LOUIS BLANC ET PIERRE LEBOUX
Les révolutions ne reconnaissent pas d'initiateurs : elles Tiennent quand le signal des destinées les appelle ; elles s'arrêtent quand la force mystérieuse qui les fait éclore est épuisée. Elles permettent bien qu'on les pousse : elles ne permettent pas qu'on les traîne. C'est ce que nous prouve aujourd'hui, d'une manière éclatante, l'exemple de tous ceux qui, avides de pouvoir et de la faveur populaire, se sont attelés au char des révolutions, s'imaginant qu'ils l'arrêteraient quand ils cesseraient de le tirer. Mais l'indomptable machine roule, balayant péle-méle, et ceux qui veulent entraver sa course, et ses conducteurs impuissants. Homme avisé, veux-tu donc n'être pas broyé sous les roues ! Mets-toi derrière la voiture, et puis, quand tu la verras se précipiter, monte sur le marchepied.
Pie IX, un jour, veut essayer si la papauté et la liberté peuvent vivre ensemble. Il apprend bientôt, à ses dépens, que la liberté ne reconnaît ni maltresse ni rivale, et qu'elle brise, quand il lui plaît, les institutions qu'elle s'est données. Monarchie et Catholicisme, État et propriété. Le pape alors, premier timonier de la Révolution, recule, et veut retenir le char révolutionnaire, qui lui passe sur le corps. — Roule, Révolution I
Après le pape, c'est l'opposition dynastique. L'exemple de Pie IX la saisit et l'enflamme : Courage 1 Saint-Père, lui criet-elle par la bouche de M. Thiers, en prenant un bras de la iimonière; courage! faites honte à ce gouvernement couard qui méconnaît l'esprit du siècle et la nécessité du progrès ! — Courage! dynastiques, crient à leur tour les républicains, attachant sur les premiers leur bricole. -* Courage, tout le monde I
6 MBUNQBS. «- ARTICLES DE lOUBNAUX
reprennent les socialistes ; ne restons pas à moitié chemin : en avant 1... Et le char foudroyant, chassant devant lui papauté, dynastie et bourgeoisie, les précipite les unes sur les autres dans la République démocratique et sociale. — Roule, Révolution !
Halte 1 dit alors le président du Luxembourg, Louis Blanc: je suis ministre secrétaire d'État du progrès ; on n'avance pas sans ma permission. A bas les anarchistes, les individualistes, les égalitaires! Hommes du peuple, respect à TÊtat: l'État» c'est vous !
Halte ! crie de son c6té le révélateur de la Triade, le restaurateur de la métempsycose, l'auteur apocryphe de VEtre universel t Pierre Leroux : je suis l'apôtre des néo-chrétiens, le dernier des voyants. A bas les voltairiens, les libéraux et les athées I Respect à ma religion et à mon Dieu ! Travailleur, arrête, au nom de la fraternité, de la charité, de la solidarité, de l'humanité, de l'unité f...
Et les deux hérauts de la Religion et de l'État, hors d'haleine, de se mettre en travers du chariot, qu'emportent sa vitesse acquise et sa masse, et que pousse une force mystérieuse, irrésistible. — Roule, roule, Révolution I
Nous avons lu, avec un vrai plaisir, tant cette lecture nous a rempli d*espoir, le dernier pamphlet de Louis Blanc, et les pieuses disquisitions de Pierre Leroux.
L'ex-homme d'État du gouvernement provisoire, l'écrivain chéri des républicains classiques, des démocrates romantiques, des socialistes communautaires et fratemitaires, brille, dans cette diatribe, de toutes les qualités de son style, et de toutes les misères de sa logique. La passion, une passion vraie, cette fois, rélève au-dessus de lui-même : il éclate, il s'indigne, il insulte, il calomnie; il a des injures superbes et de magnifiques dédains. Il prend le peuple à témoin ; il atteste les travailleurs, ses frères, qui lui ont décerné le titre de premier ouvrier de la République, et qui maintenant, en pleine convalescence de l'épidémie gouvernementale, parlent de se passer d'hommes d'État, comme de capitalistes et de curés. Il invoque jusqu'aux propriétaires, à qui il promet une juste, mais non préalable indemnité, s'ils veulent lui permettre de se saisir de leurs propriétés, sauf à s'en servir pour organiser le travail sans cataclysme, pacifiquement.
On sent que le célèbre utopiste combat pour ses foyers et ses dieux : car l'État, le pouvoir, c'est le patrimoine, c'est le sang et la vie de Louis Blanc. Soufflez sur l'État, Louis Blanc çst un homme mort. C'est pour lui , c'est pour réaliser son
plan d'organisation du travail par TÉtat, que s*est faite la Résolution de Février. Aussi jamais sa verve ne se montra plus vive et plus franche. Plus de tirades peignées, d'épithètes oiieuses, de sentimentalités affectées, d'antithèses à effet : c'est presque la langue révolutionnaire. Quousque tandem..,
Pierre Leroux se joint à Louis Blanc, Pierre Leroux qui a jien aussi son intérêt dans le débat : le saint homme aspire à remplacer le Pape dans ses fonctions de vicaire de Dieu; quelques-uns même vont jusqu'à dire qu'il se souvient d'avoir été Jésus-Christ. — Plus de gouvernement, dit-il, plus de religion; tout est perdu! Où allez-vous, malheureux! Revenez à la religion; sans la religion, point de société. Nous sommes la religion : Unité ! Nous sommes la Voie, la Vérité, la Vie : Trinité dans l'Unité I . . . Sensation-sentiment-connaissance ! Celui qui i^enie notre Doctrine, et qui méconnaît la Triade, celui-là n'est pas républicain 1...
Mais laissons ensemble le démagogue et le mystagogue» et abordons ce grand problème de l'État, plus obscur encore que ne fut jamais celui du travail ; mais qui, nous en avons la ferme espérance, ne tardera pas à devenir aussi limpide, aussi positif.
La Révolution de Février a posé deux questions capitales : l'une économique, c'est la question de travail et de propriété; l'autre, politique, c'est la question de gouvernement ou d'État.
Sur la première de ces questions, la démocratie socialiste est à peu près d'accord. On reconnaît qu'il ne s'agit nullement de saisir et partager les propriétés, pas même d'en opérer le rachat ; de soumettre le riche et le propriétaire à des surtaxes de mauvaise foi, qui, tout en faisant mentir. le principe de propriété, reconnu dans la Constitution, n'auraient pour effet que de bouleverser l'économie générale, et d'aggraver la situation du prolétariat. La réforme économique consiste, d'un côté, à créer une concurrence au crédit usuraire, et, par suite, à faire perdre au capital son revenu, en autres termes, à identiGer, dans tout citoyen et au même degré, la qualité de travailleur et celle de capitaliste; — d'autre part, à abolir tout le système des impôts actuels, qui ne frappent que sur le travailleur et sur le pauvre, et à les remplacer tous par un impôt unique, à titre de prime d'assurance, sur le capital.
Par ces deux grandes réformes, l'économie sociale est renouvelée de fond en comble ; les rapports commerciaux et industriels sont intervertis, et les bénéfices, aujourd'hui assurés nu capitaliste, reportés sur le travailleur, La concurrence, ac-*
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tueliement anarchique et subversive, devient éxnulative et féconde ; le débouché ne faisant plus défaut, l'ouvrier et Tentrepreneur, solidairement unis, n'ont plus à craindre ni stagnation ni chômage. Un ordre nouveau s'établit sur les vieilles institutions abolies ou régénérées.
Sur ce point, la ligne révolutionnaire est tracée; le sens du mouvement est connu. Quelque variété qu'on apporte dans l'application, la réforme sera opérée d'après ces principes et sur ces bases; la Révolution n'a pas d'autre issue. On peut donc considérer le problème économique comme résolu.
Il n'en est pas de même, tant s'en faut, du problème politique, c'est-à-dire de la détermination à faire, pour l'avenir, du gouvernement et de l'État. Sur ce point, la question n'est pas même posée : il n'y a rien dans la conscience publique et l'intelligence des masses. La Révolution économique, accomplie comme nous venons de le dire, le gouvernement, l'Etat peut-il, doit-il subsister encore t Voilà ce que personne, ni dans la démocratie, ni hors de la démocratie, n'ose révoquer en doute, et telle est, pourtant, la question qu'il s'agit, à peine de nou* Telles catastrophes, d'examiner.
Nous affirmons donc, et jusqu'à présent nous sommes seuls à l'affirmer, qu'avec la révolution économique, que Ton ne conteste plus, l'État doit entièrement disparaître; que cette disparition de l'Etat est la conséquence nécessaire de l'organisation du crédit et de la réforme de l'impôt ; que, par l'effet de cette double innovation, le gouvei*nement devient successivement inutile et impossible ; qu'il en est de lui, à cet égard^ comme de la propriété féodale, du prêt à intérêt, de la monarchie absolue ou constitutionnelle, des institutions judiciaires, etc., qui tous ont servi à l'éducation de la liberté, mais qui tombent et s'évanouissent lorsque la liberté est arrivée à sa plénitude.
D'autres, au contraire, parmi lesquels se distinguent en première ligne Louis Blanc et Pierre Leroux, soutiennent qu'après la révolution économiique , il faut continuer l'État, réserve faite d'une organisation de l'État, sur laquelle ils n'ont fourni, jusqu'à cette heure, ni principe ni plan. Four eux, la question politique, au lieu de s'annihiler en s'identifiant à la question économique, subsiste toujours : ils maintiennent, en l'agrandissant encore, l'État, le pouvoir, l'autorité, le gouvernement. Ce qu'ils font, c'est de changer les appellations; de dire, par exemple, au lieu de VÉtat-maUre, VÊtat-serviteur^' comme s'il suffisait de changer les mots pour transformer les choses 1 Au-dessus de ce système de gouvernement, tout à fait
LA von DU PEUPLE — 1849 9
inconnu, plane un système de religion dont le dogme est également inconnu, le rite inconnu, le but, sur la teire et dan? le ciel, inconnu.
Telle est donc la question qui divise en ce moment la démo* cratie socialiste, en ce moment d'accord, ou peu s'en faut, sut le reste : FÊtat doit il exister encore, lorsque la question du travail et du capital sera opérée! En autres termes, auronsnous toujours, comme nous Pavons eue jusqu'à présent, une Constitution politique en dehors de la Constitution sociale!
Nous répondons par la négative. Nous soutenons que, le capital et le travail une fois identifiés, la société subsiste par elle-même et n*a plus besoin de gouvernement. Nous sommes, en conséquence, et nous l'avons proclamé plus d'une fois, des anarchistes. Vanarchie est la condition d'existence des sociétés adultes, comme la hiérarchie est la condition des sociétés primitives : il y a progrès incessant, dans les sociétés humaines, de la hiérarchie à Tanarchie.
Louis Blanc et Pierre Leroux affirment le contraire : outre leur qualité de socialistes, ils retiennent celle de politiques; ce sont des hommes de gouvernement et d'autorité, des hommes d'Etat.
Pour vider le difiérend, nous avons donc à considérer l'État, non plus au point de vue de l'ancienne société, qui l'a naturellement et nécessairement produit, et qui va finir; — mais au point de vue de la société nouvelle, telle que la font ou la doivent faire les deux réformes fondamentales et corrélatives du crédit et de l'impôt.
Or, si nous prouvons qu'à ce dernier point de vue, l'État, considéré dans sa nature, repose sur une hypothèse complètement fausse; qu'en second lieu, considéré dans son objet, l'État ne trouve de raison d'existence que dans une seconde hypothèse, également fausse; qu'enfin, considéré dans les motifs d'une prolongation ultérieure, l'État ne peut invoquer encore qu'une hypothèse, aussi fausse que les deux premières ; ces trois points éclaircis, la question sera jugée, l'État sera reconnu chose superflue, par conséquent nuisible, impossible ; le gouvernement sera une contradiction.
Procédons de suite à l'analyse :