A LA BANQUE DU PEUPLE
« Le citoyen P.-J. Proudhon publie aujourd'hui dans le journal le Peuple la déclaration par laquelle il annonce que le
projet de Société pour la Banque du Peuple, sous la raison sociale P.-J. Proudhon et C*, ne recevra pas son exécution. Il notifie en même temps aux souscripteurs et aux adhérents les mesures qu'il a décidées pour arriver à une liquidation immédiate dont il entend rester seul responsable.
« Nous avions reçu un avis conçu en termes différents de la déclaration publiée dans le journal le Peuple, par la voie .d'une lettre que le citoyen Proudhon avait écrite au citoyen Guillemin, agissant comme son fondé de pouvoirs, et accepté par nous en cette qualité depuis le commencement des opérations de la Banque.
a C'est à cette lettre que nous avons répondu par l'avis inséré ce matin dans le journal le Peuple^ à la suite de la déclaration du citoyen Proudhon.
ff Nous avons à regretter que la déclaration publique du citoyen Proudhon ne nous ait pas été préalablement communiquée. La publicité donnée à cette pièce nous impose l'obligation de la rectifier en plusieurs points essentiels où nous nous trouvons personnellement impliqués, et qui n*étaient"pas mentionnés dans la lettre dont nous avons eu connaissance.
« Au moment où le citoyen P.-J. Proudhon a été frappé, nous avons dû tout d'abord lui exprimer notre désir de lui voir continuer quand même l'œuvre commencée, en lui donnant l'assurance de notre dévouement et de notre ferme résolution d'accepter à nouveau le mandataire, son ami personnel, qu'il avait désigné sur nos propres instances, dès la signature de l'acte du 31 janvier. Nous le laissions cependant parfaitement libre de se retirer tout à fait, et de mettre en liquidation la Société qu'il avait formée.
« Aussi nous devions accepter, comme nous avons accepté en effet, la détermination contraire arrêtée par le citoyen Proudhon, parce que des déterminations de ce genre ne relèvent que de la conscience de celui qui les prend en face d'une responsabilité aussi grave, et parce qu'après tout elle pouvait s'appuyer sur les motifs les plus légitimes.
« L'exposé de ces motifs suffisait parfaitement pour dégager personnellement le citoyen Proudhon vis-à-vis de ses adhérents et de ses actionnaires, vis-à-vis du peuple tout entier.
« Le citoyen Proudhon ne s'est pas contenté de cela : il a jugé utile d'ériger un accident de persécution individuelle, que nous sommes les premiers à déplorer et à flétrir, en sys tème général de conduite à suivre en ce moment quant à l'œuvre pratique de l'émancipation des travailleurs.
« A la rigueur, et sans tenir compte des convenances
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de temps et de lieu qui auraient pu être mieux ménagcSes, nous comprendrions encore cette partie des explications du citoyen Proudhon, quoique nous nous trouvions désormais obligés de dire pourquoi notre avis sur la question générale diffère entièrement du sien.
« Mais ce qui nous étonne, c'est de voir présenter dans ces explications, comme des choses tout à fait nouvelles à l'esprit du citoyen Proudhon, certains principes d'organisation posés par ses collaborateurs soussignés, antérieurement à son intervention dans l'œuvre de la Banque du Peuple, et acceptés par lui comme un compromis au moment de sa formation.
a Ce qui nous afflige profondément, ce que, malgré toute notre résignation, il nous est impossible de tolérer, ce sont des insinuations comme celles-ci, à savoir, qu'aux idées, aux fantaisies bénévoles des gens à qui le citoyen Proudhon aurait été forcé d'accorder une confiance sans limite, il pouvait se mêler des idées ennemies^ des suggeslions perfides; que des t;idiscrétiom inexcusables auraient été commises par certains collaborateurs du citoyen Proudhon.
a Le citoyen Proudhon oublie que l'assemblée devant laquelle il a pris eœ abrupto l'initiative d'une demande d'avis qu'il n'avait pas même adressée encore à ses collaborateurs habituels élait à peu près publique, tenue portes ouvertes, composée en grande partie de personnes étrangères à l'administration de la Banque, et surtout que cette assemblée avait un tout autre objet que celui d'entendre ce qui a été dit par le citoyen • Proudhon lui seul, sans aucune recommandation de silence et de discrétion.
« Quant aux idées ennemies, aux suggestions perfides, si le citoyen Proudhon entend par là les opinions contraires à sa théorie d'individualisme exclusif et à sa prétention de réduire toute la révolution économique à la seule solution du problème de la circulation, lequel problème n'est soluble que par une organisation, sinon préalable, du moins simultanée de la production et de la consommation, le citoyen Proudhon ne peut pas ignorer que, dès la première réunion, à laquelle il faut faire, remonter l'origine d'une exécution pratique, ses collaborateurs ont ouvertement posé et professé ces opinions ; qu'elles ont acquis une nouvelle force dans le personnel de la Banque comme contrepoids aux lacunes de sa théorie, exclusivement individualiste, par l'adjonction de plusieurs membres de la commission permanente des délégués ayant siégé au Luxenibour^j:, et qu'enfin les conditions du concours qui lui a été donné ont toujours été
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formellement énoncées avant, pendant et après les opérations qiii ont donné lieu à la Société formée le 31 janvier.
a Le citoyen Proudbon n'avait donc le droit de manifester aucune crainte, aucun soupçon, à l'égard d'aucun do ses collaborateurs. Ce n'est pas nous qui lui avons demandé sa confiance; c'est nous qui lui avons donné la nôtre, et sans réserve, en lui laissant, comme nécessite transitoire, le droit de disposer par lui seul de ce que nous considérons comme le dépôt de la tradition socialiste et de la foi du peuple.
a Pour éclairer la situation réciproque à cet égard, nous avons les procès-verbaux du comité d'organisation de la Banque du Peuple, du 24 septembre 1848 au 15 février lb49, le rapport fait dans la réunion des délégués du Luxembourg, du 16 janvier, et enfin l'acte du 31 janvier lui*méme. Nous nous en référons à ces documents.
« Et maintenant, si le citoyen Proudhon a réellement des griefs particuliers contre quelques-uns d'entre ses collaborateurs, nous le prions de les articuler autrement que par des énonciations vagues. Dans le cas contraire, nous lui disons que ce dont il peut avoir à se plaindre en fait dHndiscréiionSf d'idées ennemies, nous avons comme lui à les subir, et que nous étions tout préparés à n'en pas tenir plus de compte que des autres épines et broussailles qui sont toujours placées sur la route de la vérité et du devoir.
« Reste la question générale. Nous n'avons pas à y insister quant à présent ; nous constatons seulement qu'à notre avis le combat théorique qu'il faut livrer plus que jamais à nos adversaires ne peut pas être séparé de l'œuvre pratique de l'émancipation du peuple, qui est commencée, qui peut s'accomplir sur le terrain légal où nous la poursuivons jusqu'ici sans en- • combre, et qu'en tout cas nous défendrons pied à pied.
« Que la polémique fasse son œuvre, rien de mieux. Nous doutons qu'elle achève en six mois et sans des institutions organiques préalablement établies, ou du moins expérimentées, ta révolution sociale, fût-ce môme sous le seul aspect matériel. Mais au bout de six mois comme au bout de dix ans, dix mille associations ouvrières, centralisées par la Banque du Peuple, seront toujours un résultat qui aura sa valeur comme pierre d'attente et qui n'empêchera pas de faire autre chose.
« Le citoyen Proudhon n'a-t-il pas écrit dans une déclaration solennelle que les principes de la Banque du Peuple sont tout le socialisme, et que hors de là il n'y a qu'utopies et chimères!...
« Aucun des collaborateurs soussignés n'a accepté la ques-
tion ainsi posée ; mais tous . quoique bien convaincus de l'insuffisance de la Banque du Peuple par elle seule, l'ont adoptée et l'ont servie comme le commencement obligé de ce qui peut et doit suivre. ,
« Quoi qu'il en soit, les associations ouvrières existent. Elles cherchent à se régulariser et à se consolider ; elles ont voulu par la Banque du Peuple se constituer un centre. Le centre leur appartient, c'est aux associations ouvrières de régler les destinées nouvelles de la Banque du Peuple.
tf Le citoyen Proudhon jugera, par les propositions nouvelles que nous avons à leur adresser, quelles concessions ses collaborateurs avaient faites à sa personne, quels sacrifices ils avaient faits de leurs propres idées, en acceptant, par des considérations tout exceptionnelles, et qui n'étaient qu'un hommage à son talent et à sa courageuse initiative, ce que le citoyen Proudhon appelle son omnipotence monarchique...
« C'étaient l'omnipotence et le dévouement absolu d'un serviteur du peuple qu'ils entendaient consacrer tranquillement, et non l'autocratie d'un système individuel ou d'une individualité systématique, vieille tradition des monopoles catholique et propriétaire, tout à fait contraire à l'esprit et aux principes de la République démocratique et sociale.
a Pour ni* point soupçonner chez le citoyen Proudhon les arrière -pensées que sa déclaration révèle, nous avions d'abord ses propres affirmations, et encore ce qu'il écrivait tout récemment dans le Peuple ^ numéro du 21 mars :
a Que fais-je donc autre chose que de chercher des moyens? « De système, je n'en ai pas, je n'en veux pas; j'en repousse « formellement la supposition ! »
<. Paris, le 12 avril 1849.
« Ont signé : V. Chipron, F. Chertier,
E. DuBUC, L. Lavoye, A. Lefaure, Jules le Chevalier, Ramon de