PROJET DE TRAITÉ
Art. l»*". — Une Compagnie batelière sera fomkée à la diligence du ministre du commerce et des travaux publics, pour Fexploitation de la ligne navigable d*Âvignon à Chalonsur-Saône.
Art. 2. — A cet efifet, un capital de trois millions sera fourni, moitié par la Compagnie, moitié par TÊtat.
Art. 3. — L'État garantit à la Compagnie Tintérét à 5 p. 100 du capital fourni par elle, soit, par an, 150,000 fr.
Art. 4. — L'État s'oblige en outre à subvenir aux dépenses d'entretien et d'amélioration de la ligne navigable, lesquelles dépenses ne pourront excéder la somme de dix millions.
Les travaux seront exécutés sous la surveillance des ingénieurs de l'État, mais sur les indications de la Compagnie.
Art. 6. — Par contre, la Compagnie s'oblige :
lo A transporter tous soldats et colons, isolés ou en troupes, avec chevaux, armes et bagages, à un centime par tête et kilomètre pour les hommes, deux centimes pour les chevaux, et deux centim^es par 1,000 kilogrammes pour Tartillerie et les bagages.
De plus, et dans le cas de mouvements considérables de troupes, à transporter les corps d'armée, au nombre de 10, 20, 30 et 50,000 hommes, dans le délai de deux jours par dix mille hommes à la descente, et cinq jours à la remonte, pour tout le parcours de ChÂlon-sur-Saône à Avignon, à la condition que la Compagnie sera prévenue quatre jours d'avance.
2* A garantir au public un tarif maximum, tant pour les marchandises que pour les personnes, sur les bases ci-après :
Rhône. — Voyageurs.
1^ classe, 4 centimes par tète et kilomètre* 3* classe, 3 centimes par tête et kilomètre^
Marchandises.
V classe, 5 centimes pour 1,000 kilogrammes et kilomètre. 2* classe, 4 centimes pour 1^000 kilogrammes et kilomètre*
iâSS UÉLANGES, — ARtiCLGâ DE iOUHNAUt
Saône. — Voyageurs et marchandises,
3 centimes par tête ou 1,000 kilogrammes et par kilomètre.
Abt. 6. — La Compagnie garantit en outre aux voyageurs, sur toute la ligne de Chalon-sur-Saône à Avignon et retour, les délais suivants :
De Cbâlon à Lyon, 144 kilomètres, de 6 à 7 heures. De Lyon à Châlon, — — 8 à 9 heures.
De Lyon à Avignon, 260 — 10 heures.
D*Avignon à Lyon, — — 20 heures.
Ces délais, garantis en maximums, seront applicables aux marchandises de première classe, suivant les conventions qui auront été verbalement faites entre les expéditeurs et la Compagnie.
Les heures de départ et d'arrivée des voyageurs seront combinées de manière à ce que la durée totale du voyage, par chemins de fer et bateaux à vapeur, n'excède jamais, de Paris à Marseille, 28 à 30 heures au plus; de Marseille à Paris, 38 heures au plus.
Art. 7. — La durée du traité à intervenir, sur ces bases, entre la Compagnie batelière et FËtat, est fixée à dix années, à partir de la mise en train du service et de la construction du matériel.
A Texpiration du traité, la partie du matériel revenant à rËtat sera restituée par la Compagnie.
Aet. 8. — La concurrence reste ouverte aux autres entreprises de navigation existantes sur lé Rhône et la Saône, le présent traité ne constituant pas pour la Compagnie un privilège.
Telles sont, citoyens représentants, les bases sur lesquelles je propose à l'Assemblée nationale d'assurer provisoirement le service des transports entre Avignon et Chalon-sur-Saône.
Les avantages de ce projet pour le public et pour l'État, en attendant l'exécution du chemin de fer projeté sur cette ligne, apparaissent d'eux-mêmes.
Dans le projet de chemin de fer appuyé par la commission, rÊtat se charge des travaux à exécuter pour la traversée de Lyon, estimés au plus bas 24 millions.
Il fournit à la Compagnie une subvention de 15
Total...., 39millions.
LA irOlX DU PBUPLE ^ 18&0 ISJ
Dahs^ le projet que je propose pour le service de la navigation, rÊtat fournit une subvention d'un million, cinq cent mille francs.
Dans le projet de la commission, intérêt garanti par PÊtat sur un capital de 200 millions nécessaire pour la section du chemin de fer comprise entre Châlon et Avignon est de 10 millions par année.
Dans mon projet, Fintérét à payer par l'État est de 150,000 francs.
Dans le projet de la commission, TÊtat abandonne à la Compagnie les travaux exécutés à ce jour sur le chemin, travaux qui se montent à plus de 150 millions.
Dans le système que je propose, TÊtat ne fait abandon de rien; les travaux faits par lui, pour Tentretienet Famélioration de la voie fluviale, lui demeurent acquis; ils sont la garantie de la stabilité du tarif, la prime d'assurance payée par TÊtat pour la réduction progressive du prix des transports.
D'après le cahier des charges adopté par la commission , le tarif du chemin de fer varierait pour les marchandises de 12 à 40 centimes par tonne et kilomètre ; la moyenne oscille entre 18 et 25.
D'après le tarif maximum proposé par la Compagnie, le prix est de .5, 4, 3 centimes et au-dessous par tonne et kilomètre. Supposant, entre Avignon et Chalon-sur-Saône, une masse totale de 500,000 tonnes de marchandises transportées sur toute la longueur du parcours, le montant du fret, par la voie de fer, à 12 centimes seulement par tonne et kilomètre, dépasserait 21 millions ; par la voie d'eau, à 4 centimes par tonne et kilomètre, il serait de 7 millions. Or, la moyenne du chemin de fer est de plus de 12 centimes, et celle de la voie d'eau de moins de 4. J'avais donc raison de dire qu'il s'agissait pour le pays d'une économie annuelle de 15 à 18 millions.
Pour le transport des voyageurs, la disproportion entre les deux systèmes est analogue.
Je ne parle pas des délais : la différence en faveur de la voie de fer, de quelques heures seulement pour les personnes, slevient absolument nulle pour les marchandises. On sait, ^.'ailleurs, que l'immense majorité des voyageurs se compose, pn tous pays, de gens circulant dans un rayon de 15 à flO lieues. Les touristes à long parcours sont une espèce rare, qui, dans une affaire de cette importance, ne saurait être prise en considération sérieuse.
Enfin la C(Hnpagnie du chemin de fer est forcément et né* cessairement privilégiée ; la Compagnie batelière qu'il s'agi-
rait de former ne sollicite aucun privilège. Elle ^e présente exclusivement comme organe et caution, pour dix ans, du bon marché et de la célérité des transports, d*abord sur toute la ligne d'Avignon à Gray ; puis, par une conséquence nécessaire, BUT les canaux du Centre, de Bourgogne et du Rhône au Rhin.
C'est à vous, citoyens représentants, de peser dans l'intérêt du trésor, du pays et de l'avenir, la proposition dont j'ose en ce moment prendre Tinitiative, comme j'en garantis la bonne et parfaite exécution.
Dans l'état actuel de nos finances, TÊtat ne peut, sans s'obérer, sans s'exposer à un désastre, sans compromettre l'avenir, souscrire aux conditions exigées par la Compagnie du chemin de fer. Au contraire, la subvention demandée par une Compagnie batelière, organisée dans les conditions sus-indiquées, est tellement insignifiante, les avantages à espérer de ce système sont si considérables, si immédiats, que l'État, s'il voulait en escompter le produit, y trouverait la base d'un emprunt à des conditions excessivement modérées. 200 millions épargnés sur les frais d'établissement de la ligne voiturière, 15 millions économisés sur le prix annuel des transports : je le demande, quel agent de circulation plus énergique! quelle source de prospérité plus féconde? quel moyen de crédit plus puissant que celui-làî...
Permettez-moi, citoyens représentants, de vous dire en finissant que les faits et moyens sur lesquels s'appuie la présente proposition sont tous et depuis longtemps à ma connaissance personnelle; qu'il ne tient qu'à vous d'en acquérir la certitude, en appelant les personnes au courant de la navigation du Rhône et de la Saône; que si une enquête était faite à ce sujet, elle aurait infailliblement pour résultat de vous apprendre que le prix de revient des transports sur le Rhône et la Saône n^est plus de 5, de 4, ni même de 3 centimes par tonne et kilomètre ; que, pour une entreprise convenablement alimentée, ce prix pourrait dès aujourd'hui, et avec les perfectionnements que promettent les plus récentes découvertes, descendre à 2 centimes et au-dessous; mais que la concurrence des capitaux enfouis dans les entreprises de navigation, par suite, leurs coalitions forcées, mille autres causes inhérentes à l'anarchie du commerce, surtout de celui des transports, ne permettent pas aux entrepreneurs de faire jouir le public de tous les avantages que promet l'industrie batelière et les obligent à conserver ime marge fort supérieure au prix de revient.
Salut et fraternité I
(N«189.-. 9 avril 1850.)
Nous commençons par déclarer, de la manière la plus formelle, que la Voix du peuple n'aura en définitive d'autre candidat que le candidat du comité démocratique socialiste. Notre conduite, dans l'élection qui se prépare, sera la même qu'aux dernières élections. Moins que jamais nous nous arrêtons aux personnes : ce qui nous importe par-dessus tout, d'abord, c'est Tunion inviolable du parti républicain; c^est, en second lieu, l'esprit de l'élection, la signification donnée au candidat.
Mais , puisqu'il a plu à M. de Girardin, sans attendre la désignation du comité, de poser publiquement et directement sa candidature, puisque aujourd'hui cette candidature est patronnée par la Démocratie pacifique^ nous avons bien le droit, à l'exemple de nos confrères, d'exprimer notre opinion sur la candidature de M. de Girardin ; nous dirons plus, nous avons le droit de poser à notre tour, publiquement et directement, un autre candidat. Jusqu'au jour où la discipline sera devenue pour tous la loi suprême, la discussion est permise ; toutes les appréciations, comme toutes les candidatures, peuvent se produire. Nous sommes sous le régime du suffrage universel, et si l'union est nécessaire pour le triomphe, comment cette union pourrait-elle plus dignement se formuler que par l'exament
On sait que, depuis la fondation du Représentant du peuple, l'entente la plus parfaite a régné entre nous et le directeur de la Presse. En juillet 1849, en mars 1850, nous avons été des premiers à appuyer la candidature de M. de Girardin. Nos vœux, sincères s'il en fut, n'ont pas été suivis du succès : nous le regrettons, et pour notre part, et pour M. de Girardin. Viennent les élections générales, et M. de Girardin sera de nouveau sur notre liste ; mais, pour ce qui est de l'élection du 28 mars, nous le disons avec la même franchise, et nous espc-
i36 MELANGES — ARTICLES DE JOURNAUX
rons que rien dans nos paroles ne blessera la susceptibilité de notre honorable confrère, M, de Girardin ne saurait être notre candidat.
Qu'il nous soit permis de déduire rapidement les motifs de notre opinion.
Plus que jamais la question est posée entre la monarchie et la république, entre le mouvement et la résistance, entre l«i Révolution et la contre-Révolution, entre le progrès et le statu quOf entre le suffrage universel et le privilège, en up. mot, et pour donner corps et figure à toutes ces idées, entre les vieux partis dynastiques et le parti républicain.
Tout d*abord, M. de Girardin n'appartient pas au parti repu blicain. Partisan jusqu'en 1848 de M. Mole, il s'est depuis lors déclaré neutre ; il n'est aujourd'hui d'aucun parti, comme le lui disait récemment M. Anselme Petetin. M. de Girardin s'est fait une position indépendante, en dehors de tous les partis; il ne relève que de lui seul. C'est même ce qui fait là le principal mérite, comme homme politique, de M. de Girardin, ce qui constitue sa force et son originalité.
Cela étant, comment M. de Girardin aspirerait-il à représenter en lui, à incarner en sa personne, pour ainsi dire, la république! Qu'on déplore tant qu'on voudra l'esprit de parti, ce n'est pas nous qui essayerons de le justifier; qu'on prêche la fusion des nuances et des classes, nous ne demandons pas mieux. Tout cela est éminemment philosophique et moral; mais tout cela, dans la pratique, est singulièrement puéril. Pouvons-nous, républicains, n'être pas un partit Pouvons-nous renier nos traditions, nos antécédents! Devant l'attitude énergique, si hautement accusée, de ïunion électorale^ dont le chef actuel le plus influent est M. Mole, l'homme d'État de M. de Girardin, pouvons-nous nous dissoudre et devenir un parti neutre, sceptique, anodin, étranger à nous-méme, à notre passé, à notre présent, à notre avenir? Si le comité démocratique socialiste l'entend ainsi , nous n'avons plus d'objection à faire : donnons nos suffrages à M. de Girardin. Non-seulement M. de Girardin, quelles que soient ses tendances socialistes, n'est pas de notre parti : il n'a pas de foi politique. Et ici en* core nos paroles ne peuvent avoir rien qui l'offense. Certes, nous ne sommes point suspects d'engouement pour les symboles politiques; en cela, comme en tant d'autres choses, nous sommes de vrais iconoclastes. En est-il moins vrai que c'est à l'aide de la politique que se préparent les révolutions sociales; que tout ce qui s'est réalisé de bien en France depuis soixante ans a été introduit sous le passeport de la politique ; que la
LA von DU PEUPLE — 1850 137
forme politique est le couvert sous lequel seul on vient à bout de vulgariser et à la fin de réaliser les réformes ? Et ce n*est pas sans une raison profonde : le peuple ne comprend le bienêtre que comme conséquence et application du droit politique, comme autrefois il ne comprenait le droit politique lui-même que comme conséquence et application de la loi divine. Qu'on en gémisse, qu'on s'en irrite, ce sera fort bien fait, et Ton n'aura pas tort. Mais ainsi sont faits les peuples, ainsi marchent les sociétés. Nous sommes pour le droit divin ou pour la souveraineté du peuple, partant pour la monarchie ou pour la république : tout le reste, le crédit, l'impôt unique, renseignement libre et gratuit ne sont qu'accessoires.
Or, franchement, M. de Girardin oserait-il dire qu'il est pour la République et contre la monarchie 1 N'a-t-il pas dit cent fois, au contraire, que les formes de gouvernement lui étaient toutes égales t Attache-t-il la moindre importance à cette métaphysique, qui, seule, cependant, a puissance d'agiter les masses et de révolutionner les sociétés 1 Ne nous a-t-il pas dit, dans une occasion solennelle, que si la majorité du peuple voulait autre chose que la République, il se rangerait à l'avis de cette majorité ! Certes, le scepticisme de M. de Girardin peut être, en soi, très-légitime , et procéder d'une haute intelligence des choses humaines : est-ce de la République ? Que le comité, que nous supposons formé de républicains, rouille aujourd'hui brûler ses vieilles idoles, et donner à la léaction cet exemple d'indifférentisme politique, nous n'y ferons point obstacle. Il ne saurait mieux choisir que M. de Girardin.
Mais à quoi bon nous lancer dans des considérations si fautes, quand le fait parle si clairement 1 Jugeons de ce que /loit ôtre notre candidat par celui de V Union électoraUt : quelle est la signification de M. Femand Foyî Une signification tout orléaniste. Non-seulement VUnion électorale dit, comme nous, aux électeurs, Monarchie ou République ; elle dit : monarchie de Louis-Philippe, ou République. Tout ce qui se fait, se dit, s'élabore, dans le grand parti de la réaction, se fait au nom et pour le compte de la famille d'Orléans. On en sait des nouvelles à l'Elysée. Et c'est à M. de Girardin, jadis l'ami, l'intime de Louis-Philippe, comme de M. Mole; M. de Girardin qui, le 24 lévrier , donna seul à Tex-roi la preuve du zèle et du dévouement; M. de Girardin qui, l'an passé, patronnait la candidature du prince de Joinville; M. de Girardin, qui no tient à ce moment à notre parti que par suite de l'oppositionl qu'il fait à M. Louis Bonaparte; M. de Girardin, enfin, dont
les convictions politiques sont si faibles, c*est lui que nous opposerons à M. Fernand Foy, le pseudonyme de Louis-Philippe ! A Dieu ne plaise que nous reprochions à M. de Girardin sa fidélité au malheur, et sa générosité pour les vaincus; maiSy à moins que le comité soit disposé à ime réconciliation avec la dynastie déchue, nous lui dirons : Ne placez jamais un homme entre ses affections et son mandat ; n'acceptez pas la candidature de M. de Girardin.
On espère, et Ton fait espérer beaucoup de l'apparition de M. de Girardin à l'Assemblée nationale. M. de Girardin a des projets tout préparés. U sera ministre, ou Ton verrai... Nous ne doutons pas le moins du monde des intentions et de la capacité de M. de Girardin, mais il nous pardonnera de prendre ses promesses pour des illusions. Nous croyons, au rebours, que le terrain parlementaire lui sera peu favorable. Qu'il y songe, et nous épargne une mystification de plus.
En deux mots, réconciliation entre la démocratie de Février et la monarchie de Juillet, abjuration de notre symbole politique : voilà, dans ce moment où la Révolution va s'exprimer tout entière en un homme, ce que serait pour nous l'élection de M. de Girardin. Est-ce aussi ce que demande le. comité!
Ces considérations nous serviront de guide dans le choix d'un candidat.
Nous n'avons besoin à l'assemblée ni d'avocats, ni de journalistes. Les orateurs , les philosophes, les utopistes même n'y manquent pas. De quoi nous servent-ils? Nous n'avons pas même besoin d'une voix de plus : quand nous ajouterions une voix aux deux cents et quelques de la gauche, qu'avancerions-nous t.. .
L'élection du 28 avril sera, comme celle de 10 mars, bien moins une délégation qu'une manifestation. Ce qu'il nous faut donc, c'est un nom qui, capable de réunir tous les suffrages, de rassurer toutes les inquiétudes, soit, par lui-même, une réponse énergique à la monarchie, à Louis-Piiilippe, à la contrerévolution.
Ce nom, c'est celui du président du gouvernement provisoire, Dupont (de l'Eure).
Dupont (de l'Eure), c'est cette Révolution de Février, pura de sang et de désordre, où le prolétaire et le bourgeois unirent, comme au 10 mars, leurs mains amies, où furent proclamés à la fois la République et le suffrage universel, où fut posé le problème social.
Dupont (de l'Eure), c'est la probité politique opposée à U
corruption gouvernementale. C'est la justification , ce sera Fanniversaire de Février.
M. de Girardin personnifier la Révolution! C'est impossible.
Nous posons publiquement et directement la candidature de Dupont (de TEure).
(N* 101. — 11 avnl 1850.)
M. de Girardin, par un article signé de lui, et publié dans la Presse^ se désiste de sa candidature.
Nous prenons acte de ce désistement ; nous en remercions M. de Girardin au nom de la démocratie.
En se désistant, M. de Girardin a cru devoir faire, non sans un profond sentiment d'amertume, l'état de ses services. Il craint que la Révolution ne l'oublie ; il la rappelle à la reconnaissance.
Nous donnons acte à M. de Girardin de cet état. Nous n'avons jamais été, quoi qu'il insinue, nous ne serons jamais ingrats. Mais nous lui devons un avertissement.
M. de Girardin a beaucoup fait sans doute pour la démocratie ; il fera davantage encore, nous le lui prédisons ; il n'est pas à bout de sacrifices. Il faut qu'il marche avec nous, qu'il combatte, wleviSy nolens^ pour un parti qui le reconnaît à peine; qu'il s'efface, qu'il s'humilie, qu'il s'évanouisse, qu'il succombe à la tâche, sans avoir recueilli, peut-être, une parole de remercîment. C'est la vie, c'est le rôle, c'est la récompense d'un révolutionnaire. Est-ce que par hasard M. de Girardin ne s'en serait jamais douté! Croit-il qu'on maquignonne avec la Révolution, donnant, donnant!
Et nous aussi, nous avons servi courageusement la cause démocratique ; nous avons payé, nous payons tous les jours I de nos personnes, de nos libertés, de notre bien, de notre ré-
I putation, de notre popularité, de nos espérances, de nos aflfec-
I tions les plus chères. Il n'y a que nos convictions que nous ne
' • sacrifions point. Nos états de service pourraient, sans doute,
figurer à côté de ceux de M. de Girardin, et nous défierions la calomnie d*y découvrir la moindre équivoque. Hier, on s'apprêtait à nous attaquer comme des créatures de M. de Girardin; aujourd'hui, on se méfie encore de nos tendances bourgeoises.
Eh bien ! où est notre récompense 1 où sont nos dédommagements t
C'est nous qui, depuis ces fatales journées de Juin, qu'on rappelle sans cesse, avons préparé tous les succès, réparé toutes les fautes de la démocratie-socialiste; c'est nous qui, plus que personne, avons contribué à faire les élections de septembre 1848, de mai 1849, de mars 1850; avons-nous une seule voix qui représente nos idées à l'Assemblée nationale \ Avons-nous obtenu, il y a un mois, une seule candidature, soit à Paris, soit dans les départements t Sont-ce nos doctrines qui triomphent dans les comités t Sont-ce nos ambitions qui siègent à la Montagne t Et quand le pouvoir échappera à cette réac* tion aussi aveugle qu'impuissante, est-ce dans nos mains qu'il arrivera ?
Nous servons la démocratie gratis.
Nous faisons de la révolution gratis.
Nous défendons la liberté et le suffrage imiversel gratis^ c'est-à-dire par pur amour de la liberté et du suffrage universel.
Nous voulons le progrès pour le progrès; le triomphe de la Révolution pour le seul plaisir d'empêcher l'humanité de rétrograder. Il n'y a rien, ni dans le pouvoir, ni dans tous les enivrements de la popularité, qui puisse nous tenir lieu de cette récompense, tardive, il est vrai, mais seule digne de nos courages : Nous avons vaincu ! nous avions raison !
M. de Girardin termine le panégyrique de sa personne par un trait perfide à l'adresse de Dupont (de l'Eure). En se retirant, il se venge : il fait dégoutter sur M. Dupont (de l'Eure), un vieillard de 83 ans, le sang des journées de Juin ; il essaye de perdre un candidat avec lequel il se sent incapable d'entrer en lutte. '
C'est indigne; c'est inconséquent; cela ne touche pas à la question.
C'est indigne : M. de Girardin, par cet affreux sarcasme, a détruit la moralité de son désistement.
C'est inconséquent, puisque le but de Télection du 28 avril, comme celle du 10 mars, est, tout en protestant contre le retour de la monarchie, de resserrer de plus en plus Funion entre la bourgeoisie et le prolétariat, et d'effacer la distinction de vainqueurs et de vaincus de Juin. Nous l'avons dit maintes fois : en Juin, les ouvriers combattaient pour le travail que leur avait promis le gouvernement provisoire; la garde nationale combattait pour le suffrage universel, fondé par ce même gouvernement. « Si le droit était de ce côté-ci des barricades, il était aussi de ce côté-là. » Nous ne voulons pas que de pareils conflits se renouvellent; et c'est pourquoi, après avoir fait voter la bourgeoisie pour l'ex-transporté Deflotte, nous voulons faire voter le prolétariat pour l'auteur plus ou moins responsable de l'ordre du jour du 25 novembre 1848, Dupont (de l'Eure).
Enfin le reproche de M. de Girardin ne touche point à la question, telle qu'elle se pose aujourd'hui. .
Que veut VUnion électorale ?
Anéantir, soit par une restauration légitime, soit par un escamotage dynastique, le développement politique et social des soixante dernières années ; donner le démenti à quatre générations de révolutionnaires.
A M. Fernand Foy, au muscadin de 1850, nous opposons le vieux républicain, l'homme qui, dans une seule vie, représente l'opposition d'un demi-siècle.
Franchement, qu'est-ce que signifie dans tout ceci M. de Dlrardin !
ÎN» 194. — 14 avtil.)
M. de Girardin avait donné son désistement. M. de Girardin le retire. Pourquoi!
Nous avions cru à la parole de M. de Girardin ; nous avions pris acte de sa résolution ; nous considérions, dès lors, la prise en considération de sa candidature par le comité comme purement honorifique ; la question posée dans les réunions électorales et résolue partout à l'unanimité nous dénotait que tout le monde l'entendait comme nous; le silence gardé par la Presse d'hier semblait témoigner de la résignation de son directeur. Mais nous avions à faire à un homme pour qui une parole donnée est sujette à interprétation ; aussi avons-nous été réveillés ce matin comme en sursaut par le coup de tonnerre de la Presse,
M. de Girardin semble avoir calculé que c'est aujourd'hui, 13 avril, à minuit, que le comité des délégués se réunit pour désigner un candidat; que lesdits délégués voteraient sous l'impression de sa diatribe ; que la réplique, ne pouvant paraître que le lendemain, arriverait trop tard; et que si, dans l'intervalle, la décision des délégués était qu'il fût candidat, son désistement se trouverait alors frappé de nullité ; la candidature lui serait acquise ; il n'aurait plus qu'à se rendre aux vœux du pays et à accepter, en toute humilité et dévouement, ie mandat de représentant du peuple.
Si tel n'a point été le plan de M. de Girardin, on ne peut Dier du moins que ses démarches n'en soient l'expression 2dèle. Comment expliquer, sans cela, cette protestation pleine d'emportement, où, après avoir traîné par les cheveux le vieux Dupont (de l'Eure) dans les ruisseaux sanglants du 26 juin, il essaye de conjurer l'opinion démocratique, qui lui est défavorable, par une suite de sophismes, plus ou moins habiles, sur la République et la liberté.
M. de Girardin, à Tinstar de M. Thiers, ne croirait-il donc qu'à Tadresse? N'aurait-il de foi qu*en la séduction! Il est temps de lui montrer que les habiles de cette espèce, s'ils peuvent, par moments, faire beaucoup de mal, sont les plus dupes de tous les hommes.
Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit de Dupont (de TEure) et de Tordre du jour du 25 novembre 1848.
Nous croyons, plus que jamais, que l'élection du 28 avril doit porter sur Tidée, non sur Thomme ;
Exprimer la fusion des partis et des classes, non leur antagonisme ; embrasser à la fois, dans son symbole, le passé, le présent et Tavenir de la Révolution ; continuer la chaîne des traditions nationales, effacer les sectes, fermer l'ère des p^randes personnalités, des grandes ambitions; donner à la République démocratique et sociale, avec la base la plus large, le point de départ le plus solide.
Nous voulons une victoire, non-sôulement certaine, mais écrasante, à la suite de laquelle nous puissions, sans plus de souci de la République, travailler uniquement à la réforme des institutions sociales.
M. de Girardin ne l'entend pas comme nous. Lui qui nous reproche de répéter inutilement une question résolue, il prétend revenir sur cette question, il semble en appeler au scrutin du 28 avril du scrutin du 10 mars. Il réchauffe contre son concurrent Dupont (de l'Eure) les haines redoutables de Juin; c'est-à-dire, il divise de nouveau les classes, à peine réconciliées; il sépare les nuances, qu'on croyait fondues; il détruit l'union républicaine ; il nous condamne à recommencer sans cesse l'œuvre péniblement accomplie depuis dix-huit mois. Écarter Dupont (de l'Eure), et nommer à sa place M. de Gi-* rardin : qu'est-ce autre chose, en effet, à ce moment, que dire à la bourgeoisie démocratique, à la bourgeoisie qui a nommé Deflotte : Retirez-vous, vous n'êtes pas des nôtres; allez à la réaction qui vous appelle ; vous ne faites, vous ne ferez jamais partie de la République.
Mais c'est surtout à la profession de foi de M« de Girardin que nous devons nous attacher. Nous permettra-t-il de lui dire que, depuis six semaines que la question à laquelle il a voulu répondre, a été posée, discutée, démontrée, lui, M. de Girardin, ne l'a pas comprise, et que ses explications ne sont qu'un leurre.
La République est-elle au-dessus ou au-dessouf des majorités f Telle est la question qui vient d'être posée dans toutes les
réunions électorales aux candidats à la délégation, et qui, dans toutes, a été résolue à Funanimité des voix.
Que signifie cette question dans Tesprit de la démocratie moderne î
Qu'il est des principes, antérieurs et supérieurs à toute convention, à toute autorité, même à celle du suffrage universel;
Que le progrès, la notion de développement et de vie, appliquée à rhumanité collective, avec toutes les conséquences qui en découlent, est un de ces principes;
Qu'en conséquence, la république ou la forme de gouvernement qui prend pour principe et pour règle le progrès, qui consacre régalité des droits et des devoirs, est elle-même, et à plus forte raison, une de ces choses indiscutables, élevée audessus des majorités et du suffrage universel.
Jamais, nous osons le dire, plus grand spectacle n'avait été donné au monde, ni dans les siècles passés, ni dans les temps modernes. Pour la première fois, on a vu un peuple dégager de sa pensée, par la réflexion, un principe jusqu'alors à peine entrevu, le reconnaître antérieur et supérieur à toutes les transactions, le déclarer tel et le faire entrer dans la loi. Jadis, sur le Sinaï, Moïse, promulguant le Décalogue, la série des préceptes qu'il regardait comme antérieurs et supérieurs à la volonté humaine, quelle qu'elle fût, Moïse parlait seul, au nom de la Divinité : le peuple écoutait en silence et obéissait Certes, les préceptes du Décalogue sont indiscutables, et cependant on peut dire qu'il leur a manqué quelque chose, la consécration du peuple. Longtemps après Moïse, le respect de la famille, de la personne, de la propriété, ne fut considéré que comme une obligation de droit divin, une loi surnaturelle, qui ne tenait rien de l'homme, rien du peuple. Il en est autrement de nos jours : c'est le peuple lui-même qui édicté du fond de sa conscience, autocratiquement, les oracles de la nouvelle loi. C'est le peuple qui dit de telle et de telle de ses idées : Celle-ci est sujette à controverse ; celle-là est indiscutable et ne relève que d'elle-même.
M. de Girardin, pour qui le droit naît exclusivement de la volonté de Thomme, M. de Girardin, qui, avec l'ancienne école, ne reconnaît pas de principes antérieurs et supérieurs aux conventions et aux contrats, M. de Girardin, disons-nous, niant l'objectivité du droit, est par là même incapable de comprendre le mouvement actuel , et c'est ce qui fait que, malgré tous ses efforts pour arriver à une conciliation, il reste, bon gré mal gré qu'il en ait, en opposition formelle avec le premier et le plus grand dogme de la République.
LA VOIX t)U PEUPLE -^ iSSÛ ii5
Écoutez cet écrivain, et voyez-le se prendre au traquenard de sa propre subtilité :
« Soit, dit-il, vous mettez la République au-dessus des majorités; eli bien, moi, je mets la liberté au-dessus de la République.
« Liberté des cultes ;
a Liberté d'enseignement... » Suit une kyrielle de libertés, parmi lesquelles nous remarquerons la liberté des vocations, pur verbiage; la liberté des professions, autre verbiage; la liberté des échanges, combattue jusqu'à ce jour par M. de Girardin ; la liberté des banques, qui n'est autre chose que la liberté de l'usure , comme nous l'avons démontré dans une polémique récente et comme l'exemple de l'Amérique le prouve. « Si la République, ajoute M. de Girardin, est la somme de ces libertés, si elle est la liberté absolue, je la mets au-dessus des majorités ; si la République est autre chose que la somme de ces libertés, je soutiens que la majorité, exprimée par le suffrage universel, lui est supérieure. »
C'est ainsi que M. de Girardin, se dérobant à la question qui le presse, s'efforce de donner le change à ses lecteurs.
Qu'est-ce que la liberté? M. de Girardin serait sans doute fort embarrassé de le dire. Nous allons répondre pour lui.
La liberté, en soi, est une spontanéité, une virtualité, une tendance, un instinct, quelque chose qui se meut et s'élance ; mais qui est parfaitement indifférent à toute détermination ou direction, bonne ou mauvaise.
La liberté, en deux mots, est tout et n*est rien : tout, parce que sans elle l'action est impossible, la vie ne peut apparaître ; rien, parce que, si vous lui 6tez toute détermination, si vous la séparez des conditions de progrès, d'équilibre, etc., elle n'est plus qu'arbitraire, hasard, contradiction.
Faisons maintenant aux libertés que réclame M. de Girardin l'application de ces principes : on comprend que la République est autre chose que la liberté absolue, qu'elle est, au contraire, la liberté déterminée.
Liberté des eulles I
Oui, nous voulons que les cultes soient libres, et pourquoit Précisément parce que nous n'avons foi à aucun culte, parce que le culte est une détermination de la liberté en décroissance, et qu'ici le progrés est en sens contraire de ce qui a lieu dans d'autres sphères de l'activité humaine. Car, si nous avions foi à un culte ; si, dans notre opinion, parmi toutes les religions, il y en avait ime qui fût vraie, nous dirions que cette religion-là doit à la longue «'assimiler toutes les autres;
T. UX t
qu'elle est une loi de la République, un principe antérieur et supérieur à Thumanité. La liberté alors consentirait à étendre, propager et favoriser ce culte, à l'empêcher de rétrograder. Nous pourrions, pendant un temps, tolérer les cultes rivaux ; mais à la fin il devrait remporter sur tous, il ferait partie intégrante du système républicain, il serait avec la République au-dessus des majorités. La liberté des cultes n'est donc qu'une liberté négative ; c'est le contraire de la liberté d'enseignement, de la liberté d'association, de la liberté des banques.
Nous voulons la liberté d'enseignement : pourquoi? Parce que cette liberté est nécessaire jusqu'au jour où le meilleur système d'éducation publique aura été découvert; parce qu'un pareil système, s'il est jamais connu, serait pour la liberté, comme le respect des parents et la fidélité dans les transactions, une loi ; parce qu'alors enfin il devra être placé avec la République, dont il deviendra l'une des colonnes, au-dessus du caprice des hommes, au-dessus des majorités. Mais ce n'est point ainsi que l'entend M. de Girardin.
Nous voulons la liberté d'association : pourquoi! Parce que nous nous méfions profondément de tous les systèmes d'association proposés par les utopistes; parce que la fraternité n'admet pas, comme l'Église , la violence pour moyen, et que la première condition de toute association est d'y vivre sans contrainte. Ot^ admettant qu'il existe un système d'association universelle, vers lequel convergent toutes les tendances humanitaires, qui se constitue peu à peu par le seul fait du développement démocratique et social, nous disons qu'il viendra un moment où ce système se confondra avec la liberté ellemême, où, son identité avec la République apparaissant à tous, il devra être déclaré, à son tour, loi de la société, et à ce titre placé au-dessus du suffrage universel. Mais c'est justement le contraire qu'affirme M. de Girardin.
Nous voulons la liberté des banques, la liberté pour tous de prêter leurs capitaux au taux qu'ils veulent. Mais il est reconnu que c'est une loi de l'économie sociale que l'intérêt descendra un jour à zéro , que le crédit payé deviendra gratuit : nous soutenons, en conséquence, que le commerce des banques, de privé qu'il est, doit devenir social ; que l'abolition de l'intérêt est un principe antérieur et supérieur aux lois écrites , qui tôt ou tard sera mis par le peuple au-dessus du suffrage universel.
Mais M. de Girardin, quelle que soit son opinion sur la gratuité des capitaux, n'entend nullement de la sorte la liberté des banques : tout au contraire, il est visible qu'il ne réclame la liberté du crédit que pour échapper à la gratuité du crédit.
Ainsi, la liberté, en quoi que ce puisse être, n'existe point sans détermination et sans progrès ; la liberté absolue, telle que la comprend, que la veut M. de Girardin, n*est rien autre chose que la faculté de tourner éternellement dans le même cercle, la possibilité indéfinie du bien et du mal.
Affirmer la liberté absolue, comme terme extrême de la perfectibilité sociale, c*est retourner à Tenfance de la liberté, c*est nier la philosophie et le progrès.
Qu'est-ce donc à présent que la République!
La République est l'affirmation de la liberté, non pas seulement négative, telle qu'est la liberté religieuse, mais positive telle qu'est la gratuité du crédit, l'association universelle ou l'éducation intégrale. C'est le progrès dans tous les genres de liberté; c'est le dégagement successif de tous les termes de ce progrès ; tel est, puisqu'il faut vous le redire, le sens dans lequel nous disons que la République est au-dessus des majorités.
Ce que le peuple affirme en ce moment, sous le nom de République, de l'abolition de la monarchie et de l'établissement du suffrage universel, à savoir que cette abolition et cet établissement sont choses irrévocables, au-dessus des majorités, il l'affirmera tour à tour de l'organisation de l'enseignement de la banque gratuite, de l'association universelle. A chacune de ces affirmations, il dira comme aujourd'hui : Telle loi, tel progrès, tel principe est au-dessus des majorités.
M. de Girardin, avec une adresse rare, déclare que, si le candidat choisi par le comité est DUPONT (de lEure), il inscrira ce nom en tête de son journal ; il l'écrira sur son bulletin. Mais, ajoute-t-il, mats ce nom ne signifiera pas pour moi République^ il signifiera... ordre du jour du 25 novembre, il signifiera massacres de juin.
N'est ce pas rendre impossible à l'avance une candidature que l'on feint d'accepter et se jouer des hommes comme des mots!
Eh bien ! nous ferons comme M. de Girardin.
Nous dirons au comité :
Vous pouvez, si cela vous convient, prendre pour candidat M. de Girardin. Vous êtes les maîtres, et nous avons promis d'accepter, quelle qu'elle soit, votre décision.
Nous inscrirons en tête de notre journal le nom de M. de Girardin; nous l'écrirons sur notre bulletin.
Mais ce nom, sachez-le bien, signifiera pour nous ambition et non pas dévouement.
148 MÉLAMGBS. — ÀKtlGLES DB JOtftNAUl
n signifiera négation du dogme républicain, et non pas science.
Il signifiera haine, rancune, et non pas réconciliation et pardon.
Il signifiera individualisme, et non pas république.
(N« 196. — 16 «ml 1860.)
Cooeieigoriti !• 16 avril 1860»
ELEXrnONS DU 28 AVRIL
A.U BÊDACTEPB DE LA. Démocratie pacifique.
Monsieur et cher confrère,
Votre numéro de ce matin contient un long article dans lequel, à propos de la candidature de M. de Girardin, vous établissez malignement, sinon avec esprit, que je suis et ne puis être autre chose qu'un jaloux. C'est la Démocratie pacifique qui, depuis une semaine, a fait cette découverte. La jalousie 1 voilà en définitive et d'après les travaux les plus récents de la critique, le mal qui me tourmente; c'est à cela que se réduit le déluge de calomnies et d'abominations répandues sur ma tête par toutes les vipères socialistes et réactionnaires.
Je vous remercie, Monsieur et cher confrère, de m'avoir fait connaître ce précieux résultat de vos recherches. J'en ferai, je vous le promets, mon profit pour l'amendement de ma vie et pour le salut de mon âme. Mais comme cette inculpation d« votre part ne me paraît à moi qu'un prétexte de déconsidérer^
avec ma personne, la politique et les idées de la Voix du peuple, TOUS trouverez bon que je retourne le propos, non pour faire mon apologie, mais pour découvrir votre déloyauté. Vous sen tez bien que je ne suis pas homme à me chagriner parce que quelques imbéciles répéteront après vous que je suis pétri de jalousie et d'orgueil, moi qui reçois encore tous les jours, de Paris comme des départements, des lettres avec cette adresse : A P.-J. Proudhon, V ennemi personnel de Dieu.
Qui, moi, jaloux de M. de Girardin ! Mais, mon honorable confrère, vous ne croyez pas un mot de ce que vous dites, parce que cela est tout bonnement absurde.
Pourquoi donc, si je suis jaloux, ai-je, le 8 juillet 1849, inventé^ c*est votre propre expression, la candidature de M. de Girardin ? Tandis que j'étais, pour ainsi dire, aux oubliettes, je travaillais à ériger à M. de Girardin un piédestal ; je me faisais accuser, pour le servir, de trahison par les démocrates : singulière conduite pour un homme ayant le vilain défaut que vous me reprochez, n'est-il pas vraiî
Pourquoi, si je suis jaloux, ai-je popularisé le premier, de toutes mes forces, et avec le plus parfait désintéressement, le projet d'impôt de M. de Girardin, mettant cette conception en parallèle avec la banque du peuple, dont l'idée m'est toute personnelle! Est-ce à ce nouveau trait que vous avez reconnu llnfernale jalousie qui me dévore!
Pourquoi, si je suis jaloux , la Voiw du peuple a-t-elle pris maintes fois la défense de M. de Girardin contre ses envieux, yanté ses talents et rappelé ses services ! Vit-on jamais ambitieux de popularité en user de la sorte avec son rival, répondez-moi!
Pourquoi, si je suis jaloux, aux dernières élections, la candidature de M. de Girardin a-t-elle été surtout appuyée par la Voix du peuple^ soutenue de son influence! Pourquoi, jusqu'au 9 avril, jour où fut posée dans la Vùix du peuple la candidature de Dupont (de l'Eure), celle de M. de Girardin avait-elle rencontré encore, dans la rédaction de ce journal, de nombreuses sympathies, si ce n'est que mes collaborateurs et mes amis participaient à mes sentiments pour sa personne! Comment enfin est-ce seulement le 9 avnl, — il y a six jours, — que je suis devenu jaloux de cette célébrité, à laquelle j'ai tant contribué pour ma part, et qui maintenant, selon vous, me porte ombrage!
Tout cela, Monsieur et cher confrère, est stupide; M. de Girardin le désavoue ; voiis-mêine n'en croyez rien : U y a donc fiutre choae*
Vous êtes surpris» dites-vous, que la Voix du peuple ^ changeant d'opinion à Tégard de M. de Girardin, sans rien perdre de ses sentiments pour lui , ait cherché tout à coup, en vue de ; rélection du 28 avril, à faire prévaloir un autre nom, une notabilité d*un autre ordre! Et avec cette charité qui anima de tout temps les sectaires, vous attribuez à une basse envie du directeur ce qui n'était que le résultat de la polémique du journal et des circonstances extérieures.
Puis donc qu'il faut procéder avec vous par articles, voici quels ont été les motifs de la Voix du Peuple. Je les résume, afin qu'ils servent au public de leçon pour l'avenir, et à la Voix du Peuple de réserves à tout événement
!• Motif de doctrine.
Depuis la fameuse séance où M. de Girardin fut appelé à faire devant le comité démocratique sa profession de foi, la question : Si la République est au-dessus ou au-dessous du suf-^ frage universel avait été agitée entre les deux journaux, la Voix du Peuple et la Presse. Malgré tous nos efforts, nous ne pûmes ramener notre adversaire à ce que nous regardons comme la base de la Constitution, et le dogme fondamental de la République. Il est constant aujourd'hui, et plus encore par la dernière déclaration de M. de Girardin que par tout ce qu'il avait écrit précédemment, qu'il prend pour la liberté absolqe l'arbitraire absolu; qu'il ne reconnaît pas de lois sociales antérieures et supérieures à la volonté humaine; de telle sorte que le suffrage universel, qui, selon nous, a pour règle le progrès, selon M. de Girardin, au contraire, n'aurait pas de loi. Le suffrage universel, à ses yeux, c'est le despotisme transporté du roi au peuple, le pouvoir absolu de faire et défaire, lier et délier, avancer et rétrograder, dire et se contredire. Ainsi entendue, la liberté est la négation de la liberté même ; la République n'est plus l'ordre sortant du développement éternel de l'humanité ; c'est une organisation factice, que le peuple^ est toujours le maître de modifier et changer de fond en comble, au gré de ses caprices et des théories qui obtiennent plus ou moins sa faveur.
A cet égard, j'ose dire qu'il y a chose jugée : l'opinion démocratique s'est prononcée contre M. de Girardin. L'exclusion donnée à sa candidature était la conséquence forcée de cette proposition universellement admise dans les réunions électorales : Out,^a République est au-dessus du suffrage uni' verset. Je conçois. Monsieur et cher confrère, que vous ne partagiez point cette opinion : car il appert des efforts que TOUS faites pour réfuter la doctrine de la Voix du Peuple, que
VOUS VOUS rangez à Favis de M. de Girardin ; et en cela vous êtes fidèle à Tesprit de votre école, et à tous vos antécédents. Ce n'est pas d'aujourd'hui que votre indifférence politique s'est fait connaître : pendant dix-huit ans, vous avez fait la guerre à Vidée républicaine ; pendant dix-huit ans, vous vous êtes proposé à Louis-Philippe, à M. Mole, à M. Guizot, au parti con« servateur, pour débarrasser la France de la peste démocra* tique et conjurer le cataclysme de Février. Il me souvient encore de ce jour où vous traitiez la République de requin. 'Nos idées, à nous, sont tout autres ; nous ne sommes pas de la même école. La môme raison qui, depuis plus de dix ans, vous rattache à M. de Girardin est celle qui, dans la circonstance actuelle, nous a séparés de lui. Vous êtes, — et c'est votre droit que je ne conteste point, — vous êtes, dls-je, des républicains d'occasion. Nous sommes, nous, des républicains de principes; comme vous, nous conformons nos actes à nos doctrines : y a-t-ii raison à vous, pour cela, de m'accuser de jalousie?
2«» Motif d'opportunité,
La Voix du Peuple vous l'a dit : depuis les élections du 10 mars, la situation a changé. Qui ne le voit! La bourgeoisie, jusqu'à présent en majorité réactionnaire, s'inquiète et s'ébranle; le gouvernement lui-même, après un premier éclat, hésite; l'influence de V Union électorale est à bas, la majorité parlementaire elle-même, le vrai pouvoir du moment, semble revenir. La masse réactionnaire est prête à passer sous le drapeau républicain, pour peu que nous lui rendions la transition facile : un nom tel que celui de Dupont (de l'Eure) eût été suivi de 50,000 voix. Il fallait, dans cette situation, généraliser de plus en plus, et pousser en avant la Révolution. — La Voix du Peuple crut atteindre ce double but en posant la candidature de Dupont (de l'Eure).
Dupont (de l'Eure) était la républicanisation, d'un seul coup, du libéralisme de 1815 et de l'opposition de 1830, c'està- dire de l'immense majorité bourgeoise. C'était de plus un progrès, puisque, par cette élection, la France, franchissant d'un seul bond la réaction des deux dernières années, se re« trouvait exactement au lendemain de Février.
Qu'on reproche à cette candidature d'avoir été inopportune, prématurée, trop hardie : autant on en disait, aux élections du 13 mai, de l'idée de fusion que nous produisions déjà, et qui fut, Dieu sait avec quelle intelligence, ajournée à l'année sui* vante, au 10 mars. Sans cet ajournement, nous n'aurions pas subi peut-être la honte, le ridicule du 13 juin. Mais, en face de
considérations aussi siSrieuses, pouvez-vous, j'en appelle à votre conscience, m'accuser de jalousie?
3» Motif de œnvenance.
La bourgeoisie, disait la Voix du Peuple, a voté en signe de réconciliation pour Tex- transporté Deflotte; que le prolétariat vote à son tour pour Dupont (de l'Eure); ainsi, dans le scrutin 4u 28 avril, nous ensevelirons les haines de Juin ; nous rendrons impossible le retour des guerres civiles.
Qu*on puisse, à une considération de cet ordre, en opposer d'autres plus graves, je veux bien, pour un moment, l'admettre; mais quoil était-ce à M. de Girardin, l'organe favori de la bourgeoisie conservatrice et timorée, de se faire le champion des vaincus de Juin! Était-ce à lui, quand la plaie saigne encore, d'y jeter le sel et le vinaigre! Qui donc, sans lui, se fût souvenu de ce fatal ordre du jour du 25 novembre? Oh! certes» nous savons qu'il est difQcile de faire embrasser l'exécuteur et la victime; et c'est pour cela que nous voulions, avant de les unir, jeter le bandeau sur leurs yeux. L'humeur taquine de M. de Girardin a tout perdu. Il nous manquera au scrutin 60,000 voix ; ajoutez que, malgré la déclaration généreuse de Deflotte, la réconciliation des classes est redevenue un problème. Il y a de la haine au fond de la candidature d'Eugène Sue ; Dieu veuille qu'il n'y ait pas encore du sang. — Cette haine, c'est M. de Girardin qui l'a rallumée; ce sang, c'est lui qui l'aura répandu. Il ne doit rien à la République, prétend-il ; je souhaite de tout mon cœur qu'elle ne lui doive pas un jour une bataille.
Non, Monsieur et cher confrère, je n'éprouve à l'égard de M. de Girardin ni jalousie ni malveillance. Je lui ai donné» depuis tantôt deux ans, trop de preuves d'estime» pour que ni lui ni personne ait le droit de me prêter vis-à-vis de lui de tels sentiments.
M. de Girardin s'est trompé ; telle est, du moins, mon opinion, et sur les principes et sur les choses : voilà pourquoi la Voix du Peuple a repoussé sa candidature.
, Ce qu'a fait ensuite M. de Girardin est, qu'il me permette de le lui dire, .une mauvaise action. Il s'en apercevra plus tard» lorsque le ressentiment populaire, une fois assouvi, aura fait place à la froide raison» et que la nuit du 14 avril, où les délégués du peuple rejetèrent la candidature de Dupont (de l'Eure), aura produit ses conséquences.
Sur tous ces points» Monsieur le rédacteur» comme sur ma prétendue jalousie, vous êtes aussi bien renseigné que moiipéme; et si j'ai le malheur d'être complètement séparé de
TOUS quant aux idées, je ne doute pas le moins du monde qu'au fond de votre cœur vous ne rendiez hommage à la loyauté de la Voix du Peuple, ainsi qu*à la mienne. Qu'est-ce donc qui vous pousse, après coup, à réveiller une controverse désormais sans objet! Il faut que je le dise, pour l'édification complète du public, d'autant mieux que vous ne m'estimeriez pas, si je vous laissais croire que je suis dupe.
Ce qu*a voulu la Démocratie pacifique^ par sa ridicule diatribe, c'est d'entretenir, c*est de propager parmi les prolétaires l'idée, déjà ancienne, que la démocratie socialiste n'a pas de plus grands ennemis, d'interprètes plus dangereux et plus perfides que le citoyen Proudhon et les rédacteurs de la Voix du Peuple,
C'est dans ce but qu'à propos de la candidature de M. de Girardin, qui, à vous entendre, eût été adoptée sans la Voix du Peuple, vous rappelez que c'est moi qui, en produisant une liste de candidature, aurais empêché le succès des élections du 8 juillet.
Mais, Monsieur, si vous êtes si bien rense^é sur cette fameuse liste, pourquoi ne dites-vous pas qu'elle eut pour complices la plupart de mes co-détenust qu'elle fut écrite dans la chambre de M. Allyre Bureau, l'un de vos gérants, sous la dictée de M. Toussenel, l'un de vos disciples, en présence de M. Vidal, l'un de vos amis, dont le nom figurait sur ladite liste, à côté de celui de M. de Girardin î
Pourquoi, si c'était là un acte de scission condamnable, M- Allyre Bureau Ta-t-il, au moins tacitement, approuvé! pourquoi ne l'a-t-il pas dénoncé sur l'heure, et le lendemain!
Pourquoi M. Vidal a-t-il accepté cette candidature scission nairef
Pourquoi M. de Girardin s'est-il empressé de publier une liste, monument de trahison contre la République démocratique et sociale!
Pourquoi, depuis lors, à chaque fois que l'émission de cette liste m'a été reprochée, ni M, Toussenel, ni M. Vidal, ni M. Allyre Bureau, je ne parle pas des autres, n'ont-ils jamais revendiqué leur part de responsabilité î Pourquoi ne sont-ils pas venus faire connaître les raisons qui nous dirigeaient tous alors, et justifier mon individualité sottement calomniée! Pourquoi! Aht c'est qu'il est commode d'accepter sous bénéfice d'in'/ontaire une initiative dangereuse, en se réservant de la d^'savouer si le succès fait défaut C'est que le courage est chose rare, surtout quand il a devant lui pour adversaires le soupçon et l'impopularité.
Je n'en dirai pas davantage. Vous avez voulu, en rappelant les élections manquées du 8 juillet, me rendre responsable de la défaite possible du 28 avril. Je vous remercie de cette charitable attention. J'ai promis d'accepter sans discussion le candidat du comité : je l'accepte et ne le discute pas. Je me flatte môme que Fbonorable M. Eugène Sue saura donner à sa candidature la signification que j'eusse voulu donner à celle de Dupont (de l'Eure). J'en ai pour gage la lettre, restée inédite, dans laquelle le grand romancier se déclarait, dit-on, prêt à renoncer à la candidature en faveur de l'ancien président du gouvernement provisoire.
En tout cas, le temps ne me manquera pas pour dire toute ma pensée, et sur le conclave, et sur le candidat, et sur l'élection. Vous ne perdrez rien pour attendre. Quant à présent, je me tais.
Je suis, etc.
(N« 198. - 18 aTril 1850.)
La lettre suivante a été adressée à la Démocratie pacifique en réponse à une lettre du citoyen Toussenel au citoyen Proudhon :
Mon cher Toussenel,
Pour infirmer la récrimination que j'élève relativement à la iiste de candidatures du 8 juillet 1849, et donner plus de poids à votre redressement, vous arguez de mon défaut de mémoire. C'est dommage qu'en accusant mes souvenirs, les vôtres vous trompent si crueUementt Vous dites, par exemple, que la liste
Lk VOIX DU PEUPLE — 1850 155
publiée au nom des détenus politiques de la Conciergerie^ ne vous fut révélée, à vous et à vos amis, que par son insertion dans la Voix du Peuple. Comment cela pourrait-il élre, si la Voix du Peuple f dans laquelle vous me faites écrire en juillet, ne parut que trois mois plus tard, en octobre!
Il est possible, puisque vous TalBrmez si pertinemment, que le citoyen Allyre Bureau n*ait pas habité la Conciergerie lors de la formation de cette liste. J'ai voulu vérifier le fait sur les registres d*écrou, et il se trouve précisément qu'aucun détenu politique de cette époque n'a laissé trace de son passage à la Conciergerie. Tous étant censés au dépôt, leurs noms ne pouvaient, m'a-t-on dit, être portés au registre. Mais ce qui est sûr, que j'affirme et maintiens, malgré votre dénégation, et en vous renvoyant le reproche de manquer de mémoire, c'est que c'est bien vous-même, citoyen Toussenel, qui avez dicté les noms des candidats à mon ami Langlois, encore vivant pour en rendre témoignage, et cela dans la cellule occupée depuis, sinon alors, par le citoyen Allyre Bureau. Un témoin manque, mais le fait subsiste, et je l'affirme.
Du reste, votre épitre ne détruit aucune de mes allégations.
J'ai envoyé la liste, non pas en mon nom, mais au nom des détenus politiques de la Conciergerie^ au journal la Presse, qui Ta publiée immédiatement.
Cet envoi a été fait le mardi 3 juillet, et communiqué çurlechamp au comité des journalistes, qui a été appelé à en délibérer. Ce n'est que le jeudi que, devant la persistance du comité électoral, la liste de la Conciergerie, qui d'abord avait été accueillie par les rédacteurs de journaux, fut par eux aban^ donnée.
Pourquoi, dans l'intervalle, les détenus politiques au nom desquels, entendez-vousî cette liste avait été composée, dictée par vous, écrite par Langlois, dans la cellule occupée alors ou plus tard par le citoyen Allyre Bureau, et finalement envoyée par moi, n'a-t-elle pas été par vous tous désavouée! Pourquoi avez-vous tous gardé le silence î
Pourquoi ensuite, après la déclaration du comité électoral, n'avez-vous point écrit pour retirer votre liste, je dis votre, parce qu'elle exprimait votre pensée autant que la mienne, et adhérer à celle du comité! Était-ce à moi, votre mandataire, de rétracter seul un acte collectif, une résolution dont je n'étais que l'organe! Entre le jeudi et le dimanche, il s'est écoulé deux jours pleins : pourquoi, Touç, vous êtes-VQos tu»1
15<( MÉLàNGBS. ~ ARTICLES DB lOURNAUX
Vous donnez à entendre qu*en agissant de la sorte, vous et nos co-détenus, vous usiez d'indulgence à mon égard, et que c'est à l'intervention personnelle de vous, Toussenel, que je serais redevable de ce bill d'indemnité. En vérité, citoyen, si j'ai peu de mémoire, vous avez en revanche beaucoup d'imagination. Qui donc pourra croire que vous ayez été conduit par de semblables motifs, quand il est démontré (voyez la Presse) que cette fatale liste était précédée d'une lettre d'envoi, au nom des détenus politiques de la Conciergerie? Avaient-ils besoin d'indulgence envers eux-mêmes! ou si la considération de ma personne leur était plus chère que leur dignité, que leur devoir! Car, à supposer qu'il en eût tant coûté à leur amitié pour moi, de rétracter une œuvre que je déclarais hautement leur être commune avec moi, de pareilles considérations devaientelles prévaloir dans leur conscience, sur l'intérêt infiniment plus grave de la dém.ocratie?...
Allons, citoyen Toussenel, un peu de courage vous-même et de bonne volonté! Et puisque vous avouez déjà que la liste du comité nous avait paru, à tous, détestable, déclarez franchement que, dans cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres, de grands citoyens ont voulu essayer leur influence sur le peuple, — ils étaient prisonniers, ils étaient victimes; — mais qu'aucun d'eux n'osant prendre l'initiative d'une telle proposition, ils furent charmés tous de trouver en moi un homme assez hardi pour se faire l'interprète de leurs sentiments, et qu'aujourd'hui, avec une magnanimité rare, ils me renient! Dites cela, et vous serez dans l'éternelle vérité sur les partis et sur les hommes.
Au surplus, il est dans ma destinée d'être sans cesse le boute-en-train des idées et résolutions qui peuvent le plus eflOicacement servir la cause démocratique et sociale, et de jeter de la sorte, dans notre intelligent parti, le trouble, la division, la désorganisation. Il y a tant de gens capables, à qui mes idées troublent la cervelle I tant de patriotes, que l'émulation du dévouement tient en perpétuelle alarme 1 tant de chefs d'école, que la fidélité à leurs idées rend si sévères sur les miennes!...
Mais c'est un sujet que nous aborderons plus tard, à la grande édification, je vous en préviens, de la bourgeoisie et du peuple. Pour le quart d'heure, nous ne devons songer qu'à défendre énergiquement, d'un commun effort, l'œuvre du comité démocratique et social, la candidature d*Eugône Sue.
Faites votre devoir, citoyen Toussenel, comme je ferai le mien : et prenez garde que le trop d'esprit est souvent pire que
la mauvaise foi et la maladresse. Je pourrais en ce moment vous en citer plus d'une preuve.
Je vous souhaite intelligence et abnégation.
P.-J. Pboudhon,
Un socialiste qui ne doit rieft, ni à Saint- Simon^ ni à Fonrier, pas plus qu'aux jésuites.
(N» 199. — 19 avTÎL