PREMIÈRE LETTRE DE FRÉDÉRIC BASTIAT
Paris, 12 noTembre 1849.
Monsieur le Rédacteur,
L*ardeur extrême avec laquelle le peuple, en France, s'est mis à creuser les problèmes économiquesy et l'inconcevable indifférence des classes aisées à l'égard de ces problèmes, forment un des traits les plus caractéristiques de notre époque. Pendant que les anciens journaux, organes et miroirs de la bonne société, s'en tiennent à la guerroyante et stérile politique de parti, les feuilles destinées aux classes ouvrières agitent incessamment ce qu'on peut appeler les questions de fond, les questions sociales. Malheureusement, je le crains bien, elles s'égarent dés leurs premiers pas dans cette voie. Mais en pouvait-il être autrement? Elles ont du moins le mérite de chercher la vérité. Tôt ou tard la possession de la vérité sera leur récompense.
Puisque vous voulez bien, monsieur, m'ouvrir les colonnes de la Voix du Peuple, je poserai devant vos lecteurs et m'efforcerai de résoudre ces deux questions :
1® L'intérêt des capitaux est-il légitime!
2» Est-il prélevé aux dépens du travail et des travailleurs!
Nous diÉerons sur la solution; mais il est un point sur lequel nous sommes certainement d'accord : c'est que l'esprit humain ne peut s'attaquer (sauf les problèmes religieux) à des questions plus graves.
Si c'est moi qui me trompe, si l'intérêt est une taxe abusive/ prélev(5e par le capital sur tous les objets de consommation, j'aurai à me reprocher d'avoir, à mon insu, étançonné par mes arguments le plus ancien, le plus effroyable et le plus universel abus que le génie de la spoliation ait jamais imaginé,
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abus auquel ne se peuvent comparer, quant à la généralité des résultats, ni le pillage systématique des peuples guerriers, ni Tesclavage, ni le despotisme sacerdotal. Une déplorable erreur économique aurait tourné contre la démocratie cette flamme démocratique que je sens brûler dans mon cœur.
Mais si Terreur est de votre côté, si Tintérét est non-seulement naturel, juste et légitime, mais encore utile et profitable, môme à ceux qui le payent, vous conviendrez que votre propagande ne peut que faire, malgré vos bonnes intentions, un mal immense. Elle induit les travailleurs à se croire victimes d'une injustice qui n'existe pas ; à prendre pour un mal ce qui est un bien. Elle sème l'irritation dans une classe et la frayeur dans l'autre. Elle détourne ceux qui souffrent de découvrir la vraie cause de leurs souffrances en les mettant sur une fausse piste. Elle leur montre une prétendue spoliation qui les empêche de voir et de combattre les spoliations réelles. Elle familiarise les esprits avec cette pensée funeste que l'ordre, la justice et l'union ne peuvent renaître que par une transformation universelle (aussi détestable qu^impossible dans l'hypo» thèse) de tout le système selon lequel s'accomplissent depuis le commencement du monde le travail et les échanges.
Il n'est donc pas de question plus grave. Je la reprendrai au point où la discussion Ta amenée.
Oui', monsieur, vous avez raison. Comme vous dites, nous ne sommes séparés que par l'épaisseur d'une équivoque portant sur les mots usage et propriété. Mais cette équivoque suffît pour que vous croyiez devoir marcher, plein de confiance, vers l'Occident, tandis que ma foi me pousse vers l'Orient. Entre nous, au point de départ, la distance est imperceptible, mais elle ne tarde pas à devenir un abîme incommensurable.
La première chose à faire, c'est de revenir sur nos pas, jusqu'à ce que nous ayons retrouvé le point de départ sur lequel nous sommes d'accord. Ce terrain qui nous est commun, r'est la mutualité des services.
J'avais dit : Celui qui prête une maison, un sac de blé, un ^bot, une pièce de monnaie, un navire, en un mot une valeur, pour un temps déterminé, rend im service. Il doit donc recevoir, outre la restitution de cette valeur à l'échéance, un ser^ vice équivalent, — Vous convenez qu'il doit, en effet, recevoir quelque chose. C'est un grand pas vers la solution, car c'est ce quelque chose que j'appelle intérêt.
Voyons, monsieur, nous accordons-nous sur ce point de départ? Vous me prêtez, pour toute l'année 1849, 1,000 fr. en écus ou un instrument de travail estimé 1,000 fr. — • ou un
approvisionnement valant 1,000 fr., ou une maison valant 1,000 fr. C'est en 1849 que je recueillerai tous les avantages que peut procurer cette valeur créée par votre travail et non par le mien. C'est en 1849 que vous vous priverez volontairement, en ma faveur, de ces avantages que vous pourriez trèslégitimement vous réserver. Suffira-t-il, pour que nous soyons quittes, pour que les services aient été équivalents et réciproques, pour que la justice soit satisfaite, suffim-t-il qu'au premier de Tan 1850, je vous restitue intégralement, mais uniquement, vos écus, votre machine, votre blé, votre maison? Prenez garde, s'il en doit être ainsi, je vous avertis que le rôle que je me réserverai toujours, dans ces sortes de transactions, sera celui d'emprunteur; ce rôle est commode, il est tout profit ; il me met à même d'être logé et pourvu toute ma vie aux dépens d'autrui, — à la condition toutefois de trouver un prêteur, ce qui, dans ce système, ne sera pas facile, car qui bâtira des maisons pour les louer gratis et se contenter, de terme en terme, de la pure restitution!
Aussi, n'est-ce pas là ce que vous prétendez. Vous reconnaissez (et c'est ce que je tiens à bien constater) que celui qui a prêté une maison ou une valeur quelconque, a rendu un service dont il n'est pas rémunéré par la simple remise des clefs au terme, ou le simple remboursement à l'échéance. Il y a donc, d'après vous comme d'après moi, quelque chose à stipuler en sus de la restitution. Nous pouvons ne pas nous accorder sur la nature et le nom de ce quelque chose; mais civique chose est dû par l'emprunteur. Et puisque vous admettez, d'une part, la mutualité des services^ puisque, d'autre part, vous avouez que le prêteur a rendu ce service, permettezmoi d'appeler provisoirement cette chose due par l'emprunteur un service.
Eh bien, monsieur, il me semble que la question a fait un pas, et même un grand pas, car voici où nous en sommes :
Selon votre théorie, tout aussi hien que selon la mienne, entre le prêteur et l'emprunteur, cette convention est parfaitement légitime, qui stipule :
1*» La restitution intégrale, à l'échéance, de l'objet prêté ; 2<> Un service à rendre par l'emprunteur au prêteur en compensation du service qu'il en a reçu.
Maintenant, quelle sera la nature et le nom de ce secours dû par l'emprunteur î Je n'attache pas à ces questions l'importance scientifique que vous y mettez. Elles peuvent être abandonnées aux contractants eux-mêmes, dans chaque cas particulier. C'est véritablement leur affaire de débattre la nature et
lu
l'équivalence des services à échanger, aussi bien que leur appellation spéciale. La science a fini quand elle en a montré la cause, l'origine et la légitimité. L'emprunteur s'acquittera en blé, en vin, en souliers, en main-d'œuvre, selon son état. Dans la plupart des circonstances, et seulement pour plus de commodité, il payera en argent ; et comme on ne se procure Fargent qu'avec du travail, on pourra dire qu'il paye avec du travail. Ce payement, juste et légitime d'après vous-même, pourquoi me défendriei-vous de le baptiser loyer^ fermage, eicompte^ rentes prêt, intérêt, selon roccurrence!
Mais venons-en à l'équivoque qui nous sépare, à la prétendue confusion que je fais, dites-vous, entre Vusage et la propriété, entre le prêt de la chose et ime cession absolue.
Vous dites : Celui qui emprunte une propriété, une valeur, étant tenu de la rendre intégralement à l'échéance, n'a reçu, en fonds, qu'un usage. Ce qu'il doit, ce n'est pas une propriété, une valeur, mais Vusage d'une propriété, d'une valeur équivalente. Identifier ces deux ordres de natures diverses, sans équivalence possible, c'est détruire la mutualité des services.
Pour aller à la racine de l'objection, il faudrait remuer tous les fondements de l'économie sociale. Vous n'attendez pas de moi un tel travail, mais je vous demanderai si, selon vous, Vusage d'une valeur n'a pas lui-même une valeur ? s'il n'est pas susceptible d'être évalué? D'après quelle règle, sur quel principe, empêcherez-vous deux contractants de comparer un usage à une somme d'argent, à une quantité de main-d'œuvre, et d'échanger sur ces bases, si cela les arrange î Vous me prêtez une maison de vingt mille francs ; par là vous me rendez un service. Entendez-vous dire que, malgré mon consentement et le vôtre, je ne puis m'acquitter, au nom de la science, qu'en vous prêtant aussi une maison de même valeur! Mais cela est absurde, car si nous avions tous des maisons, nous resterions chacun dans la nôtre, et quelle serait la raison d'être du prêt! Si vous allez jusqu'à prétendre que mutualité de services implique que les deux services échangés doivent être non-seule* ment égaux en valeur, mais identiques en nature, vous suppri mez l'échange aussi bien que le prêt. Un chapelier devra dire à son client : Ce que je vous cède, ce n'est pas de l'argent, mais un chapeau; ce que vous me devez, c'est un chapeau, et non de l'argent.
Que si vous reconnaissez que les services s'évaluent et s'échangent, précisément parce qu'ils diffèrent de nature, vous devez convenir que la cession d'un usage qui est en service peut très-légitimement s'évaluer en blé, en argent, en main*»
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d*œuvre. Prenez-y garde,, votre théorie, tout en laissant par faitement subsister le principe de l'intérêt, ne tend à rien de moins qu'à frapper d'inertie toutes les transactions. Vous ne réformez pas, vous paralysez.
Je suis cordonnier. Mon métier doit me faire vivre ; mais, pour l'exercer, il faut que je sois logé, et je n'ai pas de maison. D*un autre côté, vous avez consacré votre travail à en bâtir une; mais vous ne savez pas faire vos souliers ni ne voulez aller pieds nus. Nous pouvons nous arranger : vous me logerez, je vous chausserai. Je profiterai de votre travail comme vous du mien ; nous nous rendrons réciproquement service. Le tout est d'arriver à une juste évaluation, à une parfaite équivalence, et je n'y vois d'autre moyen que le libre débat.
Et, sous prétexte qu'il y a cession d'un objet matériel d'u|i côté, et que de l'autre il n'y a cession que d'un usage , la théorie viendrait nous dire : Cette transaction ne se fera pas, elle est illégitime, abusive et spoliatrice; il s*agit de deux services qui n'ont pas d^équivalence possible^ et que vous n'avez ni la faculté d'évaluer^ ni le droit d'échanger.
Ne voyez-vous pas, monsieur, qu'une telle théorie tue à la fois et réchange et la liberté? Quelle est donc l'autorité qui viendra anéantir ainsi notre commun et libre consentement! sera-ce la loi? sera-ce l'Étatî Mai^s je croyais, moi, que nous faisions la loi, que nous payions l'État pour protéger nos droits et non pour les supprimer.
Ainsi, nous étions d'accord tout à l'heure sur ce point, que l'emprunteur doit quelque chose en sus de la simple restitution. Accordons-nous maintenant sur cet autre point que ce quelque chose est susceptible d'être évalué, et par conséquent d'être acquitté, selon la convenance des contractants, sous une des fonnes quelconques que peut affecter la valeur.»
La conséquence qui s'ensuit, c'est que, à l'échéance, le prêteur doit recouvrer :
1* La valeur intégrale prêtée;
2* La valeur du service rendu par le prêt.
Je n'ai pas besoin de répéter ici comment la restitution intégrale de l'objet prêté implique nécessairement la pérennité de l'intérêt.
Examinons maintenant, en peu de mots, cette seule question.
L'intérêt du capital est-il prélevé aux dépens du travail? Vous le savez aussi bien que moi, monsieur, on se ferait une idée bien circonscrite de l'intérêt si l'on supposait qu'il
n'apparaît qu'à l'occasion du prêt. — Quiconque fait concourir un capital à la création d'un produit, entend être rémunéré non-seulement pour son travail, mais pour son capital; de telle sorte que l'intérêt entre comme un des éléments du prix de tous les objets de consommation.
Il ne suffit peut-être pas de démontrer la légitimité de l'intérêt aux hommes qui n'ont pas de capitaux. Ils seraient sans doute tentés de dire : Puisque l'intérêt est légitime, il faut bien que nous le subissions; mais c'est un grand malheur, car sans cela nous obtiendrions toutes choses à meilleur marché.
Ce grief est complètement erroné : ce qui fait que les jouissances humaines se rapprochent de plus en plus de la gratuité et de la communauté, c'est l'intervention du capital. Le capital c'est la puissance démocratique, philanthropique et égalitaire par excellence. Aussi celui qui en fera comprendre l'action rendra le plus signalé service à la société, car il fera cesser cet antagonisme de classes qui n'est fondé que sur une erreur.
Il m'est de toute impossibilité de faire entrer dans un article de journal la théorie des capitaux. Je dois me borner à indiquer ma pensée par un exemple, une anecdote, une hypothèse qui est à l'usage de toutes les transactions humaines.
Plaçons -nous au point de départ de l'humanité, à cette époque où nous pouvons supposer qu'il n'existait aucim capital. Quelle était alors la valeur, mesurée au travail, d'un objet quelconque, d'une paire de bas, d'un sac de blé, d'un meuble, d'un livre, etc. ; en d'autres termes, au prix de quel travail ces objets auraient-ils été achetésl Je ne crains pas de dire que la réponse est contenue dans ce mot : VInfini. De tels otyets étaient alors tout à fait inaccessibles à l'hunianité.
Qu'il s'agisse d'une paire de bas de coton. Aucun homme ne serait parvenu à la produire avec cent ni avec mille journées de travail.
D'où vient qu'aujourd'hui, en, France, il n'y a pas un ouvrier si malheureux qui ne puisse obtenir une paire de bas de coton avec son travail d'une journée! — C'est justement parce que du capital concourt à la création de ce produit. Le genre humain a inventé des instruments qui forcent la nature à une collaboration gratuite.
Il est bien vrai qu'en décomposant le prix de cette paire de bas, vous trouvez qu'une partie assez considérable de ce prix se rapporte au capital. Il faut bien payer le squatter qui a défriché la terre de la Caroline ; il faut bien payer la voile qui
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pousse le navire de New- York au Havre ; il faut bien payer la machine qui fait tourner dix mille broches. Mais c'est justement, parce que nous payons ces instruments, qu'ils font concourir la nature et qu'ils substituent son action gratuite à l'ac» tion onéreuse du travail. Si nous supprimions successivement cette série d'intérêts à payer, nous supprimerions par cela même les instruments, la collaboration naturelle qu'ils mettent en œuvre; en un mot, nous reviendrions au point de départ, à l'époque où mille journées de travail n'auraient pas suffi pour se procurer une paire de bas. Il en est ainsi de toutes choses.
Vous pensez que l'intérêt est prélevé par celui gui ne fait rien sur celui qui travaille. Ah ! monsieur, avant de laisser tomber une seconde fois dans le public cette triste et irritante assertion, scrutez-la jusque dans la racine. Demandez-lui ce qu'elle contient, et vous vous assurerez qu'elle ne porte eli elle que des erreurs et des tempêtes. Vous invoquez mon apologie du rabot, permettez-moi d'y revenir.
Voilà un homme qui veut faire des planches. Il n'en fera pas -une dans l'année, car il n'a que ses dix doigts. Je lui prête une scie et un rabot, deux instruments, ne le perdez pas de vue, qui sont le fruit de mon travail et dont je pourrais tirer parti pour moi-même. Au lieu d'une planche, il en fait cent et m'en donne cinq. Je l'ai donc mis à même , en me privant de ma chose, d'avoir quatre-vingt-quinze planches au lieu d'une — et vous venez dire que je l'opprime et le vole. Quoi 1 grâce à une scie et un rabot que j'ai fabriqués à la sueur de mon front, une production centuple est, pour ainsi dire, sortie du néant ; la société entre en possession d'une jouissance centuple ; jun ouvrier qui ne pouvait pas faire une planche en a fait cent; et parce qu'il me cède, librement et volontairement, un vingtième de cet excédanty vous me représentez comme un tyran et un voleur! L'ouvrier verra fructifier son travail, l'humanité verra s'élargir le cercle de ses jouissances, et je suis le seul au monde, moi, l'auteur de ces résultats, à qui il sera défendu d'y participer, même du consentement universel.
Non, non; il ne peut en être ainsi. Votre théorie est aussi contraire à la justice, à l'utilité générale, à l'intérêt même des ouvriers, qu'à la pratique de tous les temps et de tous les lieux. Permettez-moi d'ajouter qu'elle n'est pas moins contraire au rapprochement des classes, à l'union des cœurs, à la réalisation de la fraternité humaine, qui est plus que la justice, mais ne peut se passer de la justice.
Fbédéeic Bastiat.
RÉPONSE
Paris, 19 novembre 1849.
La Révolution de Février a pour but, dans Tordre politique et dans Tordre économique, de fonder la liberté absolue de Tliomme et du citoyen.
La' formule de cette Révolution est, dans Tordre politique, l'organisation du suffrage universel, soit Tabsorption du pouvoir clans la société; — dans Tordre économique, l'organisation do la circulation et du crédit, soit encore Tabsorption de la qualité de capitaliste dans celle de travailleur.
Sans doute, cette formule ne donne pas, à elle seule, Tintelligence complète du système ; elle n'en est que le point de départ, Vaphorisme. Mais elle suffit pour expliquer la Révolution dans son actualité et son immédiateté; elle nous autorise, par conséquent, à dire que la Révolution n'est et ne peut être autre chose que cela.
Tout ce qui tend à développer la Révolution ainsi conçue, tout ce qui en favorise l'essor, de quelque part qu'il vienne, est essentiellement révolutionnaire : nous le classerons dans la catégorie du mouvement.
Tout ce qui s'oppose à l'application de cette idée, tout ce qui la nie ou qui Tentrave, qu'il soit le produit de la démagogie ou de l'absolutisme, nous l'appelons résistance. — Si cette résistance a pour auteur le gouvernement, ou qu'elle agisse de connivence avec le gouvernement, elle devient réaction.
La résistance est légitime quand elle est de bonne foi et qu'elle s'accomplit dans les limites de la liberté républicaine : elle n'est alors que la consécration du libre examen, la sanction du suffrage universel. La réaction, au contraire, tendant, au nom de l'autorité publique et dans l'intérêt d'un parti, à supprimer violemment la manifestation des idées, est une atteinte à la liberté : se traduit-elle en loi d'exil, de déportation, transportation, etc., elle est alors un crime contre la souveraineté du peuple. L'ostracisme est le suicide des républiques.
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En rendant compte, dans la Voix du Peuple, du projet d'im- Ç)ôt sur le capital présenté par M. de Girardin, nous n'avons point hésité à y reconnaître Tune des manifestations les plus hardies de Tidée révolutionnaire; et, bien que l'auteur de ce projet ait été et soit peut-être encore attaché à la dynastie d'Orléans ; bien que ses tendances personnelles fassent de lui un homme éminemment gouvernemental; bien qu'enfin il se soit constamment rangé dans le parti de la Conservation contre celui de la Révolution, nous n'en pensons pas moins que son idée appartient au mouvement; à ce titre, nous l'avons revendiquée comme nôtre ; et, si M. de Girardin était capable de renier sa propre pensée, nous la reprendrions en sous-œuvre et nous nous en ferions un argument de plus contre les ad verve rsaires de la Révolution.
C'est d'après cette règle de critique élevée, et pour ainsi dire impersonnelle y que nous allons répondre à M. Bastiat.
M. Bastiat, au rebours de M. de Girardin, est un écrivain tout pénétré de l'esprit démocratique : si l'on ne peut encore dire de lui qu'il est socialiste, à coup sûr c'est déjà plus qu'un philanthrope. La manière dont il entend et expose l'économie politique le place, ainsi que M. Blanqui, sinon fort au-dessus, du moins fort en avant des autres économistes, fidèles et immuables disciples de J.-B. Say. M. Bastiat, en un mot, est dévoué corps et âme à la République, à la liberté, à l'égalité, au progrès : il l'a prouvé maintes fois avec éclat par ses votes à l'Assemblée nationale.
Malgré cela, nous rangeons M. Bastiat parmi les hommes de la résistance : sa théorie du capital et de l'intcrôt, diamétralement opposée aux tendances les plus authentiques, aux besoins les plus irrésistibles de la Révolution, nous en fait une loi. Puissent nos lecteurs, à notre exemple, séparer toujours ainsi les questions de personnes d'avec les questions de principes! la discussion et la charité y gagneront.
M. Bastiat commence sa réponse par une observation d'une justesse frappante, que nous croyons d'autant plus utile de rappeler, qu'elle tombe d'aplomb sur lui :
a L'ardeur extrême, dit M. Bastiat, avec laquelle le peuple, en France, s'est mis à creuser les problèmes économiques, et l'inconcevable indifférence des classes aisées à l'égard de ces problèmes, forment un des traits les plus caractéristiques de notre époque. Pendant que les anciens journaux, organes et miroirs de la bonne société, s'en tiennent à la guerroyante et Stérile politique de parti, les feuilles destinées aux classes ou-»
Trières agitent incessamment ce qu'on peut appeler les questions de fond, les questions sociales. »
Eh bien ! nous dirons à M. Bastiat :
Vous êtes vous-même, sans vous en douter, un exemple de cette indifférence inconcevable avec laquelle les hommes de la classe aisée étudient les problèmes sociaux; et tout économiste de premier ordre que vous puissiez vous dire, vous ignorez complètement où en est cette question du capital et de l'intérêt, que vous vous êtes chargé de défendre. Aussi en arrière des idées que des faits, vous nous parlez exactement comme ferait un rentier d'avant 89. Le socialisme, qui depuis dix ans proteste contre le capital et l'intérêt, est totalement inconnu de vous; vous n'en avez pas lu les mémoires; car, si vous les avez lus, comment se fait-il que, vous préparant à le réfuter, vous passiez sous silence toutes ses preuves?
Vraiment, à vous voir raisonner conti-e le socialisme de notre âge, on vous prendrait pour un Épiménide se réveillant en sursaut après quatre-vingts ans de sommeil. Est-ce bien à nous que vous adressez vos dissertations patriarchalcs 1 Est-ce le prolétaire de 1849 que vous voulez convaincre! Commencez donc par étudier ses idées; placez- vous, avec lui, dans Tac-^ tualité des doctrines; répondez aux raisons, vraies ou fausses, qui le déterminent, et ne lui apportez pas les vôtres, qu'il sait depuis un temps immémorial. Cela vous surprendra sans doute d'entendre dire que vous, membre de l'Académie des sciences morales et politiques, lorsque vous parlez de capital et d'intérêt, vous n'êtes plus à la question ! C'est pourtant ce que nous nous chargeons , pour aujourd'hui, de vous prouver. Après, nous reprendrons la question elle-même, si vous en avez le désir. *"
Nous nions d'abord, ceci vous le savez de reste, nous nions avec le christianisme et l'Évangile, la légitimité en soi du prêt à intérêt; nous la nions avec le judaïsme et le paganisme, avec tous les philosophes et législateurs de l'antiquité. Car vous remarquerez ce premier fait, qui a bien aussi sa valeur : l'usure n'a pas plus tôt paru dans le monde, qu'elle a été niée. Les législateurs et les moralistes n'ont cessé de la combattre, et s'ils ne sont parvenus à l'éteindre, du moins ont-ils réussi jusqu'à certain point à lui rogner les ongles, en fixant une limite, un taux légal à l'intérêt.
Telle est donc notre première proposition, la seule dont, à ce qu'il semble, vous ayez entendu parler : Tout ce qui, dans le remboursement du prêt, est donné en sus du prêt, est usure, spoliation : Quodcumque sorti accedit, U9ura est^
Mais ce que vous ne savez point, et qui vous émerveillera peut-être, c'est que cette négation fondamentale de Tintérôt ne détruit point, à nos yeux, le principe, le droit, si vous voulez, qui donne naissance à Tintérêt, et qui, malgré les condamnations de l'autorité séculière et ecclésiastique, Ta fait perdurer jusqu'à nos jours : en sorte que le véritable problème pour nous n'est pas de savoir si l'usure, en soi, est illicite, nous sommes à cet égard de l'avis de l'Église, — ou si elle a une raison d'existence, nous sommes, sous ce rapport, de l'opinion des économistes. Le problème est de savoir comment oh parviendra à supprimer l'abus sans endommager le droit ; comment, en un mot, on sortira de cette contradiction.
Expliquons mieux cela, s'il est possible.
D'un côté, il est très-vrai, ainsi que vous l'établissez vousmême péremptoirement, que le prêt est un service. Et comme tout service est une valeur , conséquemment comme il est de la nature de tout service d'être rémunéré, il s'ensuit que le prêt doit avoir son prix^ ou, pour employer le mot technique, qu'il doit porter intérêt.
Mais il est vrai aussi, et cette vérité subsiste à côté de la précédente, que celui qui prête, dans les condition ordinaires du métier de prêteur, ne se prive pas, comme vous le dites, du capital qu'il prête. Il le prête, au contraire, précisément parce que ce prêt ne constitue pas pour lui une privation ; il le prête, parce qu'il n'en a que faire pour lui-même, étant suffisamment d'ailleurs pourvu de capitaux; il le prête, enfin, parce qu'il n'est ni dans son intention, ni dans sa puissance de le faire personnellement valoir, parce qu'en le gardant entre ses mains, ce capital, stérile de sa nature, resterait stérile, tandis que, par le prêt et par l'intérêt qui en résulte, il produit un bénéfice qui permet au capitaliste de vivre sans travailler. Or, vivre sans travailler, c'est, en économie politique aussi bien qu'en morale, une proposition contradictoire, une chose impossible.
Le propriétaire qui possède deux domaines, l'un à Tours, l'autre à Orléans, et qui est forcé de fixer sa résidence dans l'un qu'il exploite, par conséquent d'abandonner l'autre : ce propriétaire-là peut-il dire qu'il se prive de sa chose, parce qu'il n'a pas, comme Dieu, l'ubiquité d'action et de domicile? Autant vaudrait dire que nous sommes privés du séjour de New- York parce que nous habitons à Paris. Convenez donc que la privation du capitaliste est comme la privation du maître qui a perdu son esclave, comme la privation du prince chassé par ses sujets, cooime la privation du vpleur qui, voulant e$«
d98 MÉLANGES. — ARTICLES DE JOURNAUX
calader une maison, trouve les chiens aux aguets et les habitants aux fenêtres.
Or, en présence de cette affirmation et de cette négation diamétralement opposées, appuyées l'une et l'autre de raisons égales, mais qui, ne se répondant pas, ne peuvent s'enlre-détruire, quel parti prendre! Vous persistez dans votre affirmation, et vous dites : Vous ne voulez pas me payer d'intérêtî SoitI Je ne veux pas vous prêter mon capital. Tâchez de travailler sans capitaux! De notre côté, nous persistons dans notre négation, et nous disons : Nous ne vous payerons pas d'intérêt, parce que l'intérêt, dans l'économie sociale, est le prix de l'oisiveté, la cause première de l'inégalité des fortunes et de la misère. Aucun de nous ne voulant céder, nous arrivons à l'immobilisme.
Tel est donc le point auquel le socialisme saisit la question. D'un côté, la justice commutative de l'intérêt; de l'autre, l'impossibilité organique, l'immoralité de ce même intérêt. Et, pour vous le dire tout d'abord, le socialisme n'a la prétention de convertir personne, ni l'Église, qui nie l'intérêt, ni l'économie politique, qui l'affirme; d'autant moins qu'il est convaincu qu'elles ont raison toutes deux. Voici seulement comment il analyse le problème, et ce qu'il propose à son tour, par dessus les arguments des vieux prêteurs, trop intéressés pour qu'on les croie sur parole, et les déclamations des Pères de l'Église, restées sans effet.
Puisque la théorie de l'usure a fini par prévaloir dans les habitudes chrétiennes, comme dans l'usage des païens ; puisque J'hypothèse ou la fiction de la productivité du capital est entrée dans la pratique des peuples, acceptons cette fiction économique, comme nous avons accepté pendant trente-trois ans la fiction constitutionnelle; et voyons ce que cette fiction peut produire, développée dans toutes ses conséquences. Au lieu de repousser purement et simplement l'idée, comme a fait l'Église, ce qui ne pouvait mener à rien, faisons-en la déduction historique et philosophique; et, puisque le mot est plus que jamais à la mode, décrivons-en la révolution. Aussi bien, faut-il que cette idée réponde à quelque chose de réel, qu'elle indique un besoin quelconque de l'esprit mercantile, pour que les peuples n'aient jamais hésité à lui faire le sacrifice de leurs croyances les plus vives et les plus sacrées.
i Voici donc comment le socialisme, parfaitement convaincu de l'insuffisance de la théorie économique, aussi bien que de la doctrine ecclésiastique, traite à son tour la question de j'uçure,
INTERET ET PRINCIPAL i9^
D'abord il observe que le principe de la productivité du caçital ne fait aucune acception de personnes, ne constitue pas un privilège : ce principe est vrai de tout capitaliste, sans distinction de titre ou de dignité. Ce qui est légitime pour Pierre, est légitime pour Paul : tous deux ont le même droit à l'usure, ainsi qu'au travail. Lors donc, — je reprends ici l'exemple dont vous vous êtes servi, — que vous me prêtez, moyennant intérêt, le rabot que vous avez fabriqué pour polir vos planches, si, de mon côté, je vous prête la scie que j'ai montée pour débiter mes souches, j'aurai droit pareillement à un intérêt. Le droit du capital est le même pour tous : tous, dans 1& mesure de leurs prestations et de leurs emprunts, doivent percevoir et acquitter l'intérêt. Telle est la première conséquence de votre théorie, qui ne serait pas une théorie sans la généralité, sans la réciprocité du droit qu'elle crée : cela est d'une évidence intuitive et immédiate.
. Supposons donc que de tout le capital que j'emploie, soit sous la forme d'instrument de travail, soit sous celle de matière première, la moitié me soit prêtée par vous; supposons en même temps que de tout le capital que v©us mettez en œuvre, la moitié vous soit prêtée par moi, il est clair que les intérêts que nous devrons nous payer mutuellement se compenseront; et si, de part et d'autre, les capitaux avancés sont égaux, les intérêts se balançant, le solde ou la redevance sera nul.
Dans la société, les choses ne se passent pas tout à fait ainsi, sans doute. Les prestations que se font réciproquement les producteurs sont loin d'être égales ; partant, les intérêts qu'ils ont à se payer ne le sont pas non plus : de là, l'inégalité des conditions et des fortunes.
Mais la question est de savoir si cet équilibre de la presta-« tion en capital, travail et talent ; si, par conséquent, l'égalité du revenu pour tous les citoyens, parfaitement admissible en théorie, peut se réaliser dans la pratique ; si cette réalisation est dans les tendances de la société; si, enfin, et contre toute attente, elle n'est pas la conclusion fatale de la théorie de l'usure elle-même.
Or, c'est ce qu'affirme le socialisme, quand il est parvenu à se comprendre lui-même, socialisme qu. ne se dislingue plus alors de la science économique, étudiée à la fois dans son expérience acquise et dans la puissance de ses déductions. En effet, que nous dit, sur cette grande question de l'intérêt, Thistoire de la civilisation, l'histoire de l'économie politique î
C'est que la prestation mutuelle des capitaux, matériels e(
immatériels, tend à s*équilibrer de plus en plus, et cela par diverses causes que nous allons énumérer, et que les écono* mistes les plus rétrogrades ne peuvent méconnaître :
lo La division du travail, ou séparation des industries, qui, multipliant à Tinfini les instruments de travail et les matières premières, multiplie dans la même proportion le prôt des capitaux ;
2*» L'accumulation des capitaux, accumulation qui résulte de la variété des industries, et dont l'effet est de produire entre les capitalistes une concurrence analogue à celle des marchands, par conséquent d'opérer insensiblement la baisse du loyer des capitaux, la réduction du taux de l'intérêt ;
30 La faculté toujours plus grande de circulation qu'acquièrent les capitaux, par le numéraire et la lettre de change;
40 Enfin, la sécurité publique.
Telles sont les causes générales qui, depuis des siècles, ont amené entre les producteurs une réciprocité de prestation de plus en plus équilibrée, par suite, une compensation de plus en plus égale des intérêts, une baisse continue du prix des capitaux.
Ces faits ne peuvent être niés : vous les avouez vous-même; seulement, vous en méconnaissez le principe et la signification, quand vous attribuez au capital le mérite du progrès opéré dans le domaine de l'industrie et de la richesse ; tandis que ce progrès a pour cause, non le capital , mais la circulation du capital.
Les faits étant de la sorte analysés et classés, le socialisme se demande si, pour provoquer cet équilibre du crédit et du revenu, il ne serait pas possible d'agir directement, non sur les capitaux, remarquez-le bien, mais sur la circulation; s'il ne serait pas possible d'organiser cette circulation, de manière à produire tout d'un coup entre les capitalistes et les producteurs, deux termes actuellement en opposition, mais que la, théorie démontre devoir être synonymes, l'équivalence des prestations, en d'autres termes, Tégalité des fortunes.
A cette question, le socialisme répond encore : Oui, cela est possible, et de plusieurs manières.
Supposons d'abord, pour nous renfermer dans les conditions du crédit actuel, lequel s'effectue ^surtout par l'entremise du numéraire; supposons que tous les producteurs de la République, au nombre de plus de 10 millions, se cotisent chacun pour une somme représentant 1 pour 100 seulement de leui capital. Cette cotisation de 1 pour 100, sur la tpt^lité du capital
INTERET Et t»RlNCIPAL ÛOi
mobilier et immobilier du pays, formerait une somme de plus
de UN MILUABD.
Supposons qu'à Paide de cette cotisation une banque soit fondée, en concurrence de la Banque mal nommée de France, et faisant l'escompte et le crédit sur hypothèque, à 1/2 pour
Il est évident, en premier lieu, que l'escompte des valeurs de commerce se faisant à 1/2 pour 100, le prêt sur hypothèque à 1/2 pour 100, la commandite, etc., à 1/2 pour 100, le capital monnaie serait immédiatement frappé, entre les mains de tous usuriers et prêteurs d'argent, d'improductivité absolue ; l'in* térêt serait nul, le crédit gratuit.
Si le crédit commercial et hypothécaire; en autres termes, si le capital argent, le capital dont la fonction est exclusivement de circuler, était gratuit, le capital maison le deviendrait luimême bientôt; les maisons ne seraient plus en réalité capital, elles seraient marchandise, cotée à la bourse comme les eauxde-vie et les iromages, et louée ou vendue, deux termes devenus alors synonymes, a peix de revifmt.
Si le capital maison, de même que le capital argent, était gratuit, ce qui revient à dire, si l'usage en était payé à titre d'échange, non de prêt, le capital terre ne tarderait pas à devenir gratuit à son tour : c'est-à-dire que le fermage, au lieu d'être la redevance payée au propriétaire non exploitant, serait la compensation du produit entre les terres de qualité supérieure et les terres de qualité inférieure : ou, pour mieux dire, il n'y aurait plus, en réalité, ni fermiers ni propriétaires, il y aurait seulement des laboureurs et des -vignerons, comme il y a des menuisiers et des mécaniciens.
Voulez-vous une autre preuve de la possibilité de ramener, par le développement des institutions économiques, tous les capitaux à la gratuité t
Supposons qu'au lieu de ce système d'impôts, si compliqué, si onéreux, si vexatoire, que nous a légué la féodalité nobiliaire, un seul impôt soit établi, non plus sur la production, la circulation, la consommation, l'habitation, etc.; mais, comme la justice l'exige et comme Ke veut la science économique, sur le capital net afférent à chaque individu. Le capitaliste, perdant par l'impôt autant ou plus qu'il ne gagne par la rente et l'intérêt, serait obligé ou de faire valoir par lui-même ou de vendre : l'équilibre économique , par celte intervention si simple, et d'ailleurs inévitable du fisc, se rétablirait encore.
Telle est, en somme, la théorie du socialisme sur le capital et l'intérêt.
20â MELANGES. — ARTICLES DE JOtRNAVJt
Non-seulement nous affirmons, d'après cette théorie, qui d'ailleurs nous est commune avec les économistes, et sur la foi du développement industriel, que telle est la tendance et la portée du prêt à intérêt ; nous prouvons encore, par les résultats subversifs de l'économie actuelle, et par la démonstration des causes de la misère, que cette tendance est nécessaire, , et l'extinction de Tusure inévitable.
En eflet, le prix ilu prêt, loyer de capitaux, intérêt d'argent, usure, en un mot, faisant, comme il a été dit, partie intégrante du prix des produits, et cette usure n'étant pas égale pour tous, il s'ensuit que le prix des produits, composé qu'il est de salaire et d'intérêts, ne peut pas être acquitté par ceux qui n'ont pour le payer que leur salaire et point d'intérêt; en sorte que, par le fait de l'usure, le travail est condamné au chômage et le capital à la banqueroute.
Cette démonstration, dans le genre de celles que les mathématiciens appellent réduction à l'absurde, de l'impossibilité organique du prêt à intérêt, a été reproduite cent fois dans le socialisme : pourquoi les économistes n'en parlent-ils pas î
Voulez-vous donc sérieusement réfuter les idées socialistes sur le prêt à intérêt I Voici les questions auxquelles vous avez à répondre :
1. Est-il vrai que si, au for extérieur, la prestation du capital est un service qui a sa valeur, qui par conséquent doit être payé, — au for intérieur, cette prestation n'entraîne point pour le capitaliste une privation réelle ; conséquemment qu'elle ne suppose pas le- droit de rien exiger pour prix du prêtî
2. Est-il vrai que l'usure, pour être irréprochable, doit être égale; que la tendance de la société conduit à cette égalisation ; en sorte que l'usure serait complètement licite alors qu'elle serait devenue égale pour tous, c'est-à-dire nulle !
3. Est-il vrai qu'une banque nationale, faisant le crédit et l'escompte gratis, soit chose possible t
4. Est-il vrai que par l'effet de cette gratuité du crédit et de l'escompte, comme par l'action de l'impôt simplifié et ramené à sa véritable forme, la rente immobilière disparaît, ainsi que l'intérêt de l'argentl
5. Est-il vrai qu'il y ait contradiction et impossibilité mathématique dans l'ancien système î
6. Est-il vrai que l'économie politique, après avoir, sur la question de. l'usure, contredit p-;ndant plusieurs milliers d'années la théologie, la philosophie, la législation, arrive, par sa propre théorie, au môme résultat!
7. Est-il vrai, enfin, que l'usure n'a été, dans son institution >
providentielle, qu^un instrument d'égalité et de progrès ; absolument comme, dans Tordre politique, la monarchie absolue a été un instrument de liberté et de progrès; comme dans l'ordre iudiciaire l'épreuve de l'eau bouillante, le duel et la question ont été à leur tour des instruments de conviction et de progrès !
Voilà ce que nos adversaires sont tenus d'examiner, avant de nous accuser d'inflrmité scientiGque et intellectuelle; voilà, monsieur Bastiat, sur quels points devra porter à l'avenir votre controverse, si vous voulez qu'elle aboutisse. La question est clairement et catégoriquement posée : permettez-nous de croire qu'après en avoir pris lecture, vous reconnaîtrez qu'il y a dans le socialisme du dix-neuvième siècle quelque chose qui dépasse la portée de votre vieille économie politique.
P.-J. Proudhon.