‹ Mélanges (volume 3)Chapitre 18 sur 42 · PROTESTATION · texte numérisé non relu

PROTESTATION

DU CITOYEN P.-J. PBOTOHON

D*après la loi et les rAglements, tout individu condamné à la peine de l'emprisonnement pour une durée qui excède un an, peut être transféré dans une maison centrale.

Jusqu'à présent cette disposition était restée inappliquée vis-à-vis des détenus politiques pour délit de presse; et Ton avait vu, sous la monarchie, des condamnés à plus de cinquante années de prison rester à Paris, près de leurs amis, de leurs affaires, de leurs familles.

C'était une tolérance que les mœurs, Topinion imposaient, et qui semblait acquise aux écrivains.

Pour la première fois, le ministre, en m'envoyant à Doullens, sort de l'exception. Rigoureusement, il est dans le droit : aussi, je ne Taccuse pas. £st-il également dans Téquité, surtout dans la raison 1 Je le nie.

Ap; es la mise au secret que je subis pendant sept jours, et ma translation de Sainte-Pélagie à la Conciergerie, comprenant que vis-à-vis du pouvoir la parole m'était à peu près interdite, je pris, vis-à-vis de M. le préfet de police, l'engagement de m'abstenir de toute critique des actes du gouvernement. C'était plus que je ne devais; je le crus nécessaire à ma sécurité. Ai-je manqué à ma parole! C'est contre cette imputation que je proteste.

Hier, je publie dans la Voix du peuple un article sur les élections : est-ce là une attaque contre le pouvoir! est-ce que le suffrage universel lui appartient! Les élections sont les assises populaires où le gouvernement paraît en rapporteur, non en juge : pourquoi me défendrait-il de parler!*

Je recommande une candidature, non pas opposée au gouver-

nement de la République, mais aux vieux partis qui déchirent la République. Les candidatures sont-elles du gouvernement on du peuple!

Cette candidature que je préconise, je l'appuie sur des motifs de réconciliation et de paix; je prêche pour elle le pardon des injures ; je fdis acte d*une modération si grande et si méconnue, bêlas ! que je suis signalé pour ce fait aux soupçons populaires. Le gouvernement a-t-il le droit de m* empêcher de parler de paix! Est-il établi pour fomenter la guerre civile, la discorde?

Pour augmenter l'horreur des haines entre les citoyens, je m*empare d'une catastrophe déchirante, et qui, après quarante, huit heures, me bouleverse encore l'esprit et les sens. Je la montre comme la conséquence de ces haines fatales, contre lesquelles je proleste depuis vingt-deux mois. Je n'accuse pas le gouvernement, à qui il appartient de diriger comme il en^ tend les corps de troupes; je déplore l'influence à laquelle il est soumis, la pression qui s'exerce à son égard, et sur laquelle les électeurs vont être appelés à prononcer souverainement. Au fond, je demande que le pouvoir secoue la servitude qui l'accable, comme je supplie les citoyens de déposer leurs rancunes : où est le parjure! où est le crime î Le gouvernement est-il le gouvernement d'un parti, ou le gouvernement de la République! Est-il tenu d'obéir à des influences atroces! Est-ce roffenser que de lui dire : Brisez ce joug, ce joug infâme I

On dira peut-être que, tout en déplorant l'épouvantable submersion de quatre cents de nos frères, j'ai voulu, indirectement, insinuer que le pouvoir en était la cause volontaire, qu'il y avait ici plus que maladresse, qu'il y avait une infernale machination. Il faut qu'ils aient l'âme bien noire, ceux qui me prêtent la pensée d'une telle calomnie.

Non, encore une fois, je n'accuse pas le pouvoir; je déplore l'influence malheureuse qui le subjugue, influence qu'il déteste autant que nous peut-être, mais influence qu'il seconde, avec complaisance et dans des vues que je ne qualifie point, que jo n'approfondis pas.

Ah! j'ai trop défendu la liberté, la justice, la modératicm, le progrès. Je devais voir mon œuvre de vingt-deux mois brisée par le désaveu, par les malédictions des partis extrêmes; je devais être victime du dévouement le plus éclairé, le moins fanatique, dont un citoyen ait jamais donné l'exemple.

Prolétaires, à qui je ne parlerai plus, souvenez-vous que par ce mot : Réconciliation des classes, je n'entendais pas seulement la fusion des cœurs» le retour à la sympathie, à l'affec-

tion réciproq.ue ; j'entendais tout un système de solution de problècties économiques ; je voulais la révolution, non point par un écart, mais par le développement philosophique des institutions et des lois.

La science sociale, selon moi, n'est point la science d'une organisation sans antécédents ; — c'est la science du développement, du progrès.

Les solutions qu'elle fournit ne font aucune distinction du prolétaire ni du bourgeois; elles embrassent indiiïéremmcnt tous les intérêts, toutes les classes; elles sont au-dessus des antagonismes, absolues comme la vérité même.

C'est là le sens profond de cette réconciliation que jo vous prêchais, au risque de vos méfiances, et de la déconsidération de mes idées comme de ma personne.

Prolétaires, bourgeois; je remplissais un devoir difflcile; je lai sais une tâche amère. J'ai bu, jusqu'à la lie, présenté tour à tour par des mains qui se repoussaient, le'caliccd'amertumo. Le pouvoir m'arrête dans mon œuvre : je lui pardonne.

Adieu, je succombe sans peur et sans rcprochû.

(N« 2. — Juillet.)

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