EÉDÀCTROBS DU PROSCRIT, A LONDRES
Conciergerie, 20 juillet 1850.
Citoyens,
J*esp6rais, après avoir donné tant de gages à la cause de la Révolution; après avoir, autant et plus que vous, porté le poids du jour et de la chaleur, dans cette lutte où la démocratie est engagée depuis trente mois; après avoir engagé pour trois ans ma liberté, j'ai presque dit mon libre-arbitre; après m'étre vu tour à tour saccagé dans ]e journal que je dirigeais, frappé dans mes amis et mes collaborateurs, consigné, transféré, mis au séquestre, traduit devant la cour d'assises, poursuivi jusque dans mon imprimeur : j'espérais, dis-je, obtenir, sinon votre amitié, à laquelle je n'ai jamais cru, au moins votre tolérance. A défaut de sympathie, mes états de service, la dignité républicaine, vous interdisaient à mon égard toute récrimination. Car, vous le savez, dans la condition qui m'est faite, la polémique est difficile; je n'ai pas, comme vous, mes coudées franches.
Il paraît que j'ai trop présumé de vos sentiments. Les idées socialistes vous pèsent; l'influence qu'elles exercent vous irrite ; les noms qu'elles ont rendus populaires vous importunent. Vous regrettez votre profession de foi de 1848; ce masque de socialisme, sous lequel vous vous êtes présentés aux électeurs du 10 décembre et du 13 mai, vous le rejeter ^vec impatience et dégoût. Vous accusez de vos mécomptes
les utopistes et les sectaires, qui, par folie ou trahison ^ ont jeté la Révolution hors de ses voies^ soit en Vexagéranty soit en la déshonorant. Vous me dénoncez notamment comme le chef et le prototype de ces esprits orgueilletuD et funestes , de ces hommes de malheur, nouveaux hébertistes , courtisans de Louis Bonaparte, ferrailleurs d'idées, qui, de négation en négation, en viennent à se nier eux-mêmes ; et là-dessus, vous vous écriez : Peuple, reviens à nous ; Peuple, hâte-toi de rentrer dans la tradition révolutionnaire!... Vous voulez, cela saute aux yeux, racheter votre exil par votre peccavi; et c'est afin de couvrir cette volte-face, que vous essayez de rendre le Peuple complice de votre conversion.
Tranquillisez-vous, citoyens, votre repentir ne sera pas sans firuit : on finira par avoir pitié de vous. Dès que vous n'êtes plus socialistes, la contre-révolution vous réclame : elle sait, d'ailleurs, à quoi s'en tenir sur vos démonstrations de jacobinisme. La royauté, à ses yeux, n'est plus qu'une question secondaire, qui ne suffit point, en face de l'ennemi, à établir une ligne de démarcation entre les hommes de la veille et ceux du lendemain. Or, l'ennemi, ce n'est pas vous, évidemment, ce sont les socialistes, les anarchistes, les hébertistes, les athées t.. . Rentrez donc au bercail de la politique honnête et modérée, grands entrepreneurs de révolutions ; votre place est à l'avant-garde des vieux partis, à la tête de cette armée dont les orléanistes forment la gauche, les légitimistes la droite, et les jésuites le centre. Revenez à l'ordre, dont vous fûtes de tout temps les premiers et les plus énergiques défenseurs; mais qu'aviez-vous besoin, en signant votre pronun^ damento anti-socialiste, de prendre pour bouc émissaire le citoyen Proudhont Ne pouviez-vous, illustres convertis, abjurer vos erreurs, sans calomnier l'infidèle! Que ne laissez- vous l'endurci dans son endurcissement! Si le diable et l'enfer sont nécessaires à la gloire de Dieu, les élus n'ont pas le droit de maudire leurs frères réprouvés.
Sans doute, vous n'avez piEis cru que votre factum passerait sans réplique, ni vos exhortations prétendues révolutionnaires sans contrôle. C'est bien le moins que nous prenions avec vous cette licence, en attendant que vous nous envoyiez rejoindre Hébert et le Père Duchêne, Voyons donc quelles grandes idées, quelle politique sublime vous apportez au peuple français, à cette démocratie européenne, dont vous vous dites les organes. Votre programme, écrit du style le plus comique, se divise en deux parties et dix articles, comme le décalogue. Je cite textuellement :
« 1. Politique extérieure : Guerre aux rois^ fraternité des peuples. »
Tel est votre premier et votre plus grand commandement. Certes, vous ne vous êtes pas ruinés en frais d'invention : vous n'avez eu qu'à copier la rubrique de 93. Malheureusement, ces quatre mots, qui faisaient frissonner nos pères, et les lançaient par millions sur les champs de bataille, n'excitent plus que le sourire des contemporains. Savez-vous pourquoi?
C'est que le monde a vu que la guerre aux rois et la frater* nité des peuples, avec le systèmes économique existant, étaient un non sens; c'est que la royauté n'est autre chose que la clef de voûte de l'ordre social qu'il s'agit de réformer, et que vous vous obstinez à défendre; c'est enfin qu'après les guerres de dynastie nous aurons les guerres de races, aussi longtemps que le problème social , ce problème, dont vous détournez les yeux, n'aura pas été résolu.
Que nous parlez-vous donc de guerre aux rois et de fraternité des peuples, quand vous ignorez le premier mot des questions économiques! Les rois, entendez-vous, ne sont que la conséquence légitime, l'expression nécessaire de l'organisme social que vous soutenez « que du moins vous ne désavouez pas. A l'exemple de nos pères, dont Terreur en cela fut du moins excusable, vous prenez à rebours la révolution : vous cherchez la réforme sociale dans la réforme politique, ne voyant pas que l'institution politique est le produit du système économique. Aussi, votre démocratie n'est toijgours que de l'absolutisme : votre république imiverselle, le pastiche de la monarchie universelle.
Là est votre incurable illusion et la source de votre politique détestable. Un simple traité d'union douanière avec la Belgique résolvait, tout en respectant l'indépendance du peuple belge, la question si grave de notre frontière du Rhin. Au lieu de cette solution économique et socialiste, vous n'avez su imaginer rien de mieux que votre ridicule expédition de Risquons-Tout. C'est ce que vous appelez de la politique révolutionnaire 1
c 2. Au dedans f notre programme est celui de la Révolution. C'est la République; c'est-à-dire Vhomme dans toute sa dignité et en possession de lui-même; V homme fort de la nourriture de l'esprit et de la nourriture du corps, »
U faut avouer que voilà une drôle de définition I Toutefois,
on ne saurait lui refuser un mérite incontestable, c'est qu'elle ne vous compromet point. En fait de manifeste démocratique, comme de programme ministériel et de discours de la couconne, Tessentiel est de parler, et de ne rien dire. Sous ce rapport, votre second article remplit parfaitement votre but.
3. C'est le suffrage universel^ direct, s'exerçant toujours et révoquant le pouvoir à son gré. »
Nous savions cela : sur chacun de ces points, tout le monde est d'accord. Mais, depuis deux ans et demi que fonctionne le suffrage universel, les idées ont marché, et la question a fait un pas. On se demande : la raison du peuple est infaillible ; le suflrage universel, au contraire, tel du moins que le gouvernement provisoire, et l'assemblée constituante après lui, l'ont organisé, est sujet à errer, par passion, fanatisme, abus d'influences, etc. Nous en avons été tous témoins, et les résultats, en ont été déplorables. Comment donc faire, pour que le suffrage universel, organe d'une raison infaillible, l'exprime fidèlement? Le moyen, s'il vous plaît, de rendre le suffrage universel plus exact et plus véridiquef
« 4. Cest le droit au travail. »
Cet article encore ne contient rien de neuf et qui satisfasse les légitimes exigences de Topinion. Qui voudrait être sévère, vous dirait même que le droit au travail, affirmé de la sorte, sans explication, n'est qu'un leurre de charlatans politiques, une véritable mystification de démagogues. Ce n'est rien de promettre le droit au travail : la question est de savoir comment, avec le respect des propriétés, car vous entendez respecter les propriétés ; — avec la liberté du commerce et de l'industrie, car vous êtes partisans de la liberté industrielle et commerciale, de la liberté partout et toujours; — avec la liberté de s'associer et de ne pas s'associer; car vous voulez l'association libre et non obligatoire; — avec la réduction progressive de l'impôt ; car vous voulez que l'impôt se réduise, que l'État se simplifie indéfiniment; comment, dis-je, avec tout cela, le droit au travail deviendra une réalité. J'affirme, quant à moi, que le droit au travail ne peut se réaliser que par le développement de la propriété, de la liberté et de la concurrence, combinée avec la diminution du pouvoir et de Timpôt : or, c'est précisément ce qui semble impossible, contradictoire, aussi bien aux socialistes qu'aux économistes. Quelle est, là-
dessus, votre opinion? Le droit au travail^ c'était bon à dire le lendemain de Février, c'est l'objet même de la Révolution; le but de la démocratie. Mais aujourd'hui, 20 juillet 1850, il n'est plus question du but, il s'agit des moyens. Après le quid^ le qxiomodo? Où en êtes- vous î
« 5. le crédit. »
Quoil c'est là tout ce que vous avez à nous dire, un seul mot, le crédit 1 Vous qui avez stigmatisé Tinfame capital, voua n'avez pas le courage de formuler votre opinion sur la productivité du capital, car c'est en cela, et rien qu'en cela, vous îè savez bien, que consiste son infamie. Vous n'osez dire si le crédit, organisé démocratiquement, doit être gratuit ou non I Vous n'avez pas un mot sur cette question de l'intérêt des capitaux, la plus grande, la plus révolutionnaire qui ait été soulevée dans l'ordre des intérêts matériels. En fait de crédit, vous vous en rapportez à la routine mercantile ; comme en fait de politique étrangère , vous vous en tenez à la politique de 93. Ce n'était pas la peine, en vérité, de vous dire démocrates, et d'aller au Conservatoire. Allons ! cédez la place à M. Thiers : il est plus que vous digne de porter le drapeau rouge.
« 6. Uassodation volontaire. »
Vraiment, je ne puis comprendre que des hommes qui ont joué, qui ont la prétention de jouer encore un rôle dans les affaires de leur pajs, ramassent ces banalités de la plus impuissante démagogie. U association volontaire\'Eh\ qui diable s'inscrira jamais en faux contre Tassociation volontaire 1 Tout ce que l'on demande, c'est qu'elle ne soit jamais forcée. Longtemps avant Février, il existait des associations d'ouvriers; tous les jours il s'en forme de nouvelles, malgré les tracasseries de la police, qui, dans ses folles terreurs, les prend quelquefois pour des sociétés secrètes. Parmi ces associations, toutes volontaires, les unes prospèrent, les autres languissent et se liquident: qu'est-ce que cela signifie t Qu'est-ce que cela nous apprend! Et que fait aux travailleurs, fort peu identifiés sur la matière, que vous leur promettiez, au nom de la République, l'autorisation de s'associer volontairement.
La question à résoudre, citoyens, question supérieure encore à celle du crédit, et sur laquelle le peuple invoque les secours de vos lumières, ce n'est point V association volontaire^ ce qui est presque aussi niais que le travail volontaire; c*e3t le mode de constitution de la société.
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Je m'explique :
C'est un préjugé généralement répandu, que le principe d'association, plus largement appliqué, doit régénérer le monde, et qu'en lui est le problème de l'avenir. Mais là s'arrdte l'hypotbèsc : la formule manque à la réalisation. Serait-ce la société universelle de biens et de gains, déûnie par le code civil, et si commune au moyen âge; ou bien la société commerciale en nom collectif, en commandite, ou anonyme î Serace seulement la participation, ou le secours naturel! Louis Blanc prend pour devise de l'association ouvrière : De chacun suivant ses facultés, à chacun suivant ses besoins. De chacun à chacun, cela se décline, comme la ballade de Trissotin, Êtesvous pour la théorie du Luxembourg! Prélérez-vous, au contraire, la formule triadique et mystique de Pierre Leroux; ou la combinaison passionnelle de Fourier! Comment, enfin, car c'est le problème qu'ont essayé de résoudre, après le code civil et le code de commerce, tous les chefs d'école ; comment des travailleurs peuvent-ils librement et volontairement s'unir, de manière à conserver toujours leur individualité et leur indépendance, à exercer leur autorité et leur initiative, à ne répondre chacun que de leurs propres œuvres, à n'éprouver ni n'inspirer jamais ni jalousie ni mécontentement ; à produire tous ensemble la plus grande somme de valeurs, et avec le moins de frais possible! Voilà ce qu'ont besoin de savoir bourgeois et ouvriers; ce que demandent à grands cris les associations parisiennes, engagées dans des difficultés inextricables. Et vous leur répondez comme Marphurius à Sganarelle : Associez-vous si vous voulez ; ne vous associez pas, si vous ne voulez pas ! Quels puissants réformateurs vous faites I
A présent, renversons la thèse.
Est-il bien certain que l'association, dans le sens légal et vulgaire du terme, aussi bien que dans toutes ses déterminations utopiques, soit une donnée de l'avenir; qu'elle doive faire partie du programme de Février!
Est-il sûr que cette idée vague d'association, sous laquelle se cache la pensée secrète d'une dictature communiste, ne soit pas une conception anti-progressiste, une idée essentiellement contre-révolutionnaire t
A ce propos, écoutez ce que je m'en vais vous dire, et que vous me paraissez ignorer tout à fait. Je ne vous ferai pas de dissertation : je vous rapporterai seulement un fait.
Depuis environ quinze mois, tout le monde, en France, a été frappé du mouvement qui s'est opéré dans l'esprit des paysans. Le paysan, réactionnaire en Juin 1848, après les prédications
Lb PBVPUt DE 1856 iéd
du Luxembourg; réactionnaire encore au 10 décembre, tant qu'il crut que la Révolution avait pour but de rendre communes la terre, l'industrie, la famille, la consommation et le travail, le paysan est devenu révolutionnaire, le jour où le comité de la rue de Poitiers lui a appris, par ses petits livres, que le socialisme c'était le partage des biens. Ce jouivlà, le paysan fat conquis à la Révolution; il devint l'espoir de la démocratie, la terreur de l'absolutisme! En effet, ce que demande le paysan, c'est la terre, la terre qui lui assure l'indépendance et la prospérité, la terre qui réalise pour lui le c/kzctin chez 5ot, chacun pour soi. Le paysan est le moins communiste, j'ai presque dit le moins sociable des hommes. Aussi tandis que le législateur du Luxembourg élabore, dans le Nou' veau Monde^ ses plans de communauté agricole, où chacun sera contraint de travaiUer pour tous, sous la direction d'un ingénieur imposé par l'État, et d'après les articles d'un règlement imposé par l'Etat, les paysans, dans toutes les provinces, réclament une diminution de fermage, des baux de 50 et 99 ans ; les plus exaltés parlent môme de détruire les titres de propriété, ou, pour employer leur expression pittoresque, de brûler tous les papiers. Se peut-il, je le demande, une opposition plus radicale entre les tendances d'un peuple et les théories de ses prétendus réformateurs t
Et maintenant, dites-moi, qui donc ici est dans la tradition de 89 et 93, dans la vraie tradition révolutionnaire, du paysan qui, suivant une loi dès longtemps reconnue par la science économique, réclame des institutions à l'aide desquelles, sans spoliation ni bouleversement, la terre sera rendue aux mains qui la cultivent ; ou des déclamateurs qui, sans nulle intelligence des besoins du peuple, Tentretiehnent d'association volontaire, de communauté agricole et d'exploitation par l'État t Est-il clair, qu'une des plus grandes œuvres de notre siècle sera une révolution agraire, opérée en conséquence des idées de 89; et par cette raison même en opposition des idées babouvistes et communautaires ! Et si la tendance la plus authentique du pays, en ce qui concerne le travail agricole, est la négation absolue des théories d'association actuellement en vogue, est-il possible d'admettre que ces théories reçoivent leur application dans le travail industriel î
Eh bien ! vous qui, en reniant le socialisme, avez cru pallier votre apostasie en conservant dans votre programme cette énorme balourdise de V association volontaire, que dites-vous de votre habileté! Comprenez-vous le danger qu'il y a pour des chefs de parti à improviser des formules de reforme! Et vous
croyez-vous toujours des hommes de révolution, parce que vous êtes maîtres passés en phrases creuses et en mots vides de senst Allez donc à Técole du paysan.
c 7. L*éducation gratuite et obligatoire. •
Bon! M. de Montalembert et les ignorantins nous en offrent autant que vous. Que veulent-ils donc, si ce n'est que nous leur livrions nos enfants pour les élever à leur guise. Bien loin d'en exiger une rétribution, ils leur donneront encore des petits livres et des images. Croyez-moi, chers citoyens, sur cette question comme sur toutes les autres, vous êtes en retard avec l'opinion. Véducation gratuite et obligatoire, de même que Vassociation volontairCf ne signifie plus rien pour nous. Ce qui préoccupe les esprits, ce ne sont plus les frais, c'est le régime des écoles. Osez dire, par exemple, avec Edgard Quinet, que l'enseignement doit être exclusivement civil, c'est-à-dire scientifique et professionnel, mais point du tout religieux; qu'en fait d'éducation, comme de gouvernement, le spirituel doit être séparé du temporel, ainsi que cela se pratique depuis longues années en Hollande, à la grande satisfaction des familles et de l'Etat. Osez, dis-je, avec l'auteur d'Ahasvérus, lancer cet anathème au catholicisme , et nous croirons que vous avez le souffle révolutionnaire. Alors, cette question résolue, nous vous en poserons d'autres, sur lesquelles nous appellerons de nouveau l'efl'ort de votre génie.
« 8. Rétablissement d'un impôt unique, proportionnel et pro* gressif, »
Vous avez tellement l'habitude de parler sans réfléchir qu'il vous arrive à tous moments de débiter, sans vous en apercevoir, les plus pitoyables bévues. Comment avez-vous oublié que proportionnalité et progression dans l'impôt sont termes contradictoires et qui s'excluent réciproquement! Si la proportionnalité est de droit, la progression est une injustice, et vicé versa; si Tune est vraie, l'autre est absurde : cela est d'une évidence logique, politique et mathématique.
Quant à Vunilé de l'impôt, vous ne pouvez pas ignorer qu'elle dépend essentiellement de l'assiette de l'impôt : or, comme l'impôt ne peut, sans une inégalité choquante, être établi sur un seul objet, il en résulte que l'unité de l'impôt est tout simplement une chimère. Cela est démontré en économie politique, depuis le temps des physiocrates.
Ce qui est vrai, mais que vous n'aviez garde de dire, tant les idées vraiment révolutionnaires vous répugnent, c'est que Timpôt sur le capital, qu'on a proposé dans ces derniers temps de substituer à la plupart des autres impôts, et môme à tous, n'est, au fond, qu'un procédé transitoire, un instrument d'émancipation et de révolution, excellent pour changer le rapport des fortunes et donner une direction nouvelle à l'activité industrielle, mais incompatible avec l'ordre de choses que la Révolution doit créer; qui, par conséquent, doit disparaître avec les entraves qui pèsent en ce moment sur la circulation des capitaux et des produits. Voilà ce que vous eussiez dit au peuple, si vous aviez eu plus de souci de lui donner des idées justes que de capter sa faveur en excitant son envie et en suspendant les menaces sur les fortunes patriciennes.
a 9. L abolition de tout monopole. »
Sauriez-vous me dire quel est le sens que vous attachez à ces paroles? Avez-vous calculé la portée de ces deux mots : tout monopole? Avez-vous réfléchi que toute propriété littéraire, industrielle, agricole, commerciale, constitue, en fait et en droit, un monopole? que le privilège du sol n'est pas plus respectable, au fond, que celui de la boulangerie, de l'imprimerie, etc.? Songez donc, une fois. pour toutes, que vous n'écrivez pas seulement pour la multitude peu sévère en matière de protocole ; que vous êtes lus encore par les hommes de sangfroid, qui ont l'habitude de chercher la pensée dans le verbe.
Et voilà tout ! Dix phrases dépourvues de sens, c'est ce que vous appelez votre programme : « le programme des idées mûres et qui se peuvent appliquer demain ; le programme que, dans des temps meilleurs, la Montagne et la presse socialiste élaborèrent en commun 1 »
Puis, vous vous écriez :
« Peuple! ces biens, ils sont à toi, si tu veux ! Mais à quelle condition? A la condition de redevenir révolutionnaire, de ne te plus laisser aller aux utopies, aux vaines paroles ! » '
Après quoi, vous flagellez l'une après l'autre la presse démocratique et la Montagne ; et vous engagez le peuple à ne plus compter que sur son intrépidité et sa conscience.
Est-ce sérieux ce que vous venez de faire, citoyens proscrits? Quoi! c'est avec cela que vous comptez faire la guerre aux rois, apaiser les jalousies nationales, conjurer les guerres de races, établir la fraternité entre les peuples, constituer la
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démocratie européenne I C'est ainsi que vous prétendez continuer la révolution et résoudre les problèmes du travail, du ciédit, de Tassociation, de l'impôt, de la propriété, de l'État ! C'est en vertu de ces belles conceptions que vous infligez le blâme à la presse et aux représentants, vos ex-collègues I C'est sur de pareils considérants que vous motivez votre deuxième appel aux armes!...
Appeler le peuple aux armes ! Mais vous en êtes donc encore à savoir pourquoi votre manifestation du 13 juin n'a pas abouti, pourquoi elle ne pouvait aboutirî L'insurrection, sachez-le donc pour votre gouverne, l'insurrection, malgré toutes les déclarations et glorifications démagogiques, porte en soi quelque chose de défavorable, comme la guerre et le supplice ; quelque chose qui fait que la conscience du peuple y répugne, et que les citoyens n'y vont qu'à contre-cœur. Et ce n'est pas une doctrine que je prêche, c'est un fait que je constate. L'insurrection n'a de succès qu'autant qu'elle réussit à se dissimuler. On dirait que le peuple, même dans la plus juste des causes, rougisse de se révolter. La révolution de 1830 s'est faite aux cris de Vive la Charte! celle de 1848 à celui de Vive la Réforme! Bien loin qu'il y eût dans ces cris rien d'insurrectionnel, c'était une protestation contre l'insurrection. La passion et l'entraînement peuvent ensuite convertir en révolution un mouvement qui, d'abord, n'avait rien que de pacifique et de légal : jamais on n'a vu l'insurrection de tout un peuple s'avouer dès le premier moment comme telle. Votre appel aux armes, proféré du haut de la tribune, a rendu l'insurrection impossible au 13 juin 1849, impossible au 31 mai 1850, impossible peut-être pour bien des années encore.
Et puis, il ne faut pas vous le dissimuler, le peuple, ainsi que la bourgeoisie, n'a nulle confiance en vous. Le peuple rit de vos pasquinades politiques et sociales ; il vous a connus à l'œuvre; il a jugé la puissance de vos moyens et la fécondité de vos ressources ; il a vu poindre, sous votre initiative, cette réaction que vous condamnez aujourd'hui, mais dont le principe est toujours vivant dans vos cœurs; il a senti que vous, qui parlez sans cesse de tradition révolutionnaire, vous aviez perdu le Cl de cette tradition; il se convainc tous les jgurs, par la lecture de vos manifestes, que vous êtes aussi étrangers H ses aspirations qu'ignorants de la marche de ses idées et de Il situation de ses intérêts; il sait, enfin, que vous n'êtes que des hommes d'autorité et de pouvoir, et pour rien au monde il ne se soucie de remettre une seconde fois ses destinées çntre vos maiiîs.
LE PEUPLE Dit 1850 m
Tranquillisez-vous donc, et, quoiqu'il arrive, ne vous excitea pas le cerveau, ne vous échauffez point la bile. Âccieptez, en toute résignation, le repos que vous fait l'exil, et mettez-vous bien dans la tête qu'à moins d'une transformation complète de votre esprit, de votre caractère, de votre intelligence , votre rôle est fini. La Révolution du dix-neuvième siècle est chose plus grave que vous ne paraissez le croire : c'est ce qui explique, dans notre brave et intelligente nation, cette attitude calme, ce système d'expectative qui vous révolte. Qu'est-ce, en vérité, que la loi contre la presse, devant la perspective d'une révolution agraire! Qu'est-ce que la mutilation du suffrage universel, devant cette question du crédit gratuit, devant cette négation de la productivité du capital, qui ôte toute réalité au principe propriétaire! La question révolutionnaire, elle est bien au-delà de la guerre de Rome, de la liberté des journaux et des restrictions du suffrage universel ; elle est entre le principe de liberté, que vous n'avez jamais compris, et le principe d'autorité, que vous comprenez encore moins. La réaction n'est pas arrivée à son terme : après avoir éliminé tour à tour les socialistes, les seuls représentants de la Révolution, puis les démocrates de la Réforme et du National, puis les républicains modérés du Siècle, puis les parlementaires de la vieille opposition, elle est en train d'expulser encore les orléanistes du Courrier français et des Débats, avec les légitimistes de la Gazette, de Y Opinion publique et de V Union, La réaction se résume aujourd'hui dans le Pouvoir et V Univers, l'empereur et le Pape, Charlemagne et Grégoire VIL II faut qu'elle aille jusque-là, sous peine de reculer; et si elle recule, elle tombe dans la Révolution.
C'est là aussi que l'attend le peuple. La réaction et la Révolution se définissent l'une par l'autre : les travailleurs, avec un instinct admirable, l'ont compris. Aussi, ne doutent-ils pas de la victoire. Grâce au ciel, l'esprit humain est plus que jamais indomptable, le peuple ingouvernable, le producteur inassociable. Que la Révolution vienne quand elle voudra, il n'y a plus de place pour les dictateurs, les gouverneurs, les exploiteurs, les directeurs : à chacun le travail; à chacun le capitaj et le gouvernement.
Voulez-vous donc, citoyens, servir encore votre patrie, tra« vailler au progrès, contribuer au triomphe de la Révolution f Croyez-moi, devenez d'autres hommes. Mettez au croche! votre défroque parlementaire, rengainez votre phraséologie, brûiez-moi ces vieux oripeaux du jacobinisme; étudiez la phi« losophie de l'histoire, de l'économie politique et du droit. Te*
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nez, voulez -vous que je vous dise toute ma pensée 1 Je ne connais qu'un mot qui caractérise votre passé, et je saisis cette occasion de le faire passer de Fargot populaire dans la langue politique. Avec vos grands mots de guerre aux rois et de fraternité des peuples ; avec vos parades révolutionnaires et tout ce tintamarre de démagogues, vous n'avez été jusqu'à présent que des blagueurs.
Salut et fraternité.
(N* 3. ^ 4 août.)
Àuw Rédacteurs du Peuple de 1850.
Ck>Doiergerid| 3 août 1850.
Chers amis.
En refusant de s'associer à la polémique soulevée tout à coup entre les rédacteurs du Proscrit et moi, les auteurs de la lettre publiée par le National du 29 juillet, vos souscripteurs, ont usé d'un droit incontestable, je dis plus, ils ont fait acte de haute convenance. Loin de regretter cette démarche, il faut les en . féliciter.
Quant à moi, je puis le dire, et je ne crains pas qu'on accuse ma bonne foi, jamais je n'eusse exercé de telles représailles contre des hommes qui souffrent, ainsi que moi, pour la Repu blique, si je n'y avais été forcé nominativement par la plus inconcevable aggression. En voyant les idées et les actes, qui nous sont communs à tous, attaqués, flétris dans ma personne; en voyant reproduire, sur nouveaux frais, des paroles tant de fois réfutées, et dont l'obstination a produit, selon moi, tous
LE PEUPLE DE 1850 - i75
les malheurs de la démocratie, j'ai cru qu'il était de mon devoir de rompre le silence, et, tout en vengeant ma propre injure, de rétablir, dans son intégrité radicale, l'idée de la Révolution.
Que vos lecteurs le sachent donc, et que les honorables représentants qui ont bien voulu encourager vos efforts, Michel [de Bourges), Boysset, V. Schœlcher, Ducoux, Bertholon et leurs amis en soient bien convaincus : l'article du Peuple de 1850, qui a soulevé de si vives inquiétudes, imputable à moi seul, ne s'adressait qu'au Proscett, ou plutôt à l'esprit, à l'influence qu'il s'efforce de faire revivre; et votre intention, à vous, en publiant cet article, a été de fournir à un collègue, à un ami, le moyen de répondre personnellement à une attaque personnelle, nullement de jeter une sorte de défi au parti républicain.
Cette déclaration suffira, je l'espère, pour rassurer les démocrates de Paris et des départements, qui ont cru voir dans ma réponse le signal de nouvelles divisions. Nous ne sommes, qu'on l'entende une fois pour toutes, ni une académie, ni une secte. Nous sommes des républicains théoriques et pratiques, des républicains convaincus que, la Révolution de 1848 ayant son objet propre, son œuvre spéciale, ses lois à elle, elle doit avoir aussi sa politique et sa marche déterminée.
Salut fraternel.
(N» 23. — 20 septembre.)