SIMPLES QUESTIONS
Le Consiilulionnel nous fait une guerre d'escarmouches, dans laquelle, il faut bien le dire, il est merveilleusement; secondé par son ancien feuilletoniste, aujourd'hui son compère, le citoyen Thoré. C'est le sort du Peuple, chaque fois qu'il émet un principe, qu'il formule une idée, qu'il invoque un droit favorable à la cause démocratique et sociale, d'être combattu de çà et de là, et par les prétendus amis et par les vrais ennemis de la Révolution. Le chansonnier Béranger, qu'il faudrait appeler le sage Béranger, a bien raison quand il dit : « Qu'avant d'être tout à fait en République, la France a besoin de manger pendant quelque temps encore de la vache monarchique. »
Le Constilutionnel nous fait donc remarquer, avec la malice qui lui est propre, que le parti de l'opposition constitution-: nelle, ainsi qu'il nous a plu d'appeler le socialisme, est réduit, pour le quart d'heure, au National et au Peuple, et il cite, en témoignage de son assertion, le journal du citoyen Thoré, qui, lui^ n'est pas constitutionnel du tout.
Evidemment, la situation qu^ nous ferait le doute ou la méfiance des autres organes de la démocratie socialiste ne serait pas tenable, et pour en dire toute notre pensée, nous conviendrons volontiers avec le Constitutionnel que si, par malheur, nous nous étions trompés, la partie serait trop belle pour lui. Nous nous devons donc à nous-même, nous devons à nos lecteurs et à notre pays, d'interpeller nominativement chacun de nos amis de la presse démocratique et socialiste, et de leur demander ce qu'ils pensent de la constitutipnnalité du pj^j'ti qu'ils représentent.
Nous savons ce que ces deux mots d'opposition constitution*
nelle, illustrés tour à tour, de 1814 à 1848, par de grands actes d'énergie et par d'insignes lâchetés, par un immortel succès (juillet 1830), et par une incomparable impuissance (22 février 1848), peuvent présenter d'ambigu. Mais des hommes qui cherchent avant tout la vérité n'épiloguent pas sur des mots, ils sont aux choses, et lâche est celui qui dissimule son opinion. Or, afin que la question soit claire et nette, nous demandons à la Réforme^ à la Démocratie pacifique , à la République y à la Révolution démocratique et sociale^ à tous nos amis de la presse socialiste :
Si la Révolution sociale n'est pas le dernier terme d'une période révolutionnaire, dont le point de départ est dans la formation des nationalités, et qui s'est exprimée tour à tour par les institutions polythéistes, par le christianisme, par la philosophie, en dernier lieu par la Révolution de 1789 ? Si, par conséquent, à ce premier point de vue, la Révolution de Février ne revêt pas déjà un caractère de légitimité historique?
Si l'application du principe d'égalité dans l'ordre politique ne conduisait pas à l'application du même principe dans l'ordre économique ; de telle sorte que le principe représentatif, définitivement consacré par la révolution de Juillet, engendrait fatalement une opposition dynastique ; l'opposition dynastique , une opposition républicaine, et l'opposition républicaine une opposition socialiste; ce qui fait que le socialisme, déjà légitimé par l'histoire, l'est une seconde fois par la logique î
S'il n'est pas vrai que la Révolution sociale qui, malgré sa filiation historique et sa nécessité logique, n'était pourtant encore, après le 24 février, qu'un fait^ un simple fait accompli, commfe dit Thoré, et rien de plus, est devenu postérieurement un fait légal et constitutionnel, d'abord par les élections du 23 avril, puis par le vote de la Constitution, et enfin par les élections du 13 mai ?
S'il n'est pas vrai encore que la Constitution du 4 novembre continue les principes du socialisme 1
S'il est possible d'appliquer cette Constitution, à moins de réformes sociales qui donnent pleine satisfaction à la démocratie nouvelle ?
Si, par conséquent, le parti socialiste, impliqué comme conséquence et comme corollaire dans la Constitution , n'est pas fondé à se prévaloir de la Constitution î
Si, dans le doute, les élections du 13 mai n'ont pas donné à ce parti une considération légale, constitutionnelle, parlementaire, qu'à tort ou à raison on pouvait jusque-là lui contester.
LE PEUPLE ~ 1849 2i1
Si les représentants de la Montagne, à la seconde séance de l'Assemblée législative, en criant : Vive la République démocratique et sociale! ont poussé un cri constitutionnel ou un cri séditieux? S'ils ont commis un acte de rébellion, ou s'ils n'ont fait qu'user de leur droit î
Si, interprètes de la pensée des Montagnards, et devançant par la pensée le jour où il leur serait permis de se faire entendre, nous avons eu tort de dire qu'ils seraient dans la Législative, au parti de la résistance, ce que l'opposition Barrot avait été; sous la monarchie, au ministère Guizott
Si, malgré notre envie d'être plus révolutionnaires que constitutionnels, nous avons compromis l'honneur, la dignité, la légitimité de notre parti, en concluant de tous ces faits que le socialisme, depuis le 13 mai, faisait partie du pays légal t
Si nous eussions mieux fait de dire avec Thoré que l'opinion démocratique et socialiste est une opinion inconstitutionnelle, illégale^ factieuse ?
Si notre parti n'aurait pas tout à gagner en se déclarant à l'avenir pur de toute illégalité et de toute inconstitutionnalité î
Et, comme la nature a horreur du vide, par quoi le parti socialiste devra suppléer ce qui lui manque du côté de la Constitution et des lois t.. .
Telles sont les questions auxquelles nous supplions nos amis de répondre; car nous avons des dispositions à prendre. Nous avons besoin de savoir si nous devons rester, malgré la Constitution et les événements, sur le terrain de l'illégalité et de l'inconstitutionnalité, si nous sommes enfin des citoyens ou des conspirateurs.
T. Il 13
918 li£LA^GES. — - ARTICLES DE JOURNAUX
(N« 195. — 2 juin.)
Paris, !•' juin.