans toute la rudesse de l'égoïsme. Chose singulière! on se soucie peu, dans ce monde, de l'intérêt général : on n'écoute que les intérêts individuels. C'est ce qui justifie les manifestations du Luxembourg et l'attitude de la presse démocratique et sociale, pendant la première année qui suivit la Révolution de Février, attitude qui, après le 10 mars, n'est plus qu'un anachronisme. Aussi avons-nous vu, notamment depuis les premiers mois de 1849, les organes de la bourgeoisie républicaine, et ceux du prolétariat socialiste, s'engager peu à peu dans cette direction moyenne : les prétendues flagorneries du National au part socialiste, et les soi-disant tergiversations de la Voix du Peuple n'ont pas eu d'autre cause.

Ainsi, par l'affinité des besoins et des idées, et par la lo* gique des faits, la pensée révolutionnaire s'est peu à peu généralisée, et le socialisme a tout envahi. La bourgeoisie et le prolétariat, d'abord antagonistes, ne font qu'un. Il n'y a plus, ici une république honnête et modérée, là une république ja* cobine et babouviste, il n'y a plus qu'une république démocratique et sociale. Hors de cette république, hors de la bourgeoisie et du prolétariat, il n'y a rien. Je me trompe.

Tandis que s'accomplissait la réconciliation des classes, le pouvoir, toujours en arrière du mouvement intellectuel, s'occupait de perpétuer l'antagonisme. L'Union électorale en était, le 10 mars 1850, aux barricades de juin 1848. Les préoccupations réactionnaires dirigeant seules la pensée de nos hommes d'État, on a eu le spectacle étrange d'un gouvernement qui faisait de la réaction à la Constitution. Tandis que les citoyens

criaient : Réconciliation et paix! il criait, lui : Haine et vengeance! Et maintenant que le suffrage universel, — que le devoir du gouvernement est de suivre, non de refouler,— a condamné sa politique, le gouvernement arme contre le suffrage universel. Il sévit contre son auteur, il s'apprête à mettre les quatre-vingt six départements en état de siège, et^ pour surcroît de précautions, à consigner ou transporter tous ses soldats!... Où est-ce donc que ce gouvernenîent fasciné pense trouver son appui, sll a contre lui la bourgeoisie et le peuple, s'il ne peut plus se fier à ses soldats, si déjà la gangrène démocratique et sociale envahit ses salariés 1...

La postérité refusera de le croire. Délaissé du peuple et de Tannée, délaissé de tout ce qui a corps et âme, intelligence et cœur dans le pays,, le pouvoir cherche ses auxiliaires parmi les reliques fossiles de notre ancienne histoire; lui qui aspirait, disait-il, à dissoudre les vieux partis, il adore leurs vieux simulacres. Il prend pour conseillers tout ce que nos époques de honte nationale ont accumulé de médiocrités intrigantes, d'incapacités profondes, d'immoralités éhontées, de matérialisme étroit et stupide : gens de bourse et gens d'état-major, gens de sacristie et gens d'alcôve; et ce détritus de tous les régimes, cette fèce de toutes les révolutions, il l'appelle le parti des honnêtes gens! Condamné par la conscience publique, il se venge en mettant, suivant l'expression de M. de Lamartine, la main sur la bouche du pays! Il proscrit à la fois la pensée et la parole. Semblable à un homme qui voudrait tenir l'eau dans un filtre, il jette le timbre à la presse, sans doute afin que le peuple, pour qui, suivant le gouvernement, les idées nouvelles sont un poison, ne pouvant se gorger d'opium, prenne de la morphine. Non, quand ce gouvernement, à l'exemple des prophètes, justifierait sa doctrine par des miracles, et Dieu sait si le gouvernement du 10 décembre fait des miracles 1 Dieu sait s'il a une doctrine ! je n'aurais pas la moindre foi à son existence, je refuserais de croire à sa durée. Je lui soutiendrais qu'il est dupe, que son Dieu est un imposteur, que ses miracles sont une œuvre de Satan, que ce n'est point ainsi que le fabricateur des mondes fait sortir sans cesse la vie de la mort; que s'il ne se convertit pas, il est perdu!...

Et c'est pourquoi je m'adresse à tous les républicains, amis de la Révolution et de leur pays ; c'est pour cela que je me risque à leur donner ce conseil» contre toutes les règles de la prudence tribunitienne.

Le gouvernement ne s'appartient pas à lui-même ; il est h

res-publicdy la chose du peuple^ la chose de la Révolution et du progrès.

C'est par le gouvernement que la société moderne, à la veille d'éclore, tient à la société ancienne, comme Fenfant dans le sein de sa mère tient à elle par le placenta.

Ne permettez pas que cette chose, le gouvernement, cédant à une désorganisation spontanée, nous empeste, après sa chute, de son épouvantable infection. Ne souffrez pas que rinstrument gouvernemental, après qu'il sera tombé des mains débiles de cette réaction, retombe, comme après Février, à celles non moins impuissantes d'une coterie usurpatrice, qui ne représenterait ni la bourgeoisie ni le prolétariat.

Le gouvernement s'affaisse et tombe; hâtez-vous de le soutenir, si vous ne voulez compromettre la Révolution et la société. Souvenez-vous que les anciens Constituants, à leur suite les Girondins, et après ceux-ci les Montagnards, ne refusèrent point jadis de secourir la royauté expirante, en attendant que l'heure fût venue de proclamer la République.

Ne me dites point que les hommes du pouvoir sont mal disposés, qu'ils ne vous inspirent aucune confiance, que, d'après leurs intentions connues, toute démarche de votre part est inutile. Je ne vous parle pas des hommes, mais encore une fois de la chose. Quant aux intentions, les événements ne vous ont-ils pas appris, depuis deux ans, que ce ne sont point les intentions qui mènent le monde, mais les idées! L'intention royaliste a-t-elle manqué, depuis quinze mois, au gouvernement? Pourquoi donc, depuis quinze mois, la Répu-^ blique a-t-elle été toujours en grandissant et la monarchie en rétrogradant, si ce n'est parce que, malgré les hommes, l'idée du gouvernement était républicaine, et que cette idée agissait avec d'autant plus d'empire qu'elle était contrariée par l'intention! Du3siez-vous, par vos avances, maintenir pour quelque temps encore vos adversaires au pouvoir, il faut, le salut de la République le réclame, que l'action gouvernementale, grâce à votre patriotique influence, se modifie, et en même temps se raffermisse. Nous ne vivons plus à ce temps où la liberté, enchaînée dans une charte inflexible, ne pouvait obtenir satisfaction que par le renversement des institutions et des lois. Sous le régime du suffrage universel, il ne peut pas plus y avoir de révolutions que d'émeutes. Vous êtes une opposition constitutionnelle; vous êtes de plus la majorité. Otez du pays cette perspective horrible d'une désorganisation politique succédant à un conflit dont l'issue ne saurait plus d'ailleurs être douteuse. Repdez à la bourgeoisie la ^sécurité, au peuple le

La voit DU PEUPLE — lÔBO 129

calme et la patience, en prouvant à tous que vous êtes prêts. Vous n'avez besoin pour cela que d'aborder le gouvernement, soit par une démonstration officieuse, soit par une adresse, soit par une pétition, ou de toute autre manière. Se rapprocher du gouvernement, ne fût-ce que pour lui adresser des remontrances, c'est, vous le savez, prendre possession du gouvernement. Agissez donc, car, je vous le dis en vérité, ce n'est pas Catilina, ce n'est pas la banqueroute qui est à vos portes : c'est la mort.

(N« 184. — 4 avtîL)

PROPOSITION ADRESSÉE A L'ASSEMBLÉE NATIONALE EN FAVEUR DE LA BATELLERIE

La proposition suivante vient d^être adressée à l'Assemblée nationale :

Conciergerîe, 3 avtil 18âO«

Citoyens représentants^

Autorisé par une maison de Lyon, dont la compétence, les moyens, la solvabilité sont connus; instruit moi-même par cinq années d'une pratique assidue; garanti, du reste, par les progrès les plus récents de la science et de Tindustrie, je prends la liberté de soumettre à vos lumières, à votre patriotisme, une proposition qui, je n^en doute pas, sera prise par vous en considération sérieuse, dans la discussion qui va s'ouvrir sur le projet de concession du ckemin de fer de Paris à Avignon.

Je ne viens point ici traiter des questions dès longtemps épuisées; attaquer, en tout ou en* partie^ le projet du gouver-

nement ; opposer Tune à Tautre, Texécution par une Compagnie ou Texécution par l'État ; discuter la ligne unique ou la ligne brisée; marchander sur les conditions offertes par la Compagnie et proposées par la Commission ; recommander à votre sollicitude soit Tintérét le plus positif de la ville de Lyon, compromis par la ligne unique, soit Texistence de la navigation du Rhône et de la Saône, menacée par une concurrence qui serait soutenue et défrayée par le Trésor public; vous parler enfin, ni d'éventualités, ni de traversée de Lyon, ni de féodalité industrielle et financière.

Je laisse ces banalités à la polémique des journaux : c'est d*autre chose que je veux vous entretenir.

Je ne m'occuperai même pas du projet en lui-même du chemin de fer entre Paris et Avignon ou Marseille; assez d'autres sans moi examineront les avantages et les inconvénients de cette entreprise gigantesque. La proposition que j'ai l'honneur d'adresser en ce moment à l'Assemblée nationale n'a pour objet qu'une moitié au plus de ce vaste parcours, celle comprise entre Avignon et Chalon-sur-Saône. Et c'est à l'égard de cette moitié que je prendrai la liberté de vous dire, citoyens représentants :

Il y a mieux et plus qu'une ligne de fer à établir entre Chalon-sur-Saône et Avignon ;

Il y a, pour l'État, 190 millions à épargner, avec les intérêts pendant 99 ans ;

Pour le pays, 15 à 18 millions par an à économiser sur le prix des transports ;

Pour l'avenir, une issue ouverte, facile, libérale, satisfaisant à la fois à tous les intérêts, à toutes les théories.

De quoi s'agit-il t

De résoudre le problème du transport des personnes et des marchandises au prix le plus bas et dans les meilleures conditions de célérité, de sûreté et même d'agrément.

Voici le projet que je suis chargé, par première offre, de soumettre à l'Assemblée nationale, et pour lequel je demande à être entendu par la Commission du chemin de fer de Paris â Avignon, et à fournir tous documents, pièces justificatives e( garanties désirables.

C'est dans le projet même du gouvernement, appuyé par b Commission, qu'a été puisée Tidée-mère de la proposition qu( vous allez lire, idée qui n'est autre que l'intervention de l'Étal dans une entreprise industrielle.

Page 1