CRÉDIT
h) Mais le droit au crédit implique, avec non moins d'évidence, le devoir du crédit, car le droit engendre le devoir, et vice versa; car droit et devoir sont termes corrélatifs, contemporains, se reproduisant et s'engendrant tour à tour, égaux, en un mot, l'un à l'autre.
Or, si le droit au crédit et le devoir du crédit sont égaux; si l'obligation naît de la garantie et réciproquement, nous arrivons à cette formule : RÉcipROCiTé du crédit, mutuellisme. Cela est forcé, cela est fatal. D'après la donnée révolutionnaire, la qualité de créditeur est inséparable, dans le citoyen, de celle de débiteur; l'une suppose invinciblement l'autre, et celle-ci ne peut s'entendre sans celle- là. C'est ainsi qu'en économie politique, la quahtc de producteur est censée inséparable de celle
de consomaiateur ; c'est par la même raison que tout travailleur est nécessairement capitaliste, et vice versa.
Ce qui distingue la nouvelle société de Tancienne, et qui fait l'objet de la Révolution, c'est que, jusqu'à présent, autre a été le capitaliste, et autre le travailleur; autre le producteur, et autre le consommateur; autre le sujet, et autre le souverain; autre le créancier enfin, autre le débiteur.
Ce qui fait l'essence de la Révolution, et qui constitue son principe organique, c'est que toutes ces qualités différentes doivent se rencontrer égales, inséparables, fondues ensemble, dans chaque citoyen, dans chaque individu.
Actuellement le crédit, comme la propriété, comme l'autorité, est unilatéral. Celui qui prête son argent ou ses biens est censé ne devoir rien à personne; il prête, et n'emprunte pas; il donne, et ne reçoit rien. Il est exclusivement créditeur; sa fonction est de percevoir, sous le nom d'intérêt ou de rente, le tribut du travail; il n'est point travailleur, en un mot, il est usurier. C'est là un fait qu'il faut croire, puisque nous le touchons, que nous le voyons; que la société tout entière est établie sur lui. Mais ce fait n'en est pas moins illogique, absurde, tellement hors de la science et de la raison, que dans une société régulière aucun effort d'esprit ne parviendrait à le comprendre, pas plus qu'il n'est possible de concevoir, avant de les avoir vus, une montagne sans vallée, un bâton sans deux bouts, et que la réalisation de cette utopie peut être à bon droit considérée comme un mystère plus incompréhensible que tous ceux^ que la religion propose à notre foi.
Or, il faut, d'après la déduction que nous avons faite de l'idée révolutionnaire, que le crédit, d'unilatéral, c'est>à-dire d'impossible, de contradictoire qu'il est, et dans l'idée, et dans le fait, devienne hilaléral, c'est-à-dire réciproque, comme le droit et le devoir. Prêtez-vous les uns aux autres, tel est le commandement de la nouvelle loi.
Mais, si le crédit est bilatéral, s'il est mutuel et réciproque, comme l'exige la formule posée devant l'Assemblée nationale et rejetée par les représentants du peuple, du droit au travail; — comme le soutiennent, avec une conscience plus ou moins nette, toutes les écoles socialistes; — comme le veut la démocratie la plus avancée, sous le nom de Crédit par* VÈtat ; — comme l'affirme, à son insu, le siècle tout entier, je dis que le crédit est nécessairement gratuit, qu'il y a contradiction entre l'idée de réciprocité du crédit et celle de loyer ou intérêt du crédit.
Je pourrais, à l'exemple de certains utopistes, jésuites du
socialisme, doctrinaires du travail et de la propriété, jo pourrais, dis-je, pour démontrer ma proposition, faire cette hypothèse : que tous les citoyens s'ouvrent les uns aux autres un éjçal crédit; qu'en conséquence, ils se paient, au bout de Tannée, une somme égale d'intérêts, l'intérêt payé par l'un annulant l'intérêt payé par l'autre, le crédit, quoique payé, sera gratuit. Cela amusera fort les badauds, et tranquillisera ces bons capitalistes qui, ayant plus à prêter qu'à emprunter, trouveraient sans doute leur compte à cet ingénieux système de gratuité du crédit !
Mais ce n'est là qu'une réciprocité d'usure, et non point une réciprocité de crédit; et les prétendus socialistes qui entretiennent le public de pareilles balivernes, prouvent simplemnt une chose, c'est qu'ils n*ont jamais eu la moindre idée du socialisme, pas plus que de l'économie politique.
La réciprocité du crédit, d'après l'analyse que nous avons faite du droit au travail, consiste à donner instrument pour instrument, matière première pour matière première, service pour service, produit pour produit, échange pour échange, garantie pour garantie. C'est le TA.LION ! Le travailleur qui reçoit crédit de l'une de ces choses, instrument de travail, matière première, produit, service, marchandise, etc., donnant à son tour et au moment même crédit d'une chose analogue, savoir, instrument de travail, matière première, produit, service, ete., il en résulte, dans le système du crédit mutuel, que toutes Jes affaires se font au comptant, ou se ramènent au comptant, ce qui exclut la possibilité, l'idée même d'un loyer, d'un intérêt. Le remboursement étant immédiat, le crédit n'est plus qu'une forme de l'échange, en sorte que le crédit et l'usure sont, comme le vice et la vertu, choses contradictoires, mutuum et fœnus contraria.
Nous verrons, d'ailleurs, par la suite, et à mesure que nous entrerons dans la pratique du crédit mutuel, que non-seulement la société créditrice peut jiTéier gratuitement à long terme, contrairement à tous les préjugés qui régnent sur la matière ; mais qu'elle a un immense avantage à ccftte* prestation gratuite, qui devient pour elle le régulateur de la richesse publique et le gouvernail du progrès.
Tout cela, sans doute, ne nous dit point encore de quelle manière devra se réaliser le crédit mutuel; nous ignorons même en quoi consiste, dans la jJî'atique des affaires, cette réciprocité du crédit, à laquelle nous avons été irrésistiblement conduits par la dialectique. Nous nous trouvons, par l'entraînement fatal des faits et des idées, jetés au milieu d'un
immense inconnu, sans oser faire un pas, sans pouvoir reculer.
Considérez, en effet, toutes ces propositions que nous avons dû, de par la logique, formuler l'une après l'autre, et tâchez d'en sonder la profondeur !
La Révolution de 1848 est éœnomique.
Cette révolution dans l'économie de la société consiste dans la reconnaissance et la réalisation du droit au travail.
Le droit au travail, c'est le droit au crédit.
Le droit au travail et le droit au crédit, impliquant, par la loi do réciprocité, le devoir du travail et le devoir du crédit, le crédit est mutuel ou réciproque.
Si le crédit est réciproque, il est gratuit; car, par la réciprocité, toutes les affaires se réglant au comptant, le crédit est une forme de Y échange.
Or, l'échange excluant l'idée d'un loyer ou intérêt du capital, la distinction artificielle et contradictoire entre le créditeur et le crédité, entre le capitaliste et le travailleur, n'existe plus •* cinq milliards de rente annuelle, que le travail paie au capital» sur une production totale de neuf à dix milliards, sont abolis. Tout pour le travailleur, tout pour l'homme d'invention, d'entreprise et d'initiative; rien pour le capitaliste parasite, rien pour le commerce de spéculation et d'agiotage.
Voilà à quelles conclurions nous a conduits une irréfragable analyse.
Tout cela est-il donc vraiî Tout cela peut-il se réaliser, et comment, par quels moyens? Quel sera notre fil conducteur! Par où faut-il commencer I
J'ai à répondre à tous ces doutes, ou plutôt j'ai à mettre fin à toutes ces angoisses, car il est évident qu'au point où nous sommes parvenus, l'iDÉE, si elle n'est point encore démontrée, du moins s'est élevée à une probabilité si grande que ce qui tourmente l'esprit n'est déjà plus le doute, c'est la peur. J'ose le dire, si le but que j'assigne à la Révolution de février n'était pas vrai, ce ne serait pas la philanthropie seule qui souffrirait en nous, ce serait la raison. II faudrait croire alors que la civilisation a menti, que la philosophie et la religion ont menti, que la société est engagée dans une impasse ; il faudrait dire que la raison a été donnée à l'homme pour égarer son jugement, et que le progrès dans l'humanité est une aberration de la Providence !
Il n'en sera point ainsi, lecteur, je vous le jure ; et si la puissance secrète qui mène le monde pouvait faiblir dans ses résolutions, il y aurait assez de force dans une seule tête pour plier
LB PEUPLE — i849 43
la destinée; si Dieu pouvait hésiter, un homme le rcmpla» cerait
Avant de pénétrer plus avant dans Fanaljse, je dois, en faveur des conclusions déjà prises, deux considérations im{)ortantes.
La première, c'est que, d'après toutes nos dèflnitions, la Révolution n'offre rien d'inquiétant pour la liberté. Elle ne touche point à l'atelier; elle ne s'établit, si j'ose ainsi dire, qu'au comptoir.
Le travail reste libre;
La consommation libre;
Le commerce, l'industrie, l'agriculture libres*
Cîe qui doit s'organiser n'est point, à vrai dire, le travail, comme le donnait à entendre la première formule de Louis Blanc, c'est la circulation, le crédit. Ce que la Révolution abroge n'est pas la liberté industrielle ; c'est cette anarchie do l'échange, qui fait de chaque producteur un escroo, et de tout le commerce une caverne de voleurs. Ce que nous avons à établir n'est point, comme on l'a tant do fois reproché au socialisme, une réglementation arlntrairc du travail ; c'est la garan* tie mutuelle du crédit et du débouché, garantie légitime, garantie nécessaire, parce que là où cette garantie n'existe point, il n'y a pas même liberté du commerce et du travail; il n'y a que déception et vol.
La révolution sociale, en un mot, ne vient pas, comme les doctrinaires, créer une garantie d'ordre aux dépens d'une liberté quelconque: elle ajoute à une liberté qu'elle maintient et consolide une garantie.
La seconde considération que je veux faire ressortir, et qui constitue pour la théorie que nous soutenons un préjugé éminemment favorable, c'est que tout, dans la société, dépose en faveur de cette théorie.
La première pensée du pays, lorsque fut proclamée la République; le premier vœu, le plus ferme espoir des représentants, lorsque fut réunie l'Assemblée nationale, fut d'organiser le crédit. Crédit agricole et crédit industriel, réforme hypothécaire, réduction du taux de l'intérêt, centralisation des banques, comptoirs de garantie, papier-monnaie, etc., etc., voilà ce qui, dès le premier jour de la Révolution, a occupé, ce qui, jusqu'à réalisation complète, occupera l'opinion. Des projets par centaines, des combinaisons tour à tour ingénieuses et insensées, des sociétés spéciales, des congrès, sont venus témoigner de la préoccupation des esprits. La Révolution était dans tous les cœurs ; malheureusement, elle n'était pas dans les intelli-
gencos. On la sentait, on ne l'apercevait pas» La question du moment, disait-on, la question du siècle, c'est le crédit. Sur ce point, l'instinct révolutionnaire n'a fait défaut à personne, et la Révolution eût été accomplie aussitôt qu'acclamée, si une révolution pouvait s'accomplir d'instinct. Mais on ne se doutait seulement pas que le problème du crédit, dont on s'entretenait partout, fût précisément le problème social, le problème de la Révolution de Février. Et comme on avait la prétention de résoudre le problème du crédit en négation du socialisme, il arriva que la solution, partielle et encore plus partiale, dépourvue de principes, inintelligente, contradictoire dans les termes, subversive des intérêts mêmes qu'elle prétendait défendre, ne put satisfaire personne, et fut déclarée officiellement nulle et non avenue.
Et, en vérité, ce n'était rien que les utopies des socialistes, auprès des prétendus conservateurs. Dieu veuille que les réformes du crédit et de l'impôt proposées par eux sous la Constituante ne soient pas mieux accueillies sous la Législative ! Ce qui arriverait, dans un pays comme le nôtre, et dans les circonstances où nous sommes, de ces merveilleux systèmes de crédit, est quelque chose d'épouvantable, de monstrueux, que l'imagination se refuse à contempler, et la raison à prévoir.