‹ Mélanges (volume 3)Chapitre 20 sur 42 · A MONSIEUR E. DE GIRARDIN · texte numérisé non relu

A MONSIEUR E. DE GIRARDIN

Condergerie, 19 leptembre 1850.

Monsieur,

L'article que vous publiez dans la Presse de ce matin, et qui, parmi de nombreuses citations du Peuple et de la Voisc d^

Peuple, en contient plusieurs revêtues de ma signature, semb\ provoquer de ma part une réponse. Je vais tâcher de vous Ji donner, courte et franche.

Je commence par vous déclarer que je partage entièrement la manière de voir des rédacteurs du Peuple sur la question controversée entre eux et vous ; je vous avouerai même, sans que je veuille, pour cela, me rendre solidaire des épithétcs sévères, dont vous vous plaignez aujourd'hui, qu'à mes yeux votre loyauté d'écrivain, votre habileté de publiciste, ont souffert dans tout ce débat une affligeante atteinte. Ne m'en veuillez pas pour vous le dire ; je n'affirme rien, je ne crois rien; je doute seulement, j'ai peur.

Ne parlons plus de votre solution soi-disant pratique. Vous en faites vous-même justice dans ce paragraphe de votre article de ce matin :

« La révision de la Constitution, par voie d'interprétation de l'article 111, ne sera jamais qu'un expédient. »

Mais, ajoutez-vous :

a L'annulation de la Constitution, par application du principe de la souveraineté nationale, c'est ce principe lui-même en action.

« Qui pourrait raisonnablement hésiter à échanger une Constitution qui, de l'aveu du Peuple, n'existe plus que de nom, contre l'abrogation de la loi du 31 mai, laquelle aurait pour effet de restituer à cinq millions d'électeurs le droit de suffrage dont ils ont été dépouillés t »

En vérité, je trouve la rédaction du Peuple bien complaisante, d'avoir discuté avec vous, huit jours durant, cette proposition, quand il lui suffisait de la question préalable pour la mettre à néant. Quoi! c'est vous, homme pratique; vous, homme à principes , qui avez conçu cette idée monstrueuse, destructive de toute justice, de toute dignité, de toute morale; c'est vous qui conseillez au peuple un compromis, une transaction entre son honneur et sa liberté !

Vous dites au peuple, parlant au nom du parti réactionnaire qui, du reste, ne vous a donné ni procuration ni mandat : Abandonne-moi encore la Constitution, et je promets de te rendre le suffrage universel ! Que penseriez-vous d'un brigand qui, après avoir détroussé un voyageur, lui dirait : Tu vas me souscrire un billet de dix mille francs, et je te rendrai ton portefeuille!... Vous penseriez que ce scélérat use et abuse de la force jusqu'à la dérision, jusqu'à l'outrage. N'est-ce pas ce que vous faites î

Non, Monsieur, nous n'avons point à transiger sur la Cons«

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tjtntion, ni à faire trafic de notre droit de suffrage. Le suffrage universel nous a été volé, vous l'avez dit vous-même : votre (îevoii-, et le nôtre, est de le revendiquer sans cesse, envers el contre tous, sans compensation aucune.

Que la contre-révolution achève, si elle peut, son œuvre df violence, et consomme son crime ; qu'après avoir détruit Id suffrage universel, elle détruise encore la Constitution : elle est dans son rôle. C'est le brigand qui, après avoir dépouillé le voyageur, après en avoir obtenu un blanc-seing, l'assassine par-dessus le marché, attendu que les morts seuls ne reviennent pas. Comprendrez-vous enfin que votre prétendue solution de principe n'est, comme le fait auquel il a l'air de porter remède, qu'un nouvel acte de spoliation, un outrage à la conscience publique!

Commencez par réclamer avec nous, de toute la puissance de votre talent de journaliste, de toute l'autorité de votre caractère de représentant, le droit qu'une politique passionnée et aveugle nous a ravi; — • puis, cela fait, il vous sera loisible de poser la question de savoir s'il convient au peuple, rentré dans l'exercice de sa souveraineté, de ^e joindre à la contre-révolution pour appuyer l'abrogation, avant le temps, du pacte constitutionnel. Alors, seulement, je discuterai avec vous la lé« gitimité et la convenance de votre proposition : jusque-là, permettez-moi de lui opposer purement . et simplement la question préalable.

Non, quand tous mes amis politiques, quand la Montagne, quand le peuple entier, séduit par vos sophismes à*utilUairey je n'oserais pas employer ici le mot propre, se lèveraient contre moi, et me condamneraient, je persisterais à repousser, comme ignominieuse, votre solution. Je m'écrierais : potius mori quant fœdari : plutôt la mort que la honte. Frappe, contre-révolution, torture, vole, assassine, fais ce qu'il te plaira de mon cadavre. Je ne trafiquerai point de mon droit ; je ne briserai pas le monument de ma souveraineté sur la foi d€i mon tyran.

A présent, Monsieur, vous devez sentir que les prétendues contradictions que vous nous reprochez , au Peuple et à moi, ne m'embarrassent guère. Il ne s'agit point de ce que je pense, de ce que j'ai écrit de la Constitution : croyez qu^à cet égard je n'ai pas du tout changé de sentiment. La Constitution de 1848 n'est qu'un haillon, je le sais; mais, pour le quart d'heure, ce haillon couvre ma nudité ; et vous voulez que je l'échange contre la promesse d'un chapeau 1 Si je refuse, vou9

affirmez que je chicane, que je suis un homme inconstani, et J*un mauvais caractère. Quel drôle d'argument ! ' Rends-moi, larron, ce que tu m*as volé; laisse-moi prendre ^es habits et mes armes : nous traiterons après, si tu veux. 3lais je te défends de m'avilir.

* Salut et fraternité.

N* 24. — 22 septembre.)

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