RENTREE DE M. GUIZOT
M. Guizot, le doctrinaire inflexible, le publiciste austère, ôte son chapeau au suifrage universel, comme M. Cousin au catholicisme.
M. Guizot pose sa candidature. Le déchu de Février s'ap* prête à rentrer en France : ce sera son deuxième ou troisième retour de Gand.
Que vient-il faire parmi nous, ce Bridoison du juste-milieu, qui a si lourdement laissé choir la monarchie de 1830 1 Écoutez sa circulaire :
Si M. Guizot daigne revenir en France, ce n'est pas certes pour les beaux yeux de la République, je dis la République honnête et modérée ; M. Guizot ne l'aime pas plus que la République démocratique et sociale.
Ce n'est pas pour consolider l'édifice dont le suffrage universel a posé les fondements : en dépit de l'opposition Barrot, Thiers et Duvergier de Hauranne, en dépit des louanges données au suffrage universel par la réaction tout entière , après les élections d'avril et de décembre, M. Guizot n'accepte, sur ce point, aucune modification à sa politique; il repousse, après comme devant, la réforme électorale.
Pas n'est besoin d'ajouter que M. Guizot ne parle, dans sa
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circulaire, ni de la question du travail, ni de la question du crédit, ni de la question de Timpôt, ni de la question étrangère, ni de la liberté de réunion, pas plus que de la liberté de la presse. Erreur, mensonge, abomination que tout cela.
Aux travailleurs, les articles 416 et 416 du Code pénal;
A l'agriculture obérée, à l'industrie aux abois, Tusure à 12 p. 100 ;
Aux contribuables, un milliard, l'indemnité des journées de Février; ^
A l'Italie, à la Hongrie, à la Pologne, aux Romains, aux Siciliens, à tous les peuples qui demandent la liberté, la Sainte- Alliance et les traités de 1815 ;
A la liberté, les lois de septembre.
Voilà, sur les questions soulevées depuis Février, les solutions de M. Guizot. Ce n'est pas pour répondre à de pareilles sottises qu'il se décide à quitter sa solitude de Brompton; si le grand homme revient en France, c'est, sachez-le bien, pour y METTRE l'ordre ; sa circulaire est une complainte à vingthuit couplets sur Vordre.
Hommes d'ordre, politique d'ordre, gouvernement d'ordre, parti d'ordre : l'ordre revient à chaque phrase dans la circulaire de M. Guizot. De liberté, de conciliation, de progrès, il n'en est pas question.
Qu'est-ce donc que Vordre? Car enfin nous sommes d*un pays où l'on aime que les gens s'expliquent.
Suivant M. Guizot, il n'y a pour la France que trois gouvernements sérieux, trois gouvernements d'ordre : le Consulat et l'Empire, la Restauration, la Monarchie de 1830. — Quant à la République, — il est bien entendu qu'il ne s'agit que de la République honnête, il ne peut être, question de la sociale, — ce n'est pas un gouvernement sérieux, un gouvernement d'ordre : Cavaignac lui-même n'est pas, au gré de M. Guizot, un homme d'ordre.
Mais, direz-vous, à présent que les trois gouvernements d'ordre sont en présence : d'un côté, le Consulat et l'Empire ; de l'autre, la légitimité ; en dernière analyse, la Monarchie de Juillet, lequel choisir t
A cela, M. Guizot répond, avec une gravité profonde : La EST LA DIFFICULTÉ! Cela rappelle sa fameuse réponse à une autre question scabreuse : On peut choisir l'une ou Vautre opi^ nion! Quel génie que M. Guizot!...
N'allez pas croire que M. Guizot soit aussi embarrassé qu'il en a l'air; et si vous voulez que je l'interroge, je me charge de le faire parler.
LE PEtTPLE — 1849 447
Uépondez-moi donc, monsieur Guizot,
Si le Consulat et TEmpire était un gouvernement sérieux. Tin gouvernement d* ordre, pourquoi, en 1815, avez-vous appelé rétrangerî Pourquoi êtes- vous allé à Gand?
Donc, avec votre permission, monsieur Guizot, le Consulat et TEmpire, dont le principe aboutissait au despotisme, comme vous le fîtes voir en 1815 en vous ralliant à Louis XVIII, n'était pas un gouvernement sérieux, un gouvernement d'ordre.
Si la Restauration était un gouvernement sérieux, un gouvernement d'ordre, pourquoi, en 1830, protestâtes-vous contre les ordonnances de juillet, et fîtes- vous bannir Charles X et mettre à sa place Louis-Philippe t
Avec votre permission encore, M. Guizot, la Restauration, dont le principe impliquait la négation de la liberté, comme vous le fîtes voir en appelant aux armes le peuple de Paris, n'était pas un gouvernement sérieux, un gouvernement d'ordre.
Si la monarchie de 1830 était un gouvernement sérieux, un gouvernement d'ordre, pourqui, en 1839, avez-vous attaqué, flétri, renversé ce gouvernement dans la personne de M. Mole, pour le trahir ensuite dans la personne de M. Thiers, devenu premier ministre, et dont vous étiez l'ambassadeur?
Avec votre permission, monsieur Guizot , la monarchie de 1830. se résolvant fatalement dans le gouvernement personnel, comme vous le fîtes voir en organisant votre fameuse coalition, n'était pas un gouvernement sérieux, un gouvernement d'ordre.
Reste donc, au fond de la circulaire de M. Guizot, ceci : Que le seul gouvernement sérieux pour la France, le seul gouvernement d'ordre, ce n'est ni le Consulat et l'Empire, renversé en 1815 par M. Guizot ; ni la Restauration, renversée en 1830 par M. Guizot; ni la monarchie de Juillet, renversée en 1839 par M. Guizot, car c'est de la coalition de 1839 que date l'opposition de 1848, laquelle a amené la Révolution de Février. Le gouvernement sérieux, le gouvernement de l'ordre, c'est le gouvernement de M. Guizot. Si ce ne sont pas les propres termes de la circulaire, c'en est bien certainement le sens.
Or, à présent que nous connaissons le gouvernement de l'ordre, et celui qui en est la personnification la plus sérieuse, la question est de savoir comment nous allons nous y prendre pour rétablir l'ordre, et abolir le gouvernement du désordre, à savoir la République,
M. Guizot qui, en 1815, a fait contre l'empereur la coalition de l'étranger; qui, en 1830, a fait contre Charles X la coalition de la bourgeoisie; qui, en 1839, a fait contre Louis-Philippe la
coalition de tous les partis, M. Guizot va nous le dire : c'est de former contre la République une nouvelle coalition.
Cette coalition devra se composer, exclusivement, des trois gouvernements sérieux qui ont vécu, je cite textuellement, et QUI SONT TOMBÉS en France depuis soixante ans, laissant après eux, à côté de la République ^ trois espérances ^ trois perspectives î C'est-à-dire que les seuls hommes d'ordre qui puissent faire partie de cette coalition projetée sont les bonapartistes, les légitimistes et les orléanistes, en un mot, tous partisans des gouvernements trahis et démolis par M. Guizot. Quant aux républicains honnêtes, qui croyaient être, eux aussi, des hommes d'ordre, et qui ont pris au sérieux la République, M. Guizot ne les admet point dans sa compagnie. M. Guizot n'en fait cas, non plus que des rouges. Comme il ne reconnaît pas le principe républicain pour un principe d'ordre, il ne se coalise pas avec eux; il ne les juge pas dignes d'une défection. C'est contre toute la République, rouge et bleue, qu'il se coalise, sauf à se retourner ensuite contre ses coalisés: Ecce homo!
L'ordre était troublé en 1814, nous dit M. Guizot, sous le gouvernement fort et glorieux de l'empereur; — il était troublé en 1830, sous le gouvernement benêt de Charles X ; il était troublé en 1839, sous le gouvernement conservateur et despotique de Louis-Philippe : c'est pour cela que j'ai conspiré contre ces gouvernements. L'ordre n'a cessé de l'être, après le 24 février, sous le gouvernement provisoire, la commission executive, la gérance de Cavaignac; il l'est plus que jamais, depuis le 10 décembre, sous la présidence de Louis Bonaparte; c'est pour cela, ajoute-t-il, que je conspire contre la République.
Quand donc est-ce que l'ordre n'a pas été troublé? C'est ici qu'il vous faut lire entre les lignes, si vous voulez comprendre la circulaire.
L'ordre n'a véritablement existé en France, depuis soixante ans, que pendant la période de 1840 à 1848, sous la main ferme, intelligente et incorruptible de M. Guizot. Et c'est afin de ramener cette époque de moralité, de dignité, de gloire que le Judas du suffrage universel appelle à grands cris les partis de l'ordre au scandale d'une nouvelle trahison.
Nous ne dirons pas de M. Guizot qu'il n'a rien oublié, rien appris; M. Guizot, historien et homme d'État, n'a jamais rien su, ni l'histoire, ni la politique, ni les hommes. M. Guizot s'imagine que la chute d'une monarchie, chez un peuple intelligent et libre , travaillé de besoins immenses et de questions terribles, est un accident dont on appelle; il se figure qu'une intrigue parlementaire, comme celle dont il a donné le spec-
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tacle en 1839, est un moyen qui réussisse vis-à-vis d*un peuple. Nous connaissions Torgueil de M. Guizot; nous étions loin de lui supposer autant d'immoralité et de petitesse. La circulaire a suipris par l'impudence; elle n'a pas trouvé un sot pour l'applaudir.
Tout absurde qu'elle soit, cependant, une pareille manifestation atteste le désordre des esprits et des consciences; elle révèle l'inquiétude fiévreuse qui règne parmi les ennemis de la République. A ce titre, elle mériterait notre attention. M. Guizot est le premier qui, sans respect pour le suffrage universel qu'il invoque, ose jeter le défi à la République, Le rude franchise de M. Guizot fait envie aux partis réaction* naires qui brûlent de le suivre, mais qui hésitent à le prendre pour chef et à le patroner auprès des électeurs.
£h bien! c'est pour amener cette solution monarchique tant désirée, c'est afin de venir en aide h ces timides comités de 1e rue de Poitiei^s et de la rue Duphot, et de procurer, autant qu*il est en notre pouvoir, le succès de la coalition, que nous, républicains du Peuple, agents de désordre d'après les catégories de M. Guizot, mais qui souhaitons passionnément le retour de Tordre, nous ofi'rons aux amis politiques de M. Guizot, à tous ces hommes d'ordre que l'ex-carbonaro honore de ses circulaires, l'alternative de deux propositions, nous engageant à signer de notre sang celle qui leur agréera le plus.
Première proposition, — Nous accepterons pour gouvernement d'ordre -M. Guizot; nous défendrons les lois et les institutions dont sa sagesse aura doté la France; nous serons reconnaissants du peu de liberté, noyée de beaucoup d'ordre, qu'il lui plaira de nous octroyer; nous ferons le sacrifice de nos utopies sociales, politiques, démocratiques, mais à condition que les trois partis qui représentent l'ordre, bonapartistes, légitimistes, orléanistes, feront préalablement connaître leur propre acceptation, abdiqueront, ainsi que nous, leurs espérances et perspectives gouvernementales, et s'en rapporteront au génie pacificateur, ordonnateur et régénérateur de M. Guizot, des destinées de la France et du monde.
Seconde proposition, — Ou bien si, acceptant le programme de M. Guizot, lesdits partis s'inscrivaient en faux contre sa personne, nous déclarons comme devant que nous sommes prêts à baisser notre drapeau devant la coalition, à nous soumettre au gouvernement qu'elle établira; à reconnaître, quelle qu'elle soit, sa formule d'ordre, pourvu qu'au préalable, bonapartistes, légitimistes et orléanistes se soient mis d'accord et de la Constitution et du choix du prince.
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A défaut de quoi\ nous signifions, une fois pour toutes, aux soi-disant partis de l'ordre, organes illégitimes de gouvernements qui ont vécu et qui sont tombés, comme dit leur coryphée M. Guizot, que, nonobstant tous jugements et arrêts contraires, nous les tenons pour des partis de désordre, des factions anarchiques, armées contre la liberté et Tordre, et que le devorr de tout citoyen est de combattre à outrance.
Nous leur déclarons que jusqu'à ce qu'ils aient concilié l'antagonisme de leurs systèmes, qu'ils se soient réunis dans un commun principe et aient découvert une forme de gouvernement meilleure que la République démocratique et progressive, fondée par la Révolution de février, et décrétée par l'Assemblée nationale constituante, nous resterons inviolablement attachés à cette forme de gouvernement, comme la plus rationnelle, la plus libérale, la plus conciliatrice, la plus féconde qui ait été, dans aucun temps, et dans aucun pays, mise à l'exécution.
Et nous leur rappellerons, à ces prétendus partis d'ordre, qu'autant ils se sont montrés conservateurs obstinés sous leurs gouvernements respectifs, autant ils nous trouveront intraitables dans le statu que républicain.
Que si, pour restaurer un passé condamné, ils osaient tenter la voie des conspirations et des coups d'État, nous voulons bien encore les avertir, que plutôt que de tendre nos mains à de nouvelles chaînes, nous sommes résolus de nous ensevelir avec eux sous les ruines de la patrie, suivant les leçons de nos pères, et les exemples de Numance, de Sarragosse, de Moscou, de Missolonghi et de Brescia.
LE PEUPLE — 4849 42i
(N« 152. — 20 avrU 1849.)
i . Paris, 19 avriL