‹ MélangesChapitre 33 sur 67 · PROTOCOLE DE LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

PROTOCOLE DE LA MONTAGNE

Nos lecteurs savent avec quel soin depuis six mois, tout en développant nos idées particulières, nous nous sommes renfermé dans la limite de la Constitution. Nous allons tirer les conséquences pratiques de ce comtUutionnalisme que certains hommes, incapables de le comprendre, ont jugé à propos de calomnier.

Il n'y a plus de temps à perdre : il fout que sous huit jours l'Europe sache si elle doit être républicaine ou cosaque ; si la Révolution de février est une fille bâtarde ou légitime de la Révolution de 89; si la Révolution de 89 elle-même fut une déviation du progrès ou Texpression sincère du mouvement humanitaire.

En Allemagne, la confédération des rois mine sourdement l'œuvre de l'Assemblée de Francfort ; dans la Hongrie, le czar, uni à l'empereur, appelle les barbares contre les nationalités; à Rome, la conjuration des prêtres s'apprête à étoufier, par la trahison et par la force, l'élan libéral ; en France, un pouvoir imbécile et parjure prépare, sous Tapparence d'une légalité parlementaire, l'extinction du socialisme et de la République.

Ce n'est plus seulement, comme autrefois, l'autel et le trône, qui se liguent contre les peuples : c'est Pau tel, le trône et le coffre-fort. La semaine qui va s'écouler décidera de notre salut ou de notre perte; de notre salut, si la nouvelle Montagne comprend ses devoirs; de notre perte, si elle se laisse endormir aux caquetages de là tribUne.

Les représentants de la démocratie socialiste le savent comme nous : deux partis divisent le monde ; le parti du capital, qui est l'ancien parti de la tnonarchie et de la théocratie, et le parti du travail, qui est celui de la philosopliie et de la liberté.

2i2 MÉLANGES. -» ARTICLES DE JOURNAUX

C'est sous Tempire de ce dualisme qu'ont été faites les dernières élections.

Le parti du capital a publié que la grande, l'unique affaire, en ce moment, était d'anéantir le parti du travail, le socialisme.

Le parti du travail a déclaré, à son tour, qu'il acceptait la lutte électorale, non point comme instrument de réalisation de ses idées, mais comme moyen de revendication de ses droits.

Je vote, donc j'existe, a dit le socialisme; je vote, donc je suis un parti politique, voire même constitutionnel ; je vote, donc la persécution, officielle et non officielle, dont je souffre depuis quinze mois, doit, par le fait de ce vote, cesser en France et à l'étranger.

Telle a été, aux dernières élections, la pensée du parti socialiste. Et c'est afin de donner à cette pensée une signification plus énergique, afin de ne laisser aucun doute sur l'esprit et la portée du vote que le comité démocratique socialiste des élections de la Seine a refusé de se fusionner avec le comité des Amis de la Constitution, républicain comme lui, mais qui n'avait point encore accepté définitivement la couleur sociale.

Ainsi, le sens, l'objet, la portée des élections socialistes ne sont point équivoques : avant tout, il s'agit de revendiquer la reconnaissance du socialisme, comme partie du pays légal, comme élément essentiel de la Constitution.

Cette reconnaissance, nous l'avons dit, elle doit s'exprimer, au dedans, par l'amnistie de tous les condamnés politiques depuis la révolution de Février ; au dehors, par la reconnaissance do la nationalité hongroise et de la république romaine.

Ce que l'Assemblée constituante pouvait, avec quelque apparence de raison, considérer comme une question de politique courante, l'amnistie des condamnés pour cause politique et socialiste, et la reconnaissance de la Révolution au dehors , s'est élevé, par lô fait des élections du 13 mai, à la hauteur d'une question de Constitution.

De même que, sous la monarchie, l'opposition et le ministère avaient un terrain commun, qui était la Charte, et qu'en conséquence l'opposition ne pouvait être condamnée, emprisonnée, fusillée par le parti conservateur, pour la manière dont elle entendait appliquer la Charte; de même aujourd'hui, le socialisme et le parti réactionnaire se rencontrent, bon gré malgré, sur un terrain commun, qui est la Constitution; et ceux qui se disent socialistes ne peuvent être amendés, exi-

lés, emprisonnés, au bon plaisir des réactionnaires, pour la manière dont ils entendent appliquer la Constitution.

^e deux choses l'une : ou il fallait, avant les élections, exterminer les socialistes, saccager Rome, appeler le» Cosaques, ou il faut aujourd'hui tolérer les socialistes en France, à Rome, en Hongrie, partout. Car les socialistes, et par les droits que leur reconnaît la Constitution, et par leur manifestation comme électeurs et représentants, sont partie intégrante de la République, partie intégrante de la Constitution. Le socialisme et le capitalisme sont, comme l'Assemblée nationale et le président de la République, les deux pouvoirs de l'État...

Cette amnistie, cette reconnaissance de la République romaine, que l'Assemblée constituante, soit frayeur, soit doute, soit faiblesse, était excusable de refuser, devant l'Assemblée législative sont de droit.

Ce n'est donc plus par voie de propositions , comme auparavant, que doivent procéder, en ce qui concerne l'amnistie et les affaires extérieures, les nouveaux Montagnards : c'est par voie d'uUimation.

Avant de prendre part aux délibérations, avant de se livrer aux devoirs que leur impose leur mandat, ils doivent, en même temps qu'ils font vérifier leurs pouvoirs, faire reconnaître le droit de leurs commettants.

Ce droit, nous le répétons, c'est l'amnistie, c'est la reconnaissance de la Révolution en Hongrie et à Rome.

Pour cela, ils n'ont point à solliciter, proposer, discuter, pétitionner : ils doivent exiger.

Si, avant huit jours, la question n'est pas posée en ces termes à la tribune ; si la situation du parti socialiste et révolutionnaire n'est pas politiquement définie ; si la Montagne subit le refus de la majorité et passe outre, c'en est fait du socialisme et de la Révolution. Aucun vote de l'Assemblée, aucun acte du gouvernement ne pourra être par lui accusé d'inconstitutionnalité : il suffira au capital, pour vaincre son ennemi, de persévérance.

Nous pensons donc que le devoir des représentants de la Montagne est de déposer au plus tôt une déclaration collective, portant qu'il ne leur est pas permis de prendre part aux délibérations de l'Assemblée, et qu'ils protestent contre tous les actes du pouvoir législatif, jusqu'à ce qu'il ait été statué affirmativement sur ces deux questions : l'amnistie et la reconnaissance de la république romaine, l'une et l'autre n'étant autre chose que la reconnaissance de la révolution de Février elle-même.

Le refus de la majorité de TAssemblée aurait pour conséquence une seconde déclaration collective de la Montagne adressée à leurs électeurs, et piar laquelle ils leur feraient savoir :

Que la révolution de Février, oiitragéè dans Tiln de ses éléments, attaquée dans ses manifestations, est déclarée par là iliajoritê de l'Assemblée législative nulle et de nul effet ;

Que le parti socialiste, qui compte en France douze milliohs d'homines, continue à être mis hors la loi ;

Qu'aux yeux du gouvernement le droit public européen ii*a été modifié ni par le renversement dé la monarchie en février 1848, ni par la Constitution du 4 novembre, qtii en a 6té la conséquence, ni par tous les événements extérieurs qui ont suivi;

Que, dans cette conjoncture, la Révolution étant niée, et la Constitution ouvertement attaquée, il ne leur est pas permis de rem]jllr leur mandat;

Finalement, qu'ils invitent les citoyens à la résistance légale, en organisant immédiatement le refus de l'impôt; du service militaire et de toute obéissance.

Si les nouveaux représentants de la Montagne hésitaient devant cette mesure de salut public, nous n'hésiterions point à leur dire qu'ils sont indignes de la confiance dil peuplé, et qu'ils n'ont plus qu'à reinettre incessamment leur mâtidat.

Si le comité déinocratique et socialiste, si le peuple lUi-même n'osait faire entendre sa voix, et irhposer, dans bette circonstance décisive, sa volonté à ses mandataires, noils serions forcés de cbnvenii' que le peuple français n'est pas mûr t)oUi* la vie politique, et nous liii dirions dé se résigner à baiser les trions de M. Fould, et à inanger le foiii de M. Orandiri...

Ne perdons pas une minute : les niinùtes, eh ce moment, softt des siècles. Avant hiiit jours, peut-ôtre, les Napolitains, lëfe Autrichiens, avec lès soldats d'Oudihdt et les jésuites, auront détruit la tlépublique romaine; avant huit jourâ, peut-être, les esclaves du czar auront écrasé les patriotes de Kôâsùth et de Beih.

Justice I justice ! L'heure est venue, oii jamais. Que les tepbésentants parlent ; et ce qu'ils diront s'exécutera.

Nous n'avons plus dé ressource, plus d'espoir qu'en leur énergie : leur conduite en face de la confie -révolution nous apprendra bientôt si nous devons plus compter sur l'hérdïsme des Magyares que sur le patriotisme de nos représentants.

iE PEIJPLK — i849 21 o

(N*» IH. — l*' juin 1849.)

Paris, 31 mai*

Page 1