‹ MélangesChapitre 18 sur 67 · REPONSE · texte numérisé non relu

REPONSE

Les observations qu'on vient de lire et les réflexions qu'elles suggèrent achèveront d'éclairer le public sur la situation irrégulière où serait tombée la Banque du Peuple après la con-

damnation »le son directeur; elles démontrent Turgence où il , était de provoquer immédiatement la dissolution de la Société.

Les auteurs des observations donnent d'abord à entendre que j'ai manqué à leur égard de sincérité, en m 'ex primant sur leur compte, dans une lettre particulière, d'une façon toute bienveillante, tandis que, dans la circulaire adressée aux souscrip- I teurs et adhérents, je semble élever des soupçons sur leur I loyauté et leur dévouement.

Je commence par leur faire observer à mon tour que, dans la lettre particulière dont ils parlent, je n'ai désigné personne; et ! je né puis comprendre comment, alors que je m'adressais à ! tous, ils ont pu se regarder comme personnellement , c*est-ài dire exclusivement impliqués dans les termes de la circulaire. : Les Observateurs, qu'on me passe l'expression, ne formaient point tout le personnel de la Banque du Peuple. Pourquoi se distinguent-ils de leurs collègues î Pourquoi cette espèce de scission que rien ne motive î Existait-il un parti d'opposition dans la Banque du Peuple t La divergence des vues, que je n'ai fait que prévoir dans ma lettre aux souscripteurs et adhérents, était-elle déjà chose arrêtée dans l'esprit de ces messieurs! Vraiment, tout ceci est nouveau pour moi, et, jusqu'à plus ample informé, je ne saurais y rien comprendre.

Mais rien de ce qu'on me reproche n'a eu lieu de ma part. Je l'ai dit et je le répète : je connaissais parfaitement les opinions particulières de chacun des fondateurs de la Banque du Peuple, et je n'ai jamais songé à leur en faire un grief. Je n'avais donc point, dans une lettre écrite à leur intention, à rappeler une différence d'opinion que je n'avais point blâmée, que j'avais cherchée plutôt ; je n'avais, dans une lettre d'adieu adressée à des collègues, qu'à me féliciter de leur amitié et à les remercier de leur zèle.

Vis-à-vis du public, c'était autre chose. Si, dans mon éloignement forcé de la Banque, je pouvais me défier d'idées qui n'étaient pas les miennes, j'avais le droit, sans faire injure aux personnes, d'exprimer cette défiance. J'ai peut-être été malheureux dans l'expression ; je n'ai pas voulu autre chose. Ai-je eu tort, ai-je eu raison, non-seulement au point de vue de ma responsabilité, mais à celui des principes de la Banque du Peuple, et dans l'intérêt des souscripteurs? C'est ce que la suite nous révélera.

Une seconde observation que je ne puis admettre est celle qui tend à faire croire que la procuration donnée par moi au citoyen Guillemin avait dû être préalablement acceptée par mes

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collaborat(?urS ; que plus tard la^éteimination que j'ai prise de liquider aurait eu également besoin d'acceptation; qu'en conséquence ma circulaire, avant de passer à l'imprimeur, aurait dû être communiquée, etc.

S'il ne s'agissait que des égards que d'honnêtes gens se doivent, je ne relèverais pas de pareilles niaiseries ; M. Guillemin, présenté par moi à la Société comme mon fondé de pouvoirs et mon ami, a été agréé ,2^ le veux bien; c'était, de part et d'autre, une marque de déférence. J'en aurais fait autant de la circulaire si le temps l'eût permis.

Mais de cet échange de politesses à l'idée que j'étais tenu de prendre l'avis, ou d'obtenir l'acceptation de qui que ce fût, il y a un abîme; et puisque les observateurs s'adressaient à la publicité, puisqu'ils donnaient à leurs observations une sorte de caractère officiel, ils auraient dû les exprimer en termes d'une légalité irréprochable. La Société de la Banque du Peuple étaitelle en nom collectif,» oui ou non? N'en étais-je pas le gérant unique et responsable î Lqs hommes qui avaient bien voulu me prêter leur concours étaient-ils, aux yeux de la loi, autre chose que des employés ? Formaient-ils, par hasard, à mon iiîsu, un conseil de surveillance? Et quand, dépositaire de fonds d'autrui, sentant ma solvabilité en péril, je jugeais une liquidation nécessaire, faisais-je tort aux droits de collaborateurs qui n'avaient pas la moindre responsabilité? Eussent-ils voulu que je remisse entre leurs mains les sommes et la direction qui m'avaient été confiées? Mais c'eût été outrepasser mes pouvoirs. Que veuleut-ils dire? Qu'ils s'expliquent!...

Passant ensuite sur ma détermination de liquider, détermination qu'ils acceptent encore, les observateurs se plaignent de deux choses : l'une, que j'aie prétendu énger un accident de persécution individuelle en système général de conduite à suivre, quant à V œuvre pratique de V émancipation des travailleurs-, l'autre, que j'aie cru devoir arguer, pour motiver la liquidation de la Banque du peuple, d'un côté, de la diflPérence de mes opinions d'avec les leurs; d'autre paft, des indiscrétions commises par quelques-uns; troisièmement enfin, de la crainte bien naturelle que j'éprouvais, que, comme la porte de la Banque était ouverte aux indiscrétions, elle ne le fût aussi aux suggestions. Ils concluent en déclarant que la Banque du Peuple est la propriété dos associations ouvrières, qu'elle sera continuée sur des bases plus larges, que le programme en sera rendu incessamment public, etc.

De tout quoi il résulte clairement, et les faiseurs d^observalions ne se gênent nullement pour le dire, que s'ils avaient

jusqu'alors accepté telle quelle la Banque du Peuple, c'est par concession à ma personne et en sacrifiant leurs propres idées ; mais qu'on voyait bien à présent que j'étais un monarchien^ un catholique^ un propriétaire, etc., etc.

Sur ma résolution d'abandonner momentanément la Banque du Peuple pour ne m'occuper que des institutions républicaines, résolution dont on m'accuse d'avoir fait une règle de conduite générale, il m'est facile de rt'pondre. Je n*ai besoin que de rappeler mes paroles : « Que d'autres, ai-je dit, moins effrayés et plus libres, reprennent en sous-œuvre notre entre prise ; mes sympathies et, s'ils le veulent, mon assistance ne leur manqueront pas! >» Ne dirait-on pas que j'empêche les gens de travailler de tous leurs moyens à la solution du problème de la misèret J'ai parlé pour moi seul, et encore il est évident que ce que j'ai dit est subordonné à la politique du gouvernement. Que le gouvernement devienne une fois plus tolérant, moins calomniateur, moins exterminateur, et je rétracte mes paroles. Je serai le premier à donner l'exemple d'une résolution pacifique, traditionnelle et légale.

Que MM. Jules Le Chevalier, Ramon de la Sagra et leurs honorables associé;^ se rassurent donc : je n'ai point eu l'intention de décourager ni eux ni personne. Qu'ils essayent, s'ils peuvent, d'organiser le crédit gratuit. J'en serai heureux. Mais qu'ils ne parlent plus de la Banque du Peuple ; car, désormais relevés des concessions qu'ils faisaient à ma personne; reprenant toutes leurs idées sans en sacrifier aucune; donnant un libre cours à leurs spéculations, il est évident pour tout le monde que l'œuvre qu'ils préparent ne sera pas la continuation de ma pensée, qu'elle n'aura rien de commun avec la Banque du Peuple.

Quant aux indiscrétions dont je me suis plaint, on les avoue, mais on les excuse : il faut voir en quel style :

« Le citoyen Proudhon oublie que l'assemblée, devant laquelle il a pris ex abrupto l'initiative d'une demande d'avis qu'il n'avait pas même encore adressée à ses collaborateurs habituels, était à peu près publique, tenue portes ouvertes, composée en grande partie de personnes étrangères à l'administration, et surtout que cette assemblée avait un tout autre objet que celui d'entendre ce qui a été dit par le citoyen Proudhon lui seul, sans aucune recommandation de silence et de discrétion. »

L^ réunion devant laquelle j'ai pris ce jour-là la parole était confidentielle, tenue dans le cabinet particulier du secrétaire, porle fermées composée d'une vingtaine de personnes, toutes

déléguées par les comités d'arrondissement organises, pour recueillir les souscriptions et adhésions à la Banque du Peuple.

Cette reunion avait pour objet, dit-on, d*entendre tout autre chose que ce qui a été dit ex abrupto par le citoyen Proudhon, sans aucune recommandation de silence et de discrétion! — Conçoit-on cela? Le citoyen Proudhon, gérant responsable de la Société de la Banque, qui prend la parole ex abrupto ^ sans demander congé et sans recommander le silence, dans une réunion convoquée par un autre que lui et pour un autre objet ! Me fera-t-on la grâce de me dire quelle était la gérance occulte qui, sous mon nom, administrait la Banque du Peuple, convoquait des assemblées, fixait l'ordre du jour, donnait ou refusait la parole, et, sauf recommandation du silence, divulguait le secret des délibérations t.. 0 pauperes spiritu!

Je ne vais point jusqu'à soupçonner aucun des citoyens qui ont été attachés à la Banque du Peuple d'avoir eu des rapports avec la police, ainsi que j'en ai été prévenu plusieurs fois par les personnages les plus respectables. Ma conscience se refuse à croire à tant d'infamie! Mais je dis qu'il y a eu dos indiscrétions commises. Or, l'indiscrétion amène la suggestion, et pour peu que l'esprit soit faible et la conscience peu robuste, on va loin avec les conseils des "lamis et des flatteurs.

Ne me suis-je pas entendu dire à moi-même, par de trèshonnétes collaborateurs, que les dépenses que je faisais pour la Banque du Peuple, avant la constitution de la Société, devaient être portées au compte de la Société ; qu'il n'était pas juste que, travaillant pour l'émancipation du prolétariat, je payasse de mes deniers les frais de cette émancipation, etc.? J'ai dépensé 8,000 fr. sous ma garantie personnelle pour la Banque du Peuple ; j'en aurais dépensé 40,000 sans garantie, si j'avais cédé à de certaines suggestions, à de certains entraînerhents. Et l'on trouve mauvais que je liquide!

J'ai hâte de finir, car ce n'est pas sans regret que j'ai pris la plume. Les citoyens, mes collaborateurs d'hier, et qui aujourd'hui m'adressent leurs remontrances, se trouvaient à l'étroit dans la Banque du Peuple telle que je l'avais organisée et que je la voulais. Libres de mon influence et de ma gênante tutelle, ils vont donner carrière à leurs pensées.

« Le citoyen Proudhon, disent-ils, jugera, par les propositions nouvelles que nous avons à adresser aux associations ouvrières, quelles concessions ses collaborateurs avaient faites à sa personne, quels sacrifices ils avaient faits de leurs propres idées, en acceptant, par des concessions tout exceptionnelles, ce que le citoyen Proudhon appelle son omnipotence monar-

chique!.., NVt-il pas écrit, dans une déclaration solennelle, que les principes de la Banque du Peuple sont tout le socialisme, et que, hors de là, il n'est qu'utopie et chimère?,,. Aucun de ses collaborateurs soussignés n'a accepté la question ainsi posée; mais tous, quoique bien convaincus de l'insuflOsancc de la Banque du. Peuple, l'ont adoptée et Tont servie, comme le commencement obligé de ce qui peut et doit suivre... Pour nous, le problème n'est solublc que par une organisation, sinon préalable, du moins simultanée de la production^ de la eonsommalion et de la circulation, »

Voilà le grand mot, voilà la Triade !

Pauvres amis, qui n'avez jamais compris les rudiments de la science économique pas plus que de la logique ! qui n'avez jamais pu vous rendre compte de cette loi, qu'une idée absolue implique les idées absolues corrélatives ; qu'ainsi réaliser la liberté absolue, c'est réaliser en même temps Végalité et la fraternité; que, de même, organiser la circute/ion , c'était organiser du même coup la production et la consommafion!

La production! Laissez faire aux sociétés ouvrières, aux vrais travailleurs. Ce n'est pas en jasant de six heures du matin à onze heures du soir, dans des conciliabules socialistes, que vous organiserez la production ; c'est en prenant part à la besogne, c'est en travaillant, c'est en produisant 1

La consommation! allez, je n'en suis point en peine. Les collaborateurs ne me manqueront pas pour ce second terme de votre triade.

La circulation l voilà l'œuvre difficile, mais dont, j'ai honte de le dire, on s'occupait le moins à la Banque du Peuple. Quand je parlais relation^ on me répondait organisation! On légiférait, on réglementait, on faisait, refaisait les actes de société des corporations ouvrières, et Dieu sait les brillants succès qu'ont obtenus ces consultations gratuites. Enfin l'occasion se présente d' organiser librement et sans entraves, sur la plus vaste échelle, la production, la consommation et la circulation. Le citoyen Proudhon jugera combien de temps il a retardé le bonheur de l'humanité par ses mesquines conceptions, et quels sacrifices on a faits à son idée et à sa personne. Puisse-t-il n'en pas mourir de honte et de remords!

Vous l'avez voulu, amis ; qu'il soit fait suivant votre désir. Je ne me départirai pas de mes principes; et quand le jour sera venu pour moi de reprendre mon œuvre à peine ébauchée, je saurai choisir mes collaborateurs. Je n'aurai pas, je vous jure, le désagrément d'une seconde épuration.

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En attendant, voici ce que le public ne sera peut-être pas iacho d'apprendre,

Sur les instances de mes amis, et afin de prouver de plus en plus au pays mon désir de travailler, par la voie pacifique et légale, à l'émancipation du prolétariat,

L'œuvre commencée par moi sous le nom de Banque du Peuple sera ultérieurement reprise ;

L'acte de Société sera révisé ;

La constitution de la Banque du Peuple seiu subordonnée aux conditions suivantes :

L'acquittement des amendes prononcées et à prononcer bientôt contre le Peuple;

La continuation de la bienveillance du public et, s'il est possible, l'augmentation du nombre de ses lecteurs ;

Une politique moins ombrageuse et moins hostile de la part du gouvernement.

Le Peuple doit à la Banque du Peuple, jusqu'au jour où elle pourra subsister de son propre produit, une subvention annuelle de 20,000 francs, soit un capital de 400,000 fr.; car la Banque du Peuple ne doit pas vivre aux dépens de ses souscripteurs.

Afin d'assurer le service de cette subvention, et pour ôter au pouvoir tout prétexte, la rédaction du Peuple fera en sorte, à l'avenir, de substituer partout dans ses articles la discussion à la véhémence.

La rédaction du Peuple croit avoir assez ttiérité de la démocratie socialiste pour penser qu'en retranchant quelque chose du coloris et de la vivacité de son langage, elle ne donnera pas lieu de croire qu'elle succombe à la persécution et au découragement.

Entre temps, le remboursement des actions souscrites à ce jour continuera d'être effectué; la future Société se passera d'actionnaires.

Pour moi, en attendant que la liberté me soit rendue, et qu'il me soit permis de remplir paisiblement les fonctions de directeur que m'avait conférées l'acte primitif, je m'institue commis-voyageur de la Banque du Peuple A l'étranger.

LE PEUPLE *- 1849 idi

(N- 149. — 17 avrU 1849.)

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