A LA BOURGEOISIE PARISIENNE
Eh bien ! voterez- vous pour M. Leclerc,pour M. Femand Foy, candidats ballottés de r^^m'on réactionnaire, ou pour M. Eugène Sue, candidat de la démocratie sociale!
Toterez-vous la guerre civile, ou la concorde? La guerre civile! mais qui donc aujourd'hui la ferait pour vous! Où trouveriez- vous une armée! quels seraient vos soldats!
L'armée 1 la voilà faite socialiste, depuis le premier jusqu'au dernier homme. L'armée ! elle a reçu le baptême démocratique) dans les eaux de la Maine. Un bataillon de cette jeune et bravo armée a été englouti, parce qu'on l'envoyait en Afrique ; par'»'^ que, pour aller en Afrique, on lui faisait prendre un détour parce que ce détour avait pour prétexte de le soustraire aus salutations fraternelles des républicains d'Angers.
Oh! à Dieu ne plaise que nous accusions d'une atroce perfidie les hommes du pouvoir I Ils déplorent, nous le savons, avec amertume, cette épouvantable catastrophe! Mais en est-il
moins vrai que Taveuglement de la politique engendre l'infortune dans les actes, et que Tinfortune du gouvernement lui est toujours imputée à crime î
L'Église catholique a sa légende des Quarante Martyrs : coûtaient quarante soldats chrétiens, que la réaction impériale fit périr, en les exposant tout nus, pendant une nuit, sur un étang gelé.
Le socialisme aura aussi sa légende, non pas des quarante mais des Quatre cents martyrs ; car il y a progrès en toute chose. Ce sont quatre cents jeunes soldats que la réaction royaliste voulait punir, par une campagne disciplinaire, de leur dévouement à la République, et qui se sont abîmés, marchant au pas, colonne serrée, sur le pont fragile de la Maine.
Est-ce donc assez de sangt assez de cadavres! faut-il encore un supplément aux hécatombes de juin!
Mais encore une fois, ce supplément, qui donc le fournira.
Sera-ce le peuple, exalté jusqu'au délire contre ses persécuteurs, et qui ne démande peut-être, qu'à courir aux armes! le peuple qui accuse de mollesse et de trahison ceux de ses amis qui osent lui parler encore de prudence et de mansuétude. Ah I il faudrait que vous fussiez vingt fois plus forts qu'en juin pour vaincre le peuple.
Sera-ce l'armée décimée sans combat, pour ses tendances républicaines, par un simple ordre de route!
Sera-ce la population des campagnes, écrasée d'impôts, pressurée par l'usure, prête à se lever en masse contre les collecteurs et les usuriers!
N'en doutez pas, bourgeois I Si vous voulez du sang, c'est à vous-mêmes que vous devez le prendre, ce sont vos veines qu'il faut ouvrir. Vous n'avez plus de défenseurs, ni dans le peuple, ni dans l'armée, ni chez les paysans.
Depuis vingt-deux mois, celui qui vous parle n'a cessé de vous crier Réconciliation ! C'était un acte de courage, au lendemain de la bataille de juin : aussi il en fut puni. Le gouvernement d'alors, croyant vous servir, le condamna, le diSama. — C'est encore un acte de courage aujourd'hui : mais les temps sont changés. Ce n'est plus la bourgeoisie qui le poursuit de sa haine ; c'est le peuple qui le flétrit de ses soupçons ; le peuple relevé de sa défaite, le peuple discipliné et qui sent sa force ; le peuple excité par des hommes qui, comme ceux qui vous gouvernaient alors, ne veulent entendre parler ni de réconciliation ni de pardon.
Plus d'hésitation : il y a péril, péril extrême pour vous, bourgeois, Nç ms^rcbandez pas l'aUiaace populaire, tandis ^u'eil^
VOUS est offerte : demain, c'est vous qui la demanderez ; et alors, il vous sera répondu comme à Louis-Philippe et à Charles X : il est trop tard!
Votez avec le peuple, votez avec l'ouvrier, votez avec le prolétaire : car, je vous le dis, et je le sais, et je le savais, il y a vingt-deux mois, quand je prenais seul sa défense : le prolétaire, c'est la FORCE I
Que les exclusions prononcées par le comité démocratiquesocialiste ne blessent point vos amours-propres, n'affligent pas vos sympathies. Là où vous voyez de la passion, de la colère, il y a aussi de la franchise et du cœur. Ne prenez pas les éclats de la souffrance pour les signes du ressentiment. N'accordez pas plus d'importance qu'elles n'en méritent aux rivalités d'influence, aux jalousies de sectes, aux petits intérêts de personnes et de coteries, qui, là comme ailleurs, font tache et ombre à la conscience, à la dignité humaine.
Que vous importent nos querelles ! Nous voulons la République, libérale avant tout et protectrice ; nous ne vous montrons tant d'acharnement les uns contre les autres que par dégoût des personnalités exorbitantes et haine de tout arbitraire. N'est-ce pas le suffrage universel qui, en définitive, décidera toutî
La candidature d'Eugène Sue est sortie du conclave démocratique-socialiste, comme l'expression spontanée de sa conscience. Ce n'était pas elle qu'appuyaient les influences de droite et de gauche. Eugène Sue est le produit d'une transaction : il ne peut être que le symbole d'une transaction.
Bourgeois de Paris, acceptez cette candidature, et vous sauvez votre repos, votre honneur, vos libertés, vos fortunes.
Acceptez-la, vous dis-je, et si surprenante qu'elle paraisse au premier abord à l'Europe attentive, elle deviendra bientôt par l'union de la bourgeoisie et du peuple, l'acte de la plus haute raison, la base d'une politique nouvelle, le gage de la paix et de la prospérité publiques.
P.-J. Pboudhon.
160 MÉLANGES. — ARTICLES DE JOdBNAUX
(N*201.— 21 avril.)