DEUXIÈME ARTICLE
Un gouvernement d'unité, de légalité et d'ordre ;
Un gouvernement qui ne donne par lui-même prétexte à aucune conspiration ;
Un gouvernement capable de retenir, dans une même confraternité d'idées et d'espérances tous ceux qui en admettent le principe; qui, dès le premier jour de son existence, a eu le singulier pouvoir de soumettre ceux-là même qui , pendant la discussion, avaient le plus énergiquement réclamé contre la forme donnée à la Constitution, la République s'est établie.
Cette République est devenue gouvernement de fait et de droity d'abord par la chute successive et providentielle de trois monarchies, la première despotique, la seconde hypocrite, la troisième corruptrice; en second lieu, par le consentement de la nation, manifesté deux fois en élections générales; enfln, par la participation à Tœuvre nouvelle de sept millions de citoyens convoqués pour la nomination du président.
Le caractère progressif, démocratique et social de cette République n'est pas équivoque.
L'article !•» du préambule de la constitution porte : « La France s'est constituée en République. En adoptant cette forme définitive de gouvernement, elle s'est proposé pour but de marcher plus librement dans la voie du progrès et de la civilisation, d'assurer une répartition de plus en plus équitable des charges et des avantages de la société, d'augmenter Taisance de chacun par la réduction graduée des dépenses pu* bliques et des impôts, et de faire parvenir tous les citoyens, sans nouvelle commotion, par l'action successive des institutions et des lois, à un degré toujours plus élevé de moralité, de lumières et de bien-être. »
Et dans l'article 8 du même préambule, il est dit :
« La République doit protéger le citoyen dans sa personne, sa famille, sa religion, sa propriété , son travail et mettre à la portée de chacun l'instruction indispensable à tous les hommes. Elle doit, par une assistance fraternelle, assurer l'existence des citoyens nécessiteux, soit en leur procurant du travail dans les limites de ses ressources, soit en donnant , à défaut de la famille, des secours à ceux qui sont hors d'état de travailler.»
D'un côté, le progrès; de l'autre, à défaut de travail, le droit à Vassistance; au-dessus, comme sanction et principe, le suffrage universel: voilà la Constitution, voilà la République!
Le PROGBÈs, c'est la négation de toute pensée rétrograde, de tout retour au privilège et à la monarchie.
Le DROIT ▲ l'assistance, à défaut de travail, c'est, renversez la phrase, la même chose que le droit au travail, et à son défaut , le droit à Vassistance^ c'est-à-dire précisément ce que demande le socialisme. Les socialistes eussent été insensés de faire tant de bruit pour le droit au travail quand on leur offrait, à défaut de travail, le droit à l'assistance, s'ils n'eussent compris que la garantie de l'assistance, dégénérant facilement en taxe des pauvres , est chose antidémocratique, antiprogressive, immorale, et mille fois plus onéreuse à la République que le droit au travail.
Or, y a-t-il dans tout cela danger pour la religion, danger pour la famille, danger pour la propriété t
Nullement: les articles 1 et 8 du préambule, ainsi que l'article 13 de la Constitution, ont été votés à une majorité immense , par ceux qui voulaient avant tout le maintien de la religion, de la famille et de la propriété, et qui, à cette occasion, votèrent en haine du socialisme.
.Mais, dira-t-on, le socialisme, dernière forme, forme la plus
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complète de la République, est une menace permanente à la religion, à la famille, à la propriété.
En quel sens dit-on celaî
En matière de religion , la plupart des socialistes sont mystiques, et par contre, une foule de catholiques sont socialistes. En ce qui concerne la famille et la propriété, tous protestent de leur respect pour la famille et les droits acquis; tous , j'ose le dire, donnent à la fois le prétexte et l'exemple de ce respect.
Sur la religion, la famille, la propriété, il n'existe, dans le socialisme, que des controverses. On s'est demandé, on ne pouvait pas ne pas se faire cette question , si , lorsque tous les membres de la société seront parvenus au degré de moralité, de lumières et de bien-être promis par la Constitution, la religion, la famille et la propriété auront conservé leur forme actuelle? Sur chacun de ces points, les uns, parmi les socia-< listes, répondent owt, les autres non. Il n'y a pas autre chose, je le répète, dans tout le socialisme.
C'est en présence de cette Constitution et à propos de ses conséquences les plus éloignées, les plus problématiques, qu'une coalition s'est formée, avec l'intention avouée de la détruire.
Sur quoi se fonde cette coalition t Quelle est son origine? Quels sont ses titres, ses griefs? Quelle réforme, quelle amélioration, inconnue à la République, propose-t-elle? Quel principe vient -elle révéler t Quelle forme supérieure de gouvernement î Quels droits inconnus ou méconnus? Car, quand on se ligue contre un gouvernement , quand on attaque une constitution, c'est que le principe du gouvernement est faux et la constitution vicieuse, c'est qu'elle fait grief et porte préjudice à certains droits.
Que voudrait donc de mieux la coalition, pour faire parvenir tous les citoyens f par V action successive et constante des institua tions et des lois , à un degré toujours plus élevé de moralité , de lumières et de bien-être ? Comment entendrait- elle, par exemple, remplacer le droit à l'assistance, droit onéreux et démoralisa-^ teur, par le droit au travail, productif de moralité et de richesse î Que la coalition , avant de conspirer et de détraire,. daigne s'expliquer elle-même ! Naguère elle sommait le socialisme, accusé de conspirer contre la société, de produire ses théories; maintenant les socialistes la somment, avant de por* ter la main sur la Constitution, de produire les siennes.
Vous demandez à la coalition son origine?
Elle TOUS répond : Empire, restauration , monarchie de juil-
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let. Elle s*est formée, cette coalition, dear débris de troig gouvernements, QUI ONT VÉCU et qui sont tombés^ comme le dit le chef même de la coalition.
Son principe? C*est, en politique, d*un côté la prérogative royale, anciennement appelée veto; de Tautre, le cens à deux cents francs; en économie politique , la prééminence du capital. Le privilège, encore le privilège, et toujours le privilège ; voilà le principe de la réaction.
Sa forme de gouvernement! A cet égard , la coalition nous oflFre trois perspectives : persi^ective du despotisme impérial , perspective du jésuitisme de la restauration, perspective de la corruption de juillet.
Le progrès qu'elle veut réaliser? C*e8t de consolider et consacrer à jamais Tinègalitè des avantages sociaux au moyen de rinégalité des droits politiques.
Les droits qu'elle veut faire reconnaître, les abus qu'elle veut déraciner! Elle veut, après avoir évincé le droit au travail, supprimer le droit à l'assistance.
Voilà le programme de la coalition.
Voilà l'ordre qu'elle veut établir, la légalité qu'elle veut nous rendre !
Voilà ce qui lui fait chanter sur tous les tons que la société a été gravement, profondément atteinte par la Révolution de février ; que l'ordre n'existe nulle part, que la religion est perdue, que la famille est menacée, et, ce qui importe encore plus que la religion et la famille, que la propriété môme est en danger!...
Que si maintenant du manifeste de la coalition nous passons à ses actes, noUs découvrons mieux le but où elle vise. L'histoire de ses intrigues est patente : elle frappe tous les regards.
Les premiers jours de la Révolution, les réacteurs se taisent. Leurs journaux se bornent à enregister les faits. Ils adorent la Providence , dont les voies sont impénétrables ; ils acceptent le fait accompli; ils portent bas l'oreille; ils auraient tendu l'échiné si, parmi le peuple de février, il s'était trouvé pour ces Basiles un Figaro.
Arrive le jour des élections, premier essai du suffrage universel. Ils posent timidement leurs candidatures, avouant en toute humilité que, s'ils n'étaient pas républicains de la veille, leur républicanisme, pour dater du lendemain, n'en était pas moins à l'épreuve ; que tout ce qu'ils demandaient, c'était une république honnête et considérée, telle qu'ils avaient rêvé de l'établir, en laissant subsister comme monument historique/le
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trône de juillet. — Comme tout le monde voulait la République honnête et modérée, ils passèrent avec les autres, et arrivèrent en force à l'Assemblée nationale.
Là, après avoir épuré dans son personnel le gouvernement provisoire et l'avoir transformé à leur guise, ils commencèrent à le déconsidérer dans ses décrets, puis on attaqua sur toute la ligne le socialisme , qui devint bientôt l'épouvantail de la nation. Le socialisme ! c'était la ruine de la religion, la communauté des biens et des femmes, la barbarie ! La majorité du pays n'en est pas encore revenue.
Le socialisme, avons-nous dit, est le terme final, l'expression complète de la République. En attaquant le socialisme, la coalition prenait la République par derrière ; elle en diminuait déjà la formule, elle en restreignait la portée.. Or, tout principe qui se laisse mutiler doit périr, et j'ose dire que ce serait déjà fait de la République, si le socialisme, qui seul de nos jours pouvait lui donner une signification, ne l'avait entourée comme d'un rempart de sa propagande et de son énergie.
Ainsi la coalition s'efforçait de diviser la République et de mettre aux prises les républicains. Cette tactique ne réussit que trop. Les hommes qui composaient le gouvernement provisoire et la commission executive, divisés en présidentiaux, montagnards et socialistes, comme s'ils eussent appartenu à des partis différents, s'observaient avec méfiance, se tenaient sur la réserve, ne sachant pas reconnaître la communauté de leur principe, et manquant par là de boussole et de direction.
Le droit au travail avait été garanti par le gouvernement provisoire : une conséquence de cette garantie avait été la création des ateliers nationaux.
Tout le monde sait aujourd'hui que, si la déclaration du droit au travail était due surtout à l'influence socialiste, l'organisation des ateliers nationaux fut l'œuvre exclusive de la partie la moins avancée du gouvernement. La coalition réussit à faire dissoudre brutalement, et sans compensation, ces ateliers: 100,000 hommes, qui avaient dû compter sur un droit positif, et à qui l'on venait dénier ce droit, se trouvaient jetés sur le pavé, sans pain et sans travail. Une collision était inévitable, c'est ce qu'attendait la réaction. Le socialisme, l'extrême gauche républicaine fut écrasée par des soldats républicains. La France entière fut conviée à ce repas de Thyeste !...
Un seul homme dans la République parut alors avoir le sentiment vrai de la situation : c'était pourtant un adversaire du socialisme, le général Cavaignac.
Si la République, me disait-il quelque temps après les jour*
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nées de Juin, devait subir encore une saignée pareille, peu importe de quel côté serait la victoire, ce serait fait de la République.
Le général Cavaignac avait raison : plus de républicains, plus de République. Pourquoi faut-il que cet homme, sur qui s'étaient fondées de si grandes espérances, ait ensuite prêté Toreille aux flagorneries réactionnaires! Il y a gagné une réputation de cruauté machiavélique qull n'avait point méritée : telle est du moins, même après les explications du 26 novembre, et bien que j'aie peu à me luucr de lui, mon opinion.
Le socialisme vaincu, il fallait profiter de la victoire. La coalition s'occupa d'opérer à son profit une grande concentration de pouvoirs. La commission executive fut dissoute, l'état de siège proclamé , le général Cavaignac proclamé président du conseil, les démocrates purs, tels que Flocon et Ledru- Rollin, exclus du ministère. Comme on avait supprimé une fraction de la République, on en éliminait une autre.
Une fois le gouvernement placé sous l'influence exclusive des prétendus modérés, la réaction n'eut plus d'entraves. Sous prétexte de réviser les actes du gouvernement provisoire, on démolit pièce à pièce la République. Les lois sur la presse et les clubs, le retrait du décret sur les heures de travail, témoignèrent de l'esprit qui animait le gouvernement. Et comme tout procès se résout en question d'argent, pendant que la réaction faisait échouer tous les projets de réforme financière et budgétaire, elle faisait décréter, d'un côté, que le cautionnement de l'emprunt négocié dans les derniers jours de la monarchie, emprunt qui n'avait pas été rempli, serait rendu aux souscripteurs ; de l'autre, qu'un nouvel emprunt serait contracté au taux de 75 francs : 30 ou 40 millions jetés en pâture aux usuriers I Ce fut la réparation de l'impôt des 45 centimes.
Bientôt commença la discussion de la Constitution. Le terrain fut disputé pied à pied : la coalition fit les plus grands efibrts pour obtenir la création de deux chambres ; elle dut se contenter de l'élection d'un président. Sur le vote d'ensemble, M. Odilon Barrot, actuellement premier ministre, s'abstint.
M. Barrot n'est lié à la République ni par son vote, il n'a pas voté ; ni par son serment, le serment politique est aboli. Mais la parole de»M. Barrot est plus sûre que son serment.
Vint enfin le jour fixé pour l'élection du président. Le général Cavaignac, l'homme d'ordre jusqu'alors, l'homme qui avait bien mérité de la patrie, l'homme de la République honnête et modérée ; qui, pour prouver son désir de concilier toutes les opinions, avait reçu les inspirations des Thiers et des Mole ; le
général Cavaignac vit tout à coup sa candidature délaissée; on le trouva léger, insuffisant, médiocre ; ce n'était pas là un komme de gouvernement, un homme d'ordre !
On voulait un grand nom, une grande renommée, une capacité hors ligne, quelqu'un surtout qui ne sentît ni de près ni de loin le régicide. On fut chercher Louis Bonaparte I... Une famille prit possession de la République. Mais, républicains, rassurez-vous : la coalition n'a pas dit son dernier mot. Après avoir mystifié la République, elle la rend ridicule.
Depuis ce jour, la coalition, maîtresse du pouvoir, a développé âudacieusement sa politique. Désarmement des gardes nationales, violation du droit de réunion, destitution des fonctionnaires républicains, nomination de préfets royalistes, réunion des commandements militaires dans les mains d'un seul homme ; suspension des lois, atteintes perpétuelles à la Constitution, réhabilitation des traités de 1815, alliance avec les rois, abandon des nationalités, intervention contre-révolutionnaire, ont été ses divertissements quotidiens.
Le boulevard du despotisme, l'Autriche, attaquée simultanément au nord et au sud par deux nations levées pour leur liberté, amoindrie par le mouvement révolutionnaire qui agite l'Allemagne, aurait infailliblement succombé, si la France eût voulu tendre une main fraternelle à la patriotique, mais trop peu belliqueuse Italie. Au lieu de cela, le gouvernement de Louis Bonaparte intervient contre Rome, Florence, Gènes, la Sicile, de concert avec le pape, l'empereur, les rois de Piémont et de Naplesl 1,200,000 francs sont demandés à la bourgeoisie, pour payer les frais de ce Sonderhund contre la philosophie et la liberté.
Entre temps, la guerre se poursuit contre le socialisme, enveloppant désormais sous ce nom tout le parti républicain. Le Moniteur devient le chef de la presse calomniatrice et réactionnaire. On souffle la guerre civile, la guerre sociale; on la ; révoque, on s'attache à la rendre inévitable. Le 29 janvier, on prépare un coup de main contre l'Assemblée nationale; tout est prévu pour la bataille : sur les cadavres des socialistes une dernière fois vaincus, on proclamera l'empereur, sauveur de la famille et de la propriété. L'attitude de la carde nationale et du Peuple déjoue le complot.
La Montagne, accusée de conspiration, demande à grands cris une enquête : on lui répond par un refus insultant. Puis, on s'acharne de plus belle contre le droit de réunion et contre la presse : on relève l'échafaud politique; on se prépare à de nouvelles septembrisades ; les socialistes sont publiquement
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désignés aux balles et aux poignards, et quand, poussés à bout, ils renvoient à leurs adversaires haine pour haine, menace pour menace, on les traduit en jugement, on les condamne à l'amende et à la prison pour excitation à la guerre civile. Afin qu'aucun n'échappe, un effrayant système de délation s'organise : au dedans, l'espionnage; au dehors, la coalition de toutes les polices du continent. De la Méditerranée à l'Océan, il n'est plus un coin de terre où le socialisme puisse se croire en sûreté. Pour lui, plus de refuge, plus d'exil : il faut qu'il s'enterre ou qu'il meure.
Spectacle unique dans l'histoire 1 Voici une République qui a pour ennemi son propre gouvernement ; pour défenseurs, ses proscrits ! Et cette République, jugée, emprisonnée, déportée, fusillée, trahie, calomniée, vit toujours ! Ses ennemis n'en peuvent voir la fin ! Ils sont condamnés à lui servir de magistrats, de représentants, de ministres, d'ambassadeurs, comme de gendarmes et de bourreaux! — £h quoil misérables, vous n'osez déchirer ce chiffon de papier qui s'appelle la Constitution I Qu'est-ce qui vous en empêche î Songez donc que chacun de vos actes est un parjure, je ne dis pas seulement à la Constitution, mais à votre parti! Cliaque jour que vous différez est autant d'enlevé à votre succès 1 N'est-ce point assez d'avilir, comme vous faites, le drapeau de la République; et faut-il que vous trahissiez encore, par vos hésitations et vos lenteurs, le drapeau, le glorieux drapeau de la coalition!...
N'en doutons point, amisl la République est en péril, et en grave péril ; mais il est de sa nature de ne pouvoir périr par la force; elle ne saurait donc être sauvée, laissez-moi vous le dire encore, par la force. La République, élevée au-dessus de Tordre matériel, réclame, pour vivre comme pour mourir, d'autres agents, La corruption de son principe pourrait seule la tuer ; l'intégrité de ce principe la sauvera. C'est la mauvaise conscience des réacteurs qui a produit tout le mal dont souffre la République ; l^nergie de la conscience républicaine est seule capable d'effacer la honte de la République.
(N* 167. — 25 avril 1849.)
Paris, 24 avril.