A PIERRE LEROUX
Mon cher Pierre Leroux,
Il faut bien que je vous pardonne vos accusations incessantes, car vous ne me connaissez point, et vous ne discutez pas.
D'abord, vous né m'avez pas lu, ce qui vous donne beau jeu pour m'attaquer ; ensuite, s'il faut que je vous le dise, et tout ce que vous avez écrit depuis un mois le prouve, vous manquez absolument de méthode. A force de ressasser vos formules creuses, de vous conjouir dans vos stériles imaginations, de tenir votre pensée dans un monde supra-sensible, vous êtes devenu incapable de saisir la pensée des autres : c'est ce qui fait que vos critiques, à votre insu, je n'en doute pas, sont une perpétuelle incrimination.
Sur quelques lambeaux de phrases écharpés de mes livres et pris à contre^sens, vous vous êtes fait de moi un adversaire
à votre guise, anti-démocratique, anti-socialiste, contre-révolutionnaire, malthusien, athée. C'est à cet être fantastique que rous adressez vos arguments, sans vous inquiéter le moins du monde si l'homme que vous signalez de la sorte aux prolétaires en est atteint. Tantôt vous m'imputez des choses que je n'ai point dites, ou vous me prêtez des conclusions diamétralement opposées aux miennes; d'autres fois, vous prenez la peine de m'instruire de ce que personne dans notre siècle ne peut honorablement ignorer; le tout afin de me jeter bénignement hors de la communion démocratique et sociale.
Entre temps, les lecteurs de bonne foi qui vous suivent, et les malintentionnés, — il n*en manque pas de cette dernière espèce, — s'en vont colportant vos accusations, les commentant, les amplifiant et les exploitant. Si bien qu'en fin de compte, et grâce à vous, je me trouve être aujourd'hui le Satan du socialisme, comme j'étais, il y a un an, celui de la propriété. La plus grande affaire du socialisme, en ce moment, dit à qui veut l'entendre une de vos bonnes amies, madame Pauline Roland, c'est de démolir Proudhon. Combien on y verra plus clair dans le socialisme, n'est-il pas vrai, lorsque ce renégat de Proudhon sera démoli; et que les commères de Pierre Leroux, à qui l'hypocondre démange, siégeront au milieu des hommes à l'Assemblée des repr^entants du Peuple !
Voulez-vous donc, mon cher Pierre Leroux, que la contro* verse aboutisse! Il faut, cela est indispensable, circonscrire le débat, traiter, en chaque matière, d'abord une question, puis une autre, et ne pas pérorer de tout et d'autres choses, comme vous fentes en chacun de vos articles. Sans cela, nos discussions deviendront infidlliblement un sujet de risée pour les malthusiens, et de scandale pour les prolétaires. Quant à moi, je vous l'avoue, il m'est impossible de soutenir une pareille polémique, de perdre mon temps et mon papier à rétablir sans cesse les faits, restaurer les textes, éclaircir vos malentendus» dissiper vos lubies , et traduire en langue vulgaire votre style d'inspiré.
Ainsi, vous me faites reproche d'avoir distingué l'un de l'autre le problème du travail et le problème de l'État, deux problèmes identiques au fond, et susceptibles d'une même solution.
Si vous aviez autant de désir de reconnaître la conformité de vos idées avec les miennes que d'envie d'en faire ressortir la dissemblance, vous n'eussiez pas eu de peine à vous convaincre que, sur le problème do travail' et de l'État , comme-'
sur tant d'autres choses, nos deux génies n*ont rien à s'envier réciproquement. Lorsque je dis, par exemple, que le principe capitaliste et le principe monarchique ou gouvernemental sont un seul et même principe ; que l'abolition de l'exploitation de rhomme par l'homme, et l'abolition du gouvernement de Thomme par l'homme, sont une seule et même formule; lorsque, combattant à la fois le communisme et l'absolu tisme^ deux faces corrélatives du principe d'autorité, je fais observes que, si la famille fut l'élément de la société féodale, l'ateliei est l'élément de la société nouvelle : il est bien évident que je considère, ainsi que vous, comme un seul et unique problème, le problème politique et le problème économique. Ce que vous me reprochez d'ignorer à ce sujet est, de votre part, ignorance pure de ma propre pensée : et, ce qui est pis, c'est du temps perdu.
Mais de ce que la question du travail et la question de l'État se résolvent Tune par l'autre et sont au fond la même question, s'ensuit-il qu'on ne les doive pas distinguer, et qu'elles ne puissent recevoir chacune une solution propre! De ce que ces deux questions sont, dans le principe, identiques, s'ensuit-il que, de cette identité, l'on doive conclure à une organisation propre de l'État, plutôt qu'à une absorption de l'État par le travail? Ni l'une ni l'autre de ces conséquences n'est vraie. Il en est des questions sociales comme des problèmes de la géométrie ; elles peuvent se résoudre par plusieurs voies, selon l'aspect par lequel on les considère. Il est même utile, il est indispensable de donner ces différentes solutions, qui, multipliant les aspects de la théorie, agrandissent le domaine de la science.
Et quant à l'État, puisque, malgré cette diversité d'aspects, la conclusion définitive est que le problème de son organisation se confond avec celui de l'organisation du travail, on peut, on doit en induire encore qu*un temps viendra où, le travail étant organisé par lui-môme, selon la loi qui lui est propre, et n'ayant plus besoin de législateur ni de souverain, l'atelier fera disparaître le gouvernement C'est ce que j'affirme, et que nous examinerons, mon cher philosophe, quand, avec un peu plus d'attention pour les idées d'autrui et un peu moins de tendresse pour les vôtres, il vous plaira discuter sérieusement l'une ou l'autre de ces deux choses, dont vous parlez toujours pour n'en rien dire : l'Association et l'Etat.
Le problème du gouvernement et le problème du travail étant identiques, vous observez, et avec raison, que cetta
U VOIX Dtl PtLVPtÈ — 1849 yt
identité s'énonce dans les termes suivants : Problème de V organisation de la société.
Or, lisez le premier chapitre des Contradictions économiques : Vous y trouverez en termes formels qu'il est inexact de dire que le travail est organisé ou qu'il ne l'est pas ; qu'il s organise de toute éternité; que la société est une œuvre constante d'organisation ; que cette organisation est tout à la fois le principe, la vie, le but de la société. Faites-moi donc le plaisir, mon cher Pierre Leroux, de me croire un peu moins ignorant, et surtout moins sophiste que je ne parais à votre imagination effarée : notre dispute en sera abrégée des trois quarts.
Rien de plus facile que de justifier l'orthodoxie de cette proposition tombée de ma plume, et que vous relevez d'une façon si dédaigneuse et si peu rationnelle : — « La Révolution de Février a posé deux questions capitales; l'une économique, c'est la question de travail et de propriété ; l'autre politique, c'est la question de gouvernement ou d'État. » Je n'avais qu'à rappeler ce qui ressort de toutes mes paroles, que la politique et l'économie politique sont une seule et même science, la première plus personnelle, arbitraire ou subjective ; la seconde plus réelle et positive. Cependant, cette interprétation de la Révolution de Février vous parait encore sèche et étroite; il y manque ce quelque chose, au delà du gouvernement et de l'économie des sociétés, et sans lequel toute idée vous semble satanique, et toute proposition digne du feu. Ce quelque chose, c'est le sentiment du divin, l'expression théologique et religieuse. Là-dessus, citation d'une homélie de M. de Lamartine, et commentaire de votre façon sur Dieu, la religion, la tête du Christ, la Convention et Robespierre.
Quand vous le voudrez, mon cher Pierre Leroux, je vous ferai un sermon sur Dieu, son Esprit et son Verbe, à faire pleurer tous les bas-bleus du socialisme et leurs portières : je sais jouer, aussi bien que vous et M. de Lamartine, de cet instrument. Mais permettez-moi de ne point mêler la théologie avec l'économie politique, ou, comme dit le proverbe, le bon Dieu avec les prunes. Cet abus de religiosité est une des thystifications de notre époque, dont il appartient au socialisme de purger la littérature et la presse. Parler religion à des hommes quand il s'agit de fonder la science sociale, mathématique et objective, c'est polluer les intelligences; c'est se rendre coupable envers le Peuple du même crime que l'infâme Mazarin fut accusé d'avoir commis sur la personne du jeune Louis XIV.
Qu'est-ce que votre Dieu!
Quelle est votre religion, votre rite, votre dogme!
T. XU «
3$ MÉLANGES. — ARTICLES DE JOURNAtI
Que signifie cette réclame perpétuelle du Christ et de l'Église 1 X Vous ignorez le premier mot de toutes ces choses ; vous ne voyez goutte dans vos propres pensées, et toute cette poésie transmondaine ne sert qu'à couvrir la misère de votre prétendue foi et le néant de vos moyens. Vous ne parlez tant de Dieu, que vous ignorez, vous, l'an ti-chré tien, que pour vous dispenser de parler des choses d'ici- bas, non ut aliquid dicatur, \ed ne taceatur.
Oui, vous dis je, la Révolution de Février (et je tiens à ma formule justement à cause de sa simplicité concrète, de sa matérialité même), la Révolution de Février a posé deux questions : l'une politique, l'autre économique. La première est celle du gouvernement et de la liberté; la seconde, celle du travail et du capital. Je vous défie d'exprimer en moins de mots de plus grandes choses. Laissez donc l'Être-Suprémc dans le ciel, la religion dans la conscience, au foyer domestique, «entre la mère de famille et ses enfants.
J'ajoute, et rien de ma part ne vous autorise à douter, comme vous faites, de mes sentiments à cet égard, que, ces deux grandes questions résolues, la devise républicaine : Liberté, Ègalilé, Fraternité ^ est réalisée. Si c'est là ce que vous appelez le règne de Dieu sur la terre, je vous dirai même que je n'y fais aucune opposition. Je suis bien aise de savoir enfin que le règne de Dieu c'est le règne de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. Ne pourriez- vous donc parler comme tout le monde!
Vous me faites dire, et je ne sais vraiment pas où vous avez pu découvrir cela,' que la propriété des instruments de travail doit rester éternellement individualisée, et sans organisation. Ces mots sont imprimés en italiques, comme si vous les aviez pris quelque part dans mes livres. Puis, sur la garantie de cette prétendue citation, vous vous mettez à soutenir contre moi que la société, ou l'État qui la représente, a le droit de racheter toutes les propriétés, que soii devoir est d'opérer ce rachat, et qu'elle le fera.
Mais de ce que je repousse, au nom du socialisme, le rachat des propriétés comme absurde, illégitime, funeste, il ne s'ensuit pas le moins du monde que je veuille éterniser l'indiridualisation, la non-organisation des instruments de travail. Je n'ai jamais dit ni écrit pareille chose : j'ai affirmé cent fois le contraire. Je ne distingue pas, comme vous, une vraie et une fausse propriété; je nie, au point de vue supérieur du droit et delà destinée humaine, toute espèce de domaine propriétaire.
LA VOIX Ot PEUPLE — 1849 3d
Je le nie, précisément parce que je crois à un ordre social où les instruments de travail, de choses appropriées, deviendront choses attribuées; où la terre entière sera dépersonnalisée ; où, toutes les fonctions étant devenues solidaires, Tunité, la per- Bonnalité sociale pourra se produire en même temps que la personnalité individuelle. Certes, si je ne connaissais la candeur de .votre âme, je croirais, mon cher Pierre Leroux, que c'est à dessein que vous travestissez de la sorte mes intentions et mes paroles.
i, Mais, comment arriver à cette solidarité de possession et de travail! Comment réaliser cette personnalité sociale, qui doit résulter de la désappropriation , ou dépersonnalisation des choses t
Là est évidemment la question» la grande question révolutionnaire.
Vous invoquez, avec Louis Blanc, V association et le rachat ; mais l'association, telle qu'elle doit surgir des nouvelles réformes, est aussi inconnue que la religion, et tous les essais d'association tentés sous nos yeux par les travailleurs, plus ou moins calqués sur les formes de sociétés définies par nos codes civil et de commerce, ne peuvent être considérés que comme des essais transitoires. On ne sait rien, en un mot, jusqu'ici de l'association. Mais le rachat des propriétés, outre qu'il devrait être consenti par tous les propriétaires, par tous les citoyens, ce qui est impossible, est une conception d'une absurdité mathématique. Avec quoi l'État remboursera-t-il les propriétés! Avec les propriétés. Le rachat universel, c'est Texpropriation universelle sans utilité publique et sans indemnité. Et c'est vous, Pierre Leroux, dont la prudence ne craint pas de se compromettre en patronnant de telles balourdises 1
Il y a un moyen plus simple, plus efficace, et infiniment moins onéreux et moins risquable, d'opérer la conversion de cette propriété, de réaliser la Liberté, l'Égalité et la Fraternité • ce moyen, je l'ai indiqué maintes fois, c'est de faire cesser, par l'organisation démocratique du crédit et la simplification de l'impôt, la productivité du capital.
Le capital ayant perdu sa faculté d'usure, la solidarité écono* mlque se crée peu à peu, et avec elle l'égalité des fortunes;
Vient ensuite la formation, spontanée et populaire, des groupes, ateliers ou associations de travailleurs;
En dernier lieu, se détermine et se formule le groupe suprême, qui comprend la nation tout entière, et que vous appelez l'État, parce que vous lui donnez une représentation extrasociale, mais qui, pour moi, n'est plus l'État.
Voilà, cher philosophe, comme je conçois la marche de la Révolution; voilà comment nous devons nous élever de la Liberté à TÉgalité, et de celleKîi à la Fraternité. Voilà pourquoi j'insiste avec tant de force sur l'importance de la réforme économique, réforme que je formule provisoirement par ces mots : Gratuité du crédit.
Et voilà aussi ce que nous examinerions méthodiquement, ce que nous discuterions pied à pied, si vous pouviez une fois sortir de vos amoureuses extases, et vous occuper de cette ignoble pratique du crédit et de l'escompte. Mais vous jugez plus utile, plus urgent, de dire et faire répéter partout que je suis un ennemi du Socialisme, un ennemi de la Démocratie, un ennemi de la Révolution, un disciple caché de Malthus; qui veut éterniser le bourgeoisisme et le propriétarisme.
Tenez, Pierre Leroux, faut-il que je vous dise ce que je pemie de votre rôle et du mien dans ce drame gigantesque du dix- neuvième siècle! Je suis le batteur en grange de la Révolution de Février ; les prolétaires qui nous écoutent seront les meuniers et les boulangers, et vous, avec votre triade, et les autres, avec leurs fariboles charivariques, vous n'êtes tous que des pâtissiers.
LA VOIX DU PBOPLB — 1849 4i
(N* 87. ^ 26 tt 87 décembre.)