DEUXIEME LETTRE DE FRÉDÉRIC BASTIAT
Paris, 26 novembre 1849.
Monsieur, vous me posez sept questions. Veuillez vous rappeler qu'entre nous il ne s'agit en ce moment que d'une seule :
L* intérêt du capital est-il légitime ?
Cette question est grosse de tempêtes. Il faut la vider. En acceptant la loyale hospitalité de vos colonnes, je n'ai pas eu i en vue d'analyser toutes les combinaisons possibles de crédit I que le fertile génie des socialistes peut enfanter. Je me suis demandé si Vintérêt, qui entre dans le prix de toutes choses,
âÛ4 MÉLANGES. — AftTlCLE5i DE JOURNAUX
est une spoliation ; si, par conséquent, le monde se partage entre des Capitalistes voleurs et des Travailleurs volés. Je ne le crois pas, mais d'autres le oroient. Selon que la vérité est de mon côté ou du leur, l'avenir réservé à notre chère patrie est la concorde ou une lutte sanglante et inévitable. La question vaut donc la peine d'être sérieusement étudiée.
Que ne sommes-nous d'accord sur ce point de départi Notre œuvre se bornerait à détruire, dans l'esprit des masses, des erreurs funestes et des préventions dangereuses. Nous montrerions au peuple le capital, non coipme un parasite avide, mais comme une puissance amie et féconde. Nous le lui montrerions, — et ici je reproduis presque vos expressions, — s'accumulant par l'activité, l'ordre, l'épargne, la prévoyance, la séparation des travaux, la paix et la sécurité publique ; se distribuant, en vertu de la liberté, entre toutes les classes ; se mettant de plus en plus à la portée de tous par la modicité croissante de sa rémunération ; rachetant l'humanité enfio du poids de la fatigue et du joug des besoins.
Mais comment nous élever à d'autres vues du problème so* cial, lorsque, à cette première question : L'intérêt du capital est-il légitime! vous répondez : Om et Non!
Oui : car — « Il est très-vrai que le prêt est un service^ et comme tout service est une valeur, conséquemment, comme il est de sa nature d'être rémunéré, il s'ensuit que le prêt doit avoir son prix, qu'il doit porter intérêt. »
Non : car — « Le prêt, par l'intérêt qui en résulte, produit un bénéfice qui permet au capitaliste de vivre sans travailler. Or, vivre sans travailler, c'est, en économie politique aussi bien qu'en morale, une proposition contradictoire, une chose impossible. »
Oui : car — « La négation fondamentale de l'intérêt ne détruit pas à nos yeux le principe, le droit qui donne naissance à l'intérêt. Le véritable problème pour nous n'est pas de savoir si l'usure a une raison d'existence; nous sommes sous ce rapport de l'opinion des économistes. »
Non : car — « Nous nions, avec le christianisme et l'Évangile, la légitimité en soi du prêt à intérêt. »
Oui : car — « L'usure n'a été, dans son institution providentielle, qu'un instrument d'égalité et de progrès. »
Non : car — a Tout ce qui, en remboursement du prêt, est donné en sus du prêt, est usure, spoliation. »
Oui et Non, enfin : car — « Le socialisme n'a la prétention de convertir personne, ni l'Église, qui nie l'intérêt, ni l'économie
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politique, qui l'affirme; d'autant moins qu'il est convaincu qu'elles ont raison toutes deux. »
Il y en a qui disent : Ces solutions contradictoires sont un amusement que M. Proudhon donne à son esprit. D'autres: Il ne faut voir là que des coups de pistolet que M. Proudhon tire dans la rue, pour faire mettre le public aux fenêtres. Poigr moi, qui sais que vous les appliquez à tous les sujets : liberté, propriété, concurrence, machines, religion, je les tiens pour une conception sincère et sérieuse de votre intelligence.
Mais, monsieur, pensez-vous que le peuple puisse vous suivre longtemps dans le dédale des Antinomies? Son génie ne s'est pas façonné sur les bancs vermoulus de la Sorbonne. Les fameux : Quidquid dixeris, argumentàbor^ — «- ego vero contra — ne vont pas à ses franches allures; il veut voir le fond des choses, et il sent instinctivement qu'au fond des choses il y a un Oui ou un Non y mais qu'il ne peut y avoir un Oui et un Non fondus ensemble. Pour ne pas sortir du sujet qui nous occupe, il vous dira : Il faut pourtant bien que l'intérêt soit légitime ou illégitime, juste ou injuste, providentiel ou satanique, propriété ou spoliation. La contradiction, soyez-en sûr, est ce qu'il y a de plus difficile à faire accepter, même aux esprits subtils, à plus forte raison au peuple.
Si je m'arrête à la première moitié, j'ose dire à la bonne moitié de votre thèse^ en quoi dififérez-vous des économistes ?
Vous convenez qu'avancer un capital, c'est rendre un service qui donne droit à un service équivalent, lequel est susceptible d'évaluation, et s'appelle intérêt.
Vous convenez que le seul moyen de dégager l'équivalence de ces deux services, c'est de les laisser s^éçhanger librement, puisque vous repoussez l'intervention de TÊtat, et proclamez, dés le début de votre article, la liberté de l'homme et du citoyen.
Vous convenez que l'intérêt a été, dans son institution providentielle, un instrument d'égalité et de progrès.
Vous convenez que, par l'accumulation des capitaux (qui certes ne s'accumuleraient pas si toute rémunération leur était déniée), l'intérêt tend à baisser, à mettre l'instrument du travail, la matière première et Tapprovisionnement toujours à la portée plus facile de classes plus nombreuses.
Vous convenez que les obstacles qui arrêtent cette désirable difiusion du capital sont artificiels et se nomment : privilèges, restrictions, monopoles; qu'ils ne peuvent être la conséquence fatale de la liberté, puisque vous invoquez la liberté.
Voilà une doctrine qui, par sa simplicité, sa grandeur, sa
concordance, le parfum de justice qui s'en exhale, s'impose aux convictions, entraîne les cœurs, et fait pénétrer, dans tous les replis de l'intelligence, le sentiment de la certitude. Que reprochez- vous donc à l'économie politique! Est-ce d'avoir repoussé les formules diverses — et par suite refusé de prendre le nom — du Socialisme! Oui, elle a comhattu le Saint-Simonîsme et le Fouriérisme ; vous l'avez comhattu comme elle. Oui, elle a réprouvé les théories du Luxemhourg; vous les avez réprouvées comme elle. Oui, elle a lutté contre le Communisme ; vous avez fait plus, vous l'avez écrasé.
D'accord avec l'économie politique sur le capital, son origine, sa mission, son droit, ses tendances; — d'accord avec elle sur le principe à promouvoir, la liherté ; — d'accord avec elle sur l'ennemi à combattre, l'intervention abusive de l'État dans les transactions honnêtes ; — d'accord avec elle dans ses luttes contre les manifestations passées du socialisme ; — d'où vient que vous vous retournez contre elle? C'est que vous avez trouvé au socialisme une nouvelle formule : la contradiction^ ou, si vous aimez mieux, V antinomie. C'est pourquoi vous apostrophez l'économie politique et lui dites :
Tu es vieille d'un siècle. Tu n'es plus au courant des questions du jour. Tu n'envisages la question que sous une face. Tu te fondes sur la légitimité et l'utilité de l'intérêt, et tu as raison, car il est utile et légitime ; mais ce que tu ne comprends pas, c'est qu'en même temps il est nuisihle et illégitime. Cette contradiction t'émerveille; la gloire du Néo-Socialisme est de l'avoir découverte, et c'est par là qu'il dépasse ta portée.
Avant de chercher, ainsi que vous m'y invitez, à faire sortir une solution de ces prémisses contradictoires, il faut savoir si la contradiction existe, et nous sommes ramenés par là à creuser de plus en plus ce problème :
U intérêt du capital est-il légitime?
Mais que puis-je dire ! Mon œil se fixe sur l'épée de Damoclés que vous tenez suspendue sur ma tête. Plus concluantes seront mes raisons, plus vous vous frotterez les mains, disant : On ne saurait mieux prouver ma thèse. Que si des bas-fonds du communisme il s'élève contre mes arguments une réfutation spécieuse, vous vous frotterez les mains encore, disant : Voici du secours qui arrive à mon antithèse. O antinomie I tu es vraiment une citadelle imprenable ; tu ressembles, trait pour trait, au scepticisme. Comment convaincre Pyrrhon, qui vous dit: Je doute si tu me parles ou si je te parle. Je doute si tu es et si je suis; je doute si tu affirmes ; je doute si je doute!
INTÉRÊT ET PniNGlPAL 207
' Voyons néanmoins sur quelle base vous faites reposer la seconde moitié de l'antinomie.
Vous invoquez d'abord les Pères de TÉglise, le judaïsme et le paganisme. Permettez-moi de les récuser en matière économique. Vous l'avouez vous-même, Juifs et Gentils ont parlé dans un sens et agi dans un autre. Quand il s'agit d'étudier les lois générales auxquelles obéit la société, la manière dont les hommes agissent universellement a plus de poids que quelques sentences. •(
Vous dites : « Celui qui prête ne se prive pas du capital qu'il prête. Il le prête, au contraire, parce que ce prêt ne constitue pas pour lui une privation. Il le prêté parce qu'il n'en a que faire pour lui-même, étant suffisamment pourvu, d'ailleurs, de capitaux. Il le prête, enfin, parce qu'il n'est ni dans son intention ni dans sa puissance de le faire personnellement valoir. »
Et qu'importe, s'il Ta créé par son travail, précisément pour le prêter î II n'y a là qu'une équivoque sur l'effet nécessaire de la séparation des occupations. Votre argument attaque la vente aussi bien que le prêt. En voulez-vous la preuve î Je vais reproduire votre phrase en substituant Vente à Prêt et Chapelier h, Capitaliste.
« Celui qui vend, dirai-je, ne se prive pas du chapeau qu'il vend. Il le vend, au contraire, parce que cette vente ne constitue pas pour lui une privation. Il le vend parce qu'il n'en a que faire pour lui-même, étant d'ailleurs suffisamment pourvu de chapeaux. Il le vend enfin parce qu'il n'est ni "dans son intention, ni dans sa puissance, de le faire personnellement servir. »
En faveur de votre antitfièse, vous alléguez encore la compensation.
« Vous me prêtez, moyennant intérêt, le rabot que vous avez fabriqué pour polir vos planches. Si, de mon côté, je vous prête la scie que j'ai montée pour débiter mes souches, j'aurai droit pareillement à un intérêt... Si de part et d'autre les capitaux avancés sont égaux, les intérêts se balançant, le solde sera nul. »
Sans doute; — et si les capitaux avancés sont inégaux, un solde légitime apparaîtra. C'est précisément ainsi que les choses se passent. Encore ici, ce que vous dites du prêt, on peut le dire de l'échange et même du travail ; parce que des travaux échangés se compensent, en concluez-vous que le travail a été anéanti?
Le socialisme moderne aspire, dites-vous, à réaliser cette
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prestation mutuelle des capitaux, afin que rintérét, partie intégrante du prix de toutes choses, se compense pour tous, et par conséquent s'annule. — Qu'il se compense, ce n'est pas idéalement impossible, et je ne demande pas mieux. Sflais il y faut d'autres façons qu'une banque d'invention nouvelle. Que le socialisme égalise chez tous les hommes Tactivité, l'habileté, la probité, l'économie, la prévoyance, les besoins, les goûts, les vertus, les vices et même les chances, et alors il aura réussi. Mais alors aussi il importera peu que Fintérét se cote à demi pour cent ou à cinquante pour cent.
Vous nous reprochez de méconnaître la signification du socialisme, parce que nous ne fondons pas de grandes espérances sur ses rêves de crédit gratuit. Vous nous dites : « Vous attribuez au capital le mérite et le progrès opéré dans le domaine de l'industrie et de la richesse, tandis que le progrès a pour cause non le capital^ mais la circulation du capital. »
Je crois que c'est vous qui prenez ici la cause pour l'eflfet. Pour que le capital circule, il faut d'abord qu'il existe ; et, pour qu'il existe, il faut qu'il soit provoqué à naître par la perspective des récompenses attachées aux vertus qui l'engendrent. Ce n'est pas parce qu'il circule que le capital est utile ; c'est parce qu'il est utile qu'il circule. Son utilité intrinsèque fait que les uns le demandent ^ que les autres V offrent) de là la circulation, qui n'a besoin que d'une chose : être libre.
Mais ce que je déplore surtout, c'est de voir séparer en deux classes antagoniques les capitalistes et les travailleurs, comme s'il y avait un seul travailleur au monde qui ne fût, à quelque degré, capitaliste ; comme si capital et travail n'étaient pas une même chose; comme si rémunérer l'un ce n'était pas rémunérer l'autre. Ce n'est certes pas à vous qu'il faut démontrer cette proposition. Permettez-moi, cependant, de l'élucider par un exemple ; car, vous le savez bien, nous n'écrivons pas l'un pour l'autre, mais pour le public.
Deux ouvriers se présentent, égaux d'activité, de force, d'adresse. L'un n'a que ses bras ; l'autre a une hache, une scie, une herminette. Je paye au premier 3 fr. par jour, au second 3 fr. 75 c. Il semble que le salaire soit inégal ; creusons la matière, et nous nous convaincrons que cette inégalité apparente est de l'égalité réelle.
D'abord, il faut bien que je rembourse au charpentier V usure des outils qu'il use à mon service et à mon profit. Il faut bien qu'il trouve, dans im accroissement de salaire, de quoi entretenir cet outillage et maintenir sa positiont De ce chef, je lui
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donne cinq sons de glus par jour qu'au simple manœuvre, sans que régalité soit le moins du monde blessée.
Ensuite, — et j'invoque ici l'attention du lecteur, car nous sommes au vif de la question, — pourquoi le charpentier a-t-il des outils? Apparemment parce qu'il les a faits avec du travail ou payés par du travail, ce qui est tout un. Supposons qu'il les ait faits en consacrant à cette création tout le premier mois de l'année. Le manœuvre, qui n'a pas pris cette peine, pourra me louer ses services pendant 300 jours, tandis que le charpentier-capitaliste n'aura plus que 270 journées disponibles ou rémunérables. Il faut donc que 270 journées, avec outils, lui produisent autant que 300 journées sans outils ; en d'autres termes, que les premières se payent cinq sous de plus.
Ce n'est pas tout encore. Quand le charpentier s'est décidé à faire ses outils, il a eu un but, assurément fort légitime, celui d'améliorer sa condition. On ne peut lui mettre dans la bouche ce raisonnement : « Je vais accumuler des approvisionnements, m'imposer des privations, afin de pouvoir travailler tout un mois sans rien gagner. Ce mois, je le consacrerai à labriquer des outils qui me mettront à même de débiter beaucoup plus d'ouvrage au profit de mon client ; ensuite je lui demanderai de régler mon salaire pour les onze mois suivants, de manière à gagner juste autant, tout compris, que si j'étais resté manœuvre. » Non, cela ne peut être ainsi. Il est évident que ce qui a stimulé, dans cet artisan, la sagacité, l'habileté, la prévoyance, la privation, c'est l'espoir, le très-juste espoir d'obtenir pour son travail une meilleure récompense.
Ainsi nous arrivons à ce que la rétribution du charpentier se décompose comme il suit :
1<> 3 fr. » c, salaire du travail brut.
2" » 25 usure des outils.
3* » 25 compensation du temps consacré à faire des
outils.
4« » 25 juste rémunération de l'habileté, de la prévoyance, de la privation,
3 fr. 75 c.
Où peut^n voir là injustice, iniquité, spoliation! Que aigni • fient toutes ces clameurs si absurdement élevées contre notre charpentier devenu capitaliste t
Et remarquez bien que l'excédant de salaire qu'il reçoit n'e$t obtenu aus dépens de personne; moi, qui le paye, j'ai moins
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que personne à m*en plaindre. Grâce aux outils, une production supplémentaire a été pour ainsi dire tirée du néant. Cet excédant d'utilité se partage entre le capitaliste et moi, qui, comme consommateur, représente ici la communauté, l'humanité tout entière.
Autre exemple, — car il me semble que ces analyses directes des faits instruisent plus que la controverse.
Le laboureur a un champ rendu presque improductif par la surabondance d'humidité. En homme primitif, il prend tous les matins un vase et va épuiser l'eau qui noie ses sillons. Voilà un travail excessif; qui doit le payerî évidemment l'acquéreur de la récolte. Si l'homme n'avait jamais imaginé d'autre procédé de dessèchement, le blé serait si cher, quoiqu'il n'y eût pas de capital à rémunérer (ou plutôt parce que), que l'on n'en produirait pas; et tel a été le sort de l'humanité pendant des siècles.
Mais notre laboureur s'avise de faire une rigole. Voilà le capital qui paraît. Qui doit payer les frais de cet ouvrage ? Ce n'est pas l'acquéreur de la première récolte. Cela serait injuste puisque la rigole doit favoriser un nombre indéterminé de récoltes successives. Comment donc se réglera la répartition? Par la loi de l'intérêt et de l'amortissement. Il faut que le laboureur, comme le charpentier, retrouve les quatre éléments de rémunération que j'énumérais tout à l'heure, ou il ne fera pas la rigole.
Et, encore que le prix du blé se trouve ici grevé d'un intérêt, ce serait tomber dans une hérésie économique que de dire : Cet intérêt est une perte pour le consommateur. Bien au contraire, c'est parce que le consommateur paye l'intérêt de ce capital, sous forme de rigole, qu'il ne paye pas l'épuisement, beaucoup plus dispendieux, à force de bras. — Et, si vous observez la chose de près, vous verrez que c'est toujours du tr<i~ vail qu'il paye ; seulement, dans le second cas, il intervient une coopération de la nature très-utile, très-productive, mais qui ne se paye pas.
Votre plus grand grief contre l'intérêt est qu'il permet au capitaliste de vivre sans travailler. « Or, dites-vous, vivre sans travailler, c'est, en économie politique, comme en morale, une proposition contradictoire, une chose impossible. »
Sans doute, vivre sans travailler, pour l'homme tel qu'il a plu à Dieu de le faire, est, d'une manière absolue, chose impossible. Mais ce qui n'est pas impossible à l'homme, c'est de vivre deux jours sur le travail d'un seul. Ce qui n'est pas impossible à l'humanité, ce qui est même une conséquence pro-
videntic lie de sa nature perfectible, c'est d'accroître incessamment la proportion des résultats obtenus aux efforts employés. Si un artisan a pu améliorer son sort en fabriquant de grossiers outils, pourquoi ne Taméliorerait-il pas davantage encore en créant des machines plus compliquées, en déployant plus d'aclivité, plus de génie, plus de prévoyance; en se soumettant à de plus longues privations! Que si le talent, la persévérance, l'ordre, l'économie, l'exercice de toutes les vertus, se perpétuent dans la famille, pourquoi ne parviendrait-elle pas, à la longue, au loisir relatif, ou, pour mieux dire, à s'initier à des travaux d'un ordre plus élevé?
Pour que ce loisir provoquât avec justice, chez ceux qui n'y sont pas encore parvenus, l'irritation et Tenvie, il faudrait qu'il fût acquis aux dépens d'autrui, et j'ai prouvé qu'il n'en était pas ainsi. Il faudrait, de plus, qu'il ne fût pas l'éternelle et universelle aspiration de tous les hommes.
Je terminerai cette lettre, déjà trop longue, par une considération sur le loisir.
Quelle que soit mon admiration sincère pour les admirables lois de l'économie sociale, quelque temps de ma vie que j'aie consacré à étudier cette science, quelque confiance que m'inspirent ses solutions, je ne suis pas de ceux qui croient qu'elle embrasse toute la destinée humaine. Production, distribution, circulation, consommation des richesses, ce n'est pas tout pour l'homme. Il n'est rien, dans la nature, qui n'ait sa cause finale, et l'homme aussi doit avoir une autre fin que celle de pourvoir à son existence matérielle. Tout nous le dit : D'où lui viennen et la délicatesse de ses sentiments, et l'ardeur de ses aspirations; sa puissance d'admirer et de s'extasier î D'où vient qu'il trouve dans la moindre fleur un sujet de contemplation î que ses organes saisissent avec tant de vivacité et rapportent à Tâme, comme les abeilles à la ruche, tous les trésors de beauté et d'harmonie que la nature et l'art ont répandus autour de lui? D'où vient que les larmes mouillent ses yeux au moindre trait de dévouement qu'il entend raconter? D'où viennent ces flux et ces reflux d'affection que son cœur élabore comme il élabore le sang et. la vie? D'où lui viennent son amour de l'humanité et ses élans vers l'infini? Ce sont là les indices d'une noble destination qui n'est pas circonscrite dans l'étroit domaine de la production industrielle. L'homme a donc une fin. Quelle est-elle? Ce n'est pas ici le lieu de soulever cette question. Mais, quelle qu'elle soit, ce qu'on peut dire, c'est qu'il ne la peut atteindre si, courbé sous le joug d'un travail inexorable et incessant, it ne lui reste aucun» lo'sir pour développer
ses organes, ses aifections, son intelligence, le sens du beau, ce qu'il y a de plus pur et de plus élevé dans sa nature; ce qui est en germe chez tous les hommes, mais latent et inerte, faute de loisir, chez un trop grand nombre d'entre eux.
Quelle est la puissance qui allégera, pour tous, dans une certaine mesure, le fardeau de la peine? Qui abrégera les heures de travail! Qui desserrera les liens de ce joug pesant qui courbe aujourd'hui vers la matière, non-seulement les hommes, mais les femmes et les enfants, qui n'y semblaient pas destinés!
— C'est le capital, le capital qui, sous la forme de roue, d'engrenage, de rail, de chute d'eau, de poids, de voile, de rame, de charrue, prend à sa charge une si grande partie de l'œuvre primitivement accomplie aux dépens de nos nerfs et de nos muscles ; le capital qui fait concourir, de plus en plus, au profit de tous, les forces gratuites de la nature. Le capital est donc l'ami, le bienfaiteur de tous les hommes, et particulièrement des classes souffrantes. Ce qu'elles doivent désirer, c'est qu'il s'accumule, se multiplie, se répande sans compte ni mesure.
— Et s'il y a un triste spectacle au monde, — spectacle qu'on ne pourrait définir que par ces mots : suicide matériel, moral et collectif, — c'est de voir ces classes, dans leur égarement, faire au capital une guerre acharnée. — Il ne serait ni plus absurde ni plus triste, si nous voyions tous les capitalistes du monde se concerter pour paralyser les bras et tuer le travail.
En me résumant, môhsieur Proudhon, je vous dirai ceci : le jour où nous serons d'accord sur cette première donnée : l'intérêt du capital, déterminé par le libre débat, est légitime,
— je me ferai un plaisir et un devoir de discuter loyalement avec vous les autres questions que vous me posez.
Faédéric Bastut.
INTÉRÊT BT PRINCIPAL iih
RÉPONSE
Paris, S décembre 1849.
M onsieur, votre dernière lettre se termine par ces paroles : « Le jour où nous serons d'accord sur cette première donnée : rintérêt du capital est légitime, — Je me ferai un plaisir et im devoir de discuter loyalement avec vous les autres ques* tions que vous me posez. »
Je vais, monsieur, tâcher de vous donner satisfaction, Mais permettez-moi d'abord de vous adresser cette question, que je voudrais pouvoir rendre moins brusque : Qu'êtes- vous venu faire à la Voix du Peuple ? — Réfuter la théorie du crédi gratuit, la théorie de Tabolition de tout intérêt des capitaux, de toute rente de la propriété.
Pourquoi donc refusez-vous de vous placer tout de suite sur le terrain de cette théorie! de la suivre dans son principe, sa méthode, son développement! d'examiner ce qui la constitue, les preuves de véricé qu'elle apporte, le sens des faits qu'elle cite, et qui contredisent, abrogent, d'une manière éclatante, le fait, ou plutôt la fiction que vous vous efforcez de soutenir de la productivité du capital 1 Cela est-il d'une discussion sérieuse et loyale! Depuis quand a-t-on vu les philosophes répondre à un système de philosophie par cette fin de non-recevoir : Mettons-nous premièrement d'accord sur le système en vogue, après quoi nous examinerons le nouveau! Depuis quand est-il reçu dans les sciences que l'on doit repousser impitoyablement, par la question préalable, tout fait, toute idée, toute théorie qui contredit la théorie généralement admise!
Quoi ! vous entreprenez de me réfuter et de me convaincre ; et puis, au lieu de saisir mon système corps à corps, vous me présentez le vôtre 1 Pour me répondre, vous commencez par exiger que je tombe d'accord avec vous de ce que je nie positivement! En vérité, n'aurais-je pas, dès ce moment, le droit de vous dire : Gardez votre théorie du prêt à intérêt, puisqu'elle vous agrée, et laissez-moi ma théorie du prêt gratuit,
que je trouve plus avantageuse, plus morale, plus utile, et beaucoup plus pratique! Au lieu de discuter, comme nous rayions espéré, nous en serons quittes pour médire l'un de Tautre, et nous décrier réciproquement. A l'avantage!...
Voilà, monsieur, comment se terminerait la discussion, si, par malheur pour votre théorie, elle n*était forcée, afin de se maintenir, de renverser la mienne. C'est ce que je vais avoir l'honneur de vous démontrer, en suivant votre lettre de point en point.
Vous commencez par plaisanter, fort spirituellement sans doute, sur la loi de Contradiction dont je me suis servi pour tracer la marche de la théorie socialiste. Croyez-moi, monsieur il y a toujours peu de gloire à acquérir, pour un homme d'intelligence, à rire des choses qu'il n'entend pas, surtout quand elles reposent sur des autorités aussi respectables que la loi de contradiction. La dialectique, fondée par Kant et ses successeurs, est aujourd'hui comprise et employée par une moitié de l'Europe, et ce n'est pas un titre d'honneur pour notre pays assurément, quand nos voisins ont porté si loin la spéculation philosophique, d'en être resté à Proclus et à saint Thomas. A force d'éclectisme et de matérialisme, nous avons perdu jusqu'à l'intelligence de nos traditions ; nous n'entendons pas même Descartes; car, si nous entendions Descartes, il nous conduirait à Kant, Fichte, Hegel, et au delà.
Quittons, toutefois, la contradiction, puisqu'elle vous est importune, et revenons à l'ancienne méthode. Vous savez ce que Ton entend, dans la logique ordinaire, par distinction. A défaut de professeur de philosophie, Diafoirus le jeune vous l'aurait appris. C'est le procédé qui vous est le plus familier, et qui témoigne le mieux de la subtilité de votre esprit. Je vais donc, pour répondre à votre question, faire usage du distinguo : peutêtre alors ne vous sera-t-il plus possible de dire que vous ne me comprenez pas.
Vous demandez : L'intérêt du capital est-il légitime, oui ou non ? Répondez à cela, sans antinomie et sans antithèse.
Je réponds : Distinguons, s'il vous plaît. Oui, l'intérêt du capital a pu être considéré comme légitime dans un temps; non, il ne peut plus l'être dans un autre. Cela vous offre-t-il encore quelque ambage, quelque équivoque! Je vais tâcher de dissiper toutes les ombres.
La monarchie absolue a été légitime dans un temps : ce fut une des conditions du développement politique. Elle a cessé d'être légitime à une autre époque, parce qu'elle était devenue un obstacle au progrès. — I) en a été dç ipême de la monar-
chie constitutionnelle : c'était, en 89 et jusqu'en 1830, la seule forme politique qui convînt à notre pays; ce serait aujourd'hui une cause de perturbation et de décadence.
, La polygamie a été légitime à une époque : c'était le premier pas fait hors de la promiscuité communautaire. Elle est condamnée de nos jours comme contraire à la dignité de la femme: nous la punissons des galères.
Le combat judiciaire, l'épreuve de l'eau bouillante, la torture elle-même, lisez M. Rossi, eurent également leur légitimité. C'était* la première forme donnée à la justice. Nous y répugnons maintenant, et tout magistrat qui y aurait recours, se rendrait coupable d'un attentat.
Sous saint Louis, les arts et métiers étaient. féodalisés, organisés corporativement, et hérissés de privilèges. Cette réglementation était alors utile et légitime ; elle avait pour but de faire surgir, en face de la féodalité terrienne et nobiliaire, la féodalité du travail. Elle a été abandonnée depuis, et avec raison : depuis 89 l'industrie est libre.
Je vous répète donc, et, en conscience, je crois parler clair: Oui, le prêt à intérêt a été, dans un temps, légitime, lorsque toute centralisation démocratique du crédit et de la circulation était impossible : il ne l'est plus, maintenant que cette centralisation est devenue une nécessité de l'époque, partant un devoir de la société, un droit du citoyen. C'est pour cela que je m'élève contre l'usure ; je dis que la société me doit le crédit et l'escompte sans intérêt : l'intérêt, je l'appelle vol.
Bon gré, mal gré, il faut donc que vous descendiez sur le terrain où je vous appelle ; car, si vous refusez de le faire, si vous vous renfermez dans la bonne foi de votre ancienne possession, alors j'accuserai votre mauvais vouloir; je crierai partout, comme le Mascarille de Molière : Au voleur! au voleurl au voleur!
Pour en finir tout à fait avec l'antinomie, je vais maintenant, à l'aide des exemples précédemment cités, vous dire en peu de mots ce qu'elle ajoute à la distinction. Cela ne sera pas inutile à notre controverse.
Vous concevez donc qu'une chose peut être vraie, juste, légitime, dans un temps, et fausse, iniqye, criminelle, dans un autre. Vous ne pouvez pas ne pas le concevoir, puisque cela est.
Or, se demande le philosophe, comment une chose, vraie un jour, ne l'est-elle pas un autre jour t La vérité .peut-elle' changer ainsi! La vérité n'est-elle pas la vérité t Faut-il croire qu'elle n'est qu'une ûuitaisie^ une apparence, un préjugé! Y
216 HBLAMGBS, -* àaTIGLBS DB JOURNAUX
a-t-il enfin, ou n'y a-t-il pas une cause à ce changement? Audessus de la vérité qui change, existerait-il, par hasard, une vérité qui ne change point, une vérité absolue, immuable!
En deux mots, la philosophie ne s'arrête point au fait tel que le lui révèlent Texpérience et Thistoire; elle cherche à l'expliquer.
Eh bien, la philosophie a trouvé, ou, si vous aimez mieux, elle a cru voir que cette altération des institutions sociales, ce revirement qu'elles éprouvent après un certain nombre de siècles, provient de ce que les idées dont elles «ont l'expression, possèdent en elles-mêmes une sorte de faculté évolutive, un principe de mobilité perpétuelle, provenant de leur essence contradictoire»
C'est ainsi que l'intérêt du capital, légitime alors que le prêt est un service rendu de citoyen à citoyen, mais qui cesse de l'être quand la société a conquis le pouvoir d'organiser le crédit gratuitement pour tout le monde, cet intérêt, dis-je, est contradictoire dans son essence, en ce que, d'une part, le service rendu par le prêteur a droit à une rémunération; et que, d'un autre côté, tout salaire suppose produit ou privation, ce qui n'a pas lieu dans le prêt. La révolution qui s'opère dans la légitimité du prêt vient de là. Voici comment le socialisme pose la question ; voilà aussi sur quel terrain les défenseurs de l'ancien régime doivent se placer.
Se renfermer dans la tradition, se borner à dire : Le prêt est un service rendu : donc il doit être payé ; sans vouloir entrer dans les considérations qui tendent à abroger l'intérêt, ce n'est pas répondre. Le socialisme, redoublant d'énergie, proteste et vous dit : Je n'ai que faire de votre service, service pour vous, spoliation pour moi, tandis qu'il est loisible à la société de me faire jouir des mêmes avantages que vous m'ofirez, et cela sans rétribution. M'imposer un tel service, malgré moi, en refusant d'organiser la circulation des capitaux, c'est me faire supporter un prélèvement injuste, c'est me voler.
Ainsi, toute votre argumentation en faveur de l'intérêt consiste à confondre les époques, je veux dire à confondre ce qui dans le prêt est légitime avec ce qui ne l'est pas, tandis que moi, au contraire, je les distingue soigneusement : c'est ce que je vais achever de vous rendre intelligible par l'analyse de votre lettre.
Je prends un à un tous vos arguments.
Dans ma première réponse, je vous avais fait observer que celui qui prête ne se prive pas de son capital. — Vous me ré-
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pondez : Qulmporte, s'il a créé son capital tout exprés pour le prêter!
En disant cela, vous trahissez votre propre <Bause. Vous acquiescez, par ces paroles, à mon antithèse, qui consiste à dire : La cause secrète pour laquelle le prêt à intérêt, légitime hier, ne l'est plus aujourd'hui, c'est que le prêt, en lui-même, n'entraîne pas privation. Je prends acte de cet aveu.
Mais vous vous accrochez à l'intention : Qu'importe, ditesvous , si le prêteur a créé ce capital tout exprès pour le prêter!
A quoi je réplique : Et que me fait à mon tour votre intention, si je n'ai pas réellement besoin de votre service, si le prétendu service que vous voulez me rendre ne me devient nécessaire que par le mauvais vouloir et l'impéritie de la société 1 Votre crédit ressemble à celui que fait le corsaire à l'esclave, quand il lui donne la liberté contre rançon. Je proteste contre votre crédit à 5 p. 100, parce que la société a le pouvoir et le devoir de me le faire à p. 100 ; et si elle me refuse, je l'accuse, ainsi que vous, de vol, je dis qu'elle est complice, fautrice, organisatrice du vol.
Assimilant le prêt à la vente, vous dites : Votre argument s'attaque à celle-ci aussi bien qu'à celui-là. En effet, le chapelier qui vend les chapeaux ne s'en prive pas.
Non, car il reçoit de ses chapeaux, il est censé du moins en recevoir immédiatement la valeur, ni plus ni moins. Mais le capitaliste préteur, non-seulement n'est pas privé, puisqu'il rentre intégralement dans son capital; il reçoit plus que le capital, plus que ce qu'il apporte à rechange; il reçoit en sus du capital un intérêt qu'aucun produit positif de sa part ne représente. Or, un service qui ne coûte pas de travail à celui qui le rend, est un service susceptible de devenir gratuit : c'est ce que vous-même vous nous apprendrez tout à l'heure.
Après avoir reconnu la non-privation qui accompagne le prêt, vous convenez cependant « qu'i7 n*est pas idéalement im^ possible que V intérêt, qui aujourd'hui fait partie intégrante du prix des choses, se compense pour tout le monde, et, par conséquent, s*annule, » — « Mais, ajoutez-vous, il y faut d'autres façons qu'une banque nouvelle. Que le socialisme égalise, chez tous les hommes, l'activité, l'habileté, la probité, l'économie, la prévoyance, les besoins, les goûts, les vertus, les vices, et même les chances, et alors il aura résusi. »
En sorte que vous n'entrez dans la question que pour l'éluder aussitôt. Le socialisme, au point où il est parvenu, prétend justement que c'est à l'aide d'une réforme de la banque et de
T. m if
rimpôt que l'on peut arriver à cette compensation. Au lieu de passer, comme vous faites, sur cette prétention du socialisme, nrrôtez-vous-f , et réfutez-la : vous en aurez fini avec toutes les utopies du monde. Car le socialisme affirme, — et sans cela le socialisme n'existerait pas, il ne serait rien, — que ce n'est point en égalisant chez tous les hommes « l'activité, l'habileté, la probité, l'économie, la prévoyance, les besoins, les goûts, les vertus, les vices et même les chances, » qu'on parviendra à compenser l'intérêt et égaliser le revenu net; il soutient qu'il faut, au contraire, commencer par centraliser le crédit et annuler l'intérêt, pour égaliser les facultés, les besoins et les chances. Qu'il n'y ait plus parmi nous de voleurs, et nous serons tous vertueux, tous heureux t voilà la profession de foi du socialisme I J'éprouve le plus vif regret à vous le dire, mais vous connaissez si peu le socialisme, que vous vous heur, tez contre lui sans le voir.
Vous persistez à attribuer au capital tous les progrès de la richesse sociale, que j'attribue, moi, à la circulation; et vous me dites, à ce propos, que je prends la cause pour l'effet.
Mais, en soutenant une pareille proposition, vous ruinez, sans vous en apercevoir, votre propre thèse. J. B. Say a démontré, et vous ne l'ignorez pas, que le transport d'une valeur, que cette valeur s'appelle argent ou marchandise, constitue lui-même une valeur; que c'est un produit aussi réel que le blé et le vin ; qu'en conséquence, le service du commerçant et du banquier mérite d'être rémunéré tout comme le service du laboureur et du vigneron. C'est sur ce principe que vous vous appuyez vous-même quand vous réclamez un salaire pour le capitaliste, qui, par la prestation de son capital, dont on lui garantit la rentrée, fait office de transport, de circulation. Par cela seul que je prête, disiez-vous dans votre première lettre, je rends un service, je crée une valeur. Telles étaient vos paroles, que nous avons admises : en cela, nous étions l'un et l'autre d'accord avec le msutre.
Je suis donc fondé à dire que ce n'est pas le capital luimême, mais la circulation du capital ; c'est cette nature de service, produit, marchandise, valeur, réalité, qu'on appelle en économie politique mouvement ou circulation^ et qui, au fond, constitue toute la matière de la science économique, qui est la cause de la richesse. Ce service, nous le payons à tous ceux qui le rendent; mais nous affirmons qu'en ce qui concerne les capitaux proprement dits, ou l'argent, il dépend de la société de nous en faire jouir elle-même, et gratuitement; que si elle ne le foit pas, il y a fraude et spoliation. — Comprençz-vous
maititenant OÙ est le véritable point de la question sociale!...
Après avoir déploré de voir les capitalistes et les travailleurs séparés en deux classes antagoniques, — , ce qui n'est pas la faute du socialisme assurément , — vous prenez la peine, fort inutile, de me démontrer par des exemples que tout travailleur est, à quelque degré, capitaliste, et fait œuvre de capitalisation, c'est-à-dire d'usure. Qui donc a jamais songé à le nierl Qui vous a dit que ce que nous reconnaissons comme légitime, en un temps, chez le capitaliste, nous le réprouvons, dans le même temps, chez l'ouvrier?
Oui, nous savons que le prix de toute marchandise et service se décompose actuellement de la manière suivante :
!• Matière première ;
2^ Amortissement des instruments de travail et frais ;
3« Salaire du travail ;
40 Intérêt du capital.
U en est ainsi dans toutes les professions, agriculture, industrie, commerce, transports. Ce sont les fourches caudines de tout ce qui n'est point parasite, capitaliste ou manœuvre. Vous n'avez que faire de nous donner à ce sujet de longs détails, très-intéressants, du reste, et où l'on voit que se complaît votre imagination.
Je vous le répète : la question, pour le socialisme, est de faire que ce quatrième élément, qui entre dans la composition du prix des choses, à savoir, l'intérêt du capital, se compense entre tous les producteurs, et, par conséquent, s'annule. Nous soutenons que cela est possible ; que, si cela est possible, c'est un devoir à la société de procurer la gratuité du crédit à tous; qu'autrement, ce ne serait pas une société, mais une conspiration des capitalistes contre les travailleurs, un pacte de rapine et d'assassinat.
Concevez donc, une fois, qu'il ne s'agit point pour vous de nous expliquer comment les capitaux se forment, comment ils se multiplient par l'intérêt, comment Tintérêt entre dans la composition du prix des produits, comment tous les travailleurs sont eux-mêmes coupables du péché d'usure : nous savons dès longtemps toutes c«»s choses, autant que nous sommes convaincus de la bonne foi des rentiers et des propriétaires.
Nous disons : le système économique, fondé sur la fiction de productivité du capital, justifiable à une autre époque, est désormais illégitime. Son impuissance, sa malfaisance est démontrée ; c'est lui qui est la cause de toutes les misères actuelles, lui qui soutient encore cette vieille fiction du gouver-
220 llBLàNGBS. — ARTICLES DB lOUBNAITX
^ nement représentatif, dernière formule de la tyrannie parmi les hommes.
* Je ne vous suivrai point dans les considérations, toutes religieuses, par lesquelles vous terminez votre lettre. La religion, permettez-moi de vous le dire, n'a rien à faire avec Téconomie politique. Une véritable science se suffit à elle-iyéme ; hors de cette condition, elle n'est pas. S'il faut, à Téconomie politique une sanction religieuse pour suppléer à l'impuissance de ses théories ; et si, de son côté, la religion, pour excuser la stérilité de son dogme, allègue les exigences de l'économie politique : il arrivera que l'économie politique et la religion, au lieu de se soutenir mutuellement, s'accuseront l'une l'autre; elles périront toutes deux.
Commençons par faire justice, et nous aurons de surcroît la liberté, la fraternité, la richesse ; le bonheur même de l'autre vie n'en sera que plus assuré. L'inégalité du revenu capitaliste est-elle, oui ou non, la cause première de la misère physique, morale et intellectuelle qui afiiige aujourd'hui la société tFautr il compenser le revenu entre tous les hommes, rendre gratuite la circulation des capitaux, en l'assimilant à l'échange des produits, et annuler l'intérêt 1 Voilà ce que demande le socialisme, et à quoi il faut répondre.
Le socialisme, dans ses conclusions les plus positives, vous fournit la solution dans la centralisation démocratique et gratuite du crédit, combinée avec un système d'impôt unique, remplaçant tous les autres impôts, et assis sur le capital.
Qu'on vérifie cette solution; qu'on essaie de l'appliquer. C'est la seule manière de réfuter le socialisme; hors de là, nous ferons retentir plus fort que jamais, notre cri de guerre : La propriétéf c'est le vol!
P.-J, Pboudhcn.
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