A PROPOS DE LOUIS BLANC
DE L'UTIUTÉ FBÊSENTB BT DE LA POSSIBIUTÉ FUTURE DE L'ÉTAT
(Premier article.)
Je m'étais dit : Que ferons-nous de Louis Blanc! un controversiste ou un insulteur! — A son choix. L'un comme l'autre convient à la Voix du peuple. C'est à lui de prouver, par la manière dont il i*épondra à nos interpellations, qu'il a encore plus d'esprit que de faconde. Sinon, auteur sifflé, il faut qu'il disparaisse de la scène révolutionnaire. Quoi qu'il fasse donc, et quoi qu'il dise, sottise ou trait de génie, nous poserons nos conclusions. La science y gagnera, la Révolution profitera et le peuple avisera. Quidquid dijcerit, argumentahor.
Là-dessus, j'écris un livre, Manifeste de la Voix du peuple, dans lequel, confessant Louis Blanc, je lui dis en substance :
Vous vous prétendez révolutionnaire! Mais toute votre science économique n'est qu'une maladroite application à la société de l'économie domestique, une généralisation absurde de la routine mercantile et propriéraire ; mais votre système de gouvernement n'est qu'une soufûure de la politique de Ferdinand Flocon, qui faisait pour elle concurrence à M. Armand Marrast, qui la tenait en droite ligne de M. Thiers, qui otml un compère de M. Guizot, qui avait étudié sous M. Royer-Collard, qui lui-même, sous le nom de doctrine, impatronisa parmi nous cette variété de l'Absolutisme. Vous êtes, en deux mots, un pseudo-socialiste et un pseudo-démocrate. C'est pour cela qu'en mars vous avez fait de la réaction à Blanqui; qu'en avril, le croyant mort, vous avez aspiré à }a dictature ; que, par votre
42 MÉLANGEft. — ARTICLES DB JODBNAUX
ukra-gouvernementalisme, vous avez rendu la révolution sociale odieuse au paysan et au bourgeois, et contribué, plus qu'aucun autre, aux défaites de la démocratie. Il est temps que le peuple sorte de Tornière que vous lui avez frayée, et qui ne peut le conduire qu'à une dissolution totale. Qu'avez-vous à répondre 1
En même temps, pour donner à Louis Blanc toutes facilités de justification, et rendre la discussion entre lui et nous plus instructive, je lui propose d'insérer ses explications dans la Voix du peuple, pendant que, de son côté, il publiera mes obser* vations dans le Nouveau Monde. Pouvais-je donc mieux lui direî
Certes, si Tex-président du Luxembourg avait eu la moindre étincelle de foi à ce qu'il appelle avec tant de complaisance Son Système^ il avait là une belle occasion de se produire; il lui suflSsait de resarcir ce tbëme si connu : que la famille est rélcment de la société; qu'en conséquence l'économie domestique est le type de l'économie sociale ; qu'ainsi une nation doit être comme un gros ménage, où le gouvernement, tour à tour monarchique, aristocratique ou démocratique, tient lieu de père, et les travailleurs d'enfants; où enfin la liberté, l'égalité, la propriété, le travail, tous les droits et tous les devoirs, découlent de l'autorité de la loi, manifestée par les représentants du peuple, et ayant pour sanction la force de l'État. Le pays écoutait : l'opposition qui éclatait à l'improviste au sein de la démocratie assurait à Louis Blanc un auditoire passionné. Quel moment de faire briller son éloquence! Eût -il dû succomber dans la lutte, le théoricien de l'organisation du travail par l'État tombait avec honneur, et, vainqueur ou vaincu, la reconnaissance des patriotes lui était acquise. On aurait excusé l'erreur en faveur de l'intention.
Quand, il y a cinquante à soixante ans, l'absolutisme catholique et monarchique fut à la veille de descendre dans la tombe, il fit un effort suprême. C'est alors qu'il produisit ses apologistes les plus illustres, de Maistre, de Bonald, Chateaubriand et Lamennais, dont la merveilleuse destinée devait être de montrer au monde, dans une seule vie de penseur, le progrès philosophique de dix-huit siècles. Maintenant, en la personne de Louis Blanc, une idée plus générale, plus profonde, plus ancienne que le vieil absolutisme, l'idée même de gouvernement, adéquate à l'idée de Dieu, était mise en question. Quelle thèse pour un orateur de quelque génie ! quelle cause à défendre pour un publiciste, pour un historien, pour un homme d'État I C'était la tradition à justifier, la croyance universelle à venger, le préjugé populaire, aux démagogues si cher, à réchauffer, une
palme glorieuse à conquérir. Je m'attendais à une lutte magnanime, de laquelle je n'espérais recueillir que Thonneur, assurément bien modeste, d'avoir le premier, avec une con<« Bcience profonde et une certaine dose de raison, posé le pro* blême, l'inévitable problème de l'État.
£b bien, qu'à répondu Louis Blanc!
Dans sa première catilinaire, à travers force personnalitéSi divagations, protestations de respect envers la souveraineté du peuple, il me jette à la figure ce qu'on appelle en rhétorique une antithèse de mots. A I'État maître, il oppose I'État serviteur ; et voilà sa démonstration.
L'État, dit Louis Blanc, a été jusqu'ici le maître et le tyran des citoyens ; désormais il doit être leur serviteur. Le rapport est changé : là est toute la révolution. — Comme si, à toutes les époques, les apologistes de la monarchie n'avaient pas prétendu, eux aussi, que la royauté était la servante du peupleque les rois étaient faits pour les peuples^ non les peuples pour les roiSy et autres paraboles dont l'expérience du peuple a fait justice. On sait aujourd'hui ce que vaut cette servitude de l'Etat^ cette dévotion du gouvernement à la liberté. Bonaparte, compatriote de Louis Blanc, ne se disait-il pas le serviteur de la Révolution! Quels services il lui a rendus!...
Ainsi, Y État serviteur, voilà la réponse de Louis Blanc à ma première interpellation. Quant à la question de savoir comment l'État peut devenir réellement et eSectivement serviteur; comment, étant serviteur, il peut encore être TÉtat, Louis Blanc ne s'en explique pas : il garde un silence prudent. Il se contente de protester que, si, lui, le premier ouvrier de la République, il redevient jamais homme d'État et ministre du progrès, il sera le très-humble serviteur du peuple ; qu'il gouvernera avec le peuple : ce qui ne rcmpôchera pas, à Toccasion, de résister aux fantaisies et aux entraînements du peuple !... En vérité, cet homme n'a rien dans sa panetière. Ce n'est qu'un grignoteur de croûtes politiques. Je m'en veux d'avoir été si longtemps à le croire, et surtout à le dire. Jugez plutôt.
A lui demandé sur quoi il fondait la nécessité, sous un régime égalitaire, dans lequel le crédit, le travail et le débouché sont garantis à tous, d'une représentation extérieure de la société : — a répondu, en secouant les oreilles : Comprendi pas,
A lui demandé itérativem'ent : Comment conciliez-vous la théorie du crédit gratuit, dont vous revendiquez, concurremment avec Pierre Leroux, la paternité, depuis que l'idée a fait fortune, avec votre initiative du pouvoir, avec vos tendances
communistes, avec votre amour de la dictature, avec votre système de l*État factotum^ avec votre économie de pot-aufcuî
A dit : que j'étais un gladiateur de profession, un déchireur de renommées populaires, un panégyriste des tyrans, jongleur, ten^ *Jeur de gluaux, semeur de doutes, souffleur de discordes, étei" •jneurde lumières, calomniateur du peuple, race de Thrasymaque, vace de Lysandre, race de Tallien (c'est pour tout de bon qu'il se rroit Robespierre), sophiste, philippiste, et qui pisest« helléniste, Galimafron, géant, orgueilleux, vaniteux, grossier, brutal, idolitre de moi-même, Satan, écolier, Erostrate, enragé ; — que j'ai été élève gratuit au collège de Besançon; que j'appartiens à Pitt etCobourg; que y interdis V audace aux républicains; qu'après l'avoir défendu, lui, Louis Blanc, dans un article du Peuple, je fais rire aujourd'hui la réaction à ses déperfs, etc., etc , etc.
Que dites-vous de cet appendice à la litanie composée à mon honneur par Pierre Leroux : malthusien, éclectique, libéral, individualiste, bourgeois, athée et propriétaire^ Chœur de séraphins I Quand le premier dit : Tue! l'autre répond : Assomme! Ces gens-là ne savent seulement pas que l'injure, pour être de bon goût et se faire tolérer des honnêtes gens, doit être l'expression juste du fait et de l'idée, et ne jamais dévoiler la passion secrète et vilaine de celui qui y a recours.
Tout cela entremêlé de poignées de mains chaleureuses aux douze ou quinze soi-disant délégués composant jadis la claque du Luxembourg, et de quelques lieux communs sur le gouvernement et l'État, couvés depuis le 9 thermidor dans les chaufferettes des tricoteuses.
Certes, nous avons eu bien des mystifications après février; mais, il faut l'avouer, je ne me serais jamais attendu à celle-là. Quoi I c'est pour accoucher de VÊtat-serviteur que la Révolution, cette femme de l'Apocalypse, revêtue du soleil comme d'un manteau et que les étoiles couronnent, est en travail depuis quarante siècles I C'est pour V État-serviteur que le Christianisme a opéré la fusion des cultes et fondé la centralisation du genre humain ! pour VÉtat serviteur que nous avons donné l'assaut à la royauté, au 10 août, au 29 juillet, au 24 février 1 pour VÉtat'Serviteur, et le ministère du progrès sans doute, que le prolétariat a souficrt mort et passion en juin 48, et que la ieune Montagne a protesté en juin. 491
Quoil voici un homme qui, prenant des métaphores pour des idées, s'en vient nous dire que l'État est la tête de la société; que dans l'État réside l'âme du peuple, comme, suivant Dcscai*tes, l'âme de l'homme a son siège dans la glande pinéale ;
que l'Être collesiifei besoin, pour se rendre manifeste, de cette RKALISATION crânioscopique ; qu'il ne pense, n*aglt, n'existe qu'autant qu'il est ainsi représentativement réalisé : comme si tout être n'était pas essentiellement une collection, un groupe ; comme s'il existait autre chose, dans la nature, que des collections ou des groupes ; comme si toute la différence entre les réalités ou collections ne consistait pas uniquement en ce que les unes forment des organismes, les autres de sim« pies agrégats; comme si enfin la vie et la pensée n'apparaissaient pas nécessairement partout où il y a organisation dans la collection, quelle que soit, du reste, la formule de cette organisation !
Et cet homme, TAmérico Yespucci du Socialisme, a fait, malgré sa crasse ignorance, un livre que tout le monde a lu, de V Organisation du travail! Sans savoir un mot de l'organisatioD, il s'est fait compter, à force de palabres, parmi les organisateui'Sl Le 22 février, le peuple, attiré par l'étiquette. Ta choisi le premier pour faire partie du gouvernement provisoire. Membre de ce gouvernement, il a osé solliciter, par six mille pétitionnaires et sous le nom de ministère du progrès, la dictature. Il est encore, pour ime foule de gens que le cliquetis des mots frappe plus que l'évidence des raisons, l'expression la plus pure, la plus avancée de la Révolution I C'est en présence des pendaisons de Haynau, des bastonnades de Radetzki , des amnisties du pape, de la réaction fiscale, policière, universitaire de Louis Bonaparte ; c'est quand le secret révélé des dilapidations les plus effrénées, quand la stagnation la plus dévorante, la misère la plus affreuse, témoignent chaque jour de l'impuissance radicale, non pas seulement des hommes du pouvoir, mais du principe même du pouvoir; c'est à ce momentlà que Louis Blanc, que cette ombre rabougrie de Robespierre ose plaider la cause du Pouvoir, du Pouvoir fort, et toujours plus fort! A quoi sommes-nous donc destinés, grand Dieu! Si, après M. Mole, M. Guizot, M. Thiers ; après le gouvernement provisoire et la commission executive; après M. Sénart, Itf. Dufaure, M. Barrot, M. Faucher, M. de Falloux, M. d'Hautpoul, nous devons entendre encore Louis Blanc nous chanter le même air, l'air du pouvoir fort, la musique de l'État organisateur, initiateur, travailleur!... Ohl il faudrait désespérer de notre race, si Ton devait juger de son génie sur de tels échantillons. Mais ne nous décourageons pas, ne cessons de frapper sur ces crânes vides : c'est le meilleur moyen de donner au peuple la conscience de ses propres lois, et de lui apprendre à juger ses maîtres. Voulons-nous donc que l'édifice démocratique et
social soit une fois fondé! Commençons par purger le sol ; mettons le feu aux broussailles : nous avons encore plus d'un marcassin à faire partir.
Ainsi donc, Louis Blanc n'accepte point là lutte en champ clos que nous lui proposions courtoisement dans le Nouveau Monde et la Voix du peuple. Berger prudent, il n'a garde d'exposer ses ouailles à la contagion d'une critique sévère, qui, leur apprenant à raisonner, pourrait leur resserrer le cœur. Au lieu du sainfoin de la controverse, il aime mieux leur faire brouter la paille de ses flagorneries mensuelles. Nous voilà quittes, grâce à lui, des démonstrations savantes, de ces longues dissertations historiques, philosophiques, économiques, qui fatiguaient les pauvres ouvriers, et cassaient la tête au peuple.. Désormais, nous raisonnerons terre à terre, en vrais praticiens et suivant la méthode socratique, heureusement substituée à la dialectique allemande. A quoi bon nous monter l'esprit, en effet, pour discuter V État-serviteur et la réalisatin de l'Être collectif, et la société qui se donne à elle-même une tôte et un cerveau par l'élcrtion de ses représentants!
Causons de l'État, simplement, bonnement, sans métaphysique ni savantise, comme s'il s'agissait de la société des tailleurs ou des cuisiniers.
Malheureux État! Après avoir dégringolé, pendant vingt ans, de Charles X à Louis-Philippe, de Louis-Philippe au gouvernement provisoire, du gouvernement provisoire à la commission executive, de la commission executive à Cavaignac. et de Cavalgnac à Louis Bonaparte, il était encore dans sa destinée d'avoir pour apologiste le rhéteur le plus vain, le plus vide, le plus impudent, le plus nauséabond qu'ait produit, dans le plus bavard des siècles, la plus lâche des littératures ! — Parlons aussi de l'association : il paraît que c'est le fort de Louis Blanc ; et nous aurons, sur cet intéressant sujet, de curieuses révélations à faire au peuple. Nul ne sait, nul n'a dit encore ce que peut, ce que doit être, à l'avenir, l'association. Puis, nous expliquerons aux travailleurs la Triade, le Circulus et la Métempsycose. Nous leur ferons connaître ces grandes découvert(iS de l'illuminisme moderne. Et puisqu'on parle sans cesse de notre conduite, nous consentons à rendre nos comptes; mais gare! nous sommerons nos adversaires de rendre aussi les leurs.
En attendant, que les travailleurs continuent de s'associer : nous n'y faisons pas le moindre obstacle. L'association est un droit de l'homme et du citoyen, que la Constitution garantit, que la pratique uniyerselle proclame, et contre lequel nous n'avons vçine m corps qui s'inscrive en faux. Que les ouvriei's
se £)nneiit par groupes et escouades; qu'ils centralisent leurs forces; qu'ils organisent leur circulation et leurs échanges» et ne se rebutent pas pour quelques mécomptes. La foi aux charlatans les a engagés dans une fausse route ; leur expérience, plus que nos conseils, les en retirera. L'association ne peut plus être ce qu'ils imaginent : nous le leur démontrerons, et ils ne tarderont pas à en convenir. Mais il est bon, il est indispensable qu'ils expérimentent par eux-mêmes les idées de leui's rêveurs : il leur en restera toujours quelque chose. Éclairés par la pratique de chaque jour, ils n'en saisiront que mieux les principes, à mesure qu'ils seront portés à leurs méditations; alors il leur sera facile de reconnaître quels sont les jongleurs, de ceux qui ne leur ménagent aucune vérité, aucun redressement, ou de ceux qui, n'ayant pas une idée dont ils puissent leur faire hommage, ne savent que caresser, dans l'intérêt d'une ambition au désespoir, leurs passions et leurs préjugés. Ce ne sera pas long.
Encore un peu de patience, prolétaires; et si vous n'êtes éclairés, à cette fois ; si, étant éclairés, vous ne savez être libres, ne vous en prenez qu'à vous seuls; n'accusez de votre infortune que votre intelligence et votre cœur.
(K* 88. ~ 28 décembrt.)
(Deuxième article»)
La destinée de celui qui écrit ces lignes a quelque chose d'étrange. Pour peu qu'il cédât à l'orgueil d'ime situation presque sans exemple, il lui faudrait croire qu'en ce moment tout le inonde, lui seul excepté, est en démence ; ou bien que c'est lui-même qui, par un prodige inexplicable, est fou, de la folie la plus docte, la plus réfléchie, la plus raisonnée, la
plus consciencieuse, la plus philosophique, la plus conforme, en un mot, dans son principe, son ohjet, ses déductions, à la science pure et au sens commun.
Mais, à Dieu ne plaise que nous donnions accès en notre esprit à cette alternative présomptueuse : mieux vaut rechercher si la contradiction, qui existe en ce moment entre la foi publique et les opinions que nous défendons, ne serait pas l'effet de quelque malentendu. Toute idée qui se produit pour la première fois dans le monde, bien que puisée dans la conscience universelle, et déduite de la tradition antérieure, n'en est pas moins regardée, au moment de son apparition, comme propre et personnelle à celui qui la formule et qui, pour cette raison, en assume exclusivement la responsabilité. L'idée, à ce moment, semble hors de la croyance générale ; elle reçoit le nom de paradoxe. Mais bientôt la reconnaissance du paradoxe s'effectue ; peu à peu le sens commun s'en empare, l'idée entre dans la raison publique , et reçoit d'elle titre de créance et de circulation. Il n'est pas un de nous qui n'ait été témoin,, une fois en sa vie, d'un pareil mouvement de l'esprit public. Ne serait-ce donc point à une conversion de cette nature que nous assistons aujourd'hui!
Qu'avons-nous dit depuis Février! Que dit, depuis trois mois, la Voix du Peuple, fondée pour continuer l'œuvre de ses deux aînés, le Peuple et le Représenlani du Peuple ?
C'est que la Révolution, au dix-neuvième siècle, a un double objet :
1* Dans l'ordre économique, elle poursuit la subordination complète du capital au travail, l'identification du travailleur et du capitaliste, par la démocratisation du crédit, l'annihilation de l'intérêt, la réduction à l'échange, égal et véridique, de toutes les transactions qui ont pour objet les instruments de travail et les produits. A ce point de vue, nous avons fait observer, et nous avons dit, les premiers, que désormais il n'y avait plus que deux partis en France : le parti du travail, et le parti du capital.
2® Dans l'ordre politique, la Révolution a pour but d'absorber l'État dans la société, c'est-à-dire de procéder à la cessation de toute autorité, et à la suppression de tout appareil gouvernemental, par l'abolition de l'impôt, la simplification administrative, la centralisation séparée de chacune des catégories fonctionnelles, en autres termes, Torganisation du suffrage universel. A ce point de vue encore, nous disons qu'il n'y a plus que deux partis en France : le parti de la liberté, et le parti du gouvernement.
Telle est, en deux articles, notre profession de foi sociale et politique :
Oui, il faut à l'avenir qu*en tout producteur la qualité de travailleur et celle de capitaliste ou propriétaire soient rendues égales et distinctes. De même qu'autrefois le serf était attaché à la glèbe, de même aujourd'hui, par Imterversion des rapports, le capital doit être attaché à Touvrier. Là est le vœu le plus positif, la tendance la plus authentique de la Révolution. Le socialisme et la démocratie sont d'accord avec nous de ce point.
Oui, il faut qu'en tout citoyen la liberté et l'autorité soient égales : sans cela l'égalité n'existerait pas et serait compromise ; la souveraineté du peuple, transférée à un petit nombre de mandataires, serait une fiction. Là encore est le vœu, là est aussi la tendance irréfragable et irrésistible de la Révolution, bien que l'opinion ne se rende point encore un compte exact de la manière dont cette identité de la liberté et du pouvoir doit s'établir. A cet égard, que la bourgeoisie consulte sa tradition ; qu'elle se rappelle ses longs efforts contre le despotisme, sa haine profonde du gouvernement; que ceux qui, le 22 février, ont crié les premiers : Vive la Réformei et qui ont posé, avant Ledru-Rollin lui-même, la première pierre du suffrage universel, que ceux-là répondent pour nous ; qu'ils disent si nous sommes dans le vrai !
Or, ce double vœu, cette double tendance constatée et avé« rée, qu'affirmons-nous encore? Quelle est la conclusion supérieure et définitive que nous donnons à la Révolution!
Cest que le travail et la liberté, de même que le capital et le gouvernement, sont semblables entre eux et homologues : en sorte qu'au lieu de quatre partis que nous trouvions tout à l'heure dans le pays, en nous plaçant tour à tour au point de vue économique et au point de vue politique, il n'y en a réellement que deux : le parti du travail ou de la liberté, et le parti du capital ou du gouvernement. C'est que ces deux propositions : abolition de l'exploitation de Vhommepar Vhomme^ et Abolition du gouvernement de V homme par Vhomn^^ sont une seule et même proposition; c'est enfin que I'idee révolutionnaire, malgré le dualisme de sa formule, est une et indivisible, comme la République elle-même : le suffrage universel impliquant négation de la prépondérance du capital et égalité des fortunes, comme l'égalité des fortunes et la suppression de l'intérêt impliquent négation du gouvernement.
U n'est besoin que d'énoncer l'identité de ces idées, pour que tout esprit logique la reconnaisse et y adhère : c'est elle qui
forme le point de passage entre la période capitaliste et gouvernementale qui finit, et la période de liberté et d'égalité qui commence ; c'est là, si l'on peut ainsi dire, qu'est l'apogée historique, l'uquateup humanitaire.
Toute notre opposition, notre polémique, notre science révolutionnaire découle de cette donnée : c'est ainsi que, plus tard, tout progrès philosophique, toute manifestation religieuse, si tant est que la société ait à se manifester encore sous cet aspect, en découlera. Nous provoquons de toutes nos forces, d'une part, l'abolition de l'intérêt et la gratuité du crédit, de l'autre, la suppression du système actuel d'impôt, et, par suite, l'annihilation du gouvernement. La Voix du Peuple n'a pas d'autre raison d'existence.
Or, voici ce qui nous arrive.
Par une de ces contradictions si fréquentes aux époques de grande élaboration intellectuelle, il se trouve qu'en ce moment la classe travailleuse, celle qui fait opposition au capital, et au profit de laquelle s'accomplit surtout la Révolution, incline, à son insu, par le communisme de ses idées, et grâce surtout à l'ineptie de ses meneurs, vers la conservation de l'autorité : c'est encore le vieil instinct monarchique qui, sous la forme de Dictature, Convention, etc., fait illusion au peuple; — tandis que la classe moyenne, ou bourgeoisie, de tout temps antipathique au pouvoir, et qui s'est elle-même baptisée du titre de parti libéral, incline, par sa routine économique et par le servilisme de ses intérêts, à la perpétuité de l'exploitation capitaliste et propriétaire.
En sorte que nous, qui, au nom de la Révolution et du prin^ cipe invoqué par chacun dos partis qui la représentent, poursuivons également et simultanément Tabolitiondu capital et de l'État, alors que nous devrions rallier toutes les opinions, nous nous trouvons en contradiction avec chacune d'elles, rc. proches et combattus par tous ceux dont nous servons la cause. Politique! voulez-vous arriver sûrement au pouvoir gardez-voùs d'avoir raison contre tout le monde.
Ainsi la Révolution, t^ue la classe moyenne et le prolétariat^ par la communauté de leurs idées et de leurs besoins, sem« blaient devoir à l'envi précipiter, est arrêtée dans sa marche parla scission aveugle, illogique, de leurs opinions et de leurs intérêts. Dès le 25 février, quand tout paraissait d'accord de lui donner une impulsion formidable, la Révolution rencontrait devant elle la nation tout entière, divisée en deux partis antagonistes : ceux qui, avec MM. Dunoyer, Frédéric Bastias, etc., suivant la trace de J.-B. Say, prêts à livrer TÊtat,
défendaient le capital ; et ceux qui, avec le gouvernement pro-^ visoire, Louis Blanc, Pierre Leroux, toute la tradition démocratique et utopique, prétendaient faire de TËtat le créateur de la liberté et de l'ordre.
Car, nous pouvons le dire sans crainte de citer à faux et sans calomnier, c'est très-sérieusement que Pierre Leroux, qui repousse, assure-t-il, le gouvernement de l'homme par Thommo, veut cependant, au nom de la Triade, et du consentement dw cliacun, établir sur tous la souveraineté de quelques-uns. Le projet de Constitution triadique, publié par Pierre Leroux, et que nous aurons quelque jour l'occasion d'examiner, dépose des tendances éouvernementales de son auteur- C'est très-sérieusement aussi que Louis Blanc, malgré son fameux ana gramme de V État-maîlre en État-serviteur ^ veut un pouvoir, formé, comme tous les pouvoirs, par délégation des citoyens; un État, organe et représentant de la société; un gouvernement, enfin, qui soit au peuple ce que la tête est au corps, c'est-à-dire chef et souverain.
Telle est la contradiction que, de toute l'énergie de notre conscience, de toute la puissance de notre raison, nous travaillons à faire cesser. Tandis que l'idée politique, qui anime la classe moyenne, et l'idée économique, poursuivie par le peuple, devraient, se complétant l'une l'autre, se résoudre en une seule et même idée, qui exprimerait ainsi le passé et l'avenir de la Révolution, et réconcilierait les deux classes, ces deux idées se font la guerre^ et, par leur discordance, arrêtent le mouvement et compromettent la sécurité publique.
Et telle est aussi la cause des récriminations que soulève notre polémique, chaque fois que, contrairement à l'une des idées partielles qui se disputent l'influence, nous avons à développer quelqu'un des grands principes de Février. A droite, nous rencontrons le vieux libéralisme, hostile au pouvoir, mais défenseur de l'intérêt et de la propriété quiritaire ; à gauche, les démocrates gouvernementalistes, adversaires comme nous de l'exploitation de l'homme par Thomme, mais pleins de foi dans la dictature et l'omnipotence de PÉtat ; au centre, l'absolutisme, qui réunit dans sa devise les deux faces de la contre révolution ; sur nos derrières, le modérantisme, dont la fausse sagesse est toujours prête à transiger avec toutes les opinions.
Chaque parti nous imputant ses propres contradictions, nous sommes accusés tout à la fois, par les socialistes démocrates, de trahison; par les économistes libéraux, d'inconséquence; par les modérés, d'exagération, I^s premiers nous reprochent
de prêcher Tindividualisme après avoir combattu la propriété. Vous ne voyez, nous disent-ils, qu*un terme de la formule républicaine, Liberté f Égalité ^ Fraternité; votre an-abchœ est I0 chacun chez soi, chacun pour soi, de M. Dupin ; ce que vous attaquez sous le nom de gouvernement, c'est la pensée même du siècle, c'est l'association. — Les économistes nous demandent, à leur tour, comment il se fait que, repoussant l'initiative de l'État, nous fassions cependant appel à l'initiative populaire; ils soutiennent que mettre la société à la place du gouvernement, par Torganisation du libre concours des volontés et des intérêts, c'est tourner toujours dans le même cercle, et faire opposition à la liberté.
Les modérés reconnaissent l'exactitude de notre logique; ils approuvent nos principes; mais ils refusent de nous suivre dans nos déductions. Suivre un principe dans toutes ses conséquences, c'est, selon eux, sacrifier la vérité à la logique, outrepasser le but que l'on veut atteindre, c'est se perdre par l'exagération. Quant aux absolutistes, ils sont, de tous nos adversaires, ceux qui nous comprennent le mieux. Ils ne nous accusent de rien, ne nous calomnient pas; ils nous considèrent comme faisant à leur profit la réduction à l'absurde de toutes les idées qui partagent l'opinion, démocratie, république constitutionnelle, monarchie représentative, économisme, socialisme et philosophîsme; et, toujours dupes de leurs illusions, ils nous attendent gravement à conversion et résipiscence.
Il faut pourtant que la situation s'éclaircisse, et que cette équivoque déjà trop longue ait un terme.
Qmi donc ici est en contradiction avec lui-même, de nous, ou des socialistes gouvernementaux, dont nous signalons, depuis vingt mois, les funestes tendances, dont nous avons prédit toutes les défaites! De nous, ou des économistes libéraux, dont nous réfutons depuis dix ans les erreurs! De nous, ou des doctrinaires obstinés, à qui nous ne cessons de répéter que leur prétendue modération n'est qu'impuissance et arbitraire! Lequel doit attirer à soi son antagoniste, de nous, qui suivons dans toute sa largeur la grande route du progrès, ou des partisans de l'absolutisme, immobiles comme des termes, à l'autre extrémité de l'horizon!...
Tous les doutes seraient levés, et bien des discussions seraient épargnées au public, si, de même que l'on s'accorde à rcconndtre, d'un côté, la tendance libérale de la bourgeoisie, et, de l'autre, la tendance égalitaire du prolétariat, on pouvait encore se mettre d'accord sur leur identité.
Est-il vrai que le socialisme^ expression du pn>létariat| fait
LA VOIX Dli PEUPLE <» 4849 53
de toute éternité la guerre au capital, voire même à la propriété 1 — Oui.
Est-il vrai que le libéralisme, expression de la classe moyenne, combat depuis un temps immémorial l'action du gouvernement, l'initiative du pouvoir, la prérogative de l'Étatt — Oui encore.
Ces deux points établis, que disons noust
C'est que ce que l'on nomme en politique Autorite est l'analogue et l'équivalent de ce qu'on appelle, en économie politique. Propriété; c'est que ces deux idées sont adéquates l'une i l'autre, et identiques;
Qu'attaquer l'une, c'est attaquer l'autre;
Que celle-ci est inintelligible sans celle-là, et réciproquement;
Que si vous éliminez la première, il faut encore éliminer la seconde, et vice versa ;
Que là où le capital est déchu de tout intérêt, le gouvernement devient inutile et impossible; et par contre, que le capital, sans un gouvernement qui l'appuie, qui le couvre de sa prérogative et lui garantisse l'exercice de son privilège, reste nécessairement improductif, et toute usure impraticable ;
Enfin, que le Socialisme et le Libéralisme sont les deux moitiés de l'opposition intégrale que la Liberté fait, dès l'origine du monde, au principe d' autorité, exprimé par la propriété et par l'État.
Avons-nous tort, à présent, et sommes-nous inconséquents, infidèles à notre cause, traîtres à nos principes, quand nous défendons cette grande et magniûque conclusion 1 Est-ce notre faute, si le prolétariat et la classe moyenne, divisés en ce moment par l'égoïsme de leur tendance respective, sont au fond d'accord, et sur les principes, et sur le but, et sur les moyensf Et parce que de prétendus révolutionnaires, exploitant la haine, entretiennent, dans l'intérêt de leur détestable ambition, cet antagonisme factice, devons-nous taire notre pensée, la pensée même de Février î Devons-nous fuir lâchement des vaut le risque de la calomnie et de l'impopularité?
Mais, nous dit-on, vous prenez sans cesse les tendances de la civilisation pour ses lois, et c'est en cela que consiste votre erreur; c'est de là que viennent les contradictions, les inconséquences, les exagérations dont le peuple entier vous accuse.
Ainsi, dit un socialiste, il est bien vrai, et nous avons accueilli cette vérité avec joie, que la circulation des capitaux et des produits doit être gratuite, et l'usage des instruments de travail garanti à tous sans autre rétribution que l'amortisse-
ment. Ceci est bien une loi de la société ; vous en avez donné vous-même la démonstration mathématique. Mais il n'est pas Vrai, au même titre, que la société puisse et doive se passer de gouvernement. Qui donc, sans le gouvernement, qui donc, Bans l'État, ferait crédit à l'ouvrier, organiserait la circulation, garantirait à tous l'instruction et le travail!
— Mais, reprend un économiste de Técole libérale, c'est justement le contraire qui est la vérité. L'abolition des gouvernements est ridéal des sociétés; la production de l'ordre par l'extension indéOnie de la liberté est leur loi. Quant à la diminution de l'intérêt, il ne faut voir dans le phénomène d'économie sociale qu'une simple tendance, non un principe de régénération. Le loyer du capital décroît à mesure que les capitaux se multiplient : cela est vrai. Mais il est absurde de prétendre que cet intérêt arrive jamais à zéro : qui donc sans cela voudrait faire crédit? qui épargnerait! qui travaillerait! Laissez donc, socialiste, vos chimères politiques et égalitaires, et suivez l'étendard de la liberté : c'est celui de 89 et de 18301
Le socialiste. Vous ne voulez pas de la Révolution sociale! vous soutenez l'usure! vous défendez l'exploitation de l'homme par l'homme ! soit. Il y a dans le peuple assez d'intelligence, d'initiative, de patriotisme, pour qu'il puisse terminer seul la Révolution.. Il saura se passer d'une alliance suspecte; jamais il ne se mettra à la remorque de la bourgeoisie.
L'ÉCONOMISTE. C'est à la bourgeoisie que la liberté doit toutes ses conquêtes ; c'est à elle que la classe travailleuse est elle-même redevable du bien-être et des droits dont elle jouit. C'est cette bourgeoisie vaillante et disciplinée qui a fait seule, jusqu'à ce jour, la besogne des Révolutions : elle ne permettra ni qu'on la devance, ni qu'on la traîne. Jamais elle ne se mettra à la remorque du prolétariat.
Eh ! citoyens, si vous ne pouvez vous entendre, tachez au moins de vous mettre d'accord avec le sens commun. Comment ne voyez-vous pas que toute tendance accuse une loi t que la tendance est la loi même, non en puissance, mais en action 1 Aristote enseignait que la cause première du mouvement est le ciel intelligible : il voulait dire l'Idée pure^ la Raison, la Loi. Ainsi, ce que nous appelons dans les corps attraction^ dans l'homme amour ou passion, dans la société tendance ou progrès^ dans les êtres organisés vie, dans l'univers destinée : tout cela n'est que la manifestation de l'Idée, de la Loi, du ciel intelligible, qui commande à la créature, qui la solUcitc, la détermine et s'en fait magnétiquement obéir...
J/l9^s laissons de côté la psychologie, l'ontologie et la meta-
physique. Venons aux faits et aux preuves. Tant que le prolétariat et la bourgeoisie, suspects l'un à l'autre, se tiendront mutuellement en échec, la Révolution, au lieu de se développer paciflquement, n'ira plus que par sauts et pat* bonds; la Bociété sera menacée, à chaque pas, d'une dislocation générale. Montrons-leur donc que leur principe, à tous deux, est le même, leur tendance la môme, leur orgueil, encore le môme; que tout ce que chacun pourrail faire dans son intérêt propre serait l'accomplissement des désirs de l'autre, comme aussi la victoire de l'un sur l'autre serait le suicide de tous deux. Chose singulière, que, pour échapper à l'ostracisme universel, il nous faille, en ce moment, opérer la réconciliation universelle!
K* 89i •» 29 décembrfl.
{Troisième article. )
Destruàm et mdificàbo.
Quoi ! TOUS prétendez que le socialisme, qui devait régénérer le commerce, l'agriculture; l'industrie, la propriété, la famille, la religion, la philosophie, l'art, l'État; qui devait révolutionner l'himianité et le globe, est tout entier dans l'abolition de l'intérêt, dans la Banque du Peuple! — Oui, comme le chêne est dans le gland.
Quoi I vous ne voulez pas de Constitution! Vous voulez abolir le gouvernement i Qu'est-ce donc qui maintiendra l'ordre dans la société t Que mettez-vous à la place de l'État 1 à la place i^ la police 1 à la place des grands pouvoirs politiques 1 — BiçQ.
56 MÉLAKGES. <— ARTICLBS DE lOUBMAUX
La société, c*est le mouvement perpétuel. Elle n'a pas besoin qu'on la remonte ni qu'on lui batte la mesure. Elle porte en soi son ressort, toujours tendu, et son balancier.
Mais enfin qui fera respecter les lois! Est-ce que vous ne voudriez pas non plus de lois 1 — Non. Une société organisée n'a pas plus besoin de lois que de législateurs. Les lois sont dans la société comme les araignées dans la ruche : elles ne servent qu'à prendre les abeilles.
Comment pouvez- vous parler d'organisation» vous qui ne voulez point de lois! Quelle organisation que la vôtre, où il n'existe ni pouvoir législatif, ni pouvoir exécutif, ni force armée, ni tribunaux, ni sergents de ville ! Cette organisation-là, c'est l'anarchie. ^ Justement : la société sera organisée quand il n'y aura plus personne qui lui fasse des lois, qui la garde et qui la juge. Et c'est parce que la société n'a jamais été organisée, mais seulement en voie d'organisation, qu'elle a eu besoin jusqu'à présent de législateurs, d'hommes d'Etat, de héros et de commissaires de police. Quand l'arbre est jeune, on lui donne un tuteur : on n'attache pas un chêne de soixante pieds à un échalas.
Vous voulez dire sans doute que, tous les hommes étant frères, tous les intérêts antagonistes ayant disparu dans la communauté du travail et des biens, l'association tiendra lieu de gouvernement et de loist — L'association ainsi entendue est en sens contraire de la liberté et du progrès. C'est encore du gouvernement; c'est la suppression de toutes les garanties, la destruction de la solidarité, la cessation de la vie; c'est la désorganisation sociale.
Ainsi, plus d'intérêt, plus de gouvernement, plus de Consti* tution, plus d'association, plus de lois! L'anabchie dans le capital, dans le travail et dans l'État ; l'anarchie partout et toujours, voilà ce que vous appelez organisation, solidarité, garantie, progrès! Vous supprimez les institutions; et vous appelez cela instituer la société 1 Détruire, pour vous, est synonyme d'édifier I C'est ainsi que vous prétendez réaliser la devise républicaine: Liberté, Egalité, Fraternité! Quel paradoxe! quelle ironie 1
-* Que voulez-vous t les langues anciennes et modernes ne me fournissent pas d'autre terme pour rendre ma pensée, pour exprimer, dans sa simplicité et sa grandeur, I'idée révolutionnaire. Oui : Anarchie! c'est-à-dire, pour les nations mineures, chaos et néant; pour les adultes, vie et lumière. Anarchie complète, absolue : encore une fois, je ne puis formuler autrement l'identité des deux tendances que nous avons signalées
LA yOîX DU PEUPLE — 1849 67
dans la classe travailleuse et la classe bourgeoise. C'est, au surplus, ce que j*espère vous faire voir de rœil, toucher du doigt, envisager de la pensée, comme si vous aviez devant vous le Panthéon ou la colonne de la Bastille. Â peine si j'aurai be^ soin de votre attention.
La tache que je me suis imposée serait au-dessus de mes forces, si je devais la traiter doctrinalement, par la science, Thistoire, la philosophie, le droit. Aucune force humaine ne pourrait soutenir un pareil labeur.
Mais Tesprit est fécond en ressources. Quand les faits Pencombrent, que l'expérience l'embarrasse, que la variété de l'observation le rend perplexe, il généralise, établit des classifications, et fonde ainsi la science : analyse et résumé de la nature. Lorsque la science Tobsède à son tour, et que le fil lui échappe, alors il simplifie ses connaissances en les ramenant toutes à un fait primitif, et recommençant de nouveau la science sur une plus haute expérience.
Tel est le procédé auquel j'aurai recours, dans une question qui eût exigé, pour être dévevoppée scientifiquement, Taccumulation, dans uiie seule tête, de la presque totalité du savoir humain. Je ne démontrerai pas : une telle démonstration me serait impossible. Je montrerai : c'est-à-dire qu'au lieu d'ex* pliquer la chose, je tâcherai de la faire voir ; de telle sorte que les objections qu'on pourra me faire, et auxquelles je devrai répondre, n'accusent point un défaut d'intelligibilité dans mon récit, mais seulement un défaut de transparence. Il ne faut pas que le lecteur puisse me dire, comme Louis Blanc, je ne coni' prend pas ; mais seulement, je n'ai pas vu. Alors ce sera à moi de répandre plus de clarté sur l'objet en perspective, ou d'appliquer, s*il y a lieu, un collyre sur les yeux du spectateur.
Mais, d'abord, quel est le fait que nous avons à mettre en en lumière! Il s'agit de le bien définir.
C'est/ en premier lieu, que par la tendance combinée, et du prolétariat qui appelle une réforme dans la i)ropriété , et de la bourgeoisie qui en réclame une autre dans l'État, le gouvernement s'annihile et disparsdt ;
C'est, ensuite, qu'à fur et mesure de cette abolition du gouvernement, et par le fait même de cette abolition, la liberté, l'égalité, la solidarité, la sécurité, l'ordre, tous les droits consacrés par la Constitution , toutes les promesses de la République, tous les vœux de la société, se réalisent.
Voilà bien là ce que nous avons à reconnaître, n'estril pas vraif ce qu'annonçait, il y a deux ans, cette épigraphe placée
58 MÉLAJ^GBS. — ARTICLES DB JOURNAUX
en tête d'un livre de démolition : Destruam et «dificabo ! Ce qui veut dire qu'à une série négative correspond nécessairement, dans l'esprit et dans la société, une série affirmative ; en sorte que, si la négation est complète et irréprochable, l'affirmation existe ; il n'y a plus qu'à la dégager. Si les honorables critiques qui ont parlé du Système des contradictions avaient compris cette vérité élémentaire, ils se seraient épargné la peine de nous accuser de présomption et d'orgueil ; ils n'auraient eu garde de noife reprocher que nous excellions à démolir, mais que nous ne savions rien édifier. Démolir, c^est bâtir! La critique ne dera-t-elle donc jamais que la bête de somme de la littérature!...
Voici donc qui est entendu : nous avons à voir comment, par le double mouvement de révolution qui emporte à la fois la bourgeoisie et le peuple, le gouvernement périt dans la société; puis comment, par l'extinction du gouvernement, l'ordre, c'est-à-dire la liberté, l'égalité et la fraternité, s'établit.
Maintenant, par quel moyen, à quel flambeau allons-nous Voir toutes ces choses! — Car il est évident que, n'étant ni peintre, ni physicien, ni machiniste, ni gouvernement, mais un simple ouvrier de la presse, je ne puis montrer au public l'avenir de la Révolution sur une toile, dans une lanterne magique, ou un phalanstère modèle. J*ai pour champ d'exposition la Voix du peuple ; pour instrument l'écriture. Mais l'écriture ne représente les choses qu'à l'entendement et d'une manière successive : comment donc pourrons-nous en saisir l'ensemble! Quelle garantie aurons-nous de la fidélité de notre compréhension t Quelle sera notre boussole, notre critérium!
Ce critérium, je "vais le dire. Il est on ne peut plus simple, chacun peut en vérifier l'exactitude. C'est cet axiome de géométrie : La somme des parties est égale au tout. Croyez-vous, lecteur, à la géométrie! En ce cas, vous pouvez vous abandonner à notre conduite : nous vous ferons voir les nouveautés les plus intéressantes, et vous ne courrez aucun risque de vous perdre.
Eh bien ! c'est à l'aide de cet axiome : La somme des parties est égale au iovt^ que j'espère vous faire voir ce phénomène véritable, inouï, que le gouvernement, par le progrès des réformes, périt nécessairement dans la société, et qu'à mesure qu'il périt l'ordre naît à sa place, aussi parfait qu'il est possible, dans l'état actuel de nos connaissances, de le concevoir.
Et, en eôet, si je montre, d'un côté, que par l'organisatioD
LA VOIX OU fEtPLE — 1849 59
du crédit gratuit, par l'abolition ou la conversion de l'impôt et l'extension du suffrage universel, triple et inévitable conséquence de la Révolution de Février, le système gouvernemen* tal est frappé, dans toutes ses parties, d'une simplification telle, que chacune des fonctions par lesquelles se manifeste l'autorité publique devient inut:le, et que l'action du pouvoir ;e trouve totalement annihilée : il est clair que, le tout ne pou* rant subsister après l'élimination des parties, le gouvernement devient une entité pure : créé par une fiction de la pensée générale, il rentre dans la fiction.
Et si, d'autre part, je fais voir que partout où aura cessé Tac tion du pouvoir, là se manifeste spontanément une action de liberté à la fois individuelle et corporative, communale et nationale ; corporative, parce qu'individuelle ; nationale, parce que communale ; action qui est l'accord même des intérêts, par cette raison simple qu'ils ne dépendent plus que de la liberté, non de la propriété; qui est Pexpression de toutes les volontés, parce que là où rien n'est abandonné au hasard, à la faveur, à la naissance, au privilège, les volontés ne peuvent avoir d'autre objet que la liberté ; action qui satisfait simultanément aux besoins généraux et particuliers, désormais identiques; si, dis-je, je montre cette création progressive de l'harmonie par la liberté, succédant partout à la décroissance de l'ordre par le pouvoir : il sera évident encore que, le tout étant homogène à chacune de ses parties et égal à leur somme, le plus haut degré d'ordre dans la société s'exprime par le plus haut degré de liberté individuelle, en un mot par Tanabchie.
Ainsi point de philosophie, point de métaphysique, point de jurispiTidence; ni dissertation, ni controverse : nous n'en eussions jamais fini. Rien qu'une exposition empirique : au lieu de raisonnements, une série de faits. Et, les faits constatés et admis, il suffit que le peuple, auteur du gouvernement, faisant du gouvernement pour la dernière fois, les convertisse en décrets, pour que, de l'avis de tout le monde, la Révolution soi^ finie en vingt-quatre heures.
£A VOIX DU PSUPUB
(LMO)
(K* 99. — 8 janTi«r.)
(Quatrième artidê.)
Depuis que je m'iatéresse à la chose publique, j*ai maintes fois entendu les patriotes se poser cette question scabreuse : Que ferons-nous le lendemain de la Révolution? Mais je dois dire aussi que je n'en ai jamais vu un seul y répondre. On prendrait, disait-on, conseil des circonstances; et, la question jetée en Tair, on n'y pensait plus. C'est ainsi que le fruit de toutes nos révolutions a constamment été perdu pour le peuple.
Robespierre savait-il, avant le 31 mai, ce qu'il ferait après avoir renversé la Gironde! Ses manuscrits, cités par M. de Lamartine; ses derniers discours, les six semaines de paresse et de bouderie auxquelles se livra l'orgueilleux tribun, et qui amenèrent le 9 thermidor, témoignent de ses incertitudes. Le 31 mai 93, avait été posée, par la défaite des Girondins, la question de la République démocratique et sociale : quatorze mois de dictature et de terreur furent accordés à Robespierre pour la résoudre. Dans cet intervalle, Carnot organisa la victoire; Cambon réforma les finances; nos généraux, placés sous le couteau de la guillotine, sauvèrent la République. Robespierre seul, l'homme de la police et de l'utopie^ n'organisa
fiett, ne fit rien. La loi de Prairial fut son chef-d'œuvre. La téaction, qui surgit tout à coup au 9 thermidor, fut, comme celle que nous avons vue se dérouler après Février, le résultai logique de Timpérltie des hommes et de la nécessité des choses.
Voyez Bonaparte, au contraire. Il sait, celui là, ce qu'il vient faire à Paris, en quittant TEgyptc : c'est la déroute de la démagogie et la consolidation du juste -milieu. D'accord avec l'opinion et la destinée, Bonaparte chaSse à la pointe de ses baïonnettes les représentants du peuple ; trois millions et demi de sufifrages consacrent ensuite le coup de main, l'usurpation brutale de Saint-Cloud. En révolution, celui qui sait ce qu'il veut et ce qu'il fait est sûr de commander giux autres : telle est la logique des faits et la politique des masses.
Les libéraux de quinze années savaient également ce qu'ils feraient après avoir renversé le trône légitime : c'était l'application du système constitutionnel, pur de tout mélange catholique et féodal. Aussi, pendant que les républicains de Juillet cherchaient leur résolution et faisaient attendre le peuple, la bourgeoisie libérale encaissait, si j'ose ainsi dire, le bénéfice des glorieuses journées. Onze jours durant, la France fut entré la Monarchie et la République. L'idée démocratique ne se posant pas, Louis-Philippe fut déclaré roi des Français, et la démocratie réduite à conspirer, pendant dix-huit ans encore, à la queue de l'opposition dynastique. Instruisez-vous, républicains, à l'école de la royauté et du monopole 1
Du moins, ces dix-huit ans écoulés, les républicains seront en mesure; il sauront ce qu'ils doivent faire le lendemain de la révolution ! Dix-huit ans pour délibérer, pour organiser le travail et l'État!... Mais la politique absorbait les intelligences. Les démocrates se retrouvèrent après Février comme après Juillet : rien d'étudié, rien d'appris, partant rien de fait. La Révolution les surprit; autant et plus peut-être que les dynastiques. Des circulaires, des commissaires, des émissaires, des utopies, des harangues; finalement un replâtrage diffus, confus, de toutes les constitutions monarchiques et quasi-monarchiques que le peuple, en ses grands jours, avaient jetées bas, comme un taureau qui secoue le joug : voilà tout ce que surert faire de la victoire de Février les conspirateurs de dix-huit ans.
Le Moniteur contient les actes du gouvernement provisoire : or, à l'exception du décret qui établit le suffrage universel, il n'y en a pas un qui témoigne de la moindre intelligence de la situation, pas plus que de la Révolution. La Constitution du 4
6â MELANGES. — ARTICLES DP JOURNAUX
novembre résume tout le travail de TAssemblée constituante. Or, à part le principe de perfectibilité constitutionnelle et sociale, exprimé dans les articles l^ et 111 de la Constitution, il n*y a rien, dans tous les actes de cette assemblée, qui mérite la plus petite mention honorable de l'histoire. Cette fois, comme les autres , le résultat a été ce qu'il devait être : les républicains de la veille n'ont paru un moment au pouvoir que pour servir de marcheypied aux républicains du lendemain, traînant après eux les doctrinaires et les jésuites.
Ne soyons pas injustes pourtant envers nos aînés dans la démocratie. En prononçant résolument la déchéance de la royauté, et en fondant le suffrage universel, ils ont rendu inévitable la révolution sociale ; ils ont coupé court à tous les escamotages et avancé, peut-être d'un siècle, l'heure de l'émancipation universelle. Quand la douleur présente sera devenue moins vive, et le sentiment des fautes commises moins amer, il y aura des actions de grâces pour les initiateurs de Février...
Maintenant donc, la démocratie, toujours évincée, proteste encore, et se prépare, par la propagande et les élections, à ressaisir le gouvernail. Le scrutin de 1852, à supposer que le peuple attendç jusqu'à 1852, sera, n'en doutez pas, le signal d'une révolution nouvelle.
Que ferons-nous le lendemain de cette Révolution t
Telle est la question que le peuple doit se poser à lui -môme, qu'il doit étudier sans relâche, et résoudre à bref délai.
Ce n'est pas tout de voter; ce n'est rien de se manifester; c'est peu d'emporter à la baïonnette l'Hôtel-de- Ville et les Tuileries : il faut savoir utiliser la victoire.
Que le peuple donc s'interroge et se réponde. Car si, au jour de la Révolution, il ne tient pas la solution prête, après un temps d'arrêt dans l'orgie démagogique, il retournera, pour des siècles, à la monarchie et au capitalisme, au gouvernement de l'homme par l'homme, à l'exploitation de l'homme par Thomme. La République ne peut rétrograder, ni vivre dans le statu quo: il faut qu'elle avance ou qu'elle meure.
Eh bien! démocrates! êtes-vous prêts? Je suppose que cette révolution, calculée à jour fixe, arrive demain. Quelle confusion dans vos rangs! Voici Pierre Leroux qui vous offre sa triade, qui vous organise le pouvoir par trois, six, neuf; qui vous propose, pour remède à la misère, le circulus ; pour boussole à la raison la métempsycose.
Louis Blanc s'emparant, cette fois, de la dictature, procède au transbordement des hommes et des choses : c'est le rachat universel, lisez la confiscation universelle. Considérant, plus
modeste, sur un crédit de six millions, fonde le preipier phalanstère. La Montagne, forcée par ses paroles et ses actes, abolit pour 600 millions d'impôts indirects, et les remplace par une taxe progressive sur le revenu net, alors que le revenu net n'est plus qu'une fiction d'économie politique, alors que le riche n'existe plus que dans les présomptions du percepteur. Le gouvernement, s'ouvrant à lui-même un crédit sur toutes les fortunes, fait gémir la presse aux assignats, expédie de tous côtés des commissaires pour révolutionner les villes et les campagnes, déclare la guerre à l'Europe, met le monde sur le qui vive. L'industrie privée, le commerce libre, la petite et la j grande propriété sont poussés vers l'association. Lescorpora-. tiens ouvrières, divisées d'intérêts comme de principes, privées de direction, s'enchevêtrent les unes dans les autres, tantôt se font la guerre par la concurrence, tantôt a^annihilent par la non-concurrence. Le paysan, devenu propriétaire, une fois nanti, refuse le papier-monnaie que lui présente l'industriel, et ne veut vendre ses denrées qu'à beaux deniers comptant. La jalousie et la discorde sont entre les populations urbaines et les populations rurales, de même qu'entre les sociétés ouvrières et les corporations. Le schisme entre dans l'Eglise, les sectes pullulent, l'illuminisme s'empare des masses, le parasitisme est au comble, la trahison partout. Le monde est rempli d'organisateurs, de règlementateurs, de directeurs, de gouverneurs, de révélateurs, de harangueurs; mais des travailleurs, il n'y en a plus. Pour tout dire, la société se dissout, et la nation expire.
Prolétaires et bourgeois, je vous le redis et le confirme. La Révolution arrive sur vous à grands pas : vous la portez dans vos idées, dans vos cœurs, dans votre sang. Avec vous ou sans vous, il faut qu'elle s'accomplisse : une fois qu'elle aura frappé à la porte, si vous ne savez lui répondre, elle vous dévorera. Prolétaires et bourgeois, la trêve expire dans deux ans : que ferez-vous le lendemain de la Révolution t.. .
Comment pourraient-ils le dire, quand les uns et les autres, en réaction contre leurs propres tendances, ne songent qu'à faire obstacle au progrès, et ne sont occupés qu'à se raccrocher à toutes les branches que rase, en roulant, la locomotive qui les emporte 1 Ils n'ont rien appris, ils ne veulent rien apprendre; ils ferment les yeux et se bouchent les oreilles; ils ne savent que lutter contre le destin : ils semblent voués à une misère éternelle.
A Dieu ne plaise que je me charge de faire une réponse qui doit être celle de tout le peuple ! Qui donc oserait tirer l'horoscope de l'humanité, et tailler la besogne aux révolutions! —
Mais ce t[ue je puis dire avec certitude, c'est, d'abord, que toute révolution procède par négation et abolition ; c'est, en second lieu, qu'il ne reste plus à nier et abolir aujourd'hui que ces deux choses : l'exploitation du capital et l'oppression de l'État; en sorte que de cette double négation résulte l'affirmation qui doit réorganiser la société et régénérer le monde. Révolution et Révélation sont synonymes. Toute négation dans l'ordre de la liberté est le prodrome d'une création nouvelle. Niez donc le capital et l'État, si vous voulez renaître à la vie, si vous ne voulez pas être broyés par la Révolution.
Ils on:t peur!... Depuis tantôt deux ans que nous nous efforçons de faire luire, au sein de cette démagogie ténébreuse, l'idée démocratique et sociale, nous n'avons recueilli que de rares et timides sympathies. Tout est à la réaction, qui pour le gouvernement, qui pour le monopole. Aussi, combien de fois depuis Février je me suis demandé si, malgré la possibilité démontrée de rendre tous les hommes égaux et libres, régalité et la liberté étaient réellement dans la destinée humanitaire ; si, en combattant de toutes mes forces la servitude, l'hypocrisie et le vol, je n'étais point la dupe de quelque hallucination philantropique; si enfin, en poursuivant cet idéal que la ri^ison révèle, je n'étais point en contradiction avec la nature. Et, il faut que je l'avoue, devant la résistance des masses, la mauvaise foi des partis, la rouerie des chefs, le doute m'a saisi.
Il faut, me suis-je dit souvent, qu'il y ait à tout ceci une raison secrète. L'instinct populaire a ses motifs, plus profonds que toutes les spéculations de la philosophie : cet instinct est infaillible. Or, il est manifeste que le peuple, aux époques révolutionnaires, n'a jamais cherché et voulu que des déplacements : déplacements d'hommes, déplacements de fortunes. Il n'entend rien aux équations. Le peuple donne la gloire, la richesse et le pouvoir à ceux qu'il aime; il chasse les rois, il brise les trônes; il convertit les républiques en empires, les empires en royaumes, et les royaumes en républiques : il change de maîtres, d'exploiteurs, de favoris et de parasites. Ce qu'il garde pour lui, constamment, fidèlement, héroïquement, c'est la misère. Ne serait-ce point que l'Humanité, considérée dans son idéal, n'est aussi elle-même, comme l'Être souverainement bon, juste, puissant et sage qu'elle adore, qu'une notion intellectuelle, un être de raison sans réalité ni réalisation possiblet
Eh qu'importe, après tout, que I'Idée cosmique, que l'humanité tcrraquée représente, se pose dans un antagonisme sans
fin, se manifeste par la guerre ou par Tamour t Que sert à la glorification de notre nature, qu'elle s'étende à la totalité de l'espèce, ou qu'elle se borne à une élite î Depuis trente ou quarante mille ans, nous nous dévorons les uns les autres : l'esclavage des anciens, la servitude féodale, l'exploitation capitaliste , ne sont que des raffinements successifs de cette manducation de l'homme par l'homme qui ferme le cercle de la production et de la consommation dans l'univers. VÉtal-sertiteur de Louis Blanc n'est qu'une façon de plus apportée à cette cuisine. C'est là le circulus réduit par Pierre Leroux à une expression si singulière : la vie dans l'humanité, la métempsycose en chair et en os. Qu'importe, dis-je, dans l'infini des existences, des temps et des espaces, que quelques millions de milliards de créatures humaines, de plus ou de moins, soient sacrifiés sur l'autel du gouvernement et de la propriétéî César et Napoléon en seront-ils moins grands; Descartcs, Leibnitz , Bonnet, moins sublimes, et la Vénus de Milo moins belle! Il suffit à la manifestation du genre humain que quelques-uns arrivent : le reste ne sert que de fumier. La nature, qui n'agit jamais en vain ; qui ne compte pas les minutes, parce qu'elle est étemelle; qui ne craint point la mort, parce qu'elle est la vie; à qui la fabrication des hommes coûte peu, parce qu'elle a le moule et la façon, ainsi que la matière première, pour rien; la nature a réfuté d'avance, par sa pratique quotidienne et traditionnelle, toutes les utopies d'égalité et de fraternité.
Non, il n'est pas vrai que la Liberté luise pour tout le monde; la Justice n'est qu'un rayon échappé du monde intelligible ; l'union et la paix parmi les hommes, une illusion des honnêtes gens. L'homme est avant tout un animal guerrier : c'est par la guerre qu'il se manifeste dans la sublimité de sa nature; c'est la guerre seule qui fait les héros et les demi-dieux. Le patriciat et le prolétariat sont les deux pôles de la civilisation; la vie collective résulte de notre exploitation réciproque; quand j'ai cessé de manger mon frère au nom de la propriété, je le mange au nom de la communauté : c'est ce que les mystiques appellent communion. Pierre Leroux, Louis Blanc et MalOiuh seraient ainsi d'accord. Du moins faut-il reconnaître que jusqu'ici le consentement universel a parlé pour eux, la nature entière leur rend témoignage.
Telles étaient mes réflexions, quand, sur la question révolutionnaire, catégoriquement posée depuis Février, je voyais, d'un côté, la raison philosophique dire : Oui; de l'autre, la pratique populaire dire : Non. J'ajoute qu'à ces considérations d'une
téléologie impitoyable, je n'ai jamais trouvé de réponse. Cette finalité me paraît, spéculativement, tout aussi probable qu'une autre. Je suis partisan de la liberté et de l'égalité, parce que la possibilité m'en est démontrée, et qu'elles conviennent mieux à mon tempérament. Je n'entends pas affirmer pour cela d'une maniéré absolue que ce soient choses providentiellement et naturellement bonnes, utiles, morales, conformes à l'harmonie des mondes et à notre destinée ultérieure. Si le développement historique nous y pousse, le sentiment universel y répugne; il y a, comme parle Bonnet, des raisonnements invincibles pour, et une tradition immémoriale contre. Mais la Révolution qui est aussi de la destinée, nous a dit, nous plaçant au bord du fossé : Ou vous sauterez, ou vous rétrograderez. Or, nous avons appris, par les ruines de vingt sociétés éteintes, quel sort attend les peuples rétrogrades. Nous ignorons où peut .nous conduire le dédain de nos routines. En avant donc : A la vie ou à la mort, marchons. Il s'agit d'abolir le capital et l'État : c'est tout ce que nous aurons à faire, si tant est que nous voulions faire quelque chose le lendemain de la Révolution.
/ (N^lOO. — 9j«iviir).
{Cinquième artiek.)
La transformation ou la décadence, telle est, disions-nous Lier, l'alternative posée à la nation française par le coup d'État populaire de Février.
Cette transformation ne peut s'opérer que par la négation préalable de ces deux grands principes, le capital et VÉtdt^ qui soûls restent encore des traditions de l'Humanité.
Mais le révolutionnaire, alors même qu'il détruit, qu'il supprime, qu'il abroge, doit agir toujours en vertu des lois exis-
tantes et d'accord avec Tordre établi. Nous avons une constitution, un code, nous devons procéder légalement, constitutionnellement.
L'abolition de l'État, s'opérant par l'initiative de l'État, ne sera donc autre chose que son suicide. Qu'importe à la Révolutiont Qu'importe à la liberté î Nous reprochera-t-on, comme faisait naguère Louis Blanc, que notre théorie repose sur un cercle vicieux, parce qu'elle repousse les voies dictatoriales, et qu'elle respecte les conventions publiques, jusqu'à ce qu'elles aient été solennellement et régulièrement résiliées. Autant vaudrait nier la jurispnidence éternelle, supprimer tout de suite l'article 1234 du Code civil, et poser à sa place cette règle du droit héroïque : « Les obligations s'éteignent, non par le paiement, ni par la novation, ni par le consentement des par~ iies, etc., etc., mais par la force. »
Cette politique d'arbitraire ne sera jamais la nôtre. Fidèles à la loi de progrès, qui n'admet pas plus de solution de continuité dans la civilisation que dans la nature, nous ferons servir l'Etat à l'abolition de l'État, comme le capital à l'abolition de l'intérêt.
Cette première question résolue, il s'en présente une autre, qu'il faut résoudre immédiatement, parce qu'elle forme le premier anneau de cette longue chaîne d'éliminations successives, dont la formule générale est an-archie, abolition du gouver^ fiem^nt.
Le peuple, ou la société, peut-il faire quelque chose par luimême, directement, sans le^ secours, l'intervention, l'initiative ou la représentation de PÉtatl Car il est évident que si le peuple, si la société peut faire quelque chose, une seule chose sans l'État, il peut, sans l'État, en faire mille, il peut faire tout. Un seul exemple bien constaté forme ici préjugé décisif contre l'État : la conclusion du particulier au général est légitime.
A cette question, à la fois préjudicielle et déterminante, nous répondrons par le projet suivant :