ENCORE DES QUESTIONS
Si la première vertu d'un- journaliste républicain était do garder le silence en attendant le mot d'ordre de ses chefs ; si ce n'était pas au contraire une prérogative de la presse libre d'agiter les questions et d'en saisir le public avant qu'elles fussent portées à la tribune . nous nous serions gardé de soulever cette question de constitulionnaliié du parti socialiste, qui devait épouvanter si fort ceux de nos coreligionnaires qui, à force d'avoir conspiré dans leur vie, sont tout surpris que leurs conspirations les aient conduits... à la Constitution !...
Mais nous nous croirions indigne de tenir une plume, aussi bien que de vivre dans une République, si nous gardions, sur quoi que ce fût, un silence complaisant. Devant la vérité et le droit, nous ne connaissons ni amis, ni ennemis. A ceux que ce puritanisme d'écrivain scandaliserait, nous n'aurions qu'une chose à répondre: c'est que, malgré notre misère, nous ne faisons de notre plume ni un instrument de conspiration, ni un article de commerce.
. Nous continuerons donc à poser des questions : et que l'on y réponde ou qu'on n'y réponde pas, nos lecteurs sauront à quoi s'en tenir.
Hier donc, M. Odilon Barrot est venu annoncer à l'Assemblée nationale la formation d'un nouveau ministère : à la même heure, le télégraphe en portait la nouvelle aux extrémités de la République.
Si, dans ce ministère, ne figuraient que des hommes tels que MM. Barrot, Passy, Dufaure, tocqueville et Lanjuinais, nous dirions simplement que c'est un ministère d'extrême droite républicaine. Remarquez que nous ne disons pas
d'extrême droite, parce que Textréme droite de l'Assemblée législative n'est pai du tout républicaine, qu'elle est venue pour détruire la Constitution, comme il est facile de le voir par ses journaux, le Courrier de la Gironde ^ Y Assemblée nationale^ etc., et comme certains journaux socialistes voudraient que fît aussi la Montagne... MM. Barrot, Passy, Dufaure, Tocgueville et Lanjuinais sont des républicains du lendemain, modérés, timorés, résignés, qui acceptent la République avec toutes sortes de réserves monarchiques, et qui feront ou permettront de faire contre le développement des idées républicaines tout ce qu'il plaira à MM. Rulhières et Falloux, pourvu qu'on respecte au moins la lettre de la Constitution.
Ainsi le ministère, manquant d'homogénéité, ayant, comme l'arc-en-ciel, un pied dans la Constitution et un pied hors de ja Constitution, n'est qu'un ministère de transaction, et par conséquent un ministère de transition... Que nos ennemis passent tous, et passent vite, c'est tout ce qu'il nous est permis de leur souhaiter.
Quelle sera la politique de ce ministère ?
Pas n'est besoin d'écouter aux portes de l'Elysée pour le savoir : la seule inspection des noms suffit. MM. Falloux et Changarnier d'un côté, Barrot et Dufaure de l'autre, c'est la réaction sous un manteau de l'égalité. Quelles que soient les tendances du pouvoir , fiez-vous aux deux légistes pour les habiller de raisons juridiques et constitutionnelles. Nous aurons donc une politique de formalisme, cette politique de soi-disant lionnôtes gens, qui n'arrêteraient pas un parricide sans mandat régulier, et qui tiendraient pendant dix-huit mois un républicain au secret. C'est ainsi qu'on trouvera moyen d'abolir la République romaine sans coup férir, et de venir en aide à la coalition, tout en armant contre la coalition.
Et là est précisément, à notre avis, le plus grand danger de la République. Or, devant ce système de politique équivoque, dont MM. Falloux et Changarnier seront les instigateurs, et MM. Barrot et Dufaure les casuistes, quelle sera l'attitude de la Montagne!
Se placera-t-elle hors de la Constitution , comme on lui en donne le conseil! Avec des hommes comme MM. Dufaure et Barrot, ce serait tout perdre. Le gouvernement a déjà la force: lui donner encore la légalité, c'est légitimer par avance toutes ses usurpations.
La Montagne se placera donc dans la Constitution : mais alors point de restrictions mentales. Il faut qu'elle déclare hautement que son opposition a pour objet, non la Constitu-
tion, antérieure et supérieure à F Assemblée législative et au président de la République , mais la politique personnelle de Lous Bonaparte, adoptée par la majorité de l'Assemblée.
Nous attendons avec impatience, et le pays entier attend avec nous, que la Montagne fasse connaître ses sentiments. Au discours de la couronne répondait autrefois la discussion de Tadresse : au message du président de la République doit répondre une déclaration de la Montagne.
Ce n'est pas tout.
MM. Pascal Duprat, Charras et Latrade, membres de l'ancien centre gauche, viennent de déposer une proposition d'amnistie.
Or, l'amnistie doit avoir aujourd'hui une signification tout autre qu'il y a six mois. Ce n'est plus le pardon accordé à quelques milliers de citoyens qui gémissent sur les pontons, dans les prisons ou l'exil : c'est, pour ainsi dire, le désaveu, la rétractation de tout ce qui s'est fait, depuis un an, contre le socialisme.
Donner à l'amnistie un autre sens, ce serait méconnaître Topinion; ce serait fausser le résultat des élections de mai, et tromper l'attente du peuple.
Il faut donc que ce caractère réparateur de l'amnistie soit nettement établi ; c'est ce que nous avons voulu dire quand nous avons prétendu que l'amnistie devait être, non pas implorée, mais exigée. L'amnistie est un droit du socialisme et un devoir du gouvernement. Que les orateurs y mettent la forme parlementaire : cela ne nous regarde pas. Ce que nous voulons, c'est que l'amnistie mette fin à la persécution socialiste, ouvre une ère de discussion, de tolérance, et donne satisfaction à notre parti, en reconnaissant ses droits politiques.
Quelle sera donc encore ici l'attitude de la Montagne!
Après avoir démontré par toutes les raisons d'humanité, de saine politique, etc., la nécessité de l'amnistie, osera-t-elle faire l'apologie du parti qu'elle représente 1 0sera-t-elle dire que tout ce qui a été fait contre le socialisme depuis un an a été fait contre le droit? Que les condamnations de Bourges, par lesquelles on a voulu frapper le socialisme beaucoup plus que rémeute, ont été injustes; — que la dissolution brutale des ateliers nationaux, alors que subsistait encore le décret du gouvernement provisoire qui garantissait le droit au travail , était injuste ; — que les fusillades après la bataille, les conseils de guerre, les transportations sans jugements, étaient injustes; — que les vexations exercées contre les soldats pour cause de socialisme, le désarmement des gardes nationales opéré en haine
du socialisme ; les poursuites acharnées du parquet contre la presse socialiste, etc., etc.; que tout cela a été injuste ; que le droit a été constamment violé, pour cause d'opinion, dans nos personnes; mais, qu'enfin, relevés par le suflfrage universel de la réprobation prononcée contre nous par le pouvoir, nous demandons que le pouvoir cesse de nous traiter plus longtemps en martyrs et en proscrits?...
Ainsi, ce n'est pas une réhabilitation que nous cherchons : notre réhabilitation est dans nos consciences, et nos idées ne relèvent que de notre libre arbitre. Nous ne voulons que justice. L'amnistie sera pour nous ce que fut pour l'Eglise chrétienne, après l'avènement de Constantin, la révocation des édits de persécution. Certes, l'Église n'avait pas besoin, pour être sainte, d'un édit de l'empereur ; elle le sollicitait, néanmoins, pour la sécurité de ses enfants.
Encore une fois la Montagne osera- t-elle, devant les représentants de la réaction, faire entendre ces vérités t
Si elle le fait, elle reconnaîtra, par les raisons mêmes qu'elle aura à faire valoir, que la situation politique du socialisme a changé depuis le 13 mai ; qu'avant les élections il était réputé ennemi de la République et de la société, par conséquent inconstitutionnel, illégal, immoral; que telle a été la cause de ses souffrances ; mais que le suffrage de 3 millions d'électeurs, ayant effacé la calomnie, doit faire cesser en même temps la persécution.
Si, au contraire, la Montagne se refuse à poser ainsi la question, d'amnistie, elle reconnaît implicitement que le socialisme a été avec raison persécuté, et justement condamné et flétri. Ce n'est point pour un innocent qu'elle plaide, c'est pour un coupable qu'elle demande rémission. Par là elle s'associe aux ennemis du socialisme, elle renie son origine, elle sacrifie ses commettants.
La Montagne prétendrait-elle, par hasard , que l'amnistie est chose prématurée ; que ce sei-ait la payer trop cher, que de l'obtenir par un acte d'adhésion à la Constitution ; qu'il vaut mieux laisser dans leur exil, leurs prisons et leurs bagnes, les condamnés du socialisme; que cela importe à la dignité du parti ; que la liberté de quelques milliers de citoyens ne peut entrer en balance avec l'abolition de toute Constitution, but souverain de la République et du socialisme î...
Si telle était la politique de la Montagne, nous en appellerions-au peuple I
(X« 1. — 1" octobre.)
AUX RÉDACTEURS DE LA VOfX DU PEUPLE
Sainte-Pélagie, 30 septembre 1849.
Chers citoyens,
Dans votre numéro spécimen du 25 courant, vous annoncez que la Voix du Peuple me compte au tiombrè de ses collaborateurs.
Ma position de condamné, les convenances de toute nature dont elle m'impose le respect, dans ces temps difficiles, l'éloigiiement foi ce où je suis de vous, l'impossibilité qui en résulte pour moi de diriger, du soir au matin, une rédaction dont les conséquences peuvent devenir, à un moment donné, excessivement graves, m'obligent de rappeler à vos lecteurs et à qui de droit, que, quelque part d'itifluence que j'exerce, par mes commuiiications et mes conseils, sur la rédaction de la Voiwdù Peuple, je ne puis ni ne dois accepter d'autre responsabilité que celle des articles signés de moi, toute autre particlpatioii à votre œuvre m'étant politiquement interdite.
* La prison ii'ést poiiit un lieu favorable aux luttes de la libre pensée et à l'accomplissement du devoir civique : ne pouvant faire ce que je veux, je ferai ce que je puis. Un journaliste en prison est un aigle à qui l'on a coupé les ailes : j'espère que l'indulgence de vos lecteurs me tiendra compte de ma faiblesse, et que le ^Jouvoir, malgré toute sa susceptibilité à mon égard, rendra lui-même justice à la' loyauté de meâ sentiments.
Au surplus, je remarque avec bonheur que déjà nous nous entendons sur la marche à suivre dans les conditions que la victoire du parti conservateur a faites à la presse démocratique et socialiste ; et ce que j'aurais pu m'imputer à timidité d'esprit, ne me semble plus, grâce à votre intelligente initiative, que dicté par la prudence et la raison.
Le Peuple fut un journal de combat ; il fit son devoir en brave; le Peuple /... — La Voiœ du Peuple sera un journal de discussion, vous n'en ferez jamais, quoi qu'il arrive, un journal de vengeance.
La République est en travail. L'épouse outragée du peuple de Février a conçu dans le sang et les larmes; elle porte dans ses flancs les libertés du monde. C'est Isis, aux longs voiles de deuil, qui va donner le jour au soleil. Ne faisons pas subir encore à cette mère désolée l'opération césarienne.
La France, entraînée par une politique fatale, dont personne encore n'a révélé le sombre mystère; la France trahie, en haine de la République, par ses dynastiques, ses légitimistes, ses banquiers, ses jésuites, est plus humiliée de sa victoire de Rome, qu'elle ne le fut en 1815 de la défaite de Waterloo. — Laissez aux avocats les récriminations : éclairez le pays sur les causes profondes de cette fatidique entreprise. Nos soldats sont à Rome : qu'ils y restent. Les raj peler à présent, ce serait au pouvoir une trahison, une lâcheté. Il faut que l'armée d'expédition de Rome, après avoir détruit la république Mazzinienne, fonde l'unité de la république italienne. Cest la seule voie de réhabilitation du gouvernement de Louis Bonaparte, le seul moyen pour lui de racheter le... rétablissement de la papauté. A ce prix, l'on dira peut-être un jour, en parlant de cette terrible affaire de Rome : Heureuse aberration du sens politique I Heureuse faute!
Vous saisirez dans le procès de Versailles l'occasion, non pas d'accabler un gouvernement qui crie merci! mais de plaider avec l'autorité du fait et du droit une grande cause, la cause de la réconciliation des partis sur le terrain de la République, la cause de l'amnistie. Souvenez-vous des milliers de patriotes qui souffrent en ce moment de la prison, de l'exil, de la misère, pour la liberté ; souvenez-vous de cette petite bourgeoisie, qui n'est, pour ainsi dire, que le corps d'élite du travail, et que la conspiration bancocratique a ramenée à la condition du prolétariat.
Il faut qu'une grande et généreuse amnistie, honorable pour les vaincus autant que pour les vainqueurs, vienne faire cesser cet antagonisme fatal qui tuerait, non pas seulement la Repu-
blique, mais la nationalité française, s'il se prolongeait trois années. A vous, journalistes, de démontrer la nécessité de cette réconciliation ; à vous de soulever l'opinion bourgeoise et populaire en faveur de l'amnistie. Vous aurez par là plus fait pour l'ordre que les brochures de la rue de Poitiers et les baïonnettes de Léon Faucher.
Permettez, en finissant, chers citoyens, que je réclame encore- une fois votre indulgence pour ce qu'il y aurait de trop débonnaire dans mes nouvelles inspirations. Je suis mal placé ]f>our conserver la liberté de ma raison, la rectitude de mon jugement. Mais vous avez plein pouvoir sur mes feuilles et sur vous-mêmes ; et je vous dirai, comme ce général à ses soldats : « Si f avance^ suivez-moi; si je recule^ iuez-moi; $i je meurs ^ vengez-moi! »
Salut et fraternité,
P.-J. Pboudhon,
Post-scripium, — Je lis dans le Courrier français, à la date du 30 septembre, les lignes suivantes :
a Quant aux qmHes politiques, nous saisissons cette occasion de demander compte des dix-huit mille francs, produit des souscriptions d'ouvriers versées à l'ancien journal le Peuple ^ et qui étaient en caisse le 12 juint Notre question n'est pas neuve, nous le savons ; mais elle n'en est pas moins édifiante, et nous la reproduirons autant que besoin sera. »
Répondez, s'il vous plaît, au Courrier français^ tant en mon nom personnel qu'en celui de l'administration du Peuple, que nous rendrons compte des souscriptions encaissées jusqu'au 12 juin, lorsque la ville de Paris et l'État, contre lesquels les tribunaux sont en ce moment saisis par nous d'une action en dommages et intérêts, nous auront rendu compte du préjudice causé au Peuple tant par la suspension de l'état de siège que par l'expédition des gardes nationaux ravageurs Vieijraty Bel" let, Begeot, MalJez, etc., banquiers et agents de change; comte de Tournon, père, comte ou vicomte de Tournon, fils, prince de Craon, comte de la Ferronays^ baron Debaye^ Duval, portier; Barbier f portier, sonneur de trompe; Pierre, domestique; Per^ rot, valet de chambre; Pinard, cuisinier; Grimaldi, prince de Monaco et autres personnages de même qualité et noblesse, au nombre de soixante-neuf, dont nous produirons la liste quand besoin sera.
(N- 17. — 17 octobre.)
Paris, 16 octobre.
L'Humanité est juste-milieu, et THumànité est infaillible. Dites-moi donc comment il se fait que le juste-milieu soit toujours le parti des dupes f
Après l'élection du 10 décembre, faite en dégoût de la monarchie légitime et quasi légitime, autant, il faut bien Tavouer, qu'en suspicion de la démocratie,, le gouvernement échut en majorité aux doctrinaires. '
Les doctrinaires, gens craintifs et formalistes, gens de modération et d'honnêteté avaient pris leur parti de la République; mais ils avaient peur du socialisme, qui, depuis Février, formait l'extrême horizon de là politique. Au dedans, ils ne voulaient pas plus de l'organisation du travail que du retour des droits féodaux; au dehors, Mazzini leur inspirait encore moins de confiance que le pape ; et , comme l'ennemi le 01us proche est aussi celui dont on souhaite le plus de se défaire, il s'ensuivait que le gouvernement de Louis Bonapaite était beaucoup plus disposé à prendre parti contre Mazzini que contre le pape.
Les jésuites, ceux du Constitutionnel et ceux de VUnivers, -^ les malthusiens ont aussi leurs jésuites; — les*jésuites, disons-nous, dont la France n'avait pas voulu au 10 décembre, s'en vinrent donc trouver les doctrinaires, et ils leur dirent :
« Voulez-vous avoir la République honnête et modérée à Paris î
« Voulez-vous avoir la République honnête et modérée dana toute l'Europe?
a Faites d'abord la République honnête et modérée à Rome ! Chassons les triumvirs ; rétablissons le saint-père ; accordons la papauté avec la liberté. »
Qui fut dit fut fait. Les hommes du juste-milieu, sous prétexte de légitime défense et dans l'intérêt, assuraient-ils, de la République elle-même, envoient une armée en Italie. On s'em-
LA Voix do k»Ei»>LE — 1849 235
pare de la ville, on en chasse les montagnards ; ceux de Paris ayant voulu protester contre la violence faite à leurs frères, on les met en prison, et présentement on les juge à Ver* sailles.
Et, cela fait, les doctrinaires disent au pape : Entendons* nous ! Vous aviez une République socialiste ; faisons ensemble une République honnête et modérée :
Mais le pape : Je ne veux, dit-il, ni d*une République socialiste, ni d'une tlépublique juste-milieu, ni d*aucune espèce de Constitution. Je serai le pape, c'est-à-dire souverain absolu, au temporel comme au spirituel, ou je ne serai rien. — Allezvous-en!
Allez-vous-en 1 c'est ce qui s'appelle, en style ecclésiastique : Moiu proprio.
Notez que le gouvernement avait envoyé; pour secourir le pape, une atmée de trente mille homnaeis ; que pareil nombre de millions de francs ont été ou serbht dépensés : -^ lé premier à-compte demandé accuse déjà huit millions ; — qu'une foule de braves gens, tant des nôtres que du côté des Romains, ont 616 tués ; enfin, que plus de trente de nos représentants, les uns comparants, les autres contumaces, pour avoir protesté contre la guerre de Rome, sont aujourd'hui eh jugement.
On ne sait pas tout ce qu'il nous en coûtera, pour avoir essayé, à Rome, d'accorder la Raison avec la Foi.
C'est alors que Louis Bonaparte écrit cette letlre, devenue fameuse, par laquelle il déclare que là France n'entend poiht sacrifier ses trésors et le sang de ses enfants pour Rétablir l'absolutisme; que c'est au pape à faire des concessions, sinon, que nous ne partirons pas I
Grande rumeur parmi les iésuites du Constitutionnel et de Y Univers; conjuration de la légitimité et de la quasi-légitimité contre Louis Bonaparte ; discussion dans les bureaux : rapport de M. Thiers.
Les promoteurs de l'expédition exigent que le président de la République obéisse au motuprôprio. Sans cela, disent-ils, point de crédits ; la majorité se tournera contre le ministère, Changarnier donnera sa démission, les Autrichiens vont marcher sur Paris, le haut jury de Versailles renverra les inculpés du 13 juin absous, et le président du juste -milieu, serré entre la Montagne blanche et la Montagne rouge, deviendra ce qu'il plaira à Dieu!
Lisez plutôt ;
Que la fatalité s'accomplisse! Le tiers-parti triomplie : le tiers-parti,
o'est la démocratie Marrast et Dnfaure. Après viendra la démagogie Barbes et Blanquî.
Dans quelques jours, nous apprendrons la démission du général Changamier : cela doit être. Dieu sauve la France !
Maintenant pourquoi fait-on le procès de Versailles? Pourquoi poursuivre le J3 juin?
Avec la politique de la lettre du président, le pape ne rentre plus dans Rome; les Autrichiens s'avancent, les Russes les appuient, les Anglais nous trahissent et la guerre est générale.
{Assemblée nationale,)
Ce matin on a reçu k la présidence les inscriptions des orateurs qui doivent prendre la parole dans la discussion sur le crédit de Texpédition de Rome. Sont inscrits :
Contre le projet : MM. Mathieu Tde la Drôme), Victor Hugo, Emmanuel Arago, Savatier Laroche, Mauguin, Emile Barrault, Joly père, Edgar Quinet, Francisque Bouvet,
Pour : MM. de Larosière, de Montalembert, d'Ollivier, le général Fabvier, de Monsigny, de la Moskowa.
{Constitutionnel,)
Est-ce clair?
Le 16 avril, la Montagne, ayant à sa tête Ledni-Rollin, demandait pour la République romaine la liberté à cent degrés ; le juste-milieu, marchant avec les ministres, ne la voulait qu'à cinquante ; les absolutistes disaient zéro. Ces derniers, se trouvant alors les plus faibles, se rallièrent à Popinion du gouvernement, qu'ils dirigeaient sous main, et qui, grâce à leur appui, l'emporta.
Maintenant les rôles sont intervertis. La Montagne abattue, les jésuites exigent que Rome soit évacuée par nos troupes, et la République confisquée par le pape ; le gouvernement persiste dans son fatal juste-milieu. Que fera la Montagne î
Quant à nous, notre opinion est formée, et nous l'avons fait connaître dès notre premier nuçiéro.
Que les Montagnards inscrits contre le projet accablent le président du conseil de leurs brûlants sarcasmes : ce sera justice. A Rome, plus que partout ailleurs, le juste-milieu était une chimère. Ou révolutionnaire ou jésuite ; voilà ce que devait être, dans la question romaine, le gouvernement de Louis Bonaparte.
Mais là n'est pas la question.
Il s'agit de savoir, et nous le demandons à la fois et au gouvernement et à la Montagne, si M. Odilon Barrot mentait au 16 avril, en demandant un crédit pour l'expédition de Rome, ou s'il n'était que la dupe des jésuites?
Si, sur une signification de M. Thiers, coalisé, pour la restauration de l'absolutisme monarchique et théocratique, avec MM. Berryer et de Montalembert, le peuple romain sera jeté par nous en pâture à ses cardinaux!
Si, devant la menace de l'étranger, la tête de colonne de Tannée française abandonnera sa position!
Si le gouvernement sera plus couard que n'avait été celui de Louis-Philippe î
Si notre honte, enfin, si le suicide de la France sera consommé!
Et, puisqu'il ne nous est plus possible de parler d'honneur et de patrie sans qu'il se mêle à nos paroles des idées de proscription, nous demanderons encore à MM. les hauts jurés, rassemblés à Versailles pour la vengeance de ces mêmes hommes qui, aujourd'hui, parlent avec tant d'insolence au gouvernement de la République :
Dans le cas où la garde nationale et le peuple, — convaincus, d'un côté, que le décret du 16 avril et l'expédition qui s'en est suivie obligent envers le peuple romain autant qu'envers le pape le gouvernement français; convaincus, d'autre part, que la politique du Motu proprio^ après la prise de Rome par nos troupes, serait la violation la plus flagrante de la Constitution ; — feraient une manifestation pour appuyer le président de la République contre la coalition absolutiste,
La garde nationale et le peuple devraient-ils être considérés comme coupables d'attentat contre le gouvernement de la République, et de violation de la Constitution!
(N» 18. — 18 octobre 1848.)
Paris, 17 octobre.
La paix est faite : la Patrie Taniionce et le ComiUutionnel le confirme. Le dissentiment qui était à la veille d'éclater entre le tiers-parti, et la réaction absolutiste n'était qu'un malentendu. Le rapport de M. Thiers ne fait que « continuer au pré^ sident de la^République les sentiments de confiance dont la majorité Va entouré jusqu'à présent, et contient en définitive une double approbation de la politique suivie par le gouvernement dans l'affaire (Je Rome ».
Que dit, en eff'et, le rapports Deux choses : a la première, c'est que la commission approuve l'expédition qu'a voulue et qu'a conduite le gouvernement; la seconde, c'est que le Motu proprio, émané du pape, contenant certaines institutions libérales, qui peuvent être, qui, on l'espère, on en a la confiance, seront développées par les lois organiques, est un résultat utile^ obtenu par cette expédition, et dont il y a lieu de se con* tenter dans une certaine mesure^ tout en continuant par la voie des conseils et des prières^ par les moyens légitimes de l'influence appuyée sur la persuasion ^ à aider le gouvernement pontifical à faire de nouveaux pas dans la voie de la liberté» »
Ceux qui prétendaient que le rapport était hostile à la politique du président étaient des rouges. « Tout ce qu'on pourrait reprocher aux modérés, dont la commission a été l'organe, c'est d'être plus présidentiels que le président^ et plus ministériels que les ministres. »
Ainsi dit le Constitutionnel; et nous avons lieu de le croire bien informé.
î^uisque ce n'était qu'un malentendu^ nous n'avons plus rien à dire, nous sommes heureux que l'affaire se soit si vite et si bien arrangée, et nous prions MM. Odilon Barrot et Louis Bonaparte d'en recevoir nos félicitations très-sincères. — M. Bonaparte, en particulier, doit être charmé d'entendre dire des
nouveaux ultras : plus présidentiels qiœ le président, comme on disait des ultras de la Restauration : plus royalistes que le roi! C'est pour lui presque d'aussi bon augure que le fut pour Charles X le ministère de Polignac.
Il ne nous manque plus, pour être complètement édifiés sur cette paix jésuitico-doctrinaire, que de savoir si tous les honorables représentants du tiers -parti qui, sous la Constituante et la Législative, ont appuyé l'expédition de Rome, si les publi- ' cistes de la môme nuance qui l'ont défendue, sont égalen^ent satisfaits du résultat. Car, enfin, qu'est-ce qu'a voulu le tiersparti, en prenant l'initiative de ce concordat d'une nouvelle espèce entre la papauté et la liberté ; et qu'est-ce que leur offre aujourd'hui le Molu proprio ?
Ici, ce n'est point notre opinion que nous allons débattre; ' c'est celle du juste-milieu.
Au point de vue de ce détestable modéranlisme^ qui, depuis soixante ans a fait tant de mal à la France, l'expédition de Rome pouvait, jusqu'à un certain point, s'expliquer. Le parti de la République honnête et modérée, voulant tout à la fois se tenir en garde et contre le dehors et contre le dedans, imitateur de Casimir Périer, dont la mémoire est restée si chère à la classe moyenne, n'avait rien trouvé de mieux que de refaire, en 1849, l'expédition d'Ancône. Par l'occupation de Civita-Vecchia, il prenait des garanties contre l'Autriche, et portait un coup terrible à la République démocratique et sociale, dont il considérait les doctrines comme un danger pour le pays et pour l'Europe. Pour surcroît de fortune, le tiers-parti, se portant médiateur entre le pape et ses ci-devants sujets, faisait faire à la liberté et à l'autorité, toujours en guerre, un pas immense, en posant, au nom de chacune d'elles, les préliminaires d'une réconciliation définitive.
Tout cela, couvert des intérêts de la catholicité, semblait le nec plus ultra de la sagesse politique. Quelle imposante attitude allait prendre la République en présence de la démagogie et en face de l'étranger! Quelle intelligence, que de bonheur dans le choix du point stratégique! l'Autriche et les puissances contenues, le mouvement révolutionnaire comprimé, la papauté donnant ses bénédictions au progrès, le monde chrétien ras^séréné : voilà ce que, de la meilleure foi du monde, les hommes du tiers-parti attendaient de notre influence dans les États romains, et de l'occupation de Civita-Vecchia.
Il y avait bien l'article 5 du préambule de la Constitution prescrivant le respect des nationalités étrangères. Mais nous n'allions pas attaquer la nationalité romaine ; nous étions ap-
â40 MÉLANGES. — ARTICLES DE JOURNAUX
pelés, au contraire, par tout ce qu'il y avait en Italie d'hommes du tiers-pairti, d'honnêtes gens. D'ailleurs, ne pouvions- nous invoquer le droit de légitime défense? Et si le triumvirat de Mazzini, soutenu par la démagogie française, devenait un danger pour notre gouvernement, n'étions-nous pas fondés à exiger son expulsion, comme, à une autre époque, nous avions exigé de la Suisse l'expulsion de Louis Bonaparte!
Casimir Périer, par son expédition d'Ancône, s'était acquis une popularité immense ; il avait , par cette démonstration d'énergie, rallié la France au centre gauche; il avait imposé à la Sainte Alliance. On pouvait, on devait espérer que le succès de Civita-Vecchia égalerait au moins le succès de l'occupation d'Ancône, et que, par cette politique de fermeté et de libéralisme, la République honnête et modérée se concilierait l'opinion.
Un tel plan, habilement présenté, devait séduire la majorité de l'Assemblée ; des républicains sincères, sur la foi du président du conseil, y donnèrent leur adhésion.
Or, nous le savons aujourd'hui et les faits le démontrent, le juste-milieu raisonnait sur des hypothèses; il était l'instrument des jésuites, la dupe d'une machiavélique intrigue. D'abord, il n'existe à Rome et dans toute l'Italie ni tiers-parti ni classe moyenne, pas le premier élément d'une République hoi^nête et modérée : de sorte qu'en attaquant les triumvirs ro- ' mains, c'était la nationalité, c'était la République romaine que la République française attaquait.
D'autre part, le pape Pie IX, que l'on supposait, d'après les premiers actes de son gouvernement, disposé à des concessions, avait abjuré son libéralisme : ce n'était plus que le successeur de Grégoire XVI, le représentant du pouvoir absolu. Quant à l'Autriche, en méfiance de laquelle nous prenions position à Civita-Vecchia, la suite a fait voir qu'elle n'avait nullement pris la chose sur ce pied de guerre ; loin de là, elle nous tendit la main comme à des alliés! La politique de Casimir Périer, cette grande politique qu'on avait déclaré vouloir suivre, se trouvait ainsi sans application ; et, pour tout résumer en quatre mots, le gouvernement de Louis Bonaparte avait, sans utilité comme sans motifs, violé la Constitulion.
C'est ce qu'avait prévu, dès le premier instant, la Montagne ; ce que savait à merveille le parti légitimiste et jésuite, agent provocateur de l'expédition ; ce que doivent enfin reconnaître Odilon Barrot et tous ceux qui, sous la garantie de sa parole et l'illusion de leurs désirs, se sont rattachés à cette politique,
La voix du PBtJl^LE — 1849 241
plus malheureuse encore que coupable, d'une intervention au profit du pape.
A toute force, et jusqu'à certain point, le tiers-parti peut donc être absous du reproche d'avoir violé l'article 6 du préambule de la Constitution : il a été trompé par les jésuites, il a agi sans discernement.
Mais, pour que cette absolution lui soit acquise devant le pays et devant l'histoire, suffît-il qu'après avoir égorgé, comme un brigand, la liberté romaine, il se retire devant le Motu proprio du pape 1 Suffit-il, quand il peut ordonner, qu'il prie^ qu'il conseilley qu'il persuade, qu'il aide le gouvernement pontifical à faire de nouveaux pas dans la voie de la liberté, comme le lui conseillent aujourd'hui les jésuites 1 Suffît-il qu'il nous assure que ce Motu proprio contient certaines institutions, plus ou moins fictives, qui, il l'espère, il en a la confiance, peuvent être développées par des lois organiques ? Des lois organiques! nous savons ce que cela veut dire. Il se trouvera bien à Rome, comme à Paris, quelque proposition Râteau pour balayer cette dernière espérance de la liberté romaine : alors la politique du juste-milieu aura misérablement avorté, et la violation de la Constitution sera, par le gouvernement de Louis-Bonaparte, officiellement reconnue.
Pour nous, le rapport de M. Thiers, d'accord avec le Motu ^proprio du pape, ne signifie pas autre chose que ceci :
Oui, l'expédition de Civita-Vecchia, qu'on avait présentée au pays comme l'acte d'une politique à la fois libérale et conciliante, a eu pour but de rétablir le pape dans son autorité absolutiste, sur les ruines de la liberté de ses sujets.
Oui, la Constitution a été, par le gouvernement, sciemment et systématiquement violée.
Oui, le gouvernement a bien fait, le 13 juin, de refouler les citoyens qui voulaient s'opposer à cette conspiration de jésuites, parce que le gouvernement n'est autre chose que le gouvernement des jésuites.
Que pensent de tout cela MM. les hauts jurés!
Pendant qu'ils jugent à Versailles les auteurs de la manifestation du 13 juin, on discute, à Paris, la question de savoir si le gouvernement, s'en référant à la lettre du 18 août du président de la République et aux déclarations du président du conseil du 16 avril, persistera dans sa politique de juste-milieu, ou si, par son obéissance au Motu proprio, il déclarera qu'il a bien et dûment, de connivence avec les jésuites, violé la Constitution !
Pendant qu'on poursuit là-bas, comme factieux et calomnia-
242 MELANGES. -- AHtiCLES DE JOtJRNAtJK
teurs, ceux qui voulaient empêcher le gouvernement de violer la Constitution, on propose ici de voter huit millions, avec des remercîments au ministère, s'il veut déclarer qu'il â effectivement violé la Constitution i
Avant de rendre leur verdict sur le procès du 13 juin, MM. les jurés feront bien de se poâer à eux-mêmes cette questio^ préjudicielle :
Au nom de qui se rend la justice, en France 1 Au no,m de la Çojistitutipn, ou au nom des jésuites?
(N» 22. — 22 octobre 1849.)
Paris, 21 octobre.
La question révolutionnaire vient c(p faire un pas immense.
Le parti doctrinaire ou juste milieu, si ridiculement appelé, depuis Février, parti de la République honnête Qjt modérée, a succombé hier, écrasé entre la Révolution et l'Absolutisme. Actuellement, les partis en présence ne sont plus, comme il y a deux jours, la Montagne et la Plaine : la Montagne et la Plaine se sont confondues en appuyant conjointement, sur l'affaire de Rome, la politique indiquée dans la lettre du 18 août. Ce n'est même plus la démocratie socialiste et la féodalité mercantile, le Travail et le Capital ; la formule a pris une expression plus solennelle : c'est la I^apauté et la Liberté.
En constatant ce résultat, que, pour notre part, nous avons, depuis un an, travaillé constamment à produire, nous essayerons d'en faire comprendre à nos lecteurs le sens et la portée. C'est M. de Montalembert, le représentant le plus sin-
cère et le plus vigoureux de l'absolutisme, qui nous fournira nos arguments. Le socialisme est l'antipode, l'image renversée du catholicisme : ne soyez pas surpris que socialistes et jésuites se trouvent toujours d'accord quand il s'agit d'éliminer les opinions bâtardes, inintelligentes de la Révolution*
La France est allée à Rome : quoi faire!
Rétablir le pape dans son autorité temporelle, en obtenant de lui, s'il se peut, une organisation de cette autorité plus en rapport avec nos idées libérales et n'os habitudes constitutionnelles.
Telle est la réponse de M. Odilon Barrot.
Mais, observe avec raison M. de Montalembert , les libertés que vous demandez au pape sont incompatibles avec Texercice de son autorité, avec la sincérité de l'institution papale. Elle existe, cette incompatibilité, non-seulement pour ce qui regarde les choses temporelles, mais encore pour ce qui touche aux spirituelles. La papauté ne peut être scindée, et vous ne pouvez faire de cet organisme deux parts, l'une que vous laissez à l'évéque, l'autre que vous restituez au bras séculier. Le développement du catholicisme, depuis saint Pierre jusqu'à Cbarlerpagne, n'a eu d'autre objet que de faire asseoir l'Église sur le trône des Césars, en constituant à la papauté un Etat, qui fût le premier entre tous les États.
Le catholicisme a déchu du jour ou cet État est tombé en décadence : il n'y aura pour le catholicisme de sécurité et de vie que du jour où, comme puissance temporelle, il aura recouvré son intégrité et sa prépondérance. Prétendre que l'autorité temporelle peut être enlevée au chef de l'Église sans nuire à i'autorjté spirituelle; que dans la personne du Saint-Père le pape peut, sans périr, être séparé du prince, c'est comme si l'on disait que, pour augmenter la vie dans l'homme, il faut séparer l'âme d'avec le corps, tour la papauté, comme pour l'homme, la séparation du corps et de l'âme, c'est la mort.
Or, la concession des libertés exigées par la lettre du président du 18 août ne serait autre chose, pour la papauté, que cette séparatiori.
Quelles sont, en effet^ ces libertés constitutives de la liberté politique! C'est la liberté de la presse, la liberté de la tribune, la garde nationale, le vote de l'impôt.
Eh bien ! il est prouvé désormais, prouvé par l'expérience de Pie IX et de tous les souverains, que le gouvernement papal, qu'aucun gouvernement ne saurait subsister avec des libertés pareilles.
« Ne croyez pas, s'écrie M. de Montalembert, que le Saint-
Père se soit trompé en essayant du gouvernement constitutionnel dans ses États. Ce n'était pas, comme on Ta dit, pour réconcilier l'Église avec l'esprit moderne: l'Église ne se réconcilie t^sls, elle réconcilie. Non, le pape ne s'est pas trompé, il n'a pas changé. Pie IX a voulu faire une épreuve , et s'il ne l'eût pas faite, on aurait pu douter de la grandeur de son âme. Maintenant, l'épreuve est faite, qu'a-t-elle produit î La presse a détruit moralement le pape avant qu'il fût détruit en fait.
« La garde civique l'a .assiégé dans son palais; quant aux deux Chambres, elles sont restées impassibles en apprenant Vassassinat de son premier ministre, et c'est le chef du parti constitutionnel d'alors, M. Mamiani, qui s'est constitué le successeur du ministre assassiné y le geôlier du Saint-Père... Vous voulez accorder à la consulte le droit de voter les subsides ; c'est déplacer la souveraineté. Toutes les fois qu'il se manifestera une opposition au Souverain Pontife, même dans le gouvernement général de l'Église, on n'aura qu'à lui refuser le budget.
« Voudra- t-on, par exemple, la suppression de telle ou telle congrégation, de la compagnie de Jésus ou de toute autre, essentielle à la monarchie papale t On commencera par l'attaquer à l'aide du baculus^ du cadaver^ de tout l'attirail de mots que vous connaissez : et si le pape résiste, on lui refusera la dépense nécessaire à la congrégation, o
Donc, conclut M. de Montalembert, et loin de désavouer cette conclusion, nous l'appuyons de toutes nos forces : ou vous êtes chrétien et catholique, par conséquent vous voulez la papauté, par conséquent vous ne voulez pas de la liberté ; ou vous êtes athée, vous voulez que le pape, les conciles, l'Église et Jésus-Christ même soient athées comme vous; et c'est pour cela que vous nous parlez de libertés politiques, destruction de la papauté et du catholicisme.
« Je ne crains pas de le dire : à partir du jour où cet état de choses, — (la liberté politique), — existerait dans les États romains, les catholiques ne sauraient plus à quoi s'en tenir. Leur position deviendrait plus délicate, plus difficile^ que si le pape était le sujet d'une autre puissance, fût-ce même de la République romaine; car il ne serait plus qu'un chef nominal y et il serait un sujet réel; il ne serait qu'un instrument, et il se verrait condamné à faire la volonté d'autrui, avec sa propre volonté. »
M. de Montalembert a mille fois raison.
Non-seulement l'Assemblée nationale, si le pape consentait à ce qu'il y en eût une dans ses États, pourrait sup-
primer, en refusant les allocations, les jésuites, • les dominicains et toutes les congrégations dont fexistence lui paraîtrait incompatible avec Tordre public, la paix des familles et la transmission des propriétés ; elle pourrait encore, comme notre immortelle Constituante, faire une Constitution civile du clergé, abolir les vœux monastiques, déclarer tous les cultes libres, leur garantir la protection de rÉtat, salarier même, horreur! ceux dont le culte aurait été reconnu par la loi. Elle pourrait, par son chef du pouvoir exécutif, nommer les évéques, en ne laissant au pape que rinvestiture. Elle pourrait rendre les actes de naissance, de mariage, de décès, indépendants de l'autorité ecclésiastique; rétablir le divorce, abroger les canons, constitutions et décrétales qu'elle trouverait contraires aux principes républicains, organiser l'instruction publique en dehors de la surveillance de l'Église; créer des chaires de littérature et de philosophie où le catholicisme serait discuté, jugé, apprécié ni plus ni moins que le mahométisme, le bouddhisme et toute autre institution religieuse. La papauté ainsi réduite, TÉglise romaine cesserait d'être le centre et le sommet de l'Église universelle : je vous laisse à penser ce que deviendrait alors le catholicisme, privé d'unité et abandonné au vent de toutes les doctrines !
L'accord de la papauté avec la liberté, de la foi avec la raison, est une chimère. L'Église ne se réconcilie pas, dit avec infiniment de raison M. de Montalembert, elle réconcilie. Elle est immuable comme Dieu, immobile comme l'éternité. Etablir la liberté dans ses domaines, c'est conspirer contre elle, c'est l'asservir, c'est faire du pape un souverain nominal et un sujet réel. Ce que Caïphe disait en parlant de Jésus-Christ : Il faut que cet homme périsse pour le salut du peuple^ s'applique encore avec plus de raison aux États du pape. La mort politique du peuple romain est indispensable à l'existence du catholicisme.
A ce compte, direz-vous, il est cruel pour les citoyens romains que la Providence les ait choisis entre tous pour faire de leur liberté le temporel du pape. Ils se fussent bien passés de cette grâce spéciale I Car, enfin, il n'est pas de pays où se soit établi le système représentatif, pas de président de République et de monarque constitutionnel auxquels on ne pût appliquer les mêmes considérations que M. de Montalember-t a développées au sujet du pape. Partout la liberté a fait des souverains des chefs nominaux et des sujets réels : partout le pouvoir a été limité, amoindri, renversé, mis à néant par la tri-
bune, par la presse, par la garde civique, par la facuîl8 d'accorder ou refuser les impôts. Comment doilc ce qui serait vrai du pape ne le serait-il pas de tous lès princes! Comment le pouvoir absolu serait-il une vérité de fol pour l'Église, et le système constitutionnel une simple tolérance t
C'est ici qu'il faut suivre attentivement rargumentatioii de M. de Montalerabert, argumentation qui, nous le répétons, est commune aux jésuites et aux socialistes. Ni le§ uns ni les autres ne reculent devant les conséquences de leiirs principes. La liberté, disent les socialistes, doit absorbeir tous les gouvernements constitutionnels, et les i*anïener à là République démocratique et sociale. L'absolutisme, répondent les jésuites, doit abolir toutes les libertés, et soumettre tous les gouvernements à celui du pape.
Nous continuons à citer M. de Montalembert :
« Je crois , dit-il , qu'en théorie du moins le gouvernement constitutionnel est le meilleur des gouvernements; mais je conviens (s'adressant à la Montagne) que votre pratique a mieux valu que notre théorie. Quand j'ai vu que ce gouvernement, qui était servi par les lumières et le dévouement d'hommes tels que MM. Thiers, Barrot, Dufaure, Mole, de Broglie ; qui était dans toutes les conditions possibles de prospérité et de durée, a fini par une révolution qui Ta renversé net,... je suis bien obligé de dire qu'un pareil gouvernement n'est pas le bien suprême en politique, et il n'est pas étonnant que de son côté le pape nous dise : Avant de nous conseiller un tel gouvernement, pourquoi n'avez-vous pas tâché ou du moins réussi à le garder vous-mêmes t »
Or, si le système représentatif, si la monarchie constitutionnelle n'est pas le bien suprême en politique, il reste que c'est la République démocratique et sociale, ou la monarchie absolue et universelle du pape. Car toute royauté réfractaire à la papauté est coupable d'apostasie envers son propre principe, qui est le droit divin représenté par le Pape ; tout gouvernement qui refuse de reconnaître la prépondérance du saintsiége est un gouvernement livré à l'esprit de division et de révolte, un gouvernement qui périra. Tôt ou tard, les sujets du roi schismatique et rebelle viendront lui demander des libertés politiques ; tôt ou tard, le principe dissolvant du libéralisme, a|)rès avoir converti la monarchie absolue en monarchie constitutionnelle, précipitera ce gouvernement de juste-milieu vers la République démocratique et sociale, et ce sera toujours à recommencer.
Or, vous ne voulez pas de la République démocratique et
sociale ; vous l'avez déclarée inconstitutionnelle et factieuse. Président du peuple français ! ou soyez conséquent avec votre principe, avec le principe révolutiennaire, et retirez au pape, pour la rendre à Mazzini, la souveraineté temporelle ; ou soyez conséquent avec votre conduite, et reconcez à votre fantôme de République honnête et modérée. Donnez le signal de la damnation à perpétuité de. la République démocratique et sociale, signal qui sera celui de la restauration définitive de la monarchie absolue et universelle des papes.
En deux mots ; Ou point de papauté, ou point de liberté ; c'est ainsi que se résume le discours de M. de Montalembert, et nous sommes bien sûrs qu'il ne nous démentira pas.
il faut que le peuple français ait la tête dure, s'il ne comprend pas le dilemme posé hier, avec une incontestable éloquence, par M. de Montalembert, et voté à une si grande majorité par l'Assemblée législative.
Il y a quatre jours, empruntant j)our un moment le langage clu juste-milieu, et reprenant sa thèse, nous mettions le gouvernement en demeure de tenir là promesse qu'il avait faite le l6 avril, et de réaliser sa théorie. Donnez-nous du mbins , disions-nous aux doctrinaires, donnez aux Romains cette liberté modérée que vous leur avez promise, et pour laquelle vous avez ;ant combattu depuis soixante ans. Désormais, il n'y a plus entre vous et nous qu'une différence de quantité, litie différence de plus et de moins : quant à la qualilé, elle est la même. Vous êtes, cotnme nous, d'étoffe révolutionnaire : votre ennemi naturel, comme le nôtre, est le jésuite. Soyez donc libéral, et non pas jésuite; soyez Ilévolution et non pas contre- RéyoJution. Nous voterons avec vous.
Ce qiie la Voix du peuple avait dit la première, un orateur de la Montagne, l'honorable M. Mathieu (de la Drôme), Tareproduit à la tribùtie avec une grande supériorité de talent et d'éloquence.
Les doctrinaires ont fait comme le serpent de l'Écriture : ils se sont bouché les oreilles pour ne pas entendre la voix qui les appelait, la voix de la Révolution.
Les doctrinaires sont morts. La liberté a répudié ces avocats équivoques : nous n'avons plus devant nous que des jésuites. A la rescousse ! Républicains.
(N« 31. —31 octobre 1849.)
Paris, 30 octobre.
Eh ! pour Dieu 1 messieurs du grand parti de l'ordre, justesmilieux, impérialistes, orléanistes, légitimistes et jésuites 1 fruits secs de la famille et de la propriété 1 sur les trente-six mois que vous accorde le suffrage universel pour vexer la démocratie et faire grandir la République, vous faudra-t-il donc en consumer douze, rien qu'à vous mettre d'accord sur le meilleur système de contre-révolution t
Combien notre politique, à nous autres anarchistes, est plus décisive et plus simple I
D'abord, nous sommes décidés à respecter et à faire respecter la Constitution, non pas seulement d'ici à 1852, mais pendant toute l'éternité.
Car la Constitution, voyez-vous, elle est pour nous tout entière dans l'article 24 et dans l'article 111; elle consiste dans cette double formule : Suffrage universel et Progrès. — Le reste, y compris la présidence et jusqu'au Parlement, est affaire d'administration, affaire de bureaux.
Tant que le suffrage universel subsistera, tant qu'il nous sera possible d'en perfectionner la pratique par la révision de la Constitution ! nous serons fidèles à cette Constitution ; nous serons les plus obéissants serviteurs du gouvernement. La Constitution, c'est à la fois le bouclier de la liberté et la baïonnette de l'ordre.
Gouvernez maintenant, puisque vous êtes en majorité, et qu'aux termes de la Constitution, vous êtes, dans les limites qu'elle prescrit, souverains. Administrez, complotez, faites alliance avec le czar et avec le pape; prenez les appointements des maîtres d'école pour en faire une liste civile à vos princes émigrés; vendez les chemins de fer; supprimez renseignement du peuple; rétablissez l'impôt du sel; élevez celui des boissons; tenez les départements en état de siège ; supprimez les gardes nationales ; emprisonnez, jugez, transportez, frappez ! Le peuple
vous tend réchine. Nous prenons note de tout, et nous vous attendons à 1852.
Mais ne touchez pas à la Constitution !
Car, si vous touchez à la Constitution, d'abord nous protesterons, dans la mesure de nos moyens, qui sont plus grands peut-être qu'il ne vous semble.
Et comme nous voulons être toujours justes, nous mesurerons la protestation à l'attaque.
Si le président de la République menace l'Assemblée nationale, nous appuierons l'Assemblée nationale.
Si l'Assemblée menace le président, nous appuierons le président.
Si le président et l'Assemblée s'entendent pour faire un coup d'Etat, nous ferons appel contre eux à la résistance légale.
Si, malgré nos efforts, vous rétablissez la monarchie, nous conspirerons.
Si vous organisez la persécution, nous organiserons la vengeance.
Cela vous paraît-il clair, messieurs du parti de Tordre ?
Oui, nous souffrirons trois ans, et sept fois trois ans, votre tyrannie constitutionnelle, jusqu'à ce que nous vous ayons fait griller, comme crapauds, sur la place de la Révolution, au soleil de la Liberté. — Mais vous ne porterez pas la main sur la Constitution.
Croyez-nous, restez unis, comme vous l'avez été depuis vingt mois. Ne vous querellez pas : c'est votre plus court parti, et tachez de faire souffrir vos victimes le moins que vous pourrez... A ces conditions, vous pouvez raisonnablement espérer qu'en 1852 il ne sera pas donné suite à l'état de siège, aux conseils de guerre, aux transportations et aux pontons.
Chers conservateurs! voulez -vous de l'ordre? Nous y travaillons de tout cœur. Nul parmi nous ne songe à attaquer la République, pas môme le président. Eh! que voulons-nous donc, que demandons-nous depuis Février, si ce n'est le progrès de la République?
Est-ce de la modération, du calme, qu'il vous fautî En cela encore, nous donnons l'exemple. Se peut-il rien de plus modéré que la Voix du peuple? On ne la distingue pas d'avec le Siècle,
Avez-vous souci du commerce et de l'industriel Est-ce la reprise du travail et des affaires qui vous tient au cœurt — Qui donc plus que nous demande à travailler t Vous faut-il cent
â&O MÉLANGES. — ARTICLES DE JOURNAUX
mille ouvriers! La Voix du peuple offre de voua lés procurer â l'instant.
Serait-ce par hasard que le rôle de la France eil Europe vous paraît peu honorable, et que vous désirez prendre une attitude plus énergique 1 — Courage! nous sommes à vous. Convoquez à Rome, par exemple, les assemblées primaires. — Dites aux Suisses que vous n'entendez point que le canton de Neufchâtel devienne territoire de Prusse ; que la République française sera toujours trop voisine des Etats absolus. '-^ Nous crierons ; Bravo !
Dites donc, encore une fois, ce que vous atteildez de nous, ce que vous désirez, ce qui vous manque t et ne barguigriejk â,s.
Màiîl nous vous défendons de toucher à la Constitution!
(N» 33 — 2 novembre 1849.)
Paris, !«' novembre.
Nous déclarons, tout d'abqrd, que nous prenons au sérieux le messsfge du président. Nous le prenons au sérieux, et pour les révélations graves qui en résultent, et pour l'étrange remède qu'il propose. C'est à ce double point de vue que nous allons l'examiner.
Et d'abord, on ne saurait méconnaître qu'il y a de profondes vérités énoncées dans cette partie des motifs dt^veloppés par le président :
« Depuis bientôt un an j'ai donné assez de preuves d* abnégation pour qu'on ne se méprenne pas sur mes intentions véritables. Sans rancune contre aucune individualité ^ comme contre aucun parti, j'ai laissé arriver aux affaires les hommes d'opinions les plus diverses ^ mais sans obtenir les heureux
LA yOIX DU P|CIIPLE — 4849 2oi
BÉSULTATS quo j'en attendais. Au lieu d'opérer une fusion de nuances, je n*ai obtenu quWnç neutralisation de forces : l'unité de vues et d'intentions a été entravée, l'esprit de conciliation pris pour de la faiblesse. A peine les dangers de la rue étaientils passés qu*on a du les anciens partis relever leur drapeau, réveiller leurs rivalités et alarmer le pays en semant V inquiétude. Au milieu de cette confusion, la France, inquiète parce qu'elle ne voit pas de direction ^ cherche la piain, la volonté de relu du 10 décembre. »
C'est en ces termes énergiques que Louis Bonaparte, après dix mois d'expérience, dénonce Timpraticabilité des théories du juste-milieu.
Voici un homme qui, arrivé des extrémités de l'horizon politique, et chargé par une nation de 36 millions d'hommes de conjurer une Révolution et de résoudre le problème économique et social, fait d'abord appel à toutes les opinions conservatrices. Il réunit, pour former son gouvernement, impérialistes, légitimistes, orléanistes, justes-milieux, absolutistes, républicains, tous les éléments divers dont se compose la majorité de la Législative. Il n'écarte du pouvoir que l'extrême gauche, dont les idées, ou plutôt les tendances, font seules le péril de la situation.
Quel fruit recueille-t-il de cet amalgame t Un an s'écoule, et les vieux partis dont on avait voulu opérer la fusion, profitent de l'appel qui leur est fait pour relever leur drapeau ; au lieu de s'entendre pour les affaires du pays, ils réveillent leurs rivalités, et sèment partout la défiance et l'inquiétude. Le représentant de la conciliation voit de toutes parts se dresser devant lui une conjuration. Ce n'est plus ni du travail, ni du bien-être du Peuple qu'on s'occupe : c'est de restaurer le cpmte de Chambord et de réconcilier ensemble deux dynasties déchues ; c'est de rétablir la mpnarchiç universelle des papes, sous la garde des janissaires de Loyola.
Au milieu de ce chaos, le juste-milieu, qui devait entraîner dans sa sphère d'attraction et absorber les autres partis ; le juste-milieu, si cher à la bourgeoisie, entraîné par d'honorables souvenirs, équipe une flotte, envoie une armée en Italie, aûn, dit-il, de réprimer une dén^iagogie menaçante, de tenir l'Autriche en respect, et de faire à la papauté sa part légitime dans les institutions constitutionnelles. Telle était du moins, s'il faut en croire les déclarations du 16 avril et la lettre du 18 août, l'intention du ministère et du président de la République lui-même. Et voici encore que l'expédition de Civita- Vecchia, conduite par une main perfide, n'aboutit qu'à une
restauration du pouvoir sacerdotal, à un crime contre la liberté et la souveraineté du Peuple. Partout enfin, quelque effort que fasse le président, au lieu de fondre les nuances , il n'aboutit qu'à neutraliser les forces.
Ainsi, l'œuvre de fusion est avortée. Le tiers-parti est mort, le juste-milieu enterré. L'expérience est décisive : grâces en soient rendues au président Louis-Bonaparte.
Entre temps, et avec plus d'ardeur que jamais, les partis déchirent la nation, divisent le gouvernement. L'assemblée ellemême, à droite, à gauche, au centre, n'est qu'une confusion de factions. Le parti impérialiste, itérativement repoussé en 1814 et 1815, faction; le parti légitimiste, chassé en 1830, faction; le parti orléaniste, flétri en 1848, faction; le parti jésuite, faction ; le parti bancocratique, faction. Après tous ceux-là viennent les hommes d'État de la commission executive et du gouvernement provisoire, dont nous avons payé si cher le triste apprentissage, faction, faction. Cherchez-moi dans tout cela l'opinion du pays, la pensée, la vraie pensée du Peuple!...
Oui, il faut accepter les prémisses du message ; il faut chercher ailleurs que dans les vieux partis la pratique de la liberté et la théorie du progrès, ou se résigner, en signe de mort naturelle, à planter la croix sur tous les monuments, dans toutes les places publiques et les carrefours.
Mais où trouver cette unité de principes et de vues^ ce sys" tème politique que réclame le président, que la France appelle de tous ses vœux, et qui ne se découvre ni dans aucun des anciens partis, ni dans la fusion, démontrée impossible, de ces partis! Interrogeons la seconde partie du message, celle qui en forme, pour ainsi dire, le dispositif.
Il faut, nous dit M. Louis Bonaparte, en revenir à l'élection du 10 décembre et en dégager la signification. Si tels ne sont pas les termes du message, c'en est du moins la pensée ; car nous ne voulons pas chicaner sur les mots. Toujours un peu de personnalité se mêle dans les discours de l'homme politique, alors surtout que cet homme est président d'une République, et qu'il a nom Bonaparte.
£h bien 1 nous admettons ce point de départ : l'élection de décembre. Quelle en est la signification î Qu'a voulu dire la France en nommant Louis Bonaparte président de la République, de préférence à Cavaignac et à Ledru-Rollin 1 A vous, élu de cinq millions et demi de suflfrages, de nous l'apprendre. Que pensez-vous de vous-même î Que faut-il faire, à votre avis, pour que les affaires reprennent et qu'on ail foi dans l'avenir? Quelle politique, quelle direction sera la vôtre, puis-
LA VOIX Dt PBUPLÉ — 1849 2^3
qu'enfin, c'est vous-même qui le dites, la politique, Topinion de la France, c'est vous!...
Ici nous ne retrouvons pas l'inspiration qui a dicté la première partie du message. En passant de Texposé des motifs à la conclusion, Louis Bonaparte semble avoir perdu la conscience de lui-même : il ne comprend plus ni son mandat, ni son rôle. Comme les vieux partis, dont il se plaignait tout à rheure, il met ses souvenirs personnels, ses fantaisies d'éducation, ses préjugés de race, au lieu et place de la pensée populaire.
« Tout un système a triomphé au 10 décembre, nous dit-il ; car LE NOM DE NAPOLÉON cst à lui seul tout un programme. Il veut dire : à l'intérieur, ordre, autorité, religion, hien-4tre du Peuple', à l'extérieur, dignité nationale, »
Paroles, paroles, et toujours paroles I — Votre imagination s'égare, citoyen président; de ces hauteurs prophétiques d*où vous nous parliez tout à l'heure, vous ne discernez plus la réalité de la fiction
Ce qu'a vu la France, au 10 décembre, dans le nom de Napoléon, ce n'est pas un programme de gouvernement, sachez-le bien : c'est une analogie, et rien de plus. Comme votre oncle immortel, alors qu'il n'était encore que républicain, avait délivré la France des vieux partis et de l'anarchie; le pays vous a appelé, à votre tour, pour le délivrer d'abord des vieux partis, le parti impérialiste y compris ; en second lieu, de cette autorité que vous prétendez relever, et qui n'est plus autre chose pour la France que l'étemel instrument de son oppression et de ses douleurs.
Non, il ne s'agit plus, croyez-nous, de gouverner la France comme ont prétendu la gouverner tour à tour impérialistes, légitimistes, orléanistes et républicains. La France, sachez-le bien, est ingouvernable. Il s'agit de lui apprendre à faire ses affaires elle-même et de se gouverner toute seule. Là est le problème du siècle ; là, citoyen Bonaparte, est la signification de votre titre; là est pour notre époque la signification du grand nom de Napoléon.
Cessez donc d'interpréter à votre guise la lettre de la Constitution, et, après avoir obtenu déjà une augmentation de liste civile, de solliciter encore une prolongation de vos pouvoirs. Vous avez, si vous comprenez votre tâche, dix fois le temps nécessaire pour éteindre les partis, et fonder la liberté. Louis XIV disait, il y a deux siècles : UÉtat, c'est moi I l'Empereur Napoléon, votre oncle, un peu comédien de son naturel, disait, il y a quarante ans : La Révolution, c*est moi ! Il était
Té n 15
dans la Vérité de sa situation autant que Louis XIV. Osez dire à votre tour : La Liberté ^ c'est moi 1 Prouvez-nous que votre candidature n*a point été Uhe fringale dynastique, votre lettre du 18 août une réclame, et votre message d'hier un coup de tête : et ne vous inquiétez pas de la reconnaissance de la République.
(N» 36. — . 4 novembre 1849.)
QUESTION CONSttTUTlONNELLE
Le pirésidônt de la République et la thajorité de rassemblée natiôhale, comme deu3t époux amoureui et fantasques, après quarante-huit heures de brouille, se sont récdriciliés. Nousnous attendions à ce résultat; nous tious Tétions prbtnis. Nous croyons même, s'il faut dire toute notre pensée, tl'y avoir pas été entièrement étrangers.
Ainsi, le bénéfice le plu^ clair de toutes noS Révolutions; c*esl de noUs avoir amenés, en 1849, à faire Uîi cours eâspérimental de droit constitutionnel. Le président de la République et la majorité législative he peuvent ni faire ménage ensemble, ni vivre séparément. Quand ils ne se poursuivent pas, ils se battent : nous ôh avons comme cela jusqu'en 1852.
Deux choses ont été constatées par Texpérience de ces deux jours : Tune, c'est que, d'après le témoignage du président, la majorité est factieuse ; l'autre, c'est que, de l'aveu de la majorité, le président veut isubstituer à une politique de faction une politique personnelle.
Or, afin que la leçon produise tout son fruit, nous allons, coînme les professeurs de mathématiques et les faiseurs de
La Voix dû t>fiuPLE — 1849 2&5
rêhuSf sut les faits d'hier et d'avant-hier, proposer à nos lec« leurs, ainsi qu'à nos confrères, un problème à résoudre.
Il est positif, d'une part, que la majorité de Rassemblée nationale est jésuite, et que son dessein est de rétablir le pape dans la plénitude de ses pouvoirs. L'expédition de Rome, cela est avoué, n'a pas eu d'autre but.
Il est certain, d'un autre côté, que le président de la République, sans qu'il puisse expliquer au juste pourquoi ni comment, a l'intention non moins formelle de faire rester nos soldats à Rome et de constitutionaliser le pape.
La politique de la majorité n'est autre que cette violation de la Constitution, qui a provoque la manifestation du 13 juin.
La politique du président est, — sauf désaveu ou explication, — une protestation contre cette violation du pacte : ce serait, si elle venait à prévaloir, l'accomplissement des promesses du 16 avril et des vœux de la Constituante, une réparation envers le peuple romain.
Supposons que le président persiste dans son idée ; qu'il ordonne à l'armée d'expédition de prolonger son séjour à Rome ; /q[u'après sommation faite au pape de rentrer dans la ville, et d'accepter la Constitution qui, sous la protection des baïonnettes françaises, lui sera offerte par le Peuple romain, il convoque, motu propriOy les assemblées primaires ; qu'enfin, dans le cas où l'Autriche, Naples et l'Espagne interviendraient pour empêcher cette proclamation de la liberté et de la nationalité du Peuple romain, il pose aux trois puissances coalisées le casus belli et donne à nos soldats l'ordre de la résistance.
Le président, en réparant le crime commis contre la République romaine par ces hommes qu'il a si justement flétris du nom de factieux, ne ferait, après tout, que suivre les intentions de la Constituante : loiil de violei" la Constitution, il j rentrerait.
Mais Supposons en même temps que la majorité, non moins opiniâtre, repousse cette politique ; qu'elle maintienne la vio-^ lation dont elle s'est rendue coupable, et pour sanction de sa volonté prépondérante, en vertu de l'article 6 de la Constitution, qui porte: « Le président de la République ne peut entreprendre aucune guerre sans le consentement de V Assemblée nationale^ » -* elle refuse au président son concours et l'impôt.
Le présideîlt, s'il cède à la majorité, se rend complice d'une violation de la Constitution. — S'il passe outre, et qu'il agisse sans le consentement de l'Assemblée, il viole la Constitution. Or, le président est responsable de tous les actes du gouvernement. Nous demandons, en conséquence, comment il lui est
possible, dans l'hypothèse que nous venons de faire, et qui est presque une réalité, de rester dans la Constitution, et de mettre sa responsabilité à couvert t
La question romaine n'étant qu'un des mille exemples de la contradiction que soulève la division des pouvoirs, et les éventualités du conflit se multipliant tous les jours, nous attachons la pltis grande importance à une solution.
(N° 36. — 5 novembre.)
Paris, 4 novembre.
QU'EST-CE QUE LE GOUVERNEMENTÎ QU*EST-CE QUE DIEU î
Qu'est-ce que le Gouvernement! Quel est son principe, son objet, son droit î — Telle est incontestablement la première question que se pose l'homme politique.
Or, à cette question en apparence si simple, et dont la solution semble si facile, il se trouve que la foi seule peut répondre. La philosophie est aussi incapable de démontrer le Gouvernement que àé prouver Dieu. L'autorité, comme la Divinité, n'est point matière de savoir ; c'est, je le répète, matière de foi.
Cet aperçu, si paradoxal au premier coup d'oeil, et pourtant si vrai, mérite quelques développements. Nous allons essayer, sans aucun appareil scientifique, de nous faire comprendre.
Le principal attribut, le trait signalétique de notre espèce, après la pensée, est de croire^ et avant toutes choses de croire en Dieu. Parmi les philosophes, les uns voient dans cette foi à
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un Être supérieur une prérogative de Thumanité ; d'autres n'y découvrent que sa faiblesse. Quoi qu'il en soit du mérite ou du démérite de la croyance à l'existence de Dieu, il est certain que le début de toute spéculation métaphysique est un acte d'adoration du Créateur : c'est ce que l'histoire de l'esprit humain, chez tous les peuples, constate universellement.
Mais qu'est-ce que Dieu! Voilà ce que demandent aussitôt, et d'un mouvement invincible, le croyant et le philosophe. Et comme corollaire de cette première interrogation, ils se posent immédiatement celle-ci : Quelle est de toutes les religions la meilleure 1 En effet, s'il existe un Être supérieur à l'Humanité, il doit exister aussi un système de rapports entre cet Être et l'Humanité : quel est donc ce système! La recherche de la meilleure religion est le second pas que fait l'esprit humain dans la Raison et dans la Foi.
A cette double question, pas de réponse possible. La définition de la Divinité échappe à l'intelligence. L'humanité a été tour à tour fétichiste, idolâtre, chrétienne et bouddhiste, juive et mahométane, déiste et panthéiste : elle a adoré tour à tour les plantes, les animaux, les astres, le ciel, l'âme du monde, et finalement elle-même : elle a erré de superstition en superstition, sans pouvoir saisir l'objet de sa croyance, sans parvenir à déterminer son Dieu. Le problème de l'essence et des attributs de Dieu et du culte qui lui convient, comme un piège tendu à son ignorance, tourmente l'humanité dès sa naissance. Les Peuples se sont égorgés pour leurs idoles, la société s'est épuisée à l'élaboration de ses croyances, sans que la solution ait avancé d'un pas.
Le déiste, le panthéiste comme le chrétien et l'idolâtre, est réduit à la foi pure. On dirait même, et c'est le seul progrès que nous ayons fait dans cette étude, qu'il répugne à la raison de connaître et de savoir Dieu : il ne nous est donné que d'y croire. Et c'est pour cela qu'à toutes les époques, et sous toutes les religions, il s'est rencontré un petit nombre d'hommes, plus hardis en apparence que les autres, qui, ne comprenant pas Dieu, ont pris le parti de le nier : on leur a donné le nom d'esprits forts ou d'athées.
Mais il est évident que l'athéisme est encore moins logique que la foi. Le fait primitif, irréfragable', de la croyance spontanée à l'Être suprême subsistant toujours, et le problème que ce fait implique se posant invinciblement, l'athéisme ne pouvait être accepté comme solution. Bien loin qu'il témoignât de la force de l'esprit, il ne prouvait que son désespoir. Aussi en est-il de l'athéisme comme du suicide : il n'a été embrassé que
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par le très-petit nombre, l^e Peuple l'a eu toujours en }xqv* reur.
Le3 choses étaient ainsi. L'humanité seinblait placée éter- ^ellef^ent entre une question insoluble et une légation impossible, lorsque, sur la fin du dernier siècle, un philosophe, JCant, aussi remarquable par sa profonde piété que par Tincomparable puissance de sa raison, s'avisa d'attaquer le problème théplogique d'une façon toute nouvelle.
Il ne se demanda plus, comme tout le monde avait fait ayaiit lui ; Qu'estrce que Dieuî et quelle est la vraie religion 1 D'une question d^ fait il fit une question de forme^ et il ^e dit ; D'où yie^t que je proie en Dieu 1 Comment, en vertu de quoi se produit dans mpu esprit cette idée 1 Quel en est le point de départ et le développement! Quelles so^t se£( transformations, et, au besoin, sa décroissance^ Comment, enfln, est-ce que, dans l'âme religieuse, |es choses se passent!
Tel fut le plan d'études que se proposa* sur Dieu et la Religion, le philosophe de Kœnigsberg. Renonçant à poursuivre davautage le contenu, ou la réalité de l'idée de Dieu, il se mit à faire, si j'ose ainsi dire, la biographie de cette idée, AU lieu de prendre, comm^ un anachorète, pour objet de ses méditations. Dieu en soi, il analysa la foi en Dieu, telle que la lui offrait une période religieuse de six mille ans. En un mot, il considéra dans la religion, uon plus une révélation externe et surnaturelle de l'Être infini, mais un phénomène de notre entendement.
Dès ce moment le charme fut rompu : le mystère de la religion fut révélé à la philosophie. Ce que nous cherchons et que nous voyons en Dieu, comme parlait Malebranche, ce n'est point cet être, ou, pour parler plus juste, cette entité chimérique, que notre imagination agrandit sans cesse, et qui, d'après la notion que s'en fait l'esprit, deyaut être tout, par cela même ne peut dans la réalité être rien : c'est notre propre idéal, c'est l'IJumanité.
Ce que le théologien poursuit à son insu, dans le dogme qu'il enseigne, ce ne sont pas les mystères de l'infini : ce spnt les lois de notre liberté, collective et individuelle, yâme humaine ne ^'aperçoit point d'abord par la contemplation réfléchie de son moi, ainsi que l'entendent les psychologues : elle s'aperçoit ho^s d'elle-même, comme si elle était un être différent , placé vis-à-vis d'elle : c'est cette image qu'elle appelle Dieu.
Ainsi, la morale, la justice, l'ordre, les lois, ne sont plus choses révélées d'en haut, imposées à notre libre arbitre par
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un soi-disant créateur, inconnu, inintelligible ; ce sont choses qui nous sont propres et essentielles comme nos facultés et nos organes, comme notre chair et notre sang. En deux mots : Religion et Société sont termes synonymes ; l'Homme est sacré pour lui-même comme s'i} était Dieu. l<e catholicisme et le socialisme, identiques pour le fond, ne diffèrent que par la forme : ainsi s'expliquent à la fois, et le fait primitif de la croyance en Dieu, et le progrès irrécusable des religions.
Or, ce que Kant a fait il y a près de soixante ans pour la religion; ce qu'il avait fait auparavant pour la certitude; ce quo d'autres avant lui avaient essayé pour le bonheur ou le eoure-» rain bien, la Voix du peupte se propose de l'entreprendre peur Je gouvernement.
Après la croyance en Dieu, celle qui occupe le plus de place dans la pensée générale est la croyance à l'autorité. Partout où il existe des hommes groupés en société, on retrouve, avec le rudiment d'une religion, le rudiment d'un pouvoir, Tem» bryon d'un gouvernement. Ce fait est aussi primitif , aussi uni* versel, aussi irrécusable que celui des religions.
Mais qu'est-ce que le pouvoir, et quelle est la meilleure forme de gouvernement! Car il est clair que, si nous parvenions à connaître l'essence et les attributs du pouvoir, nous saurions du même coup quelle est la meilleure forme à lui donner, quelle est de toutes les constitutions la plus parfaite. Nous aurions de la sorte résolu l'un des deux grands problèmes posés par la Révolution de février : nous aurions résolu le problème politique, principe, moyen ou but, -— nous ne préjugeons rien, p^ de la réforme sociale.
Eh bien, sur le gouvernement comme sur la religion, la con<^ troverse dure depuis l'origine des sociétés et avec aussi peu de succès. Autant de gouvernements que de religions, autant de théories politiques que de systèmes de philosophie : c'est^ à-*dire pas de solution* Plus de deux mille ans avant Montes^» quieu et Machiavel, Aristote, recueillant les définitions diverses du gouvernement, le distinguait suivant ses formes c patriar<^ chies, démocraties, oligarchies, aristocraties, monarchies absolues, monarchies constitutionnelles, théocraties, républiques fédératives, etc. Il déclarait, en un mot, le problème insoluble. Aristote, en matière de gouvernement, comme en matière de religion, était sceptique. Il n'avait foi en 'Dieu ni en l'Etat.
Et nous qui, en soixante années, avons usé sept ou huit espèces de gouvernements ; qui, à peine entrés en république, sommes déjà las de notre Constitution; nous pour qui l'exercice
du pouvoir n'a été, depuis la conquête des Gaules par Jules César jusqu'au ministère des frères Barrot, que la pratique de l'oppression et de l'arbitraire ; nous enfin qui assistons en ce moment aux saturnales des gouvernements de l'Europe, avonsnous donc plus de foi qu'Aristote î N'est-il pas temps que nous sortions de cette malheureuse ornière, et qu'au lieu de nous épuiser davantage à la recherche du meilleur gouvernement, de la meilleure organisation à £aire de l'idée politique, nous posions la question , non plus sur la réalité, mais sur la légitimité de cette idéet
Pourquoi croyons-nous au gouvernement 1
D'où vient, dans la société humaine, cette idée d'autorité, de pouvoir, cette fiction d'une personne supérieure, appelée l'Etatt
Comment se produit cette fiction î Comment est-ce qu'elle se développe 1 Quelle est sa loi d'évolution, son économie!
N'en serait-il point du gouvernement comme de Dieu et de l'absolu, qui ont si longtemps et si infructueusement occupé les philosophes] Ne serait-ce pas encore une des conceptions primogènes de notre entendement, auxquelles nous donnons à tort le nom d'idées, et qui, sans réalité , sans réalisation possible, n'expriment qu'un indéfini, n'ont d'essence que l' arbitraire]
Et puisque, relativement à Dieu et à la religion , l'on a trouvé déjà, par l'analyse philosophique, que, sous l'allégorie de ses mythes religieux, l'humanité ne poursuit autre chose que son propre idéal, ne pourrions-nous chercher encore ce qu'elle veut sous l'allégorie de ses mythes politiques? Car enfin, les institutions politiques, si différentes, si contradictoires, n'existent ni par elles-mêmes ni pour elles-mêmes; ainsi que les cultes, elles ne sont point essentielles à la société : ce sont des formules ou combinaisons hypothétiques, au moyen desquelles la civilisation se maintient dans une apparence d'ordre, ou, pour mieux dire, cherche l'ordre. Quel est donc, encore une fois, le sens caché de ces institutions, le but réel où vient s'évanouir le concept politique, la notion de gouvernement f
En deux mots , au lieu de voir dans le gouvernement, avec les absolutistes, l'organe et l'expression de la société; avec les doctrinaires, un instrument d'ordre, ou plutôt de police ; avec les radicaux, un moyen de révolution, essayons d'y voir simplement un phénomène de la vie collective, la représentation externe de notre droit, l'éducation de quelqu'une de nos facultés. Qui sait si nous ne découvrirons point alors que toutes ces formules gouvernementales, pour lesquelles les peuples et les citoyens s'entr'égorgent depuis soixante siècles, ne sont
qu'une fantasmagorie de notre esprit, que le premier devoir d'une raison libre est de renvoyer aux musées et aux bibliothèques!
Telle est la question posée et résolue dans les Confessions d'un Révolutionnaire, et dont la Voix du Peuple se propose, à Taide des faits que lui fournissent et le pouvoir et les partis qui se le disputent, de donner jour par jour le commentaire.
De même que la religion, le gouvernement est une manifes* tatation de la spontanéité sociale, une préparation de l'huma* nité à un état supérieur.
Ce que l'humanité cherche dans la religion et qu'elle appelle Dieu, c'est elle-même.
Ce que le citoyen cherche dans le gouvernement, et qu'il nomme roi, empereur ou président^ c'est lui-même aussi, c'est la liberté.
Hors de l'humanité, point de Dieu ; le concept théologique n'a pas de sens : — hors de la liberté, point de gouvernement; le concept politique est sans valeur.
La meilleure forme de gouvernement, comme la plus parfaite des religions, prise au sens littéral, est une idée contradictoire. Le problème n'est pas de savoir comment nous serons le mieux gouvernés, mais comment nous serons le plus libres. La liberté adéquate et identique à l'ordre, voilà tout ce que contiennent de réel le pouvoir et la politique. Comment se constitue la liberté absolue, synonyme d'ordre : voilà ce que nous enseignera l'analyse des différentes formules de l'autorité. Pour tout le reste, nous n'admettons pas plus le gouvernement de l'homme par l'homme que l'exploitation de l'homme par l'homme....
Ainsi, la marche que nous nous proposons de suivre, en traitant la question politique et en préparant les matériaux d'une révision constitutionnelle, sera la même que nous avons suivie jusqu'à ce jour, en traitant la question sociale. La Voix du peuple y en complétant l'œuvre de ses prédécesseurs, sera fidèle à leurs errements.
Que disions-nous dans ces deux feuilles, tombées l'une après l'autre sous les coups de la réaction et de l'état de siège 1
Nous ne demandions point, comme l'avaient fait jusqu'alors nos devanciers et nos confrères :
Quel est le meilleur système de communauté! la meilleure organisation de la propriété! — Ou bien encore : Lequel vaut le mieux de la propriété ou de la communauté! de la théorie
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de Saint-Simon ou de celle de Fourier, du système de Louis Blanc ou de celui de Cabeti
A Texemple de Kant, nous posions ainsi la question :
Comment est-ce que Tbomme possède 1 Ck)mment s'acquiert le propriété! Comment se perd-elle t Quelle est la loi de son évolution et de sa transformation t Où va-t-elle? Que veut-elleî Que représente-t-elie enfin 1 Car il appert suffisamment, par le mélange indissoluble de biens et de maux qui raccompagnent, par l'arbitraire qui fait son essence (jus utendi et abuiendi) et qui est la condition sine quâ non de son intégralité , qu'elle n'est encore, de même que la religion et le gouvernement, qu'une hypothèse, ou mieux, une hypotypose de la société, une manifestation allégorique d'une cû^peptiQ^ de notre intelligence,
Comment ensuite est-ce que l'homme travaille! Comment s'établit la con^p^r^son de» produits! Comment s'opère la circulation dan£i la société! h quelles ppnditions! suiYa^t quelles lois?
Et la conclusion de toute cett^ monographie de la propriété a été celle-ci :
La propriété indique fonction ou attribution ^ la communauté, réciprocité d'action ; l'usure, toujours décroisswt®, identité du travail et du capital.
Four opérer le dégagement et la réalisation de tous ces termes, jusqu'à présent enveloppés sous les vieux symboles propriétaires, que faut-il! Que les travailleurs se garantissent les uns aux autres le travail et le débouché ; à cette fin , qu'ils acceptent comme monnaie leurs obligations réciprqques.
Eh bien, nous disons aujourd'hui :
La liberté politique résultera pour nous, comme la liberté industrielle, de notre mutuelle garantie. C'est en nous garantissant les uns aux autres la liberté, que nous ferons un valet de ce gouvernement dont la destination est de iiymboliser la devise républicaine : Liberté, égalité^ fraternité; laissant à notra intelligence le soin de résoudre le problème. Or, quelle est la formule de cette garantie politique et libérale! Le sug^age universel.
Réforme économique et sociale, par l'organisation du crédit;
Réforme politique, par l'organisation du suffrage universel : tel est le programme de la Voix du peuple.
La Révolution marché, s'écriait hier, à propos du message de Louis Bonaparte, une feuille absolutiste. Ces gens-là ne voient la Révolution que dans les catastrophes et les coups d'Etat.
Nous disons à notre tour : Oui, la Révolution marche, car elle a trouvé des interprètes. Nos forces peuvent faillir à la tfiohe ; notre dévouement, jamais I
(N« 87. «w 6 novembte 1849.)