MOUVEMENT RÉVOLUTIONNAIRE
kVX ÉLECTEURS DE Là SEINE
« L'homme s'agite et Dieu le mène, » disait avec une pitié profonde Bossuet.
Cette ironie du grand théologien est aussi vraie, aussi méritée de nos jours que du temps de la grande migration des peuples.
Nous ne savons rien, parce que nous ne voulons rien voir et « rien comprendre des faits qui sont notre propre ouvrage, qui nous passent, pour ainsi dire, chaque jour entre les mains. Le monde nous est donné à gouverner, et nous abandonnons lâchement notre initiative. C'est Dieu, — toujours Dieu I — puissance inconnue, et que notre destinée est pourtant de connaître, qui est Tarbitre de notre sorti Combien de temps encore nous laisserons-nous aller à sa funeste gouverne ? Jusques à quand, nous à qui une éducation de quarante mille ans devrait avoir appris à marcher seuls, dans notre raison et notre virilité, suivrons-nous les lisières de cette vieille et capricieuse Providence? Tout à la garde de Dieu, tout pour l'amour de Dieu, tout perdu I Regardez-la donc une fois , cette route divine : comme elle est obscure, embarrassée, pleine de périls et de catastrophes 1 Quelles circonvolutions, quels escarpements !
La Révolution sociale était en soi la chose la plus simple, la plus juste, de l'exécution la plus facile, de l'utilité la plus universelle.
Elle pouvait, elle devait s'accomplir promptement, paciflquement.
Si, par ia grandeur de ses conséquences, elle embrassait
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toutes les sphères de la connaissance et de l'activité humaine , elle pouvait, quant à la réalisation immédiate, se réduire à la solution de deux problèmes d'économie politique, dont l'énoncé était fait pour rassurer tous les esprits : Bon marché des capitauXy Facilité de circulation des produits.
L'émancipation des classes travailleuses, Tamélioration physique, morale, intellectuelle, du sort de tous, découlaient de ces prémisses infailliblement. Pour le surplus, il n'y avait qu'à s*en rapporter au libre essor de l'activité individuelle, rendue plus grande par le bon marché et la facilité de circulation, et devenue bientôt, par l'identité des intérêts, synonyme de l'activité collective elle-même.
Voilà en quelques lignes ce que devait être, pour la génération présente, la Révolution sociale.
Au lieu de cette réalisation paisible, régulière, féconde, quelles agitations, bon Dieu I Quelles péripéties I Au lieu de cette perspective attrayante, quel noir avenir ! Comme il est vrai que la Providence se plaît sans cesse à confondre la raison de l'homme ! L'histoire des Révolutions n'est que l'histoire des déviations que l'instinct des masses et la passion des partis font subir à la logique de l'humanité.
Écoutez et jugez.
La Révolution sociale était prévue, annoncée depuis vingt ans par les écrivains de quelque génie. Déjà elle s'était posée en fait, par l'apparition de diverses écoles, bégayant, dans un langage mystique, les mots sacrés d'égalité, fraternité, émancipation. Le gouvernement était averti ; mais, trop sûr de luimême, il avait renvoyé l'avertissement à l'opposition. La Révolution était là, frappant à la porte, et personne ne venait lui répondre. Et quand, le 25 février, à la suite d'un mouvement qu'on s'efforce, mais en vain, de rendre exclusivement politique, Louis Blanc fait rendre le décret qui garantit le travail, le pays est surpris comme d'une trombe ; républicains et conservateurs sont foudroyés! Était-ce là, je le demande, de la prévoyance 1 Était-ce seulement du sens commun! Que faisaient-ils donc, ces grands politiques, qui, pendant dix-huit ans, n'ont rien vu, ;r\en prévu, et qui, aujourd'hui, ne savent plus qu'empêcher? Ils s'agitaient, et Dieu les menait.
Voilà donc la Révolution arrivée ! Comment va-t-on la conduire, cette Révolution qu'on ne comprend pas, qu'on n'attendait past C'est ici qu'il faut admirer la main toute-puissante qui, d'en haut, nous dirige.
Le gouvernement provisoire envoie d'abord dans les départements des commissaires. En fait, le gouvernement avait
raison. Il fallait élever Topinion du p«ys à la hauteur des nouveaux principes, et Ton pouvait croire, sans faire injure au personnel de la monarchie, quUl était peu préparé à si grande besogne, n vivait au jour le jour, suivant le précepte de l'Évangile, et s'inquiétait peu du lendemain. Mais qu'arrive- t-ilî Le gouvernement provisoire, aussi peu éclairé sur la question sociale que le go\ivernement déchu, ne donne aucune instruction à ses envoyés; les commissaires sont pour la plupart des jeunes gens pleins de patriotisme, mais qui, ne sachant rien de la mission qui leur est confiée, se composent un rôle des souvenirs de la première Révolution. C'était assez de ce quiproquo pouî* tout perdre. Les départements s'émeuvent : on dit aux commissaires qu'apparemment ils se sont trompés de date! qu'on veut bien de la République, mais pas de celle de 93, ce qui était parfaitement juste. Il s'agissait, ma foi! de bien autre chose. Les commissaires se. retirèrent : le pays, les yeux en l'air, attend la Révolution. Quand viendra-t-ell enfint
Le gouvernement de l'Hôtel-de- Ville , absorbé par la politique, et ne sachant que faire de deux socialistes que la volonté populaire avait fait entrer dans son sein, prend le parti de les envoyer au Luxembourg. On croyait perdre le socialisme en l'isolant; on ne fit que le mettre en évidence. Ce fut, de la part des modérés, à leur point de vue, une faute énorme. En efiet, ce que n'avaient su dire les commissaires du gouvernement, le Luxembourg le crie à toute la France : moitié frayeur, moitié joie, on salue la Révolution.
Quel théâtre que ce Luxembourg, avec ses délégués des corporations ouvrières, assis sur les fauteuils de la pairie , si le socialisme, à ce moment, avait su formuler son dogme et produire son symbole ! En quinze jours, la Révolution était terminée. Au lieu de cela, on se remet à faire de l'agitation, de la divagation, de l'utopie, de l'arbitrage, et, disons-le, de l'arbitraire. Tant et si bien, que la Providence dut encore s'en mêler. La Révolution, acculée dans l'impasse du 16 avril, devait périr sous l'impatience universelle et l'énergique réprobation de la garde nationale. Il en arriva tout autrement. Par la permission divine, le 16 avril fut à la Révolution de Février ce que le 14 juillet avait été à celle de 89 ; il eut pour résultat de mettre sur le qui-vive toute la nation. Le socialisme, emprisonné au Luxembourg, restait à l'état de secte; c'était du socialisme ésotétique, du socialisme latent. Le 16 avril, il devient libre ; il est la propriété de tout le monde. Le Luxembourg s'ouvre, la Révolution passe.
Par sa tradition et par son but, la Révolution était à la fois
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politique et BÔciale. Le gouvernement provisoire avait exprimé cette identité en proclamant à la fois le droit au travail et Tabo* lition des traités de 1816. Le 15 mai, une démonstration a lieu en faveur de la Pologne. La conséquence était bien tirée : le moment était mal choisi. Après l'insuccès de Risquons-Tout et la déroute de Kehl, il eût fallu laisser prendre haleine à l'opinion. Quelle différence, je vous le demande, si les masses populaires, conservant leur influence, avaient ajourné leur pétition à la guerre de Hongrie, aux événements de la Lombardie et de la Sicile 1 Le 15 mai a perdu, au dehors^ la question révolutionnaire ; il a failli la perdre au dedans.
Une masse confuse apporte une pétition à la barre de l'Assemblée : souvenir de 93. Les chefs du mouvement s'emparent de la tribune , et proposent un décret : souvenir de prairial. L'émeute se retire, et ses auteurs sont jetés en prison : souvenir de thermidor. La journée du 16 mai ne fut, du commencement à la fin, qu'un pastiche des grandes journées de la Convention, pour lequel des réacteurs avisés eussent condamné Huber à trois mois de prison, Blanqui à quinze jours, et Barbes à un blâme parlementaire. La Révolution était tuée d'un coup d'épingle.
Mais qui peut sonder les voies de la Providence î Les hommes de la résistance étaient aussi aveugles que les masses : d'une douzaine d'étourdis, on fait une compagnie de martyrs : l'affaire grandit à la hauteur du donjon de Vincennes; la réaction sauve la Révolution.
Le gouvernement provisoire, composé en majeure partie d'avocats aussi peu industrieux qu'industriels, avait organisé de prétendus ateliers nationaux qui coûtaient 100,000 francs par jour au Trésor, et ne produisaient absolument rien. Ce gaspillage, perfidement rejeté sur le socialisme, le déshonorait à tout jamais, si, en abolissant les ateliers nationaux, on avait eu soin de pourvoir, chose peu difficile, au travail et à la subsistance des ouvriers. La réaction, par cet acte de haute philanthropie, se montrant meilleure socialiste que le socialisme, tout était dit : la démonstration était faite. Mais le drame providentiel ne pouvait finir si tôt. Que serait l'histoire, si elle n'était entrelardée de guerres civiles, d'invasions, de disettes et de pestes? Qu'auraient à dire les prédicateurs! Cent mille hommes sont fatidiquement jetés sur le pavé : ils se révoltent, on les écrase; la France entière, qui pour l'un, qui pour l'autre, prend part à la lutte ; il se trouve qu'au lieu d'anéantir le socialisme, on n'a fait qu'engager davantage la question : la Révolution passe.
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Ainsi, plus vous résistez à la Révolution, plus elle grandit; plus vous essayez, par la persécution, le massacre, Témigration, d'alléger votre fardeau, plus il s'aggrave. Ce que Ton pouvait, il y a un an, terminer avec quelques millions, coûte déjà plusicui's milliards, et rien n'est fait. Le socialisme, mystifié, calomnié, mitraillé, est aujourd'hui dix fois plus intense qu*en Février. Les hommes à qui ont été confiés les destins de la Franco ne cesseront d'attiser la flamme jusqu'à ce que la flamme les dévore : Dieu sans doute , comme dit la Bible, ayant résolu de les perdre, quia volebat Deus occidere éos I
Qu'on nous permette ici de nous citer nous-méme.
Le 31 juillet, fut développée, à la tribune de l'Assemblée nationale, une proposition ayant pour but de remédier aux nécessités financières du moment, au moyen d'un prélèvement établi pour trois années sur toutes les espèces de revenus. En principe, disions-nous, l'impôt sur le revenu est anormal et ne peut, en conséquence, être que temporaire. Ce n'est point par lui que nous entendons résoudre la question sociale ; la vraie solution est dans la gratuité du crédit, soit l'abolition complète de l'intérêt des capitaux et de la rente, combinée avec l'égalité progressive des salaires. Ce que nous demandons à l'Assemblée, c'e^t, par une dérogation momentanée au principe de la proportionnalité de l'impôt, d'obtenir un sacrifice qui permette de sauvegarder ses intérêts et d'attendre une liquidation.
Si l'Assemblée eût adopté cette proposition, les affaires pouvaient être à l'instant rétablies ; ^ les hommes préférant en général le bien présent au mieux à venir, la théorie du crédit gratuit était renvoyée pour un temps, avec la liquidation sociale, dans le champ des hypothèses.
Mais l'Assemblée était possédée de la fièvre antisocialiste; on se récrie que l'impôt sur le revenu est une spoliation ; on préfère, pour sortir de cette affreuse stagnation, qui depuis n'a fait qu'empirer encore, s'en rapporter à la confiance! à la Providence! Un ordre du jour motivé apprend à l'auteur de la proposition que ses perfides desseins ne seront pas suivis! C'était justement le contraire qui arrivait. Le socialisme venait de s'enrichir d'une idée formidable ; l'Europe entière sait aujourd'hui ce que c'est que la gratuité du crédit ; la Révolution commence à voir clair. Puisse-t-elle rompre à tout jamais avec les inspirations venues du ciel 1
Nous voici à l'élection du 10 décembre,
La conduite du parti conservateur était toute tracée. Il n'avait qu'à maintenir l'établissement de juin. L'ordre était rétabli, les affaires semblaient reprendre; le prolétaire partait
gaiement pour TAlgérie ; la République, avec des hommes tels que MM. Dufaure, Vivien, Thouret, Bastide, Sénart, pouvait paraître suffisamment honnête. Les mois de septembre, octobre et novembre ont été les meilleurs que nous ayons eus depuis février. La question n'existant plus, comme nous l'écrivions alors, qu'entre le travail et le capital, il était inévitable que, tôt ou tard, bourgeois et travailleurs finissent par s'entendre, La Montagne s'affaissait dans le calme plat de la République modérée : le socialisme s'éteignait dans une transaction.
Mais il était là-haut écrit que la Révolution suivrait son cours. Au travers de la question sociale, les grands génies du parti conservateur s'en viennent jeter la question royaliste, et par dessus la question jésuitique. Comme si l'on avait craint que la démocratie socialiste ne pérît faute d'aliment, on ne parle que de relever l'autel et le trône, le pape et l'empereur. Louis Bonaparte est nommé à la présidence; Robespierre monte à cheval : la Révolution passe.
Cinq millions et demi de suffrages et le nom de Napoléon : quel coup pour le socialisme' Quels éléments de force, quelles garanties d'ordre, si l'on avait su en profiter! En trois mois, avec un peu de bon vouloir, on effaçait jusqu'aux souvenirs de Février et de Juin. Républicains, démocrates, socialistes, étaient confondus. Une caresse au peuple, comme l'amnistie; aux associations ouvrières, des encouragements, de bonnes paroles, à défaut de crédit; au dehors, une politique circonspecte, mais point rétrograde, surtout une fidélité inviolable à la Constitution, et, de la République démocratique et sociale, il ne restait que de vaines utopies, évanouies devant la réalité. Un mois entier le pays attendit : tout le monde fit silence.
C'était le cas, ou jamais, d'entreprendre, hors de la routine providentielle, quelque chose : cette fois encore le génie des agitations révolutionnaires l'emporta.
Bonaparte se compose un ministère de tous les hommes les plus suspects à la République : contrairement à la Constitution, il concentré, dans les mains d'un seul homme, tous les commandements militaires; à peine installa au fauteuil, il laisse voir ses prétentions à l'empire. Sa politique est celle de la Sain te- Alliance ; sa philosophie, celle du pape. Dans son impatience, il envoie des lettres de cachet à l'assemblée nationale, et, pour plus de sûreté , il charge d'interdire les réunions politiques. Proposition Râteau, loi sur les clubs, complot du 29 janvier : le peuple, les représentants, la Constitution, rien n'est respecté.
Alors la Révolution se saisit de l'arme puissante de la léga-
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lité, qu*on lui abandonne : assise sur la Constitution , elle appelle la garde nationale et le peuple ; et le peuple et la garde nationale lui répondent : Nous voilà ! Elle signifie au nouveau président qu'il n'est qu'un magistrat temporaire et responsable, que son pouvoir relève en tout de celui de l'Assemblée ; que s'il cesse de respecter la loi, les citoyens cesseront d'obéir. Le mot à*accusation retentit sur la Montagne, la résistance gronde dans les clubs. Bonaparte est forcé de céder : la Révotion triomphe.
De ce moment, la réaction, de plus en plus aveugle, ne s'occupe plus des affaires du pays : elle ne s'occupe que d'ellemême. Mais, plus elle se montre aveugle et passionnée, plus la Révolution déploie d'énergie et d'intelligence. La première est toute à Dieu ; la seconde se fait de plus en plus homme.
A l'aide d'un semblant de légalité , fondé sur une interprétation complaisante de la cour suprême, la police de Louis Bonaparte outrage la majesté du peuple Souverain en faisant garder à vue, pa;* des commissaires, les réunions électorales. La réaction offre le combat : le peuple, s'il essaie de résister, sera battu; s'il cède, il s'avoue vaincu. Ainsi raisonne la réaction.
Au fond, qu'importe au gouvernement la présence du commissaire, puisque la réunion est ouverte à tout le monde? Et qu'importe au peuple que le commissaire revête ses insignes, puisqu'il peut assister comme curieux î C'est donc une chicane; mais une chicane par laquelle la réaction sollicite la Révolution. Que va répondre celle-ci î
Au matérialisme de la provocation, le peuple oppose le spiritualisme de la résistance. Le peuple ne se battra pas, et nous l'adjurons de toutes nos forces de ne se battre jamais. Le recours à la force, c'est du droit divin; mais chaque réunion d'électeurs devient un jury où la voix du souverain s'élève contre la tyrannie pleine de malédiction et de vengeance. — Non : nous n'obéirons pasl Magistrats, retirezvous : nous vous rendons responsables de toutes les suites de votre excès de pouvoir. Nous quitterons la place plutôt que de vous souffrir; nous ferons scission dans la société. Nous n'obéirons pas!
Et la révolte, comme un fluide, parcourt les âmes : chaque citoyen que rencontre le commissaire de police lui montre un ennemi et un accusateur. Tandis que le pouvoir, soutenu de ses baïonnettes, triomphe dans la rue, il est tué dans la conscience des électeurs. Nous n'obéirons pas! Que ce cri s'élève d'un bout à l'autre de la République ; que les échos en
retenti3sent dans les parquets, les tribunaux, les préfectures, comme il arriva un jour à propos du recensement ; que tous consomment l'acte de résistance, en répétant cette parole mortelle au pouvoir : Nous n'obéirons pas ! Et vous verrez bientôt ce qu'est un pouvoir déconsidéré par une révolte que rien ne réprime ; un pouvoir dont le peuple s'est retiré ; un pouvoir qui n'a pour appui que le sabre, et qui rencontre au cœur de chaque citoyen un foyer de conspiration.
Le gouvernement avait espéré faire reculer la Révolution, et c'est lui qui est forcé de se retirer. Essayez donc de comprimer, par le canon, cette voix du peuple qui crie : Je n'obéirai pas 1 Non serviamî
Terminons cette revue, longue, mais instructive : il s'agit des élections.
Que vous proposent, électeurs, ces hommes qui, depuis un an, par leurs résistances insensées, par leur esprit d'intrigue, par leurs stupides ressentiments, regimbant contre l'aiguillon, n'ont cessé d'aggraver la situation du pays, et d'une crise qui devait être terminée en quelques semaines, ont su vous faire une agitation chronique î ces hommes qui se décernent à eux-mêmes, avec une si gratuite complaisance, le nom de parti de Vordre^ pendant qu'ils qualifient la démocratie socialiste et tout le parti républicain àe parti dudésordrel
Ce qu'ils vous proposent, électeurs, je vais vous le dire : c'est d'organiser à perpétuité, dans notre pays, I'état révolutionnaire.
Suivez leur raisonnement : vous prononcerez vous-mêmes.
D'abord ils vous disent, et en cela ils ne font que répéter nos propres paroles, qu'il n'y a plus désormais en France et dans toute l'Europe que deux partis, qu'on appelle, suivant la diversité des points de vue :
Le parti du capital et le parti du travail ; Le parti de la monarchie et le parti de la démocratie; Le parti de l'étranger et le parti de la nationalité; Le parti de Dieu et le parti de l'Humanité.
La réaction, sur cette majeure, est d'accord avec la Révolution.
Mais quand le socialisme fait ainsi l'énumération des grands intérêts qui divisent naturellement toute société, il ajoute que cette division sociale doit entièrement disparaître et faire place à une fusion définitive par l'intervention des rapports entre le capital et le travail, entre l'autorité et la liberté, entre le droit public et le droit des gens, entre la raison et la foi.
- Ge que veut le socialisme est donc la fin de Tantagoniame; c'est, comme nous disons, la conciliation universelle.
Nos ennemis, au contraire, après nous avoir emprunté cette classification toute scientifique, qui s'élève contre eux et qui 'les accuse, ne travaillent qu'à la rendre irrévocable en la faisant passer de plus en plus de la métaphysique, où elle doit rester, dans la société où il faut la détruire.
C'est pour cela qu'ils vous disent, avec une franchise, dironsnous maintenant réactionnaire ou révolutionnaire ?
Nous sommes les représentants de la monarchie, du capital et du droit divin. Voyez nos noms plutôt, voyez la liste de nos candidats! Nous voulons l'exploitation capitaliste, la saintealliance des rois et le maintien de la puissance temporelle des papes. Et c'est afin d'assurer le triomphe de cette g^nde cause, c'est afin d'abattre le socialisme et la République, que, depuis un an, nous résistons à la Révolution : c'est pour cela que nous avons préféré pour président de la République un conspirateur relaps à un homme d'ordre; c'est pour cela que nous avons envoyé notre escadre à Civita- Vecchia ; c'est pour donner plus de force à l'Autriche contre la nationalité hongroise et la démocratie allemande que nous lui avons aplani les difficultés dans la Péninsule.
. Les hommes que nous combattons, au rebours, les républicains, les démocrates, les socialistes, sont les représentants de la liberté, du travail, de la philosophie, du droit humain. Ils ne croient qu'à la raison : ils se moquent de Dieu et de l'Église. Ceux-là demandent la sainte-alliance des peuples, la subordination du spirituel au temporel, la solidarité des travailleurs. Et c'est en conséquence de ces détestables principes, qu'ils font des vœux pour la Hongrie et la Pologne, et qu'ils maudissent notre saint-père.
Ainsi le' parti prétendu de l'ordre scinde la société. Il veut la guerre, il repousse toute conciliation, il provoque de plus belle la Révolution.
Le parti prétendu de l'ordre se fait blanc.
Qui pourrait s'étonner que le parti accusé de désordre se fasse rouge 1 La Révolution attaquée se pose dans son expression la plus ardente : c'est son droit. Action-réaction, telle est la loi fatale de l'antagonisme. S'il plaît à nos adversaires de se faire les champions d'une idée exclusive, et dont le contenu est maintenant épuisé, est-ce notre faute si nous acceptons le rôle d'opposition qu'ils nous créent! Et si, de cet antagonisme qu'il ne tient pas à nous d'éviter, le drame révolutionnaire sort plus
inexorable et plus terrible, serons-nous, aux yeux de la postérité, responsables des catastrophes?
C'est à vous, électeurs, d'y réfléchir.
Voulez-vous donner à l'incendie des révolutions une activité nouvelle! Livrez-vous à l'inconnu ; suivez les inspirations de ce parti, qui se réclame à la fois de Dieu, de l'empereur, du pape et du cofiFre-fort. Votez, votez en masse avec la coalition; votez avec les blancs. Faites de la réaction; nous ferons de la Révolution. Ne fussions-nous, aux prochaines élections, qu'un contre six, en un an la majorité sera déplacée, et nous serons vos maîtres. Un contre six! Elle prouverait déjà que la République démocratique et sociale compte en France six millions d'adhérents. Osez, avec le parti réactionnaire, nous mettre au ban de la société ! osez faire en France une Irlande de six millions d'hommes ! Mais n'oubliez pas de recommander à nos élus de doubler le budget de la guerre, et de voter chaque année, pour l'armement de l'ordre, non pas 400 millions, mais 800; non pas une levée de 80,000, mais de 160,000 hommes, toute la population mâle de 21 à 28 ans.
800 millions et 800,000 hommes 1 II ne vous faut pas moins que cela pour vous préserver pendant douze mois du socialisme. C'est le chiffre de M. Thiers.
Criez avec les fils des croisés : Dieu le veut! Dieu le veutl
Les fils des Jacques vous répondront : Vive la République démocratique et sociale!
(N- 169. — 7 mai.)
Paris, 6 mai.