‹ Mélanges (volume 3)Chapitre 4 sur 42 · I. De la nature de VÈtat · texte numérisé non relu

I. De la nature de VÈtat

« Qu'est-ce que l'État! » se demande Louis Blano. Et il répond :

tO MELANGES. — ARTICLES DE lOVENAUX

« L'État, en on régime monarchique, c'est le pouvoir d*un homme, la tyrannie dans un seul.

« L'État, en un régime oligarchtque, c*est le pouvoir d'un )etit nombre d'hommes, la tyrannie dans quelques-uns.

a L'État, en un régime aristocratique, c'est le pouvoir d'une dasse, la tyrannie dans plusieurs»

« L'État, en un régime anarchique, c'est le pouvoir du preoier venu qui se trouve être le plus intelligent et le plus fort; /est la tyrannie dans le chaos.

« L'État, dans un régime démocratique, c'est le pouvoir de tout le peuple, servi par ses élus ; c'est le règne de la liberté.»

Sur les vingt-cinq ou trente mille lecteurs de Louis Blanc, il n*en est peut-être pas dix à qui cette définition de l'État n'ait paru démonstrative, et qui ne répètent, après le maître : L'État, c'est Je pouvoir d'un, de quelques-uns, de plusieurs, de tous ou du premier venu, suivant qu'on fait suivre le mot État de l'un de ces adjectifs : monarchique^ oligarchique, aristocratique, démocratique ou anarchique. Les délégués du Luxembourg, — qui se croient volés, à ce qu'il semble, quand on se permet d'avoir une opinion autre que la leur sur la signification et les tendances de la Révolution de Février, — dans une lettre rendue publique, m'ont fait l'honneur de m'informer qu'ils trouvaient la réponse de Louis Blanc tout à fait victorieuse, et que je n'avais rien à y répondre. Il paraît que personne, parmi les citoyens délégués, n'a appris le grec. Autrement, ils auraient vu que leur maître et ami Louis Blanc, au lieu de dire ce que c'est que l'État, n'a fait autre chose que traduire en français les mots grecs monos, un ; oligoï, quelques-uns; aristoï, les grands; démos, le peuple, et a privatif, qui veut dire : non. C'est à l'aide de ces qualificatifs qu'Ânstote a différencié les différentes formes de l'État, lequel s'exprime par arche , autorité, gouvernement, Etat. Nous en demandons bien pardon à nos lecteurs, mais ce n'est pas notre faute si la science politique du président du Luxembourg ne va pas plus loin que l'étymologie.

Et voyez l'artifice I II a suffi à Louis Blanc, dans sa traduction, d'employer quatre fois le mot tyrannie, tyrannie d*un seul, tyrannie de plusieurs, etc., et de le supprimer une, pouvoir du peuple, servi par ses élus, pour enlever d'emblée les applaudissements. Tout autre État que le démocratique, tel que l'entend Louis Blanc, est tyrannie. L'anarchie surtout est traitée d'une façon particulière: c'est le pouvoir du premier venu, qui se trouve être le plus intelligent et le plus fort ; c'est la tyrannie dans le chaos. Quel monstre que ce premier venu, qui, tout premier venu qu'il est, se trouve être cependant le plus

LA VOIX DU PEUPLE — 1849 il

intelligent et le plus fort et qui exerce sa tyrannie dam le ehaa^ Qui pourrait, après cela, préférer Vanarchie à cet aimable gou* ifernement de tout le peuple, servi si bien» comme Ton sait, par ses élus! Comme c'est triomphant, celai Du premier coup, nous voilà par terre. Ahl rhéteur , remerciez Dieu d'avoir créé pour vous tout exprès, au dix-neuvième siècle, une sottise pareille à celle de vos soi-disant délégués des classes ouvrières, •ans cela vous seriez mort sous les sifflets, la première fois que vous avez touché une plume.

Qu'est-ce que l'État 1 II faut une réponse à cette question : rénumération qu'a faite, après Aristote, des différentes espèces d'États le citoyen Louis Bianc, ne nous a rien appris. Quant à Pierre Leroux, ce n'est pas la peine de l'interroger : il nous dirait que la question est indiscrète, que TEtat i^, toujours existé, qu'il existera toujours : c'est la raison suprême des conservateurs et des bonnes femmes.

L'Etat est la constitution bxtébikube de la puissance sociale.

Par cette constitution extérieure de sa puissance et souveraineté, le peuple ne se gouverne pas lui-même : c'est, tantôt un individu, tantôt plusieurs, qui, à titre électif ou héréditaire, sont chargés de le gouverner, de gérer ses affaires, de traiter et compromettre en son nom, en un mot de faire tous actes de père de famille, tuteur, gérant ou mandataire, nanti de procuration générale, absolue et irrévocable.

Cette constitution externe de la puissance collective, à laquelle les Grecs, donnèrent le nom d'arche, principauté, autorité, gouvernement, repose donc sur cette hypothèse, qu'un peuple, que l'être collectif qu'on nomme une société, ne peut se gouverner, penser, agir, s'exprimer, par lui-même, d'une manière analogue à celle des êtres doués de personnalité individuelle ; qu'il a besoin, pour cela , de se faire représenter par un ou plusieurs individus, qui, à un titre quelconque, sont censés les dépositaires de la volonté du peuple, et ses agents. Il y a impossibilité, suivant cette hypothèse, à ce que la puissance collective, qui appartient essentiellement à la masse, s'exprime et agisse directement, sans l'intermédiaire d'organes constitués exprès, et pour ainsi dire apostés ad hoc. 11 semble, disons-nous,— et c'est ce qui explique la constitution de l'État dans toutes ses variétés et espèces, — que l'être collectif, que la société, n'étant qu'un être de raison, ne peut se rendre sensible autrement que par voie d'incarnation monarchique, d'usurpation aristocratique, ou de mandat démocratique; conséquemment, que toute manifestation propre et personnelle lui soit interdite.

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Or, c'est précisément cette notion de Têtre collectif, de sa vie, de son action, de son unité, de son individualité, de sa personnalité; — car la société est une personne, entendezvous 1 comme Thumanité tout entière est une personne; — c'est cette notion de Tétre humain collectif que nous nions aujourd'hui ; et c'est pour cela que nous nions aussi l'Etat, que nous nions le gouvernement, que nous repoussons de la société économiquement révolutionnée toute constitution de la puissance populaire, en dehors et au-dessus de la masse, par royauté héréditaire, institution féodale, ou délégation démocratique.

Nous aflSrmons, au contraire, que le peuple, que la société, que la masse, peut et doit se gouverner elle-même, penser, agir, se lever et s'arrêter, comme un homme, se manifester enfin dans sou individualité physique, intellectuelle et morale, sans le secours de tous ces truchements qui jadis furent des despotes, qui maintenant sont des aristocrates, qui de temps à autre ont été de prétendus délégués, complaisants ou serviteurs de la foule, et que nous nommons purement et simplement agitateurs du peuple, démagogues.

En deux mots :

Nous nions le gouvernement et l'État, parce que nous affirmons, ce à quoi les fondateurs d'États n'ont jamais cru, la personnalité et l'autonomie des masses.

Nous affirmons de plus que toute constitution d'État n'a d'autre but que de conduire la société à cet état d'autonomie ; que les différentes formes d'États, depuis la monarchie absolue jusqu'à la démocratie représentative, ne sont toutes que des moyens termes, des positions illogiques et instables, servant tour à tour de transitions ou d'étapes à la liberté, et formant les degrés de l'échelle politique, à l'aide de laquelle les sociétés s'élèvent à la conscience et à la possession d'elles-mêmes.

Nous affirmons, enfin, que cette anarchie, qui exprime, comme on le voit maintenant, le plus haut degré de liberté et d'ordre auquel l'humanité puisse parvenir, est la véritable formule de la République, le but auquel nous pousse la Révolution de Février; de telle sorte qu'entre République et gouvernement, entre le suffrage universel et l'État, il y a contradiction. Ces affirmations systématiques, nous les établissons de deux manières : d'abord, par la méthode historique et négative, en démontrant que toute constitution de pouvoir, toute organisation de la force collective par extérioration est devenue pour nous impossible.— C'est ce que nous avons commencé de faire dans les Confessions d'un révolutionnaire, e» racontant la chute

de tous les gouvernements qui se sont succédé en France depuis soixante ans, en dégageant la cause de leur abolition, et signalant en dernier lieu l'épuisement et la mort du pouvoir dans le règne corrompu de Louis-Philippe, dans la dictature inerte du gouvernement provisoire, et la présidence insignifiante du général Cavaignac et de Louis Bonaparte.

Nous prouvons, en second lieu, notre thèse, en expliquant comment, par la réforme économique, par la solidarité industrielle, et Forganisation du suffrage universel, le peuple passe de la spontanéité à la réflexion et à la conscience ; agit, non plus par entraînement et fanatisme, mais avec dessein ; se cornporte sans maîtres et serviteurs, sans délégués comme sans aristocrates, absolument comme ferait un individu. Ainsi, la notion de personne , Fidée du mot, se trouve étendue et généralisée : il y a la personne ou le moi individuel, comme il y a la personne ou le moi collectif; dans l'un comme dans l'autre cas, la volonté, l'action, Fâme, l'esprit, la vie, inconnus dans leur principe, insaisissables dans leur essence, résultent du fait animique et vital, l'organisation. La psychologie des nations et de l'humanité devient, comme la psychologie de l'homme, une science possible. Cest à cette démonstration positive que nous avons préludé, tant dans les publications que nous avons faites sur la circulation et le crédit que dans le chapitre XIY du manifeste de la Voix du peuple^ relatif à la constitution .

Ainsi, lorsque Louis Blanc et Pierre Leroux se posent en défenseurs de l'État, ce qui veut dire d'une constitution externe de la puissance publique, ils ne font autre chose que reproduire, sous une variante qui leur est propre et qu'ils n'ont pas encore fait connaître, cette vieille fiction de gouvernement représentatif, dont la formule intégrale, l'expression la plus complète, est encore la monarchie Constitutionnelle. Est-ce donc pour arriver à cette contradiction rétrograde que nous avons fait la Révolution de Février!

Il nous semble, qu'en dites- vous, lecteurs! que la question commence à se poser d'une manière quelque peu claire; que les pauvres d'esprit seront à même, après ce que nous venons de dire, de se faire une idée de l'État, qu'ils comprendront comment des républicains peuvent se demander s'il est indispensable, après une révolution économique qui change tous les rapports de la société, d'entretenir, pour la vanité de prétendus nommes d'État, et aux prix de 2 milliards par année, cet organe parasite appelé gouvernement! Et les honorables délégués du Luxembourg, qui, pour s'être assis sur les

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fauteuils de la pairie, se croient des hommes politiques, et s'attribuent si bravement Tintelligence exclusive de la Révolution, ne craindront plus, sans doute, qu'en notre qualité de plus intelligents et de plus fortSy après avoir supprimé, comme inutile et trop cher, le gouvernement, nous établissions la tyrannie dans le chaos. Nous nions l'État et le gouvernement; nous affirmons Tautonomie du Peuple en même temps que sa majorité. Comment serions nous des fauteurs de tyrannie, des aspirants au ministère, des compétiteurs de Louis Blanc et de Pierre Leroux!

En vérité, nous ne concevons rien à la logique (de nos adversaires. Ils acceptent un principe sans s*inquiéter des conséquences; ils adhèrent, par exemple, à Tégalité de Timpôt que réalise l'impôt sur le capital; ils adoptent le crédit populaire, mutuel et gratuit, car tous ces termes sont synonymes ; ils applaudissent à la déchéance du capital et à l'émancipation du travail ; puis, quand il s'agit de tirer les conséquences antigouvernementales de ces prémisses, ils protestent, ils continuent à parler politique et gouvernement, sans se demander si le gouvernement est compatible avec la liberté et l'égalité industrielles; s'il y a possibilité d'une science politique, quand il y a nécessité d'une science économique! La propriété, ils l'attaquent sans scrupule, malgré son antiquité vénérable ; mais ils s'inclinent devant le pouvoir comme des marguilUers devant le Saint-Sacrement. Le gouvernement, c'est pour eux 1'^ priori nécessaire et imtnuable, le principe des principes, l'archée étemelle.

Certes, nous ne donnons pas nos affirmations pour des preuves, nous savons, aussi bien que qui que ce soit, à quelles conditions une proposition se démontre. Nous dirons seulement, qu'avant de procéder à une nouvelle constitution de l'État, il faut se demander si, en vue des réformes économiques que nous impose la Révolution, l'État lui-môme ne doit pas être aboli ; si cette fin des institutions politiques ne résulte pas du sens et de la portée de la réforme économique! Nous demandons si, en fait, après l'explosion de Février, après l'établissement du sufifrage universel, la déclaration d'omnipotence des masses, et la subordination désormais inévitable du pouvoir aux volontés populaires, un gouvernement quelconque est encore possible ; si ce gouvernement ne se trouverait pas placé dans l'alternative perpétuelle, ou de suivre docilement les injonctions aveugles et contradictoires de la multitude, ou de la tromper sciemment, comme l'a fait le Gouvernement provisoire, comme l'ont fait de tout temps les démagogues! Nous

demandons, à tout le moins, parmi les diverses attributions de rÉtat, lesquelles doivent être conservées et agrandies, lesquelles supprimées! Car, s'il arrivait, chose qu'il est encore permis de prévoir, que, de toutes les attributions actuelles de l'État, pas une ne dût survivre à la réforme économique, il àudrait bien admettre, sur la foi de cette démonstration négative, que, dans cette condition nouvelle de la société, l'Etat n'est rien, ne peut être rien; en deux mots, que la seule manière d'organiser le gouvernement démocratique, c'est de supprimer le gouvernement.

Au lieu de cette analyse positive, pratique, réaliste, du mouvement révolutionnaire, que font nos prétendus initiateurs! Ils s'en vont consulter les Lycurgue, les Platon, les Orphée, et toute la sagesse mythologique ; ils interrogent les vieilles légendes ; ils demandent à la plus haute antiquité des solutions pour des problèmes exclusivement modernes, et puis ils nous baillent pour réponse les illuminations vertigineuses de leur cerveau.

Est-ce là, encore une fois, cette science de la société et de la Révolution qui devait, à première vue, résoudre tous les problèmes, science essentiellement pratique et immédiate ; science éminemment traditionnelle, sans doute, mais science par-dessus tout progressive, et dans laquelle le progrès s'accomplit par la négation systématique de la tradition elle-même t.. .

n. Du but ou de l'objet de VÉtat.

On vient de voir que la notion de l'État, considéré dans sa nature, repose tout entière sur une h3rpothèse au moins don* teuse, celle de l'impersonnalité et de l'inertie physique, intellectuelle et morale des masses. Nous allons prouver que cette même notion de l'État, considéré dans son. objet, repose sur une autre hypothèse, plus improbable encore que la première, celle de la permanence de l'antagonisme dans l'humanité, hypothèse qui elle-même est une suite du dogme primitif ôa la chute ou du péché originel.

Nous continuons à citer le Nouveau Monde :

« Qu'arrive-t-il, se demande Louis Blanc, si on laisse le plus intelligent ou le plus^fort mettre obstacle au développement des facultés de qui est moins fort ou moins intelligent! — Il arrivera que la liberté sera détruite.

«Comment empêcher ce crime! — En faisant intervenir entre l'oppresseur et ropprimé tout le pouvoir du peuple.

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Si Jacques opprime Pierre, les trente*quatre millions d'hommes dont la société française se compose accourront-ils tous à la fois pour protéger Pierre, pour sauvegarder la liberté! Le prétendre serait une bouffonnerie.

« Ck)mment donc la société interviendra-t-elle!

« Par cetÂX qu'elle aura choisis pour la représentbb à cet effet.

a Mais ces REPRÉSENTANTS de la société, ces senriteurs du Peuple, qui sont-ilsî — L'État,

« Donc r£tat n'est autre chose que la société elle-même, agissant comme société, pour empêcher... quoi! l'oppression; pour maintenir... quoil la liberté. »

Voilà qui est clair. L'État est une représentation de la société y organisée extérieurement pour protéger le faible contre le fort; en autres termes, pour mettre la paix entre les combattants et faire de l'ordre I Louis Blanc n'est pas allé loin, comme l'on voit, pour trouver la destination de l'État. Elle traîne, depuis Grotius, Justinien, Cicéron, etc., dans tous les auteurs qui ont parlé de droit public. Cest la tradition or» phique rapportée par Horace :

Sylvestres homines sacer ioterpresque deoram. Casdibus et victu fœdo deterruit Orpheus, Dictus ob hoo lenire tigres rabidosqae leoncs, Dictus et AmphioD, Theban» condit(Mr arois, Saxa movere sono testndinis, et preoe blanda Daoere qno vellet..*

« Le divin Orphée, interprète des dieux, appela les hommes du fond des forêts, et leur fit horreur du meurtre et de la chair humaine. Aussi dit-on de lui qu'il adoucit les lions et les tigres, comme plus tard on dit d'Amphion, le fondateur de Thcbes, qu'il remuait les pierres au son de sa lyre, et les conduisait où il voulait par le charme de sa prière. »

Le socialisme, nous le savions, n'exige pas, chez certaines gens, de grands efforts d'imagination. On imite, assez platement, les vieux mythologues ; on copie le catholicisme, tout en dé« clamant contre lui; on singe le pouvoir, que l'on convoite; puis on crie de toutes ses forces : Liberté, Égalité, Fraternité 1 et le tour est fait. On passe révélateur, réformateur, rhabilleuï démocratique et social; on est candidat désigné au ministère du progrès, voire même à la dictature de la République !

Ainsi, de l'aveu de Louis Blanc, le pouvoir est né de la barbarie; son organisation atteste, chez les premiers hommes^

un état de férocité et de violence, effet de l'absence totale de commerce et d'industrie. C'est à cette sauvagerie que TÊtat dut mettre fin, en opposant à la force de chaque individu une force supérieure, capable, à défaut d'autre argument, de contraindre sa volonté. La constitution de l'État suppose donc nous le disions tout à l'heure, un profond antagonisme social homo homini lupus : c'est ce que dit Louis Blanc lui-môme, lorsque, après avoir distingué les hommes en forts et faibles, se disputant, comme des bêtes féroces, leur nourriture, il fait intervenir entre eux, comme médiateur, l'État.

Donc l'État serait inutile, l'Etat manquerait d'objet comme de motif, l'État devrait s'abroger lui-même, s'il venait un moment où, par une cause quelconque, il n'y eût plus dans la société ni forts ni faibles, c'est-à-dire où l'inégalité des forces physiques et intellectuelles ne pût pas être une cause de spoliation et d'oppression, indépendamment de la protection, plus fictive d'ailleurs que réelle, de l'État.

Or, telle est justement la thèse que nous soutenons aujourd'hui.

Ce qui adoucit les mœurs, et qui fait peu à peu régner le droit à la place de la force, ce qui fonde la sécurité, qui crée progressivement la liberté et l'égalité, c'est, bien plus que la religion et l'État, le travail; c'est, en premier lieu, le commerce etrindustrle; c'est ensuite la science, qui le spiritualise ; c'est, en dernière analyse, l'art, sa fleur immortelle. La religion, par ses promesses et ses terreurs, l'Etat, par ses tribunaux et ses années, n'ont fait que donner au sentiment du droit, trop faible chez les premiers hommes, une sanction, la seule intelligible à des esprits farouches. Pour nous, que l'industrie, les sciences, les lettres, les arts, ont corrompus, comme disait Jean- Jacques, ^ cette sanction réside ailleurs : elle est dans la division des propriétés, dans l'engrenage des industries, dans le développement du luxe, dans le besoin impérieux de bienétrc, besoin qui fait à tous une nécessité du travail. Après la rudesse des premiers âges, après Forgueil des castes et la constitution féodale des premières sociétés, un dernier élément de servitude restait encore : c'était le capital. Le capital ayant perdu sa prépondérance, le travailleur, c'est-à-dire le commerçant, l'industriel, le laboureur, le savant, l'artiste, n'a plus besoin de protection : sa protection, c'est son talent, c'est sa science, c'est son industrie. Après la déchéance du capital, la conservation de l'État, bien loin de protéger la liberté, ne peut que compromettre la liberté.

C'est se faire une triste idée de l'espèce humaine, de son ^s^

18 MÉLANGES. — AETICaLl» DB lOURMAUX

sence, de sa perfectibilité, de sa destinée, que de la concevoir comme une aggloméraîjon d*individus exposés nécessairement, par rinégalité des forces physiques et intellectuelles, au périi constant d'une spoliation réciproque ou de la tyrannie de quel ques-uns. Une pareille idée atteste la philosophie la plus r6 trograde ; elle appartient à ces temps de barbarie où Tabsenc^ des vrais éléments de Tordre social ne laissait au génie dû législateur d'autre moyen d'action que la force; où la suprématie d'un pouvoir pacificateur et vengeur apparaissait à tous comme la juste conséquence d'une dégradation antérieure et d'une souillure originelle. Pour dire toute notre pensée, nous regardons les institutions politiques et judiciaires comme la formule exotérique et concrète du mythe de la chute, du mystère de la Rédemption, et du sacrement de pénitence. Il est curîeux de voir de prétendus socialistes, ennemis ou rivaux de l'Eglise et de l'État, se faire les copistes de tout ce qu'ils blasphèment : du système représentatif en politique, du dogme de la chute en religion.

Puisqu'on parle tant de doctrine, nous déclarons franchement que telle n'est point la nôtre.

Pour nous, l'état moral de la société se modifie et s'améliore avec son état économique. Autre est la moralité d'un peuple sauvage, ignorant et sans industrie ; autre celle d'un peuple travailleur et artiste ; autres, par conséquent, sont les garanties sociales chez le premier, autres chez le second. Dans une société transformée, presque à son insu, par le développement de son économie, il n'y a plus ni forts ni faibles; il n'existe que des travailleurs, dont les facultés et les moyens tendent sans cesse, par la solidarité industrielle et la garantie de circulation, à s'égaliser. Vainement, pour assurer le droit et le devoir de chacun, l'imagination se reporte à cette idée d'autorité et de gouvernement qui atteste le profond désespoir des âmes longtemps effrayées par la police et le sacerdoce : le plus simple examen des attributions de l'État suffit pour démontrer que, si l'inégalité des fortunes, l'oppression, la spoliation et la misère ne sont point l'étemel apanage de notre nature, la première lèpre que nous ayons à réformer, après l'exploitation capitaliste, la première plaie à guérir, c'est l'État.

Voyons, en effet, le budget à la main, ce que c'est que l'État.

L'État, c'est l'armée. — Réformateur, avez- vous besoin d'armée pour vous défendre! En ce cas, vous entendez la sécurité publique comme César et Napoléon... Vous n'êtes pas républicain, vous êtes despote.

L'État, c'est la police; police urbaine, police rurale, police Jes eaux et forêts. — Réformateur, avez-vous besoin de police! Alors vous entendez Tordre comme Fouché, Gisquet, Caussidièrc et M. Carlier. Vous n'êtes point démocrate, vous êtes mouchard.

L'État, c'est tout le système judiciaire : juges de paix, tribunaux de première instance, cours d'appel, cour de cassation, haute cour, tribunaux de prudhommes, tribunaux de commerce, conseils de préfecture, conseil d'État, conseils de guerre. — Réformateur, avez-vous besoin de toutes ces jugerics! Alors vous entendez la justice comme MM. Baroche. Dupin et Perrin Dandin. Vous n'êtes point socialiste, vous êtes un routier.

L'État, c'est le fisc, le budget. — Réformateur, vous ne voulez pas de l'abolition des impôts! Alors vous entendez la richesse publique comme M. Thiers, pour qui les budgets les plus gros sont les meilleurs. Vous n'êtes point un organisateur du travail, vous êtes un rat de cave.

L'État, c'est la douane. — Réformateur, vous faut-il, pour protéger le travail national, des droits différentiels et des barrières t Alors vous vous entendez au commerce et à la circulation comme M. Fould et M. Rothschild. Vous n'êtes point un apôtre de la fraternité, vous êtes un juif.

L'État, c'est la dette publique, la monnaie, l'amortissement, les caisses d'épargne, etc. — Réformateur, est-ce là votre science première î Alors vous entendez l'économie sociale comme MM. Humann, Lacave-Laplagne, Gamier-Pagès, Passy, Duclerc, et V Homme aux quarante écus. Vous êtes un Turcaret.

L'État... mais il faut s'arrêter. Il n'y a rien, absolument rien dans l'État, du haut de la hiérarchie jusqu'en bas, qui ne soit abus à réformer, parasitisme à supprin;ier, instrument de tyrannie à détruire. Et vous nous parlez de conserver l'État, d'augmenter les attributions de l'État, de rendre de plus en plus fort le pouvoir de l'État! Allez, vous n'êtes point un révolutionnaire ; car le véritable révolutionnaire est essentiellement simplificateur et libéral. Vous êtes un mystificateur, UQ escamoteur ; vous êtes un brouillon,

m. D*une destination ultérieure de VÈtat.

Ici surgit, en faveur de l'État, une dernière hypothèse* Parce que l'État, disent les pseudo-démocrates, n'a rempli jusqu'à présent, qu'un rôle de parasitisme et de tyrannie, ce

20 MÉLANGES. — AftTICXBS DB lOUBMAUX

r/est pas une raison de lui refuser une destination plus noble et plus humaine. L'État est destiné à devenir Torgane principal de la production, de la consommation et de la circulation; rinitiateur de la liberté et de Tégalité.

Car la liberté et Fégalité, c'est l'État.

Le crédit, c'est l'État.

Le commerce, l'agriculture et Tindustrie, c'est l'État.

Les canaux, les chemins de fer, les mines, les assurances, de même que les tabacs et les postes, c'est l'État.

L'éducation publique, c'est l'État.

L'État enfin, quittant ses attributions négatives pour en revêtir de positives, d'oppresseur, improductif et rétrograde qu'il fut toujours, doit devenir organisateur, producteur et serviteur. C'est la féodalité régénérée, la hiérarchie des associations ouvrières, organisées et échelonnées suivant une formule puissante, dont Pierre Leroux se réserve de nous révéler le secret.

Ainsi, les organisateurs de l'État supposent, car, en tout ceci, ils ne font qu'aller de supposition en supposition^ que l'État peut changer sa nature, se retourner, pour ainsi dire, lui-même, de Satan devenir archange, et après avoir vécu, pendant des siècles, de sang et de carnage comme une bête féroce, paître le cythise avec les chevrettes, et donner la mamelle aux agneaux. C'est ce que nous enseignent Louis Blanc et Pierre Leroux; c'est, nous l'avons dit il y a longtemps, tout le secret du socialisme. *

a Nous aimons le pouvoir tutélaire, généreux, dévoué, prenant pour devise ces paroles profondes de l'Évangile : Que le premier d* entre vous soit le serviteur de tous les autres ^ et nous le haïssons, dépravé, corrupteur, oppressif, faisant du peuple sa proie. Nous l'admirons représentant la partie généreuse et vivante de l'himianité ; nous l'abhon'ons quand il en représente la partie cadavéreuse. Nous nous révoltons contre ce qu'il y a d'insolence, d'usurpation, de brigandage dans cette notion : I'État-maître, et nous applaudissons à ce qu'il y a de touchant, de fécond et de noble dans cette notion : I'État- SEBVITEUB. Disons mieux : il est une croyance à laquelle noua tenons mille fois plus qu'à la vie, c'est notre croyance dans la prochaine et définitive TRANSFORMATION du pouvoir. Là est le passage triomphal du monde ancien au monde nouveau. Tous les gouvernements de l'Europe reposent aujourd'hui sur la notion de I'État-maîtbe; mais les voilà qui dansent, éperdus, la ronde des morts... » (Le Nouveau Monde^ 15 novembre 1949.}

Pinrre Leroux est tout à fait dans ces idées. Ce qu'il veut, qu'il enseigne et qu'il appelle, c'est une régénération de l'État^ — i| n'a pas dit encore par qui et par quoi doit s'opérer cette régénération, — comme il veut et appelle une régénération du christianisme, sans qu'il ait pu, jusqu'ici, poser son dogme et donner son Credo.

Nous croyons, à rencontre de Pierre Leroux et de Louis Blanc, que la théorie de l'État tutélaire, généreux, dévoué, producteur, initiateur, organisateur, libéral et progressif, est une utopie, une pure illusion de leur optique intellectuelle. Pierre Leroux et Louis Blanc ressemblent, selon nous, à un homme qui, debout sur une glace et voyant son image renversée, prétendrait que cette image doit devenir une réalité et remplacer un jour, qu'on nous passe l'expression, sa personne naturelle.

Voilà ce qtii nous sépare de ces deux hommes, dont nous n'avons jamais songé, quoi qu'ils disent, à nier les talents et les services, mais dont nous déplorons l'hallucinatioik obstinée. Nous ne croyons pas à I'Êtat-sebyiteub : c'est pour nous tout simplement une contradiction.

Serviteur et maître, quand ils se disent de l'État, sont termes synonymes ; de même que plus et moins, quand ils se rappor* tant à l'égalité, sont termes identiques. Le propriétaire, par l'intérêt du capital, demande plus que l'égalité; le communisme, par la formule : À chacun suivant ses besoins, accorde moins que l'égalité : c'est toujours de l'inégalité ; et c'est ce qui fait que nous ne sommes ni communiste ni propriétaire. Pareillement, qui dit État-maître, dit usurpation de la puissance publique; qui dit État-serviteur, dit délégation de la puissance publique ; c'est toujours aliénation de cette puissance, toujours une puissance, toujours ime autorité externe, arbitraire, à la place de l'autorité immanente, inaliénable, intransférable, des citoyens : toujours plus ou moins que la liberté. C'est pour cette raison que nous ne voulons pas de rÊtat.

Au surplus, pour sortir de la métaphysique et rentrer dans le domaine de l'expérience, voilà ce que nous avons à dire à Louis Blanc et à Pierre Leroux.

Vous préteiKlez et affirmez que l'État, que le gouvernement peut et doit être intégralement transformé dans son principe, dans son essence, dans son action, dans ses rapports avec les citoyens, comme dans ses résultats; qu'ainsi l'Etat, banqueroutier et faux-monnayeur, doit être la source de tout crédit ; qu'ennemi des lumières pendant tant de siècles, et en ce mo-

â'2 MÉLANGES. — ARTICLES DE iOURNAtX

ment encore hostile à renseignement primaire et à la liberté de la presse, c'est à lui de pourvoir, d'office, à l'instruction des citoyens; qu'après avoir laissé se développer, sans son secours, souvent môme malgré sa résistance, le commerce, l'industrie, l'agriculture et tous les instruments de la richesse, il lui appartient de prendre l'initiative de tout travail comme de toute idée; qu'enfin^ adversaire éternel de la liberté, il doit encore, non pas laisser la liberté à elle-même, mais créer, mais diriger la liberté. C'est dans cette transformation merveilleuse de l'État que consiste, suivant vous, la Révolution actuelle.

Vous avez donc tout à la fois, d'abord à établir la vérité de votre hypothèse, en déduisant sa légitimité traditionnelle, ses titres historiques, en exposant sa philosophie; en second lieu, à en faire l'application.

Or, il appert déjà que théorie et pratique, tout, dans votre hypothèse, est en contradiction formelle, et avec l'idée même, et avec les faits antérieurs, et avec les tendances les plus authentiques de l'humanité.

Votre théorie, disons-nous, implique contradiction dans ses termes, puisqu'elle prétend faire de la liberté une création de l'État, tandis que c'est TÊtat, au contraire, qui doit être une création de la liberté. En effet, si l'État s'impose à ma volonté, l'État est maître; je ne suis pas libre; la théorie est à bas.

Elle est en contradiction avec les faits antérieurs, puisqu'il est certain, et reconnu par vous, que tout ce qui s'est produit, dans la sphère de l'activité humaine, de positif, de bon et de beau, a été le produit exclusif de la liberté, agissant indépen* damment de l'État, et presque toujours en opposition avec l'État; ce qui mène droit à cette proposition, qui ruine votre système, que la liberté se suffit à elle-même et n'a pas besoin de l'État.

Elle contredit enfin votre théorie, les tendances manifestes de la civilisation; puisque au lieu d'ajouter sans cesse à la liberté et à la dignité individuelle, en faisant, suivant le précepte de Kant, de chaque âme humaine un exemplaire de l'humanité tout entière, une facette de l'âme collective, vous subordonnez la personne privée à la personne publique, vous soumettez l'individu au groupe, vous absorbez le citoyen dans l'État.

C'est à vous de lever, par un principe supérieur à la liberté et à l'État, toutes ces contradictions. Pour nous, qui nions purement et simplement l'État; qui, suivant résolument la ligne de la liberté, restons fidèle à la pratique révolutionnaire, nous n'avons point à vous démontrer la fausseté de votre hypo-

LÀ VOIX bu ^Et'PtB — 184d â3

thèse, nous attendons vos preuves. VÉtat-maître est perdu, vous en convenez avec nous. Quant à VÉtal-servUeur, nous ne savons ce que ce peut être ; nous nous en défions comme d'une souveraine byprocrisie. V État-serviteur nous semble tout à fait être la même chose qu'une servante-maîtresse ; nous n'en voulons pas ; nous préférons, jusqu'à nouvel ordre, épouser en légitime mariage la Liberté. Expliquez donc, s'il voUs est possible, comment, après avoir démoli l'État par amour pour cette liberté adorée, nous devons maintenant, par Teffet du môme amour, revenir à l'État. Jusqu'à ce que vous ayez résolu ce problème, nous continuerons de protester contre tout gouvernement, toute autorité, tout pouvoir; nous maintiendrons, envers 'fet contre tous, la prérogative libérale. Nous vous dirons : Laliberté est, pour nous, chose acquise ; or, vous savez la règle de droit : Melior est conditio possiderUis. Produisez vos titres à la réorganisation du gouvernement; sinon, pas de gouvernement!

Résumons.

L'État est la constitution extérieure de la puissance sociale.

Cette constitution suppose, en principe, que la société est un être de raison dépourvu de spontanéité, de providence, d'unité, et quia besoin, pour agir, d'être fictivement représentée par un ou plusieurs mandataires électifs ou héréditaires : hypothèse dont le développement économique des sociétés et l'organisation du suffrage universel concourent également à démontrer la fausseté.

La Constitution de l'État suppose en outre, quant à son objet, que l'antagonisme ou l'état de guerre est la condition essentielle et indélébile de l'humanité, condition qui nécessite, entre les faibles et les forts, l'intervention d'une force coërcitive qui mette fin aux combats par une oppression générale. Nous soutenons qu'à cet égard la mission de l'État est finie ; que, par la division du travail, la solidarité industrielle, le goût du bien-être, la répartition égale du capital et de l'impôt, la liberté et la justice obtiennent de plus sûres garanties que toutes celles que leur offraient jadis la religion et l'État.

Quant à une transformation utilitaire de l'État, nous la considérons comme une utopie que contredisent à la fois et la tradition gouvernementale, et la tendance révolutionnaire, et l'esprit des réformes économiques désormais admises. Dans tous les cas, nous disons qu'à la liberté seule appartiendrait de réorganiser le pouvoir, ce qui équivaut aujourd'hui à une exclusion complète du pouvoir.

En résultat, ou point de révolution sociale, ou plus de gouvernement; telle est, sur Je problème politique, notre solution*

24 MÉLANGES. — ARTICLES DE JOtANAUX

A présent, deux mots d'explication de Técrivain aux citoyens Louis Blanc et Pierre Leroux.

 Louis Blanc :

Vous vous plaignez que, depuis longtemps, vous êtes en butte à un système d'attaque de ma part; vous dites qu'il vous a toujours répugné d'y répondre, parce que vous ne vouliez point donner à la contre-révolution le spectacle de nos dissen* timcnts. Vous me permettrez de vous savoir peu de gré de cette modération feinte, qui n'est qu'une manière détournée de me signaler à l'animadversion des démocrates. Il faut que les questions soient mises à l'étude. (La Révolution ne s*accommode point de ces complaisances réciproques.) Si *vous avez supposé un seul instant que je tairais ou dissimulerais rien de ce qui, dans vos livres, me parait faux et dangereux, vous ne m'avez pas rendu justice ; vous vous êtes trompé.

Je n'ai jamais calomnié vos intentions; j'ai souvent fait valoir l'honneur, bien rare dans le monde, que vous avez eu de poser le premier, d'une manière officielle, la question sociale. C'est une gloire qu'on ne peut vous ravir; pour ma part, j'y songe moins que personne. J'ai, de plus, appelé l'attention sur votre théorie, que je connais, soyez-en sûr, mieux que vous ; non certes que je l'approuvasse, mais parce qu'elle exprime im des côtés du développement humanitaire, le côté communiste et gouvernemental, qui est celui que je combats.

Aussi, sans m'occuper de votre personne, vous ai-je toujours considéré comme l'expression la moins déguisée de l'absolutisme, et, à ce titre, comme l'un des hommes les plus dangereux pour la Révolution. J'ai cru, en faisant la critique de vos idées, remplir un devoir : je regrette que vous n'ayez pas su le comprendre. Je suis, à vos yeux, le théoricien de la tyrannie par le chaos, pour emprunter votre style : soit I Je viens de vous dire Ce que j'entends par anarchie et abolition de l'État; je l'avais déjà suffi^mment fait entendre dans divers opuscules, et, tout récemment, dans le manifeste de la Voix du Feupie. Vous n'avez besoin que d'ouvrir les yeux pour voir qu'il y a loin de ces idées à celles de tyrannie et de chaos. Il vous a plu, pour le besoin de votre popularité et la satisfaction de votre amour-propre, de travestir et dissimuler mes sentiments. Vous me devez de rétablir la vérité sur ce point et de rétracter vos paroles : je l'exige.

Vous insinuez, toujours pour le besoin de votre popularité et afin d'attirer sur moi la haine de la démocratie, que je continue les thermidoriens, auteurs de la mort de Robespierre, et

Là Voix Du i»£uplb — 1849 25

voua me prêtez des intentions de guillotine à Tégard de vous et de tous ceux qui, avec vous, continuent les Jacobins. Vous êtes littérateur : vous devez savoir mieux que personne que, malgré la véhémence du discours, la violence est ce qu'il y a de plus étranger à l'âme de l'homme de lettres. Ici encore, vous me devez réparation ; et pour qu'elle coûte moins à votre orgueil, je vais vous donner l'exemple de la franchise.

Il est vrai, j'apprécie autrement que vous le rôle et l'œuvre de Robespierre ; je pense, avec beaucoup d'autres, que Robespierre fut, avant Bonaparte, l'homme fatal qui, après l'avoir onergiquement servie, perdit la République. M. Royer-Collard disait un jour à M. Odilon Barrot : a Je vous connais, vous êtes Pétion. » Eh bien, je vous reconnais aussi, citoyen Louis Blanc, vous êtes Robespierre, Vous avez le même amour de la parole, les mêmes inclinations dictatoriales, le même talent d'agitation, les mêmes pensées rétrospectives, les mêmes air lures réactionnaires, et, s'il faut vous dire tout, la même nullité d'idées, la même incapacité politique. Et, admirez l'étonnante analogie des temps : vous avez encore, dans Pierre Leroux, votre dom Gerle, et je m'assure que les Catherine Théo ne vous manqueront pas. S'ensuit-il, parce que je tire ainsi votre horoscope, que je sois moi-même un Girondin! Vous seul pourriez le prétendre. Loin de là, j'accuse précisément Robespierre d'avoir perdu la République en précipitant, par le dégoût de sa mesquine personne et l'intolérance de son fanatisme, la chute de la Montagne et la défaite des Jacobins.

La France, bourgeoise par ses habitudes et ses institutions, est Montagnarde par tempérament : elle préfère, en révolution, les coups de mains aux transitions méthodiques; c'est après avoir fait montre de sa force qu'elle consent à revenir aux idées. C'est pour cela que nos aspirations à la liberté ont été presque toujours déçues ; 1799, 1814, 1830 et 1848 sont là qui l'attestent. A chacune de ces époques, le pays a fait effort pour se délivrer d'un pouvoir corrupteur et tyrannique; mais, les idées n'étant point à la hauteur des circonstances, le pays est retombé de nouveau dans l'oppression.

D'après cette disposition de notre chère et malheureuse patrie, et vu la rapidité des événements, mes prévisions, trèsimpartiales comme vous allez juger, sont que la République démocratique et sociale s'établira sous l'influence des idées dont vous êtes l'organe le plus marquant ; et qu'un jour, bientôt peut-être, vous occuperez ce poste éminent que vous ambitionnez dans l'État. Il faut que le carnaval démagogique, prédit par moi, s'accomplisse. Les événements allant plus vite

it MÉLANGES. — AUTIGLES DE JOURNAUX

que les idées, votre théorie de TÊtat, toute d'imagination, étant plus facilement saisie que la théorie scientifique de la liberté, il me paraît presque inévitable que nous échappions à rexpérience des théories du Luxembourg. Mais, je vous le prédis à l'avance : vous ne gouvernerez point comme vous l'imaginez, ni vous, ni personne. L'ouvrier, quelque faveur qu'il montre pour vos idées, ne vous laissera pas, cette fois, l'initiative; il entend gouverner lui-même; vous serez l'instrument d'une multitude désorganisée, et vous aurez compromis, pour la seconde fois, la Révolution de Février, en agitant sans cesse, au lieu de l'idée, la passion révolutionnaire.

C'est pour cela que moi, républicain, contre qui vous semez la méfiance et la haine, je tâche dès aujourd'hui de conjurer le péril, en jetant à travers le monde quelques idées positives, qui puissent un jour raccorder la démocratie et servir de lest à votre déplorable faconde. Car, malgré l'impopiilarité à laquelle je m'expose en combattant votre triste influence, je sais pertinemment que mes idées ne sont point perdues. Un des vôtres ne me disait-il pas un jour v Noiâs ferons du crédit gratuit sans vous, malgré vous et contre vous? Et n'est-ce pas ce que vous faites déjà vous-même, quand vous venez coudre la théorie du crédit gratuit à votre théorie de l'État!

Vous osez dire encore qu'après avoir flétri le pouvoir dans Robespierre, je l'exalte dans Louis-Philippe; qu'après avoir craché sur l'échafaud du; Jacobin, je m'agenouille devant le fumier où s'enfonça le monarque.

S'il me restait la moindre sensibilité pour des calomnies de cette espèce, je n'irais pas loin chercher ma réponse. Je vous appliquerais le mentiris impudentissinie de Pascal, et vous laisserais là. Mais je veux traiter avec plus d'égards le président de ces pauvres délégués du Luxembourg, qui recueillent si précieusement vos discours et vous admirent si naïvement. Obligez-moi donc de leur dire, puisqu'ils vous croient sur parole et qu'ils ne me lisent pas, que ce que vous en faites vis àvis de moi est plaisanterie pure, à seule fin de me signaler à la vindicte patriotique , au cas où le néo-jacobinisme triomphant ferait une fournée de réacs et d*aristos. N'est-il pas réactionnaire, en effet, celui qui ose rire de votre prétendue Organisa" tion du Travail? N'est-il pas aristocrate, celui qui se permet une opinion en dehors de la commune profession de foi!

 Pierre Leroux :

Mon cher théosophe, Vos trois articles contiennent en substance que je suis un

orgueilleux, un éclectique, un libérai, un sophiste, un voltairien, un fouriériste, un malthusien, un égoïste, un athée, un Erostrate, un bourgeois, un propriétaire, ce qui ne vous empêche pas de m'appeler votre ami et de me dire : Mon cher Proudhon; — que j'ai pillé, sans en rien dire, Kant, Hegel, Feuerbach, Fourier et vous-même; mais que si j'ai pris quelques-unes de vos idées, c'a été à mauvaise intention, el uniquement pour renverser votre doctrine; qu'après avoir critiqué Louis Blanc, Considérant, Cabet et autres, dont vous vous souciez in petto comme de moi, j'ai eu l'audace extrêm< , de m'attaquer à vous, le vainqueur de M. Cousin et de l'éclectisme, que je vous ai appelé théologa-itrCy tandis que vous êtes bien et dûment le théologal du socialisme; bref, je ne suis pas républicain.

Vous avez mis quinze colonnes de la République à me défiler ce chapelet. Je vous le demande : qu'est-ce que tout cela prouve ! Quel argument pour vos lecteurs que cette kyrielle d'épithètes injurieuses, à l'usage des papelards de la démocratie sociale f £t que vous importe, à vous, grand théomancien, grand théomime, pour ne pas dire théomane, dont je n'avais «rien dit, que Louis Blanc et les autres, qui ont si bien travaillé après Février, aient été par moi confessés d'office, attendu qu'ils refusent de parler I

La question que vous aviez à résoudre était pourtant bien simple, et je l'avais posée en termes précis.

Qu*est'Cê que Dieu ? me demandais-je. Et je répondais après Kant, après tous les philosophes, après vous-même : On ne sait pas.

Qu'est-ce que le gouvernement? — On ne sait pas.

Et j'ajoutais, par forme de commentaire : M'est aviâ qu'en nous occupant davantage de ces questions , nous avons l'air d'astrologues cherchant l'avenir dans les astres.

Vous n'aviez donc qu'une chose à faire : c'était de me montrer, empiriquement ou par formule dialectique , ce que c'est que Dieu, ce que c'est que le gouvernement. Vous aviez là une belle occasion de produire votre théorie 1 Au lieu de cela, vous vous enflammez, vous déclamez; vous me traitez de sacrilège, de malthusien , de pas républicain ! Finalement, vous me menacez de me traiter comme vous avez fait l'éclectisme, cette grande porte ouverte de la philosophie moderne, que vous avez eu la gloire d'enfoncer tout seul. Qu'avez- vous donc! Quel taon vous pique? A quelle hypocondrie êtes-vous en proie! Je soupçonne, si vous n'êtes fou, quelque excitation de la police, quelque coup de Carlier, comme dit élégamment M. de Laro**

28 MÉLANGES. — ABTICLES DE JOCRNAUX

chejacquelein. Prenez garde : nous sommes entourés de mouchards, qui ne songent qu'à nous faire dire, quand ils ne iibus font pas faire, des sottises.

Voulez- vous que je vous dis^ce que je pense t

Au fond, vous n'avez sur Dieu , la religion , la propriété, h gouvernement, Tassociation, pas d'autres idées que celles qu4 je m'eflforce de tirer au clair, tandis que vous les embrouillea de triade, de circulus, de métempsycose et de toutes sortes d'illuminations métaphysiques et erotiques. C'est pour cela que vous vous déclarez mon adversaire : il vous fâche de me voir semer vos idées, comme du sable, sur la place publique.

Dieu, c'est vous qui le dites, ne se prouve pas, ne s'explique point. — Et que dis-je autre chose î

La religion, selon vous encore, c'est la démocratie sociale.— J'accepte, sous bénéfice d'inventaire, cette définition. J'abandonnais le mot avec la chose; vous, en abandonnant la chose, vous reniez le mot. Rien de plus aisé que de nous entendre.

La propriété, c'est toujours vous que je cite, est le droit qu'a tout homme de se développer sons le triple rapport physique, moral et intellectuel. — Ainsi définie, qui serait assez insensé pour nier la propriété t J'abonde dans votre sens : j'avais cru^ seulement que la propriété était autre chose.

Après vous être ainsi expliqué sur Dieu, la religion et la propriété , vous vous déclçirez partisan du crédit gratuit, dont vous revendiquez même l'idée première. Seulement, vous prétendez que la Banque du Peuple n'est rien qu'une absurdité, exclusivement de mon invention. Cîela prouve du moins que, d'accord sur le principe et la théorie, nous différons seulement sur l'application. Mais que dirait le public, s'il apprenait que la cause du blâme que vous déversez sur la Banque du Peuple vient uniquement de ce que j'en avais banni, malgré vous, toute espèce de triade! Vous vouliez d'abord, dans la Banque du Peuple, TROIS divisions : Production, Consommation et Circulation. Puis vous distinguiez trots espèces de crédit : puis vous établissiez trois caisses. Tout était par troiSy multiples et sousa multiples de trois. Je vous répondis que vous n'entendiez rien à la tenue des livres, et les conférences finirent là. Combien je regrette de ne les avoir pas publiées? Nous direz- vous une fois, métaphysicien^ de la Trimourti, pourquoi une marmite n'a qu^ trois pieds, tandis qu'il y a quatre roues à un chariot!

En parfaite communauté d'idées sur le capital et l'intérêt du capital, nous le sommes encore sur le gouvernement. Vous niez, ainsi que moi, le gouvernement de Thomme par l'homme. Vous avez dit le premier que, dans la République, chaque

citoyen devait être son prêtre et son empereur,. Vous alle2 jusqu'à me reprocher de vous avoir volé Fidée. Pardon! je no savais pas qu'elle fût vdti*e ; et quand je l'aurais su, je n'aurais pas cru qu'elle perdît quelque chose à passer par ma bouche : j'ai plus que vous la réputation de savoir ce que je dis.

Mais qui donc a pu vous mettre à. l'esprit que la double fonnule : AboUtion de Vexploitation de Vhomme par Vhomme et Abolition du gouvernement de Vhomme par Vhomme, que nous afniTnonSy vous et moi, était de ma part une traîtreuse antinomie, tandis que chez vous, c'est simplement une déduction? Que si j'affirmais en même temps ces deux propositions, c'était afin de ,les ruiner l'une par l'autre, et d'éterniser ainsi tout à la fois, et l'exploitation de l'homme par l'homme, et lo gouvernement de l'homme par l'homme! Comment avez-vous pu me prêter cette méchanceté antinomique, lorsque je ne cesse de répéter, d'un bout à l'autre de mes Confessions^ que les deux formules sont identiques et adéquates, qu'elles dérivent du même principe, et se servent réciproquemcùt de corollaire. Et c'est là-dessus que vous vous fondez pour crier du haut des toits que je ne suis pas républicain! Encore une fois, est-ce folie, ou calomnie!

Oui, oui, oui, — faut-il que je vous le corne aux oreilles! — je nie tout à la fois, collectivement, identiquement et synthétiquémcnt, et l'exploitation de l'homme par l'homme, et le gouvernement de l'homme par l'homme, et, ce que vous avez grand tort d'oublier, cher Théopompe, l'adoration de l'homme par l'homme. En le niant, je ne fais, je vous le jure, ni antinomie ni antithèse, je ne songe nullement à démolir votre Doctrine ; je ne sais pas même si vous avez une doctrine.

La conformité de nos sentiments en matière de religion, de gouvernement, de crédit et de propriété, ainsi constatée, et par vos paroles, et par cette âpre revendication d'idées, dont, à ce qu'il paraît, vous seriez le père, tandis que je n'en serais que l'accoucheur; n'est ce point une honte à vous de venir subitement, avec éclat, avec scandale, prendre la défense de la religion, qui vous repousse; du gouvernement, qui vous répudie; de la propriété, qui vous abhorre! Quelle est donc cette croisade dont vous êtes maintenant le Pierre l'Ermite^ en faveur de la religion, du gouvernement, de la propriété Qu'attaquez-vous t Que défendez-vous t A qui, à quoi en avez vous? Que signifie ce torrent de divagations pédantesques, OÙ tout ce que l'on découvre de plus clair, c'est que l'idée di^ siècle, l'idée immortelle, sous l'invocation de laquelle j*&i placé très-humblement ma brochure, cette idée, c*est la votre ^

30 MELANGES. — AETICLBS DE lOURMÀUX

Ne pouviez-vous dire à vos lecteurs, simplement, et sans m'appeler malthusien, Ërostrate, propriétaire, etc. : Citoyens, Celui qui a résolu le problème du prolétariat, Celui qui, seul a le droit de lever la main au ciel, et de dire : Mon idée est tmmortelle, cet homme-là, ce n'est pas Proudhon , c'est Pierre Leroux! c'est MOI!

Écoutez-moi, cher Théoglosse. Je vous fais grâce, pour aujourd'hui, de toutes les folies et absurdités que vous avez à pleine bouche répandues dans vos trois diatribes; je vous ferais trop souflfrir en les relevant. Mais, je vous en préviens, je n'aime point cette façon jésuitique d'ogorgillcr un homme en l'embrassant. Je préfère mille fois la haine avouée, cordiale, de Louis Blanc, à votre fausse bonhomie. Vous pouvez qualifier mes idées, c'est votre droit ; mais je vous défends de qualifier mes intentions : sinon, je vous qualifierai vous-même ; je vous marquerai si avant et si brûlant, qu'il en sera fait mémoire dans les générations, futures. Ce sera, pour vous, un moyen «Tarriver à la postérité, plus sûr que la Triade, le Circulus et la Doctrine.

(N« «8. -7 diotmbrt.)

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