PROPAGANDE ANTI-S0C1AI,ISTE
Je prie les honorables citoyens et citoyennes qui ont souscrit à la propagande anti-socialiste de vouloir bien, avant de repondre au deuxième appel de fonds que leur adresse le comité de la rue de Poitiers, écouter dans leur intérêt, et prendre en sérieuse considération les observations très-désintéressées que je m'en vais leur soumettre.
En toute chose^ disait le renard de La Fontaine, il faut consU dérer la fin, *
En toute entreprise, et surtout dans une entreprise en commandite, il faut, avant de donner son argent, voir si Tentreprise est sérieuse ; si le but proposé n'est point chimérique ; s'il est réel, utile, moral, possible; si les moyens sont suffisants. On a vu, de nos jours, des sociétés se former pour l'exploitation de mines qui n'existaient que dans l'imagination des inventeurs. Au lieu d'explorer le terrain, on commençait par émettre des actions ; on obtenait des concessions, on construisait des machines, on fouillait la terre, on dépensait un ou deux millions, puis, après avoir extrait force schistes, sables, grès, argiles, calcaires et porphyres, on découvrait tout à coup que la mine n'existait pas. Alors, on se prenait à accuser les fondateurs de la société, dont tout le tort était d'avoir agi légèrement, ou de s'être laissé prendre pour dupes.
Est-ce donc sérieusement, commanditaires crédules de l'intrigue de Poitiers, que vous entreprenez, par souscription, une croisade contre le socialisme! Vous avez^versé déjà 212,000 fr., aussitôt dépensés que reçus. 212,000 fr. ! Quel a été l'emploi de cette somme? Par où a-t-elle passé t.. . Croyez-moi, général Baraguay-d'Hilliers, vous seriez mieux à la tête d'une brigade
contre les Autrichiens, qu'à manipuler, comme un caissier, les fonds de vos actionnaires! Ahl vous ne savez à quoi vous vous exposez dans cette maudite galère! Je vous attends, quelque jour, à la police correctionnelle !...
Vraiment, nous vivons dans une époque de grands événements et de petites idées. Le dix-neuvième siècle est le siècle révolutionnaire par excellence, le dernier terme d'une chaîne infinie, dont les points culminants ont été, dans le passé, le Christianisme, la Réforme, la Révolution de 1789.
Nous avions eu la révolution religieuse, la révolution philosophique, la révolution politique : à présent nous avons la révolution sociale.
Cette révolution, universelle en Europe, et qui déjà commence à poindre en Amérique, prend, suivant l'état particulier de chaque pays, un caractère différent. Ici, l'on combat pour la nationalité; là, pour la liberté; ailleurs, pour Tunité; plus loin, pour le travail. Dans l'Italie, la Hongrie, la Pologne, le mouvement est plus spécialement dans le sens de l'indépendance nationale; dans l'Allemagne, la révolution relève davantage de -la politique ; en Suisse, le peuple cherche l'unité ; chez nous, il demande le travail ! A Rome, dans les États dits de l'Eglise, la révolution consiste dans la séparation des deux pouvoirs, le temporel ou laïc, et le spirituel ou ecclésiastique. Mais, quelle que soit cette variété de forme et de caractère, la Révolution est partout identique, homogène, adéquate à ellemême ; partout elle se pose en un dualisme qui, pour différer d'expression, n'en reste pas moins toujours le même quant à l'idée.
De même qu'en Italie, en Hongrie, en Pologne, il n'y a véritablement que deux partis, le parti de la nation et le parti de l'étranger : de même aussi il n'y a plus que deux partis en Allemagne, le parti de la démocratie et le parti du despotisme ; plus que deux partis en Suisse, le parti de l'unité et le parti de la division ; plus que deux partis en France, le parti du travail et le parti du capital ; plus que deux partis à Rome, le parti de Dieu et le parti de l'humanité.
C'est contre cette gigantesque Révolution que nos myrmidons conservateurs se liguent, ayant à leur tête, d'un côté la camarilla de l'Élysée-Bourbon, de l'autre le comité de la rue de Poitiers.
La camarilla a pris pour elle le dehors : le comité se charge de mettre à la raison le dedans.
Le mouvement révolutionnaire, préparé par vingt siècles de philosophie et de progrès, mûri par l'analyse économique, de-
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▼ient chaque jour plus irrésistible par la corruption des hautes classes et la misère populaire.
Au nord, c'est la Grande-Bretagne, à bout de routines et de palliatifs, dont le gouvernement en est réduit à désespérer dQ lui-même, et de l'avenir.
Au centre, nous avons vu s'ébranler presque en même temps la Pologne, la Suisse, la Prusse, l'Autriche, la Hongrie; l'émeute socialiste se promène dans les capitales, Breslau, Cra* covie, Berlin, Vienne, Francfort.
Au midi, c'est l'Italie, depuis les Alpes jusqu'à l'Etna, qui s'insurge contre le vieil ordre de choses. Après Milan, voici Rome; après Rome, Turin ; après Turin, Brescia; après Brescia, Gênes ; après Gênes, Livourne ; pour quelque temps, Venise, Bergame, Florence, Naples, semblent se taire; par compensation, Catane, Palerme, Syracuse, poussent le cri de liberté.
Toute l'Europe est en feu : 200 millions d'hommes, que l'op-^ pression soulève, que la misère révolte, ne cessent d'attiser l'incendie. Et c'est pour éteindre cette flamme étemelle des révolution» que le gouvernement de TÉlysée demande un crédit de 1,200,000 francs et envoie 14,000 hommes à Civita- Vecchia. Vienne, chose inévitable, un changement de politique, et les 14,000 pompiers de Civita-Vecchia formeront l'avant* garde de la révolution italienne.
A l'intérieur, la révolution marche d'un train non moins rapide. Départements, villes, villages, viennent les uns après les autres faire leur pronundamientQ : Lyon, Rouen, Limoges, SaintrÉtienne, Marseille, Bordeaux lui-même, jusqu'aux villes les plus réfractaires, Bourges, Besançon, Dijon, Mâcon, Toulouse, Narbonne, etc. Si le prolétaire fait défaut, le* bourgeois le remplace, tant est rapide la détresse sociale, tant et si vite se multiplient les conversions au socialisme 1
Le comité de la rue de Poitiers a donc ouvert une souscription. Il a reçu 212,000 francs. Autant ferait sur l'incendie du Mourillon un paquet de chenevottes!...
Encore si ces honnêtes souscripteurs avaient la chance de retenir au moins dans la bonne voie la partie conservatrice et saine du pays I Mais non ; tout le monde, au sein même du parti conservateur, est atteint de la fureur sociale, tellement qu'il est impossible de distinguer aujourd'hui les socialistes d'avec les anti-socialistes.
Voyez d'abord la presse : la presse, organe de l'opinion, expression de la société.
Le Siècle^ devenu tout à fait républicain, — on sait ce que cela veut dire, républicain ! -^ se pose de plus en réalisateur.
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Réalisateur de quoiî Demandez au Siècle, et, ou je me trompe fort, ou le Siècle vous répondra par quelque grosse utopie, ni plus ni moins que ferait Considérant ou Pierre Leroux. Les socialistes, dit le Siècle, ont quelques bonnbs idées; ce sont ces idées qui font leur force : il faut les leur prendre. A la bonne heure : prenez les idées des socialistes, ils vous par- . donneront après de les fusiller. Frappe, mais écoute! disait Thémistocle à Eurybiade.
Le National parle comme le Siècle, Lui aussi appelle les ré« formes; il ne réserve que la prudence et le temps. Il est tout prêt, à cette condition, à fusionner avec les socialistes, qui feraient bien, s'ils m'en croyaient, d'accepter. Fusion, c'est conquête. Dans le cœur, c'est le sang qui donne la couleur au chyle, ce n'est pas le chyle qui teint le sang.
L'Ère nouvelle ; « Il n'est pas douteux, dit-elle, que nous sommes à une heure de transformation et de crise. » Saint- Simon, Fourier, Cabet, ne s'expriment pas autrement.
L'Union : « La société doit être organisée désormais sur la justice, la liberté, le droit. » — De quoi donc se plaignent les socialistes, si ce n'est de l'injustice, de l'oppression, du défaut de droit et de garantie 1
V Ordre social veut des améliorations socialeSy continues, positives. — Encore des réalisateurs! Fiez-vous à ces jeunes gens, recrues timides du socialisme : ils vous feront faire du chemin!
La Prewa propose à ses lecteurs, devinez quoit Le crédit réci- ■ proque, oui, le crédit réciproque, le crédit gratuit, tant raillé par M. Thiers. « Les banques ne donnent pas le crédit, s'écrie la Presse, au contraire, elles le reçoivent. Propriétaires et cultivateurs, créditez- vous les uns les autres ; acceptez mutuellement vos billets, et vous aurez résolu le grand problème de l'organisation du crédit, » En vérité, je crois que la Presse souscrirait à la Banque du peuple si elle ne craignait de se compromettre vis-à-vis de la rue de Poitiers.
Quant au Constitutionnel, en attendant qu'il fasse du socialisme, il se contente de l'exploiter. Des feuilletons d'Eugène Sue continuent à être donnés par cette feuille bien pensante en contre-poison de ses calomnies.
Hors de la presse, les opinions sont encore plus explicites; c'est à qui enchérira sur le voisin ; on dirait une adjudication par çommissaire-priseur.
A tout seigneur, tout l'honneur. Sous le patronage de Louis Bonaparte, socialiste de la veille, une vaste association s'orgaganise pour la construction des cités ouvrière^, espèce de pha-
lanstôres, auxquels la Démocratie pacifique s'est empressée de souscrire. .
Ailleurs, et sous les auspices les plus recommandables, une association de patronage et de mutualité se fonde au profit des classes ouvrières de Tun et de l'autre sexe. L'archevêque de . Paris donne à cette société son adhésion. « Des systèmes antisociaux et anti- chrétiens, dit le prélat, ont jeté de la défaveur sur toutes les idées ^'organisation ayant pour but V amélioration des classes laborieuses. Ce n'est pas une raison pour se croiser les bras!.,, » — Bravo 1 monseigneur. Organisez, associez, instruisez, prêchez contre le socialisme, et tâchez d'accorder l'organisation, l'association et la raison avec la foi !
Une partie des catholiques, émue des critiques que le socialisme a faites du crédit usuraire, et revenant aux anciens principes, abandonne décidément la théorie de l'usure. A ceux-là encore nous disons, de même qu'à l'archevêque de Paris : Tâchez d'accorder la gratuité du crédit avec l'obéissance à l'Église et la négation du capital avec l'adoration de la Providence.
M. Blanqui, membre de l'Institut, termine son rapport sur la situation des classes ouvrières en 1848, en demandant : l^Une législation sur les demeures^ ce qui n'est ni plus ni moins qu'une intervention de l'État dans la propriété ; — 2o Linterdiction du travail des enfants dans les manufacti^res, — Louis Blanc n'eût pas mieux dit; — S» L'organisation de l'instruction primaire, repoussée par M. Thiers et par les jésuites; — 4* L'association.
Conciliez, je vous prie, le logement confortable, l'égalité d'enseignement, l'interdiction du travail des enfants et l'association, avec le bas prix des salaires, avec l'exploitation capitaliste, avec l'intérêt, avec la rente !
Le Comité électoral des amis de la Constitution demande à la fois le progrès, et comme condition de progrès, des institutions ouvrières. C'est à peu près comme qui dirait ministère du progrès et organisation du travail!... Il y a quelque chose de bon dans les idées socialistes.
De toutes parts les ennemis les plus acharnés du socialisme, dans leurs professions de foi et leurs proclamations, se résignent à faire acte d'adhésion à la République! Témoin le général Lamoricière et le maréchal Bugeaud. Savent-ils donc, ces braves, ce que c'est que la République! Laissez faire le suffrage universel, laissez venir la République démocratique, et vous me direz des nouvelles de la propriété.
Puis, à mesure que l'utopie gagne du terrain, que la fièvre des idées nouvelles se propage, s'opère la décomposition de la
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vieille société. L'économie malthusienne tombe en lambeaux* En France, c'est la bancocratie convaincue d*avoir proposé
au gouvernement provisoire, pour remède à la situation, Fextorsion et la banqueroute. Et, de fait, on a eu tort d'en faire un crime aux bancocrates. L'histoire de Téconomie politique prouve qu'une nation dès longtemps épuisée par le capital n'a d'autres ressources, suivant l'ancien système économique, que de faire banqueroute au capital. MM. Ledru- Rollin et Goudchaux, en repoussant ce moyen, ont fait acte de socialisme. Le 31 juillet 1849, je proposai de demander aux capitalistes et rentiers une remise voUmiaire, compensée d'ailleurs par la mutualité et le bon marché : je suis un voleur. M. Fould propose la banqueroute, M. Delamarre l'extorsion : ce sont d'honnêtes gens. Voilà la différence du socialisme et de l'économie politique.
En Angleterre, c'est autre chose. Un homme d'État, se laissant aller aux spéculations d'un industriel, se met tout à coup à réformer, réduire, supprimer les tarifs de douane; il met à découvert le capital national. Aujourd'hui, la clameur publique demande le rétablissement des tarifs et appelle de nouveau la protection. Il ne fallait pas moins à l'Angleterre et à nos économistes que cette rude expérience pour comprendre que, sous le régime du numéraire, les produits ne s'échangent pas contre des produits, et que le commerce libre est une déception... Cela n'empêche point M. Léon Faucher, libreéchangiste et anti-socialiste, de passer pour un conservateur.
Je m'arrête; car, si je voulais tout citer, je ne finirais pas.
C'est en présence de tels faits, ai nombreux, si explicites, que le Comité de la rue de Poitiers entreprend sa propagande. Qu'est-ce donc qu'il prétend prouver au pays avec sa propagande!
Que le commerce est florissant?
Que l'agriculture est prospère?
Que l'ouvrier est riche, heureux et libre?
Qu'on ne meurt plus de misère, de suicide, de prostitution 1
Que le progrès est une chimère, et l'association une utopie?
Qu'au lieu d'envoyer les enfants à l'école, il faut les envoyer aux manufactures et aux mines?
Que le logement du pauvre est chaud, sec et salubre, sa nourriture substantielle, son salaire suffisant?
Qu'une banque nationale, faisant l'escompte, la commandite, le prêt sur hypothèque à demi pour cent serait une calamité?
Qu'il vaut mieux, pour la liberté et l'ordre du pays, dépenser 400 millions à entretenir une armée d'improductifs que de
faire ravance de ces millions à des sociétés ouvrières qui les feraient valoir et ensuite les rembourseraient?
Que nous gagnons davantage à payer chaque année six milliards à la corporation des parasites, qu'à les laisser aux producteurs en doublant la production 1
C'est pour cela que le Comité de la rue de Poitiers organise une propagande I pour cela quli s'est fait verser par ses actionnaires, — pauvres gens! — une première somme de 212,000 francs I pour cela qu'il subventionne une prose immonde, où des vidangeurs littéraires, tels qu'un Jules Janiu et un Granier de Cassagnac, insultent quotidiennement à la raison publique et à la misère du peuple I
Mais, estimables souscripteurs, savez-vous ce que peuvent produire vos 212,000 francs? Permettez-moi de vous l'apprendre ; car m'est avis que vous n'avez su calculer de votre vie.
212,000 francs à 5 centimes de subvention par numéro, soit de V Événement y soit de tout autre journal honnête, vous donne un total de 4,240,000 numéros qui, distribués aux 40,000 abonnés du Peuple, les plus exposés à la contagion socialiste, suffisent juste à assurer le service sanitaire pendant 106 jours. En sorte que, seulement pour verser chaque matin aux abonnés du Peuple le contre-poison de ses doctrines, à supposer que leedits abonnés, trop gangrenés à l'heure qu'il est pour faire usage du remède, daignassent lire vos diatribes, il vous £a.udrait une subvention annuelle de 730,000 francs.
Et qu'est-ce que le Peuple dans l'océan socialiste?
Faites de la propagande, messieurs les conservateurs I...
212,000 francs! Mettez cela avec les arrêts de la cour de cassation, les ordres du jour Changamier et l'opéra Meyerbeer.
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(N« 159. — 27 avril.)
Paris, 26 avril.