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LA REPUBLIQUE ET LA COALITION

(PBEMIER ARTICLE)

C'est en vain qu*un patriotisme sans vertu crie à la réaction , à la conspiration, à la trahison ! Les républiques ne périssent que par l'incapacité et l'inertie des républicains. La première condition de vitalité et de durée d*une révolution, c*est d'avoir devant elle une contre- révolution. Il est étrange que ce qui devait assurer le triomphe de la République de Février semble, par la mollesse et Tinintelligence de ses défenseurs, tourner contre elle en une cause de décadence et de mort. Ne sommesnous donc véritablement que des républicains de collège et des apprentis révolutionnaires î

Qu'est-ce qud la République! — Le parti de l'unité, de la légalité, de l'ordre. Je le prouverai tout à l'heure.

Qu'est-ce que cette coalition dénoncée il y a quatre jours par M. Guizot, et qui menace d'engloutir la République! — Le parti de la division, de l'arbitraire, de l'anarchie. Je le démontrerai plus bas.

Et voilà ce qui nous épouvante !

Quelle situation magnifique si nous étions à la hauteur des événements, si nous savions tirer parti des circonstances et de nos moyens! Tout ce qui peut assurer l'existence d'une république, vigueur de principe, puissance d'organisation, énergie des contraires, la fortune de la France nous l'a prodigué. Nous possédons en nous et autour de nous de quoi vaincre, de quoi absorber des adversaires vingt fois plus forts : et ces adversaires, destinés à fournir à notre République au berceau son premier aliment, sa première consommation, s'il dépendait de nous, nous voudrions les écarter I

i22 MÉLANGES. -7- ARTICLES DE JOURNAUX

On s'agite, on déclame, on se démène ; on parle de descendre dans la rue et de courir à la barricade ; il n'est bruit que de bataille et de jcarnage, quand il faudrait se féliciter du progrès et de l'intensité de la réaction. A la veille d'une troisième appli^ cation du suffrage universel, on désespère de la République. O patriotes, un peu de calme, je vous prie; moins de violence, s'il est possible, et, permettez-moi de vous le dire, un peu plus ■" de résolution.

Depuis dix mois, depuis ce terrible enfantement de juin, la République, comme si elle avait honte du sang de sa mère, périclite tous les jours, sinon dans l'idée, au moins dans la réalité et dans le gouvernement. Seul, le parti de Tanarchie, qui devrait faire croître et prospérer la République, grandit et prend faveur. Les choses sont au point que la coalition n'attend, pour étouffer la République, qu'une occasion. Eh ! qu'at-elle besoin d'occasion? La République tombera d'elle-même, si nous ne savons pas mieux la défendre! Le germe périra sous l'engrais qui devait le faire lever. Et comme c'est une loi de la société que là où la raison et le droit s'abandonnent, la force et la ruse saisissent l'empire, nous verrons la France, sans principe, sans unité, sans symbole, tomber en dissolution. Elle ira, à la queue des nations, attendre son salut d'une initiative étrangère !

Nous ne saurions rester plus longtemps dans cette funeste léthargie : il faut en sortir au plus tôt, ou nous résigner!...

Connaissons-nous donc nous-mêmes ; connaissons la République et la coalition ; ce que nous avons à défendre, ce qui nous a été donné à dévorer. Par là nous saurons apprécier nos moyens d'action ; et, comme aux jours de Février, l'avenir de la République sera encore une fois entre nos mains.

Nous pourrons alors, la main sur le cœur, les yeux fixés sur le livre de la loi, dire et prouver au monde, par un signe de tête, si nous sommes républicains ou non.

Je dis que la République est le parti de Vunitét de la légalité et de y ordre.

Ces trois éléments, dans la République, n*en font qu'un ; c'est par là que la République se distingue essentiellement de la monarchie. Tandis qu'ici .l'unité, la légalité, l'ordre, résultent chacun dun principe propre; dans la République, ils résultent tous du môme principe, dont ils ne sont que les trois faces ou les corollaires.

Ainsi, ce qui produit l'unité dans la monarchie, c'est l'autorité royale, prépondérante, inviolable, héréditaire. — Ce qui produit la légalité, ce n'est plus la prérogative royale, sans

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quoi le gouvernement se résoudrait en un pur despotisme ; c'est un autre principe, la volonté nationale, manifestée par des lois antérieures à la monarchie, ou tout au moins contemporaines de la monarchie. C'est pour cela qu'il est passé en adage parmi les théoriciens de cette forme de gouvernement, que la loi résulte du consentement du peuple et de la promulgation ou sanction royale, kx fit consensu populi, et constUutione régis. Par où l'on aperçoit le dualisme inhérent au gouvernement monarchique. — Ce qui enfin, dans la monarchie, produit Tordre, c'est un troisième principe, objectif et matérialiste, la hiérarchie ou subordination des citoyens, c'est-à-dire l'inégahté des facultés et des conditions parmi les hommes. L'ordre ainsi produit s'appelle tantôt féodalité, tantôt aristocratie, gouvernement de la classe moyenne, équilibre des pouvoirs, etc.

X^a Constitution monarchique implique donc nécessairement trois principes différents : la puissance royale, la volonté nationale, et le hasard des conditions et fortunes; et c'est de chacun de ces trois principes qu'elle déduit les trois éléments sans lesquels aucune nation ne peut exister, Tunité, la légalité, l'ordre.

Et tel est aussi le vice radical de la monarchie. Comme les principes sur lesquels la Constitution repose, l'autorité royale, l'autorité nationale et l'autorité du hasard, sont essentiellement antagonistes, il arrive nécessairement que ces principes sont en perpétuel conflit; en sorte que, dans la monarchie, l'unité, la légalité, l'ordre, chose monstrueuse ! forment entre eux une contradiction insoluble.

La Constitution républicaine, au contraire, repose sur un principe unique, éminemment Fpiritualiste, par conséquent philosophique et libéral, le suffrage universel^ lequel engendre, par une simple analyse de lui-même, et comme termes adéquats, l'unité, la légalité, qui est la même chose que la liberté et l'ordre.

Sans me préoccuper du meilleur mode d'organisation ou de manifestation du suffrage universel, je dis d'abord que, par cela même qu'il est universel, il est de sa nature d'exprimer l'unité. Ce sont deux termes qui s'engendrent dans la logique et dans la politique, comme dans l'étymologie vai-versalUéy UNI-/^.

Par une raison analogue, le suffrage universel produit, engendre, crée la légalité. Car, qui dit suffrage, dit volonté; non plus volonté présumée, fortuite ou instinctive, comme celle dont la monarchie elle-même est une manifestation, — * mais volonté réfléchie, volonté qui délibère et qui juge. Qui dit suffrage universel dit donc volonté nationale, manifestée non pas

une fois, à l'origine des temps, et pour toute l'éternité, comme dans la monarchie; mais manifestée librement et à toute heure, suivant le progrès et les besoins de la société.

J'ajoute que le suffrage universel est producteur de l'ordre. Le suffrage universel ne préjuge point l'inégalité, variable et d'ail leursiort contre versable des conditions : cette inégalité, il ne s'en occupe point. Il fait dépendre l'ordre d'un principe supérieur, intelligent et libre, qui est le concours de tous à la formation de la loi.

Suffrage universel, voilà donc le principe républicain : qui oserait aujourd'hui le nier?

Unité, légalité, ordre, produits directs du suffrage universel, voilà la Constitution républicaine, la Constitution étemelle du genre humain, dont la monarchie n'est qu'une déviation : qui pourrait lui porter atteinte î

A cette déduction si simple, je joindrai quelques faits, en guise de commentaire.

Le 4 novembre 1848 a été votée la Constitution, expression plus ou moins exacte du suffrage universel, organisation plus ou moins parfaite du principe républicain.

Cette Constitution a été repoussée par un certain nombre de représentants démocrates, qui, la jugeant défectueuse, et usant de leur droit, protestèrent ou s'abstinrent.

Mais cette Constitution émane du suffrage universel ; elle en est l'expression présente et provisoire, elle le consacre : à telle enseignelque, par une disposition spéciale, le législateur s'est réservé la faculté de révision. Dès lors, c'était le devoir de ceux qui, par leur abstention ou leurs votes, avaient protesté contre la Constitution, de se soumettre à la Constitution ; aussi, depuis cinq mois, elle n'a pas eu de plus fermes, de plus énergiques défenseurs.

On conspirait autrefois contre les constitutions monarchiques, et la conspiration était une vertu ; — on ne conspire pas contre une Constitution républicaine : la conspiration serait un crime. La raison de cette différence est simple; les constitutions monarchiques étaient immuables; la Constitution républicaine est perfectible, toujours sujette à révision.

Une autre conséquence du suffrage universel est de ne pouvoir ni s'abjurer ni rétrograder : cela signifie qu'une constitution républicaine ne peut être révisée que dans le sens de son développement républicain, ce qui conduit à cette dernière conséquence que la République tend à se généraliser sur le globe, et qu'il n'est pour l'humanité tout entière qu'une seule forme de gouvernement.

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Ainsi le suflfrage universel, exprimé par neuf cents mandataires, a bien pu, une première fois, décréter que la République aurait un président, image affaiblie de la royauté. Le suffrage universel ne pourrait plus, ni par la voix des électeurs, ni par celle des représentants, faire de ce président un monarque ou lui conférer quelqu'une des attributions monarchiques, parce qu'alors le suffrage universel s'abjurerait lui-même, s'abdiquerait comme principe, ce qui implique contradiction.

La République, une fois établie, exclut donc tout retour, par la voie légale, à la monarchie : les coups d'État, la violence, pourraient seuls faire rétrograder la souveraineté du peuple et relever le trône.

Autre fait.

Par delà l'opinion républicaine démocratique, opposée à la présidence, il en est une autre, plus radicale, plus compréhensive, qui affirme que, comme le suffrage universel crée l'égalité dans l'ordre politique, il doit la créer aussi dans l'ordre économique. Ceux-là nient donc avec plus d'énergie encore que les autres l'ordre légal de la monarchie, ordre qui résulte, comme nous l'avons dit, de l'inégalité, nécessaire ou contingente, des conditions et des fortunes. Ils veulent que, comme la Constitution républicaine garantit à tous la liberté, la sûreté, la propriété, elle leur garantisse aussi l'égalité, c'est-à-dire le travail.

La Constitution du 4 novembre n'a pas fait droit à cette prétention, ce qui n'a point empêché les républicains démocratessocialistes, comme on les nomme, de l'accepter et de s'y soiunettre. Us acceptent, dis-je, comme les purs démocrates, la Constitution et la défendent. Pourquoi! Parce que cette Constitution est le produit du suffrage universel, et que, si, comme ils le pens'ent, la réforme sociale est dans la pensée et la prévision de la volonté générale, en vertu de l'article qui permet de réviser la Constituiton, ils espèrent obtenir un jour satisfaction.

Voilà ce qui explique la conduite des socialistes, ainsi que des démocrates, depuis le vote du 4 novembre. Voilà pourquoi tous, sans exception, ont reconnu la Constitution telle quelle de la République, et sont résolus, au péril de leur vie. de la défendre. C'est, comme on l'a dit, que la Révolution politique contient implicitement la Révolution sociale, révolution qui doit s'accomplir, sauf le cas où la Constitution serait violée, légalement et pacifiquement.

Or, il est évident que tous, et ceux qui veulent le suffrage universel, mais dans l'imité du pouvoir et sans le droit au tra-

vail, et ceux qui veulent l'unité du pouvoir et le suffrage universel, mais sans le socialisme, et ceux enfin qui veulent à la fois le suffrage universel, l'unité du pouvoir et le droit au travail ; il est, dis-je, évident que tous, républicains prcsidentiaux, démocrates et socialistes, dès lors qu'ils prennent pour point de départ la République, qu'ils se soumettent à la même constitution, qu'ils acceptent par avance les futurs contingents du suffrage universel, qu'ils déduisent de ce principe l'unité, la légalité et l'ordre, appartiennent à la même école; 'ils suivent la même ligne, ils obéissent à la même impulsion, ils professent le même dogme.

Qu'importe alors la diversité des programmes? Qu'importe que vous vous appeliez Louis Blanc, Considérant, Pierre Lteroux, Ledru-Rollin, ou bien Goudchaux, Billault, Grévy, Sandrin, Degousée, etc. î Qu'importe que vous parliez de l'impôt proportionnel ou de l'impôt progressif; de la distinction des pouvoirs ou de leur unité ; du droit à l'assistance ou du droit au travail î Questions d'application, questions de temps!... Devant le parti monarchique, rouges, bleus et tricolores sont tous de la mêma farine, de la même religion. Il n'y a de différence que celle de deux voyageurs qui, marchant sur la même route et suivant la même direction, préféreraient aller l'un à gauche du chemin, l'autre à droite; celui-ci à choval, celui-là en cabriolet.

République, démocratie, socialisme, c'est tout un, ce sont termes synonymes. République démocratique et sociale est un pléonasme, qui a pour but d'exprimer cette inévitable synonymie. Quiconque la rejette n'est ni socialiste, ni démocrate, ni républicain ; il ne s'entend pas avec lui-même, c'est un menteur ou un sot ignorant.

Et comme on a eu raison de dire, en se plaçant au point de vue économique, qu'il n'y avait plus dans la société que deux partis, le parti du travail et le parti du capital, de même on dira, en se plaçant au point de vue politique : Il n'y a plus que deux partis, le parti monarchique et le parti républicain. Ce sera toujours la même devise, exprimée en langage différent.

Les ennemis de la République, convaincus comme nous de toutes ces synonymies, convaincus de l'identité de principes qu'elles révèlent, changent la formule et disent : Il n'y a plus que deux partis, le parti de l'ordre et le parti de l'anarchie.

Soit, nous acceptons la définition. Il s'agit précisément de savoir de quel côté est l'ordre, si c'est du côté de la monarchie ou du côté de la république, du côté du capital ou du côté du travail. C'est ce que j'examinerai dans un second article.

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Qu'il me soit permis, en attendant, de me r69umer et de dire aux républicains :

La monarchie est la forme de gouvernement qui fait sortir Tunité, la liberté et Tordre de trois principes antagonistes, Tautorité royale, le consentement du peuple et Paveugle for* tune.

La république est la forme de gouvernement qui feit sortir Funité, la liberté et l'ordre d'un principe unique, le suflFrage universel.

Avec la monarchie, la constitution est sujette à des violations et des déchirements interminables, causes permanentes des révolutions et des catastrophes.

Avec la république, la constitution ne peut jamais être violée : le progrès s'accgmplit d'une manière normale et pacifique.

Trois monarchies sont tombées successivement depuis le commencement du siècle par le vice inhérent de leur constitution.

Sous l'empire, le principe d'unité était devenu le principe d'une absorption universelle. La volonté nationale . avait disparu dans la volonté de l'empereur ; dès lors plus de légalité que celle des décrets impériaux, plus d'ordre que l'ordre des baïonnettes impériales. L'empereur tomba, parce qu'il était trop lui-même, parce qu'il était trop l'empereur.

Sous la restauration, ce fut l'exagération du principe d'ordre qui amena la catastrophe. Charles X voulait reculer jusqu'à l'ancienne féodalité ; il se mettait en opposition avec la tendance démocratique et sociale de la France. Il entreprit de dompter la liberté, il succomba.

La monarchie de juillet a péri enfin, parce qu'elle faisait violence à la volonté nationale, principe de toute légalité : le gouvernement personnel que Louis -Philippe voulait établir amena la querelle et la catastrophe.

Réunissez dans une même formule les causes de cette triple révolution, vous avez la négation entière de la monarchie.

Synthétisez dans un principe unique les trois éléments d'ordre que la monarchie est impuissante à produire, et vous avez la république.

Nous sommes en république, et nous avons devant nous la monarchie trois fois vaincue, trois fois foudroyée par le principe républicain. Et nous prendrions l'alarme ! La république existe, et la république serait en danger !

O hommes de peu de foil c'est la faiblesse de vos consciences qui vous perd. Si vous étiez convaincus de la puis-

sance de ce seul mot, le droit; si vous suiviez la justice plus que Tambition ; si vous saviez agir au lieu de discourir, cette coalition, qui a pour elle le gouvernement, l'Église, l'armée, la richesse, le nombre, s'évanouirait devant vous comme le brouillard devant l'aquilon. La coalition ! elle n'existe que pour le progrès et l'affermissement de la République.

(No 163. — 21 avril.)

Paris, 20 avril.

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