UN DERNIER MOT SUR LA BANQUE DU PEUPLE
Les scellés ont été apposés sur les bureaux de la Banque du Peuple. C*est en suite de cette apposition de scellés que le remboursement a dû se faire dans la rue.
Cette mesure de suspicion à l'égard de la Banque du Peuple a eu pour cause, outre les calomnies et excitations de la presse modérée, les paroles de M. l'avocat général Mongis, remplissant les fonctions de ministère public près la cour d'assises, et portant la parole contre le sieur Duchône, gérant du Peuple^ défaillant.
a Qu'aujourd'hui, s*est écrié M. Mongis, et en Tabsence d'un adversaire qui fuit la justice après l'avoir provoquée, qu'aujourd'hui une seule observation nous soit permise. Naguère, à cette même place nous disions : Le communisme est mort , le socialisme, qui est une variété de communisme, ne tardera pas à mourir. Cette prédiction est déjà plus que réalisée. La Banque du Peuple, ce piège tendu à des esprits faibles et créduleSj cette Banque du Peuple I le dernier mot de l'homme qui s'est posé comme la plus haute expression du socialisme, cette Banque du Peuple ! au moment où nous avons l'honneur de parier devant vous, on la liquide; on annonce publiquement qu'une partie des fonds déposés sera rendue; que l'autre liourra Vétre^ moyennant terme, et sur le travail de l'ex-gérant de la Banque. »
En vérité, mon jeune ami et collaborateur Duchône a eu raison ce jour -là de faire défaut : comment eùt-il résisté à cette foudroyante apostrophe de M. Mongis î
Savez-vous, monsieur l'avocat général Mongis, que je pourrais bien, à mon tour, si la justice, comme le soleil, luisait en France pour tout le monde, en vertu des articles 505 du Code de procédure civile, 271, 481 et 485 du Code d'instruction criminelle, vous prendre vous-même à partie et vous intenter un procès en abus de pouvoir et diffamation î
En vérité, la liquidation de la Banque du Peuple, si tant est qu'il y ait liquidation \ a été la fosse aux calomnies. Comme ils se sont rués sur cet os, les journalistes, procureurs et représentants de la République honnête! Quelle jubilation, parmi ces cœurs si purs, à cette étonnante nouvelle' Le directeur de la Banque n'étant plus libre, et les ressources sur lesquelles il avait compté lui étant jour par jour ravies par le fisc, le projet de la Banque du Peuple demeure ajourné, et les actions seront remboursées.
Obi messeigneurs, je vous savais méchants; mais, parole d'honneur! je ne vous croyais pas aussi bêtes!
Quoi! monsieur l'avocat général, dans un procès de presse, où il s'agit de tout autre chose que de la Banque du Peuple ; malgré l'absence de l'accusé ; malgré la loi qui vous défend de porter à la cour aucune autre accusation que celle qui fait l'objet de la poursuite, à peine de nullité et de prise à partie, vous osez vous livrer à une diatribe, contre quiî contre le défaillant? — Non, contre un homme qui n'est point en cause; qui, s'il n'est point étranger au journal poursuivi, l'est du moins à Taccusation ; et cela à propos de quoi ? à propos des idées exprimées dans l'article incriminé! — Non encore : à propos d'une entreprise de commerce, forcée par le^ persécutions de vos confrères de s'ajourner! Et la cour se tait! la cour vous laisse dire !
Voilà donc ces magistrats respectables, que nos représentants honnêtes f sans doute afin d'éterniser une justice gothique, veulent rendre inamovibles ! Les voilà, ces hommes que la vérité devrait couvrir comme un vêtement, et qui viennent à l'audience la toge pleine de toutes les passions mauvaises, de la plus mauvaise des politiques!
Mais, monsieur l'avocat général, si vous croyez, comme vous le dites et le donnez à entendre, que la Banque du Peuple soit un piège à la crédulité des esprits faibles, et que F ex-gérant soit un escroc, que ne poursuivez- vous î Êtes- vous en peine d'un article de loi? je m'en vais vous le fournir.
Art. 406 du Code pénal. — a Quiconque, soit en faisant usage de faux noms et de fausses qualités, soit en employant des manœuvres frauduleuses pour persuader V existence de fausses • entreprises, d'un pouvoir ou d'un crédit imaginaire, ou pour faire naître V espérance ou la crainte d'un succès, d'un accident ou de tout autre événement chimérique, se sera fait remettre ou délivrer des fonds, des meubles ou des obligations, dispositions, billets, promesses, quittances ou décharges, et aura, par un de ces moyens, escroqué ou tenté d'escroquer totalité
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ou partie de la fortune d'autrui, sera puni d'un emprisonne* ment d'un an au moins et de cinq ans au plus, et d'une amende de 50 fr. à 3,000 fr. »
Que voulez-vous de mieux t Allons, faites saisir encore la caisse de la Banque du Peuple; vous serez plus sûr, l'argent une foi dans vos mains, de Yescroquerie.
Mais non, vous ne viendrez pas; vous savez trop aujourd'hui combien cette enquête tournerait à votre confusion ; vous ne fournirez pas à la Banque du Peuple l'occasion d'exposer judiciairement, devant toute la France, les moyens qu'elle se proposait d'employer pour débarrasser la société de vos estimables suppôts, les banquiers et usuriers. Le trait est décoché, la calomnie m'a atteint ; la province ne lit guère le Peuple, et le Constitutionnel ne revient pas de ses jugements. Il vaut mieux, pour l'homme de la magistrature et de la République modérée, laisser l'affaire in statu quoi
Qu'il me soit donc permis, à défaut de la police correctionnelle, de résumer ici les faits, et d'appeler à la conscience des honnêtes gens.
J'avais conçu, depuis plusieurs années, la possibilité de fonder une banque de crédit et de circulation gratuite. . Une telle entreprise pouvant paraître, comme dit l'article 405 du Code pénal, imaginaire, et le succès chimérique, j'avais songé à pourvoir par moi-même aux frais généraux d'installation et d'exploitation de cette banque. Je ne voulais appeler des actionnaires que dans un but de légalité et pour donner un gage aux premiers billets.
. Ce que j'avais conçu, je Tai exécuté, et avec plein succès, jusqu'au jour où, par des circonstances politiques et de force majeure indépendantes de ma volonté, étrangères à l'entreprise, j'ai vu la subvention que je destinais à la Banque prête à manquer, et le capital souscrit, si je persistais dans cette situation, en danger.
C'est alors que j'ai annoncé ma retraite et, par suite, le remboursement des actions, ou, comme je le disais improprement, la liquidation de la Société.
En faisant cette annonce à des hommes que je savais être la plupart mes amis, et dont je ne craignais pas les rigueurs, à des hommes qui avaient concouru librement avec moi, nonseulement à la création de la Banque du Peuple, mais à la fondation du Peuple, l'organe et le soutien de la Banque, j'ai témoigné le désir de n'être point pressé pour le remboursement d'une somme de 8,000 fr., attendu que ce remboursement pouvait, je ne le savais pas, faire brèche au cautionnement du
journal. — Cette explication, je me réservai de la donner conâdentiellement aux principaux actionnaires; la clameur de la presse m'a forcé de la rendre publique. Heureusement, le succès du Peuphf garant de celui de la Banque, dépassait mes espérances : le remboursement des actions sera intégral et immédiat, sans compromettre l'existence du Peuple^ qui pourra, un peu plus tard, reprendre son œuvre d'émancipation économique.
Voilà le fait dans sa simplicité. Voilà ce que les uns ont ap* pelé la déconfiture de la Banque du Peuple, que les autres ont accusé comme une félonie socialiste, — tant est grande la fureur d'incriminer! — et que je considère, moi, comme un acte de conservation et de persévérance. Eh 1 plût au ciel que le» affaires de notre infortuné payls soient toujours aussi bien gouvernées que les miennes!...
Que la monarchie arrive maintenant, de Russie, d'Angleterre ou de Rome, quand elle voudra 1 Le Peuple^ à moins qu'on lui coupe le poing, qu'on lui crève les yeux, qu'on lui arrache la langue, le Peuple vivra. Il restera au flanc de la réaction, comme la flèche de l'Arabe au flanc de la gazelle. Avec le Peuple restera le principe du crédit gratuit, c'est-à-dire, dans un avenir peu éloigné, la création de la Banque du Peuple. Or, on a pu déjà l'entrevoir, la Banque du Peuple, par le seul fait de son rayonnement, est l'organisation de la démocratie, la révolution sociale.
Peut-être, quand ils verront l'idée du crédit gratuit envahir l'Europe et ceindre la France d'un cordon socialiste, les éternels ennemis de toute réforme se rendront-ils à la nécessité, et se résigneront-ils à opérer leur conversion. Puisse-t-il n'être jamais trop tard pour leur salut et pour la patience du prolétariat !
Quant aux hommes qui, impatients de ma direction, jaloux de donner carrière à des idées dont je ne consentirai jamais à dévenir l'instrument , censeurs infaillibles d'une théorie que leur position vis-à-vis de moi leur commandait de servir de bonne foi ou d'abandonner; rétribués, pour la plupart, trèschichement, je l'avoue, des fonds du Peuple^ alors qu*ils se figuraient l'être sur le capital de la Banque, dont ils se croyaient peut-être les gardiens; quant à ces hommes, dis-je, qui, au jour critique, se sont trouvés faibles et se sont empressés, le lendemain de ma retraite, sans explication, sur le plus futile prétexte, de relever contre moi le drapeau d'une opposition posthume, je leur permets de dire et de répandre que je suis le plus grand ennemi du socialisme; que je n'aime ni la
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liberté» ni Tégalité, et encore moins la fraternité. Puisque cela leur fait plaisir, je suis content de les voir libres et à l'œuvre. On me dit qu'ils se proposent d'organiser, en remplacement de la Banque du Peuple, la mulualité entre les associations ouvrières. A la bonne heure ! ce m'est déjà une consolation de les voir, eux qui me sacrifiaient leurs idées, m'emprunter leur étiquette. Qu'ils persistent dans cette voie : la mutuauté, la gratuité du crédit, à laquelle ils ont tant de peine à se rallier, s'ils parviennent à la comprendre, fera leur salut. Qu'ils se souviennent seulement, c'est le conseil que se permet de leur donner Tex-directeur de la Banque du Peuple, qu'en fait d'innovation politique, sociale ou industrielle, l'inventeur est tenu, à peine de séduction, captation, fausse promesse, manœuvre frauduleuse, escroquene enfin, — c'est le terme dont se sert le Code pénal I — de fournir tout du sien, de n'attendre, pour la réalisation de son idée, de ressources que de lui-môme, et du produit effectif de son entreprise. En matière de réforme, comme de brevet d'invention, le succès, toujours probléma* tique, ne s'escompte pas...
(N« 146. — 14 avril 1849.)
Paris, 13 avril.