A MONSIEUR £. DE GIRARDIN
Conciergerie^ 21 septembre 1850.
onsieufy
Savez-vous ce qui produit en mon âme le doute pénible que ma franchise n'a pas hésité un instant à vous laisser entrevoir t C'est qu'avec cette habitude malheureuse de mêler sans cesse aux questions de droit pur vos pratiques industrielles, vous me placez, malgré que j'en aie, dans la nécessité de croire , ou que vous êtes aussi dépourvu de sens moral que de sens politique, ou que vous trahissez la cause que vous semblez défendre, en fournissant des moyens à celle que vous paraissez condamner. Entre un jugement qui accuse à la fois votre conscience et votre raison, et celui qui incrimine votre loyauté, quel parti voulez-vous que je prenne î
Vous ne répondez rien, absolument rien, à ma lettre d'hier : elle subsiste dans son intégralité, avec ses motifs, son principe, sa déduction. Tout ce que vous faites, ce matin, c'est de me reprocher que je n'ai pas moi-même 6té toujours fidèle aux maximes, que je vous oppose au nom de la démocratie ; c'est qu'à une autre époque, le 24 février 1850, j'aurais proposé à ]i. Carlier , pour ma satisfaction particulière, une transaction pareille à celle que vous suggérez en ce moment aux républi-
cains. Si votre solution est honteuse» ma conduite, s'il faut vous en croire, Taurait été encore davantage. Convaincu dMmmoralité pol.tique, vous vous efforcez de me faire partager la flétrissure qui pèse sur votre proposition : c'est tout ce que vous avez trouvé à me dire.
Retorsio non est responsio, disent les logiciens. C'est combattre on Parthe, ce n'est pas répondre. Quand j'aurais failli à mes propres principes, quand je me serais montré, une fois, dans ma vie privée, au-dessous de ma conscience politique, qu'est-ce que cela ferait à la question qui nous occupe, et que prouverait cette récrimination! Je vous dirais avec le poëte : Condamnez mes œuvres, si elles vous paraissent condamnables ; mais n'accusez pas ma foi. Video meliora proboque, doteriora sequor. La République ne peut être rendue solidaire des faiblesses du citoyen Proudbon.
Votre solution de principe est insoutenable en morale comme en droit ; je crois l'avoir prouvé. Vous vous défendez par une récrimination personnelle : vous reconnaissez par là même votre tort. La question est désormais vidée, jugée, tranchée. C'est ce qu'il m'importait avant tout de faire ressortir.
Maintenant ai-je failli, comme vous osez le dire, non sans quelque hésitation toutefois! Suis-je un de ces hommes qui ont une morale pour le prochain, une autre pour eux-mêmes ; qui disent au peuple : Suis mes conseils, non mon exemple! Puisque vous me mettez en jeu, eh bien ! j'en demande pardon aux lecteurs du Peuple, je ferai mon examen de conscience. Voyons si ma conduite d'il y a six mois était une infraction à la morale que je professe aujourd'hui, ou si plutôt elle n'en était pas la rigoureuse application. Kant a dit : Agis de telle sorte, que chacune de tes actions puisse être prise pour règle générale. Examinons si la lettre que j'ai écrite à M. Carlier, et qui afflige tant votre pudeur, mérite ou non l'approbation générale.
J*étais au secret, menacé d'y rester, aussi longtemps que je menacerais moi-même le gouvernement de ma polémique. J'ai dû céder à la force, consentir à ce que je ne pouvais pas refuser. C'est alors que j'ai écrit au préfet de police les paroles que vous rapportez, et dont je m'honore:
< Une simple transaction a plus fait pour mon repos que n'eussent pu obtenir toutes les plaintes, les imprécations et les cris. Ne sauriez-vous donc, par des moyens semblables, tirer notre malheureux pays de cette situation antagonique, au
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lieu de résoudre, comme toujours, le problème de la liberté par une catastrophe t »
Et j'ajoutais :
a Je doute qu'une victoire remportée en ce moment sur le pouvoir par le souverain des barricades valût ce qu'elle coûterait, et je voudrais empêcher une collision. Malgré mon rigorisme, j'aimerais mieux devoir ma liberté à une amnistie qu'à ane bataille. »
Quand je vousdis. Monsieur, que vous avez perdu le sens moral, croyez -vous que ce soit par le vain plaisir de me répandre contre vous en invectives! Vous ne dites pas un mot, vous ne citez pas im texte qui ne tourne à votre confusion.
Oui, j'ai TRANSIGÉ, puisque c'est là le mot dont je me suis servi ; j'ai transigé avec la police, dont je suis encore le prisonnier, mais sur quoi! Sfir une chose licite, ou sur une chose défendue! Sur une faculté laissée à mon libre arbitre, ou sur im devoir d'obligation 1 £xiste-t-il, dites-moi, une loi qui me fasse un devoir d'écrire ou de n'écrire pas ! qui me force, à peine d'infamie, de collaborer au Peuple, ou de m'abstenir de cette collaboration! Ne suis*je pas libre dans l'exercice de ma pensée, comme dans le choix de mes études! Connaissez-vous un article du catéchisme démocratique et social qui me commande, au nom de l'honneur, de la probité, de la vertu, du droit éternel et républicain, de me consumer au séquestre où je ne puis rien pour ma cause, plutôt que de renoncer à polé* miser contre le gouvernement!
Une transaction, il faut bien que je vous le dise, est un acte qui suppose un objet essentiellement licite, une cause morale. C'est une manière de compenser, — la loi, la dignité et la cons* cience sauves, — des prétentions contradictoires, mais qui, provisoirement au moins, sont également respectables.
Lorsque la justice de mon pays me frappe, à tort ou à raison, il n'importe, dois-je résister à la force publique, me faire traîner en prison par les gendarmes, ou bien, par une transaction entre ma conscience, qui me déclare innocent, et la conscience publique, représentée officiellement par le jury, qui me déclare coupable, écarter de moi toute violence, en me constituant volontairement !
Lorsque ensuite, une fois sous les verrous, je suis devenu le sujet de la pénitencerie, qui peut, suivant les cas, me priver de toute communication avec mes amis et ma famille, dois-je me mettre en révolte permanente avec radministratlon qui mQ tient, ou bien par une nouvelle transaction entre mon
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libre arbitre et la nécessité , sacrifier le plaisir d'écrire au devoir de communiquer avec mes amis et mes proches!
Allons plus loin. Le gouvernement provisoire a aboli la peine de mort en matière politique : c'est une transaction, aussi morale qu'humaine, qu'ont faite entre eux les partis, afin d'en éviter la peine à leurs prisonniers respectifs. Or, je suppose qu'aujourd'hui, par un nouveau décret tout à fait dans nos mœurs, l'Assemblée nationale déclare qu'à l'avenir il sera facultatif à tout condamné politique d'opter entre la détention dont le jugement du jury l'aura rendu passible, et la déclaration faite sur l'honneur de s'abstenir, pendant un temps déterminé, de toute participation à la lutte politique : ce serait encore une transaction. La trouveriez- vous immorale î Blâmeriez-vous le citoyen qui en revendiquerait le bénéfice! Condamneriez-vous Barbés, Raspail, Guinard, Ledru-RoUin, à la prison, à l'exil perpétuel, plutôt que de les engager à user de l'alternative que leur offre la loi! Qu'est-ce donc que la République, la morale, les principes, gagnent à ce qu'ils passent le reste de leurs jours en exil ou en prison !...
Vous, au contraire, pour qui tout est matière à transaction , le juste et l'utile, la dignité et le déshonneur, la souveraineté du but et la souveraineté du droit ; — qui mettez en comparaison un homme au séquestre avec un parti libre, nombreux et organisé ; une transaction sur une chose licite ou facultative, avec une transaction sur une chose réservée et obligatoire; vous proposez au parti républicain, quoi! de racheter une violation de la Constitution, en se rendant complice d'une autre violation 1 — De négocier l'abrogation de la loi du 31 mai, restrictive du suffrage universel, en déchirant le titre qui» établit le suffrage universel ! — De sortir de la situation vraiment critique, que nous a faite la réaction du 10 décembre, en nous reportant, par l'abolition de la Constitution, non pas au lendemain de Février, mais à la veille !...
Ah! Monsieur, il y a longtemps que nous sommes faits à cette tactique; et ce n'est pas d'aujourd'hui que nous vous connaissons. Vous jouez le rôle de ceux qui conseillaient à nos pères, en 92, après la prise de Longwy et de Verdun, de se recommander à la clémence du monarque, d'abolir tout ce qui avait été fait depuis le 10 août, et de revenir aux États- Généraux. A ces gens-là, la Convention répondait, par la bouche de Bazin : La République ne traite point avec V ennemi tant qu'il est sur son territoire. Puis, on laissait les coalisés s'enfoncer dans l'Argonne ; on livrait le combat de Valmy, on gagnait la bataille de Jemmapes. Quant aux prisonniers, ils étaient sous
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la protection du droit des gens. Martyrs de la République, ils n'avaient plus, en se résignant, qu'à sauver leur dignité personnelle, et à accepter avec courage les sacrifices que leur imposait la dure nécessité de la guerre. La République ne prenait pas conseil de leur abattement, et n'insultait point à leur infortune.
Vraiment, je vous admire avec votre enthousiasme pour les transactions. Il n'y a pas longtemps que cette idée vous est venue. Lorsqu'aux élections d'avril, pour consolider de plus en plus, sur le terrain des idées républicaines, la réconciliation commencée, le 10 mars entre la bourgeoisie et le prolétariat, nous proposions, mes amis et moi, au choix du comité électoral, la candidature de Dupont (de l'Eure), pourquoi repoussâtes-vous cette base de conciliationî Pourquoi fûtes-vous le premier à réchauffer la haine des vaincus de Juin contre les vainqueurs! Il n'y avait rien là, pourtant, qui pût blesser votre délicatesse de publiciste, votre susceptibilité d'honnête homme. Ce n'était point une transaction, comme celle que vous proposez, entre l'honneur et un faux semblant de réparation parlementaire; ce n'était pas une avance faite au pouvoir, une concession de la Voix du Peuple et de son directeur à M. Carlier : c'était une vraie réconciliation entre frères, au nom de ridée qui les animait tous, et dans un but d'opposition formelle. La candidature de Dupont (de l'Eure) affermissait la République, faisait reculer la réaction, rendait impossible la loi du 31 mai. Pourquoi donc empêchât es-vo us cette transaction, irréprochable dans son principe, dans son objet, dans son fonds et dans sa forme, de s'accomplirî Dites-nous, l'homme aux transactions, pourquoi î Était-ce afin de vous réserver, cinq mois plus tard, la faculté de proposer, à la place de cette transaction si loyale, une transaction à double tranchant, empruntée à M. Dupin, l'exécuteur testamentaire de Louis-Philippe, qui l'a posée, dans son commentaire de la Constitution, comme pierre d'attente d'une restauration de la dynastie d'Orléans t Était-ce en conséquence de la profession de foi, que vous aviez faite cinq semaines auparavant, devant le comité électoral, lorsque, interpellé sur cette question : La République est-elle au-dessus des majorités? vous répondîtes que vous refusiez au peuple le droit de revenir à la monarchie palri" moniale^ mais que vous ne pouviez lui dénier celui de revenir à la monarchie constitutionnelle! Vous qui avez rendu à la démocratie le signalé service de provoquer la loi du 31 mai, en faisant échouer la candidature de Dupont (de l'Eure), expliquez-vous enfin. Car, après m'avoir tant accusé de contra-
diction, il m'est avis que vous serez en peine de justifier celle-là.
j Croyez-moi, Monsieur, abandonnez de bonne grâce votre / seconde solution, et ne cherchez point à couvrir votre retraite , par ces méchantes et sottes récriminations. Votre solution, prétendue de principe, est de la plus détestable immoralité : quant à ce qui concerne mes prétendues concessions, je me borne à vous rappeler qu'au moment où j'étais forcé de renoncer à toute discussion des actes du gouvernement , je créais cette candidature de Dupont (de l'Eure), qui faillit devenir, au jugement de tous les hommes politiques sérieux, le plus grand échec pour la réaction, et pour le ministère la plus redoutable proteslation.
Je vous salué, Monsieur, sincèrement.
P.-J. PaOUDHON.