PROJET DE DÉCRET
L'Assemblée nationale,
Considérant que la cause première de tous les desordres qui affligent la société, de l'oppression des citoyens et de la décadence des nations, est dans la centralisation unique et hiérarchique des pouvoirs publics, appelée le gouvernement ou rÉtat;
Qu'il importe de faire cesser au plus tôt cet immense parasitisme, eu organisant dans chaque catégorie de fonctions le suffrage universel, créant la centralisation multiple et démocratique, et substituant à Taction de l'État maître, serviteur ou mandataire, l'initiative directe du peuple;
Considérant que l'organisation du crédit est le point de départ de la réforme politique ainsi que de la révolution économique, et que c'est la question d'urgence;
Considérant,
Que le crédit public, la circulation des capitaux et des produits a pour pivot le numéraire ;
Que la monnaie, après avoir été une marchandise préférée à toute autre, et être devenue, pour cette raison, acceptable en tous paiements, n'est plus aujourd'hui que le signe représentatif des valeurs, un instrument d'échange;
Qu'il est très-facile, ainsi que la science économique le démontre, de se passer, dans les transactions, de l'intermédiaire des métaux précieux, et de substituer à un signe coûteux et imparfaitement gagé, un signe dont le gage serait parfait, et la valeur intrinsèque nulle ;
Que l'usage, d'ailleurs parfaitement justifié et universellement établi, des billets de banque n'est que le premier pas fait par la raison publique dans cette voie de substitution du papier au numéraire ;
Attendu, en fait,
Que d'après les compte-rendus hebdomadaires de la banque de France, le papier tend continuellement, surtout depuis deux années, à remplacer les espèces dans la circulation générale;
Que déjà il est résulté de cette tendance une accumulation dans les caisses de la Banque de près du tiers des espèces existantes, et que ce mouvement ne paraît nullement à la veille de s'arrêter;
Que de cette accumulation des espèces à la Banque, et de leur remplacement par des billets, se déduit immédiatement cette conséquence, que la monnaie, inutile par elle-même à la circulation, ainsi qu'à la consommation et à la production, bonne tout au plus pour donner créance au papier, et servir de garantie aux échangistes, est une propriété publique et commune, dont la jouissance passagère est réglée par chacun en raison des produits qu'il fait recevoir à l'échange ;
Qu'ainsi la Banque de France, dont le capital primitif est de 90 millions, ayant, par l'exercice de son privilège et l'émis-* tion successive de ses billets, fait passer dans ses coffres-forts
près de 350 millions de numéraire appartenant au pays, la nation française, propriétaire indivisible de ce capital, est devenue, de ce seul fait, commanditaire, co-propriétaire, co-bénéficiaire de ]a Banque pour une part égale aux quatre cinquièmes, environ, du capital exploité ;
Qu'il importe donc de faire cesser au plus tôt le privilège de la Banque de France et de réorganiser, au nom et pour le compte du peuple, cette grande institution ;
Que, rintérêt à servir aux actionnaires fondateurs de la Banque ayant été fixé à 4 pour 100 Tan, sur un capital de 90 millions, et le capital supplémentaire ne devant, comme propriété nationale, porter aucun intérêt, le taux des escomptes à la Banque doit être fixé en raison tout à la fois de l'intérêt à servir, du chiffre de l'encaisse et de la masse des opérations faites;
Qu'agir autrement constituerait, de la part de la Banque concussion et Yol, et, de la part de l'Etat, un mépris coupable des intérêts les plus sacrés du peuple;
Attendu, en outre,
Que par toutes les causes susmentionnées, et surtout par l'abaissement de l'escompte, il y a lieu de croire que l'encaisse, actuellement de près de 450 millions, arriverait bientôt à 500, et même 600 millions; ce qui permettrait à la Çanque, sans danger pour elle-même comme pour la sécurité publique, d'ajouter à ses attributions le département du crédit foncier, et de porter immédiatement le chiffre de ses émissions, contre bonnes valeurs de commerce ou hypothèques, à 750 et même à 800 millions;
Que dans ces conditions, l'intérêt de commerce stipulé dans les ventes à terme, adjudications, fournitures, entreprises, etc., suivrait la fortune de l'intérêt perçu sur le numéraire, et s'annihilerait à son tour, ce qui ramènerait toutes les affaires au comptant ;
Que dans un pareil état de choses, la circulation étant affranchie de tout tribut, le commerce de toute entrave, la consommation et, par une conséquence nécessaire, la production augmenteraient dans une proportion indéfinie, et qu'enfin, le produit des capitaux ou propriétés immobilières s'éteignant à son tour, les opérations connues sous les noms de prêt, loy$r, fermage, etc., se convertiraient en opérations de change, et le mouvement des capitaux s'identifierait avec la circulation des produits ;
Considérant,
D'après l'ensemble de ces faits, notoires et indubitables^
Que rintérêt du capital, à quelque taux qu'il soit d'abord ûxé, a pour loi nécessaire de se réduire lui-même^ par le seul fait de raccumulation des espèces en une banque centrale, et de la substitution incessante du papier au numéraire, de telle sorte que tout crédit payé devient fatalement crédit gratuit;
Qu'il n'est donc pas vrai de dire que la multiplication des capitaux peut seule amener l'abaissement de l'intérêt, mais bien au contraire que c'est l'abaissement de l'intérêt qui produit la multiplication des capitaux ; .
Qu'il est désormais démontré, en fait comme en droit, par la théorie du capital et par la pratique de la Banque, contrairement au préjugé mercantile et à la routine capitaliste, que le capital est stérile, que le travail seul est fécond et a le droit d'être rémunéré, et que tout prélèvement opéré sur le travail au nom du capital, de quelque manière et sous quelque prétexte que ce soit, constitue pour la société une perte sèche ;
Qu'en conséquence toutes ventes, fermages, intérêts, agios, primes, dividendes, bénéfices, pots-de-vin, prélèvements de toute nature, payés par le travail au capital; toutes contribuiio;ns, taxes, octrois, impôts, droits de^ douane, de circulation, fabrication, transit, etc., perçus par l'État à seule fin de maintenir l'organisation capitaliste et la féodalité mercantile , le tout ensemble formant, au préjudice de la classe travailleuse, une redevance annuelle d'environ six milliards, sont le prix de Toisiveté et du parasitisme, résultat d'une fausse opinion, d'une routine inconsidérée et d'une erreur de compte ; ' Que là est la cause première de la misère générale, de la décadence de notre nation et de tous les périls que courent en ce moment la famille et la société, , Décrète : '
Article 1«'. — La Banque de France est déclarée Banque nationale. Son capital de 90 millions, et toutes les valeurs composant l'actif de la compagnie, deviennent propriété publique. A£T. 2. — Le capital et les autres propriétés de la Banque de France, acquis à la nation par la présente loi, seront remboursés en rentes 4 pour 100 sur l'État, au taux moyen des deux dernières années.
Abt. 3. — Le conseil d'administration de la Banque nationale sera formé des délégués des chambres de commerce, élues par tous les citoyens faisant acte de commerce. (Art. 1«' du Code de commerce).
Les conseils de surveillance, à Paris et dans les départements, seront désignés par les chambres de commerce de chaque localité*
Abt. 4. — Le gouverneur de la Banque, à Paris, les directeurs dans les départements, ainsi que les chefs de caisse, de comptabilité, du contentieux et du bureau d'escompte, seront également à la nomination des dites chambres. Hormis la pro- ' mulgation de la présente loi, TÉtat n'intervient, ni directement ' ni indirectement, dans l'organisation, la direction, le contrôle ^ ou la surveillance de la Banque.
Art. 5. -^ Les appointements seront de 6,000 francs pour le gouverneur -de la Banque et de 4,000 francs^ pour les directeurs. — Les appointements des autres employés réglés en proportion.
Abt. 6. — Les opérations de la Banque nationale embrassent a la fois le crédit industriel et commercial, et le crédit agricole.
Une loi spéciale réglera les conditions de Thypothèque, ainsi que le montant et la répartition des crédits à allouer.
Art. 7. Le taux des intérêts ou escomptes, uniforme pour toutes les natures de crédit, est fixé provisoirement à 1 pour 100 l'an, commission comprise, sans toutefois que Tescompte, pour les valeurs à courte échéance, puisse descendre au-dessous de 1/4 pour 100.
Art. 8. — L'annuité à payer pour le remboursement des sommes avancées sur hypothèques ne pourra être moindre de 6 pour 100, intérêt compris. Elle sera toiyours payé d'avance, et la première perçue le jour du prêt.
Art. 0. — Les négociations et crédits auront lieu en billets ou en espèces, à la volonté des commer<;ants et emprunteurs.
Toutefois, il sera perçu par la Banque, sur tout versement ou remboursement en espèces, un agio de 1/4 pour 100, comme loyer du numéraire, et indemnité d*une richesse rendue inutile.
Art. 10. — Une somme de 10 millions sera fournie par la Banque nationale, pour être, à titre de secours et indemnité, distribuée à tous les ouvriers et familles d'ouvriers qui se trouveraient, au moment de la promulgation de la loi, sans travail, ou qui, depuis le 24 février 1848. auraient le plus souffert du chômage.
Une commission de l'Assemblée nationale sera chargée de régler les conditions et le montant des distributions.
Art. 11. — Un crédit de 50 millions sera ouvert à l'indus • trie libre et aux sociétés ouvrières, remboursable par annuités.
Une commission de l'Assemblée réglera également les conditions et le montant des crédits.
Art. 13. — A partir de la promulgation de la présente loi,
la Banque nationale se gouvernera et s'administrera elle-même, sous le contrôle et la surveillance des chambres de commerce, et suivant les principes de son institution : la loi qui la crée n'ayant d'autre objet que de lui donner l'existence.
Il sera publié un Règlement de la Banque nationale, indiquant, avec l'exposé de ses principes et les motifs de sa création, les formes de son administration, la police de ses bureaux, le mode de renouvellement de ses fonctionnaires.
Art. 13. — Les articles 1905 à 1914 du code civil sur le prêt à intérêt et la constitution de rente, la loi du 3 septembre 1807, sur le taux légal de l'intérêt, sont abrogés.
Une seule observation, à présent.
Laissant de côté la partie économique de ce projet, sur la* quelle nous aurons plus tard occasion de revenir, et ne nous occupant que de la question d'État, telle qu'elle ressort des articles 3, 4, 12 et 13, nous ferons remarquer que la Banque nationale, une fois établie sur le principe du crédit gratuit et du suffrage universel, reste indépendante de l'Etat; le gouvernement n'a point à s'en mêler. Le pouvoir exécutif, non plus que le législatif ou le judiciaire, n'a le droit de s'enquérir de ses opérations. Ce sont toutes les chambres de commerce, élues par tous les commerçants, formant, comme nous le verrons plus tard, la totalité ou la presque totalité des citoyens, qui sont à la fois législatrices, initiatrices et juges delà Banque nationale. Placée sous la main du peuple, elle fonctionne dans l'intérêt de tous y sans privilège et sans envie, affranchie de la haine du travailleur comme de la crainte de l'autorité ; expression vivante de la foi publique, inébranlable sur sa base éternelle.
Toucher à cette Banque, ce serait toucher à la société; il n'y a pas un citoyen qui ne la défende comme son propre patrimoine. Lui imposer des lois, c'est attenter à la liberté publique. Elle ne reçoit la loi que du peuple, elle ne doit servir que le peuple. Elle est le boulevard de la sécurité générale, le temple de la solidarité et de la fraternité ; il n'y a pas un travailleur qui ne voie en elle la garantie de son existence, de l'existence de sa femme et de ses enfants. Pourquoi l'État interviendrait-il dans son administration, dans son règlement, dans ses opérations! Pourquoi cet inteimédiaire politique , cet agent fiscal entre la Banque nationale, organe de circulation du peuple, et le peuple! La République a-t-elle besoin de gouverneur à 60,000 francs de traitement; de régents, à 20,000 ; de directeurs, a 10,000 francs!
Mais que parlé-je de lois! Les lois, en tout ce qui concerne la monnaie, le change, l'agio, Tintérét^ Tusun), le prêt et la
rente, deviennent inutiles. Le jour où aux conventions sociales a succédé la science sociale, la législation, le gouvernement, la police, les tribunaux, les gendarmes, les geôliers, tout l'appareil préventif, répressif et coercitif, devient superflu. A la place de la loi, qui dispose, qui ordonne, qui punit, qui répare, vous avez I'idée qui organise ; Tioée qui ne commande pas, mais qui fait vivre.
Faites de Tusure tant qu'il vous plaira, à côté de la Banque nationale donnant crédit à 1/2 pour 100 : quant à moi, je déclare que, si je faisais partie d'un tribunal ayant à prononcer sur une accusation d'usure, cette usure eût-elle été de 10,000 pour 100, je serais moins tenté de condamner le bourreau que la victime... '
(K« 102. — 11 janvier 1850.)
(Sixième ariiclê»)
On me fait l'objection suivante :
Votre théorie n'est qu'un sophisme. Cette organisation, soidisant anarchique, du crédit et de la banque n'est aussi qu'une délégation du peuple renouvelée de l'État, un petit Etat à côté de l'Etat. Où donc, s'il vous plaît, est la différence des deux. Bystèmesî A quoi tient-il que l'État actuel, tout organisé, ne joigne à ses attributions présentes la circulation et le crédit, et n'administre la Banque nationale suivant, le principe de la gratuité, aussi bien et mieux que des fonctionnaires indépendants, nommés par les chambres de commerce, surveillés et dirigés par les chambres de commerce t Ce n'était, en vérité, pas la peine de parler si haut de l'abolition de l'État pour nous don-
ner ensuite cette pâle copie de l'État. Pourquoi ne voulezvous pas de rÉtatt
Cette observation ne pouvait manquer de m'étre adressée : je ne Taffaiblis ni ne la dissimule.
J*avoue, si Ton juge de ma théorie d'après un premier el unique exemple, que la différence entre le système gouvernemental et celui que j'appelle anarchique est inappréciable. Le peuple, dans sa collectivité, agit par les bras, comme il pense par la tète de chaque citoyen ; et, puisque les fonctions sont divisées, il est vrai de dire encore qu'en chaque fonction il y a un ou plusieurs individus qui pensent et agissent pour tous. A cet égard, je suis d'accord avec les gouvernementalistes : le peuple est représenté par chaque citoyen, la société par chaque travailleur, comme l'humanité est représentée par chaque homme.
Mais il n'y a pas qu'une seule fonction publique, une seule industrie dans la société ; et la question est précisément de savoir si la pensée ou l'action publique peut et doit s'exercer ex œquOf à titre et mesure égale, par tous les citoyens individuellement et indépendamment l'un de l'autre : c'est le système démocratique et anarchique ; — ou bien si cette pensée, action collective doit devenir l'attribut exclusif d'une élite de fonctk'Oneiires, nom!més à cettis fin par le peuple, et vis-à-vis desquels les autres sont alors, non plus des collègues , mais des si^ets obéissants et passifs, des instruments. C'est ce dernier système qui, pour des causes qu'il est inutile de rappeler, a été jusqu'à présent en vigueur dans la société, et que l'on a appelé tour à tour, suivant les modes. très-peu variés de son application, hiérarchique ou théocreUiqtte, monarchique, oligarchique, etc., toutes désignations qui, au fond, indiquent toujours la même chose, à savoir l'Etat, tantôt des prêtres, tantôt d'une dynastie, ici des patriciens ou des nobles, ailleurs des tribuns ou démagogues.
L'esprit de ce système a été parfaitement exprimé dans la Charte de 1830, dont la Constitution de ld48 n'est^ sous ce rap« port, qu'une dégénérescence.
H La puissance législative) disait cette Charte, article 14, !«'exerce collectivement par le roi, la Chambre des pairs et la Dbambre des députés^ »
Voilà pour la pensée, voilà pour le conseil. Le peuple ne pense pas par lui-même, c'est-à-dire par la totalité de ses membres ; il pense, il légifère par ses représentants. Et la pensée populaire, exprimée par la délégation législature, sans autres
LA VOli Dtt PBiJFL& — iSliO lit
critérium ou garaiftie de certitude que le bon plaisir des délé<' gués, elle acquiert force de loi; il n'y a plus qu'à obéir.
Voici maintenant pour l'action.
« Le roi est le chef de l'État. Il commande les forces de terre et de mer, déclare la guerre, fait les traités de paix, d'alliance et de commerce, nomme à tous les emplois d administration publique, et fait les règlements et ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois. »
Je ne parle pas des restrictions innombrables apportées ensuite à l'initiative du peuple, à son action, à sa spontanéité, et qui toutes sont la conséquence du principe d'autorité. Bossuet en a fait la déduction dans sa Politique Urée de rÉcHture sainte. Je m'arrête à ces citations. L'État, c'est le mutisme constitutionnel du peuple, l'aliénation légale de sa pensée et de son initiative entre les mains d'un homme, monarque^ ou de quelques hommes, oligarques ; et, les deux pouvoirs, législatif et exécutif, installés, le peuple n'a plus qu'à se taire et à obéir
Nous autres, anarchistes, nous disons au contraire :
Une science sociale existe : l'économie politique en a posé, elle en développe tous les jours les principes.
Ces principes, affranchis de tout caractère de personnalité et d'arbitraire, idées pures de la raison universelle, sont les axiomes nécessaires et immuables qui conduisent, à leur insu d'abord, et plus tard avec réflexion, les sociétés, et qui, une fois promulgués par le peuple, excluent toute convention politique, toute législation humaine. Au règne de la loi succède le règne de I'idée.
Nous disons encore :
Le suffrage universel existe : c'est le droit imprescriptible et inaliénable du peuple, la forme de ses manifestations. A rencontre de l'article 13 de la Charte de 1830, qui attribue au pouvoir exécutif, délégué du peuple, la nomination à tous les emplois, et par suite le plein exercice de la puissance publique, le suffrage universel implique la nomination par le peuple de tous les fonctionnaires sans exception, leur permanente révocabilité, et conséquemment le gouvernement du peuple par le peuple.
Ainsi le peuple nomme, à un ou deux degrés au plus d'élection, suivant l'importance des emplois, tous ses fonctionnaires; et, comme, par la division naturelle du travail et la séparation des industries, l'ensemble des fonctions n'est autre que l'organisme social même ; comme la to taillé des fonctionnaires embrasse la totalité des citoyens, il en résulte que le peuple tout entier entre dans l'administration et dans l'État; que chaque
citoyen remplit une fonction, non pas sei^ile ou subalterne, mais indépendante et responsable ; que tous, en un mot, sont élus les uns par les autres, et exercent leur part spéciale de Tautorité publique.
La centralisation, d'unique et hiérarchique qu'elle était au-* paravant, devient multiple et démocratique. Ce qu'on appelle l'État et dont l'existence suppose, d'un côté, des citoyens soidisant délégués ou mandataires, en fort petit nombre, qui font la loi et qui commandent; de l'autre, une multitude innombrable, réputée souveraine et qui ne fait qu'obéir; VÉiat, disje, n'existe plus, c'est la société; la loi est abrogée, c'est
l'iDÊE.
C'est ce que nous exprimerons d'une manière plus concrète encore, plus intelligible et plus pratique, en disant : Le peuple ne décerne pas de mandat général; il ne donne que des déléga" tions spéciales. Le mandat général, c'est la hiérarchie, la royauté, le despotisme; la délégation spéciale, au contraire, c'est la liberté, l'égalité et la fraternité : c'est l'anarchie. , L'État, organisme de convention, essentiellement parasite, distinct du peuple, en dehors et au-dessus du peuçle, recevant du peuple mandat à la fois général et spécial, l'Etat, n'ayant par lui-même ni science ni idées, y supplée par la loi. — L'anar. chie, au contraife, c'est la sociétç vivante, le peuple ayant la conscience de ses idées, se gouvernant comme il travaille, par division d'industries, délégation spéciale d'emplois, en un mot par la distribution égalitaire des forces.
Pourquoi, maintenant, nous ne voulons pas de l'État, ni dans l'organisation de la Banque nationale, ni dans l'exercice d'aucune fonction et d'aucune industrie, il est facile de le comprendre.
Nous ne voulons pas de l'État dans la Banque : à quel titre pourrions-nous en vouloir! La Banque n'a-t-elle pas reçu son institution du peuple t Les administrateurs, directeurs, gérants, n'ont-ils pas reçu du souverain leur investiture t Ne sont-ils pas placés sous la surveillance immédiate des chambres de commerce, qui sont les comices populaires pour tout ce qui concerne le crédit, la circulation et les financest A quoi bon un surveillant ou directeur hiérarchique, chèrement rétribué, quand le peuple lui-même dirige et surveille sans appointe» mentsî
Nous ne voulons pas de l'État, parce que l'État, soi-disant mandataire ou serviteur du peuple, par procuration générale et illimitée des électeurs, n'existe pas plus tôt qu'il se crée à lui-même un intérêt à part, souvent contraire à l'intérêt du
peuple ; parce que, agissant alors dans cet intérêt, il fait des fonctionnaires publics ses propres créatures, d'où résultent le népotisme, la corruption, et peu à peu la formation d'une gent officielle, ennemie du travail autant que de la liberté.
Nous ne voulons pas de FËtat, parce que l'État, pour accroître sa puissance extra«populaire, tend à multiplier indéfiniment ses employés ; puis, pour se les attacher toujours plus, à augmenter sans cesse leurs traitements. Depuis 1830, sans utilité reconnue, la somme des appointements de fonctionnaires employés par TÊtat au service du peuple a été augmenté de 65 millions, et le budget des dépenses porté d'un milliard à 1,800 millions.
Nous ne voulons pas de l'État, parce que, quand l'impôt ne «uffit plus à ses dilapidations, à l'acquittement de ses faveurs et sinécures, l'État a recours aux emprunts et aux détournements, et qu'après avoir pris l'argent d'autnii, il trouve encore moyen de faire applaudir ses rapines. C'est ainsi que la dette flottante est arrivée, sous le règne de Louis-Philippe, à 800 millions, et que l'Etat, après avoir volé les caisses d'épargne, les fonds des communes, les cautionnements de fonctionnaires privilégiés, et mangé l'argent des porteurs de bons du trésor, a été forcé, pour échapper à la banqueroute, de consolider tous ses vols, ce qui veut dire, de les constituer en rentes perpétuelles, dont le peuple paie aujourd'hui l'intérêt.
Voulez-vous, démocrates, perpétuer, généraliser à tout jamais le vol et l'exploitation parmi vous! Conservez ce régime d État; maintenez cette aliénation de la puissance publique au profit de quelques ambitieux, qui vous récompenseront de votre cré. dulité par la honte et la misère; et puis livrez à ces prétendus délégués du peuple, à ces serviteurs du peuple, livrez-leur la Banque nationale.
Bientôt vous les verrez puiser à pleines mains dans la caisse. Quand il n'y aura pas d'écus, ils prendront des billets. Or, vous savez que des billets de Banque, donnés sans couverture, en échange de rien, des billets qui, par conséquent, ne représentent rien, qui circulent sans gage ni hypothèque, sont des assignats; et l'assignat, citoyens, c'est le vol.
Vous les verrez, pour augmenter leurs recettes, et payer leurs séides, sous prétexte qu'un intérêt perçu par l'État profite à la communauté et n'est pas usure, relever successive* ment le taux des escomptes à 2, 3, 4, 5 et 6 pour 100. Ne les avez-vous pas entendus, après Février, ces théoriciens du gouvernement, réclamer pour l'État le produit net des cher mins de fer, des mines, des assurances, et enfin des banques!
Le produit net, entendez-vous 1 c'est-à-dire l'agio, Tintérêt Tusure, tout ce qui enfin n'est pas le fruit du travail. Pensaient-ils alors au crédit gratuit! Voulaient-ils se saisir du pouvoir pour établir cette gratuité! Et vous, quand vous de« mandiez au gouvernement provisoire d'abolir l'exploitation de l'homme par l'bomme, vous doutiez- vous que la réunion des banques à FÊtat n'était qu'un nouvelle forme d'exploitation!
Nous ne voulons pas de l'État, parce que nous voudrions purger la société de tout ce qui s'appelle banqueroutiers, usuriers, loups-cerviers, agioteurs, larrons, escrocs, stellionataires, concussionnaires, faussaires, faux monnayeurs, jongleurs, parasites, hypocrites et hommes d'État ; parce qu'à nos yeux tous les hommes d'Etat se ressemblent, et qu'ils sont tous, à des degrés divers, des ennemis de la justice et de la liberté, des mangeurs de chair humaine, disait Caton.
Et à ce propos, jugez, par ce qui se passe aujourd'hui, de ce qui peut vous arriver encore sous cette effroyable et dévorante tutelle de l'État. Le Constitutionnel citait hier, avec une satisfaction méchante, un passage de la Vois du peuple^ dans lequel nous faisions ressortir les dangers qu'aurait infailliblement pour le pays une révolution dont l'objet ne serait pas déterminé, et la marche tracée d'avance dans l'opinion. Voyez, disait-il à ses lecteurs, ce que vous promet la République démocratique et sociale 1
Au lieu de rapporter nos paroles, que ne citait-il les actes, les propres actes du gouvernement actuel, les faits et gestes de M. Louis Bonaparte!
Là, c'est le général Gémeau qui, au nom de l'État, par raison d'État, dans l'intérêt exclusif de l'État, suspend, dans la sixième division militaire, la liberté de la presse, ferme les cafés et les établissements publics, jette l'interdit sur le commerce : tout cela, parce que les journaux démocratiques déplaisent à l'État; parce que les réunions, même fortuites, de citoyens dans certains lieux de consommation, sont suspectes à l'Etat; parce que le commerce véridique et égalitaire menace de supplanter le commerce du monopole, protégé de l'État.
Certes, il est indubitable que, si Louis Blanc était président de la République, et les délégués du Luxembourg préfets et généraux sous ses ordres, non-seulement le ConstUiUionnel et V Univers^ seraient suspendus, mais la Voix du peuple elle-même et tous les journaux anarchistes supprimés. Il est certain qu'avec la dictature de Louis Blanc, les associations ouvrières qui ne seraient pas constituées d'après le modèle tracé par le maître, l'État ne les souffrirait pas. Tout citoyen désigné
LA von DU PKyPLB — i$50 79
comme travailleur de première force se verrait, au nom de la fraternité, confisqué par l'État : de peur qu'il n'exploitât ses li'ères par la libre industrie, on les lui ferait exploiter par Tinlustrie officielle; on en ferait un parasite de l'État. Un dictateur, un serviteur du peuple, responsable de l'ordre et de la sécurité de tous, pourrait-il moins faire pour le bon ordre et les bonnes mœurs! Voilà ce que nous verrions, sans nul doute» avec le gouvernementalisme de M. Louis Blanc. Mais de quel droit le Constitutionnel s'en vient-il accuser le copiste *de son propre patron, celui que les patriotes ont surnommé le Thiers du parti républicain!
Ici, c'est le ministre de l'instruction publique, M. de Parieu» qui, assisté d'une majorité jésuitique, supprime, par coup d'autorité parlementaire, autant dire coup d'Etat, la liberté de l'enseignement. Sans doute il ne manque pas de démocrates, ou prétendus tels, aussi peu curieux de la liberté de l'enseignement que de toute autre liberté, qui, à l'occasion, ne se feraient pas faute de suivre l'exemple de la majorité actuelle; et je suis bien sûr que, si Louis Blanc était à la place de M. de Parieu, il ferait comme lui. Un homme d'État, un ami du peuple, chargé de l'avenir des jeunes générations, pourrait-il abandonner Tinstruction de la jeunesse aux soins paternels!... Mais de quel front le Constitutionnel ose-t-il dénoncer à la haine de ses lecteurs les schismatiques de la démocratie t Comment ce nom sacré de liberté ne rétouffe-t*ii pas à la gorge, ne lui brûle- t-il pas la langue!
Ah ! s'il existait encore des amis de la liberté, des hommes cherchant la justice et la paix, de vrais révolutionnaires enfin, sur le volcan qui gronde et dont le cratère s'appelle le gou» vernement, ils formeraient une ligue contre cette concentration de pouvoirs qui nous tue, qui nous fera périr, lorsque la réaction inévitable de l'opinion l'aura fait revenir, des mains d'un absolutisme stupide, à celle d'une démagogie enivrée. Mais que parlé-je de libei^té à des hommes que l'ardeur des jouissances tient asservis ; qui n'ont jamais su que s'égorger pour le choix de leurs princes et de leurs hommes dÉtat? La liberté! ils l'ont étouffée dans les bras de leurs maîtresses. Passe donc, Bonaparte; viens, viens, Louis Blanc, viens, à Ion tour, venger, à force de despotisme, la Liberté I
*mm
80f MÉLANGES. — ARTICLES DE JOURNAUX
(N 103. - 12 janvier.)
(Septième article,)