‹ Mélanges (volume 3)Chapitre 5 sur 42 · A PIERRE LEROUX · texte numérisé non relu

A PIERRE LEROUX

Mon che Pierre Leroux,

Voulez-vous que, suspendant un instant notre polémique, nous causions de bonne amitié! Mettez de côté votre susceptibilité et vos soupçons : c'est un nouveau traité que je vous propose, dans lequel vous n aurez rien à mettre du vôtre. ' Je suis décidé à tout endurer de vous, les critiques les plus mortifiantes, les redressements les plus sévères, hors que vous

(lisiez de moi que je ne suis pas républicain, démocrate et socialiste; que je suis un méchani et un athée.

De pareilles imputations s'adressant, non point aux idées, mais à la personne, vous n'avez point le droit de les exprimer, par la raison que nul homme au monde n'a le droit de rechercher les intentions de son prochain. La recherche des intentions, grand Dieu! Savez- vous donc, Pierre Leroux, qui savea tant de choses, ce que c'est! C'est l'inquisition, c'est la dénonciation organisée, la calomnie systématique, la condamnation sans jugement, sans motifs, sans preuves, sans corps de délit. Cest l'abolition de toute fraternité entre les hommes, la négation de l'Evangile, l'apothéose de Torquemada, de Fouquier Tinville, de Marat, la glorification du tribunal révolutionnaire.

Est-ce donc, Pierre Leroux, que vous voulez recommencer Marat! Est-ce que vous seriez une incarnation de Fouquier- Tinville! Est-ce que votre âme aurait animé jadis la figure atroce de Torquemada! Comment! vous qui criez si fort contre la calomnie, dont je n'ai jamais usé contre vous, que je sache; vous qui comparez la calomnie au poignard de l'assassin, vous prétendez l'ériger en système, sous prétexte de rechercher les intentions! Possédez-vous donc déjà rinfaillibilité canonique, pour vous arroger le droit d'accuser les intentions d'homme qui vive! Oubliez-vous que la moindre erreur de jugement, alors que vous parlez d'intentions, devient calomnie!

Dites, tant qu'il vous plaira : Telle proposition, telle idée, ne me paraît point républicaine, à la bonne heure ! Dites que je me trompe dans la manière dont j'entends la démocratie et le socialisme ; prouvez-le à votre manière : je n*y trouve point à redire. Je m'engage même, pour toute réponse, à prouver que, hormis vos fantaisies antédiluviennes, vos opinions sur le gouvernement, la propriété, l'association, le crédit, ne sont par autres que les miennes. Le public appréciera.

Mais n'allez pas conclure de ce qui vous paraît être mes idées à ce que vous pourriez prendre ensuite pour mes intentions : vous n'en n'avez pas le droit. Vous ne le pourriez faire sans une intention calomnieuse, sans vous rendre coupable le premier du crime que vous recherchez dans les autres.

Je suis républicain : depuis douze ans mes preuves sont faites. U fallait être Pierre Leroux, il fallait avoir fait de la Triade, du Circulus et de la Métempsycose, le critérium du républicanisme pour découvrir, après douze ans de combats livrés par moi pour la sainte cause de la République, que je ne suis pas républicain.

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Je suis démocrate : mes explications, sans cesse répétées, de ce que j'entends par an^archie en déposent.* N'y aurait-il donc de démocrates, en France, que ceux qui jurent avec vous par la Triade, qui croient au Circulus et à la Métempsycoset J« crains fort qu'à ce compte il n'existe, il n'ait jamais existé de républicain que vous seul, dans toutes les républiques passées, présentes et futures.

Je suis socialiste, enfin : j'ai dit cent fois que le socialisme en tant qu'il se borne à la critique de l'économie politiqui. actuelle, et qu'il propose à la critique ses hypothèses, est une protestation; qu'en tant qu'il formule des idées pratiques et positives, il est la même chose que la science sociale. Je proteste contre la société actuelle et je cherche la science; à ce double titre, je suis socialiste. Vous n'avez pas le droit de me retirer cette qualité, parce que je ne reconnais ni la Triade, ni la Métempsycose, ni le Circulus, A ce compte, Fourier, Owcn, Saint-Simon, Cabet, Louis Blanc, ne seraient pas plus socialistes que moi : vous seriez à vous seul le Socialisme, comme vous êtes à vous seul la Démocratie et la République. '

Je repousse la qualification d'athée, non par hypocrisie, sachez-le bien, ni par aucune terreur religieuse; mais parce que ce mot, pris au sens vulgaire, implique une insinuation odieuse. L'athée est le matérialiste abject, sans respect de la justice et de l'humanité, qui se fait une loi de son égoïsme, un dieu de son ventre, un culte de l'assouvissement de ses passion^. Ce n'est point ainsi, vous ne l'ignorez pas, que Spinosa fut athée; ce n'est point pour de pareilles causes que Kant, Fichte, Hegel en méritèrent plus tard le nom. Le prétendu athéisme de ces grands hommes ne fut autre chose que l'idéalisme élevé à sa plus haute puissance, le point culminant de la spéculation métaphysique et religieuse.

Je ne relèverai point cette autre épithète d* enfant terrible que vous me décernez, après l'avoir traduite, de peur que le public ne s'y méprenne, par méchant. Vous qui parlez tant d'intentions, vous révélez naïvement les vôtres. Quoi 1 je suis un enfant terribley c'est-à-dire, dans le langage de Pierre Leroux, un méchant, parce que je ne crois ni à la Triade, ni au CirculuSy ni au Panthéisme, ni à la Métamorphose, ni à la Métempsycose 1 Je suis un renégat de la République et du Socialisme, de tout ce que le Peuple vénère, parce que j'ai eu la scandaleuse audace de rire de vos prétendus dogmes 1 Vous vous êtes dit à vous-même : « l'orthodoxie, c'est ma doxie » ; et là-dessus, vous allez criant partout que je suis un athée»

un méchant, le fléau de la République démocratique et bo* ciale.

Vous abusez de la considération dont le peuple vous honore, de ropinion qu'il a de votre sincérité, de votre probité, pouf me rendre à ses yeux suspect. Vous vengez, par cette immolation de ma personne, quelques plaisanteries plus gaies qu'offensantes, tout cela pour la plus grande gloire du Cireulus et de la Doctrine. Savez-vous ce que cela signifie, Pierre Lerouxf Cest que vous préférez votre doctrine à la Vérité, à la Charité, à la République.

Non, je ne crois ni à la Triade, ni au Cireulus, ni à la Métempsycose, pas plus qu'à la résurrection des morts et à la monarchie constitutionnelle ; je ne suis ni théiste, ni panthéiste, ni athée. Je n'ai de foi, d'amour, d'espérance qu'en la Liberté et la Patrie. C'est pour cela que je fais une opposition systématique à tout ce qui me semble hostile à la Liberté, étranger à cette terre sacrée de la Gaule. Je veux ma nation rendue à sa nature primitive, libre une fois de toute croyance exotique, de toute institution aliénigëne. Assez longtemps le Grec, le Romain, le Barbare, le Juif, l'Anglais ont déteint sur notre race : l'un lui a donné sa religion, l'autre son droit; celui'-ci sa féodalité, celui-là son gouvernement.

Et comme si ce n'était point assez de cette longue invasion de l'idée étrangère, vous venez nous oflfrir, renouvelés des fables hindoustaniques, la Triade, le Cireulus, la Métempsycose et les castes. Vous ne voulez pas que ce pauvre peuple, le premier de la terre, reprenne, avec son initiative, son auto-mathie perdue. Vous lui défendez de vivre de sa vie propre, de parler au monde de l'abondance de son cœur et de son génie; à son inspiration légitime vous substituez la métempsycose et la triade.

Ah! vous qui me reprochez de n'être pas républicain, vous n*étes point de votre pays. Vous n'avez pas entendu, comme moi, dès l'enfance, les chênes de nos forêts druidiques pleurei l'antique patrie; vous ne sentez pas vos os, pétris de ce pui calcaire du Jura, frissonner au souvenir de nos héros Celtes, Vercingétorlx traîné en triomphe par César, Orgétorix, Arioviste, et ce vieux Galgacus vaincu par Agricola; vous n'avea pas vu, au bord de nos torrents alpins, la liberté vous apparaîtr4 sous les traits de la Gauloise Velléda.

Vous n'êtes point un enfant de Brennus : vous ne concevez rien à cette restauration de notre nationalité , qui , par delà la réforme économique et la transformation d'une société avilie, apparaît comme le but le plus élevé de la Révolution de

Février. Vous êtes du parti de Fétranger ; c'est pour cela que la Liberté, qui fut le tout de nos ancêtres, qui produisait tout pour eux, vous est odieuse; c'est pour cela que vous ne comprenez rien à Tceuvre à laquelle je me dévoue, et que vous calomniez mes intentions ; c'est pour cela que vous nous apportez la Triade, le Circulus et la Doctrine.

Parlez donc, Pierre Leroux, puisque vous avez la science; mais ne touchez point à la Liberté, et surtout ne calomniez pas: c'est tout ce que j'ai à vous dire. Vous ne me trouverez point en reste de bons procédés.

(N* 74, — 13 dtembra).

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