POLITIQUE PERSONNELLE
Nous commençons par déclarer au Naiioml que nous n'a* YQps jamais été, sur la valeur subjective du message de Louis Bonaparte, d'une autre opinion que la sienne : nous Iç lui prouverons tout h l'heure. Mais comme nous avons l'habitude, en matière politique, de dépersonnaliser les questions, de ne considérer que les actes, et de compter les intentions pour rien, notre confrère voudra bien nous permettre de persister dans notre méthode. Par divers chemins on çtfriv^ à pc^reiUe fin, dit le proverbe.
Depuis que le président de la République, d'abofd par sa lettre du 18 août, et plus tard par son message, a révélé l'intention de faire prévaloir sa politique sur celle de la majorité, toutes les fractions parlementaires, tous les journaux se sont unis dans une commune réprobation contre cette tentative de gouvernement personnel. Tous, à l'apparence d'un danger qui, suivant ceux-ci, menaçait la liberté; qui, suivant ceux-là, compromettait l'ordre, se sont à Fenvi réfugiés dans la Constitution. Tel et si grand aujourd'hui est le besoin de s'appuyer sur cette base solide de notre premier contrat social.
Il s'agit de bien s'entendre, et sur ce qu'on nomme politique personnelle j et sur le respect de la majorité; qu'importe au président de la République la Constitution?
Rappelons d'abord les faits.
Est-il vrai, oui ou non, que la politique soutenue par le
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président, et qui est surtout relative aux afiEaires de Rome, est l'expression pure de la volonté de l'assemblée constituante? Est-il vrai, oui ou non, que cette politique est la seule réparation possible de l'injure faite au peuple romain, la seule justification des accusés de Versailles, enfin la seule révolutionnaire 1 — Nous en appellerions au besoin au National lui-même, à son numéro de ce matin.
Nous savons, comme tout lé monde, qu'autre chose sont les intentions de Louis Bonaparte, autre chose sa politique ; nous savons qu'à l'aide de cette question romaine, il essaye de capter la faveur de la presse républicaine et de la gauche parlementaire, comptant par là, après avoir brouillé davantage encore les affaires du pays et de l'Europe, se frayer un chemin au consulat ou ailleurs. Nous n'avons pas été dupes le moins du monde de cette tactique éminemment bonapartiste ^ surtout après la formation du dernier ministère. Qui, plus que nous, a combattu la personnalité de Louis Bonaparte? Nous n'avons pas attendu au l»*" novembre 1849. •
Mais la suspicion, très-légitime d'ailleurs, qui frappé le citoyen Louis Bonaparte, n'infirme point les actes authentiques et officiels du président de la République : elle ne change rien à ce fait très-positif, qu'en ce moment, sur la question romaine, grâce à l'abandon de la majorité, et au refus de confiance de la minorité, le président de la République est le seul représentant et le véritable organe de la Révolution.
Tout ce qui se fait contre lui, sous prétexte de politique personnelle, est tout simplement aussi de la personnalité, personnalité de concurrence et personnalité de réaction.
Lorsque, par exemple, le Temps recommande à l'extrême gauche de combattre tout ministère qui ne sera pas pris dans ses rangs, et conséquemment toute politique dont elle n'aura pas l'initiative, que fait-il autre chose que de la personnalité î que de mettre les hommes à la place des principes , l'intérêt de coterie ou de boutique à la place de l'honneur national et du droit!
Lorsque la Réforme^ à propos du mot d'ordre attribué à M. Thiers, recommande à cette même gauche de s'abstenir^ n'est-ce point encore, au lieu de la politique révolutionnaire, de la tactique personnelle î
Lorsque le National ^ dans sa correspondance d'Italie, recon» nsûtque l'honneur et la dignité de la République ne permettent pas de rappeler notre armée, et que, dans ses Premiers- Paris, il empêche le président d'agir, en se rangeant du côté de
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la majorité, ne tombe-t-il pas dans une contradiction toute personnelle)
Lorsque la Presse y si dévouée à Tordre, si avide d'impartialité, et généralement si désintéressée dans ses critiques, garde le silence sur cette mauvaise foi inséparable de Tesprit de parti, n'estce point une conséquence de la politique de nonintervention particulière à ce journal, et toute personnelle à M. de Girardint
De la presse républicaine, passons à la presse conservatrice. Est-ce que la politique de MM. Odilon Barrot et Dufaure, laquelle n'était ni celle du message, ni celle du motu proprio^ qui a été étouffée entre la politique de la Montagne blanche et la politique de la Montagne rouge ; est-ce que cette politique équivoque n'était pas personnelle à ses auteursl La conséquence du vote de l'Assemblée, qui donne raison au rapport de M. Thiers, au sens le plus réactionnaire, n'était-elle pas la retraite de ces deux ministres t Le message de Louis Bonaparte a-t-il fait autre chose, après tout, que tirer cette conséquence? Enfin, quant à la politique de MM. Thiers et de Montalembert, soutenue par le Constitutionnel , et par tout le parti absolutiste et clérical, est-ce que cette politique n'est pas personnelle aux jésuites 1 Mais ici se pose une question grave.
La politique des jésuites, nous dit-on, cette politique que tout cœur français réprouve et contre laquelle proteste le président, ayant obtenu l'assentiment de la majorité, de personnelle qu'elle était à M. Thiers, est devenue légale,
A ce titre, et aux termes de la Constitution, qu'elle viole pourtant, elle est censée être la politique du pays ; elle a droit au respect de la minorité comme du président de la Répu- .blique. Quand la majorité de l'Assemblée a prononcé, il n'est plus permis au chef du pouvoir exécutif de suivre une impulsion contraire, dût-il concourir, malgré lui, à la violation de la Constitution et à sa propre déchéance. La légalité passe avant la constitutionnalité. Pour comble de contradiction, cette jurisprudence, prétendue constitutionnelle, est commune aux royalistes et aux républicains.
En vérité, larRépublique est merveilleusement servie par ses journaux et ses représentants. Parce que les absolutistes sont en majorité dans l'Assemblée, on en conclut que la violation de la Constitution est chose légale; et parce que Louis Bonaparte, que nous distinguons ici du président de la République, est suspect de prétendance, on repousse de toutes parts la politique indiquée par lui, comme plus conforme à la
justice, à la Constitution, à la Révolution I En sorte que, de la gauche comme de la droite, tout le monde conclut à la réaction. Eh I trembleurs, faites d'abord justice aux Romains^ dont vous avez détruit la liberté politique et l'État : c'est votre premier devoir, et rien ne vous dispense de le remplir, même à vos risques et périls. Vous ferez après, s'il y a lieu, justice des intentions de Louis Bonaparte.
Nous ne sommes pas suspects de dévotion envers la présidence : nous nous sommes, des premiers, prononcés contre cette institution, et nous n'avons depuis cessé d'en combattre le principe. Nous ne pouvons cependant admettre l'hypothèso en vertu de laquelle on arrive droit à ce résultat monstrueux, de feiire servir le chef, supposé intelligent, du pouvoir exécutif, d'instrument aveugle à la violation du pacte fondamental , et qui consiste à dire que, devant la volonté de la majorité représentative, la volonté du pouvoir exécutif disparaît.
Cette doctrine ne va pas à moins qu'à cette conséquence absurde, savoir, que les agents de l'autorité doivent donner en masse leur démission chaque fois qu'une majorité factieuse exigera d'eux qu'ils violent la Constitution, qu'ils ont au contraire juré de. défendre. Dans l'État, comme dans l'individu, la volonté ou Faction ne se scinde pas ; les deux facultés dont elle se compose, le conseil et l'exécution sont indissolublement unies; et, bien que la Constitution de 1848 les ait séparées et personnifiées en des individus distincts, cependant il est vrai de dire que l'antagonisme répugne à leur nature, et qu'en droit, sur une question constitutionnelle, le conflit des pouvoirs est inadmissible.
Quelle sera donc la solution, lorsque, en fait, le conflit viendra à éclater 1
La solution, pour nous, elle est dans l'appel au peuple, elle est dans la manifestation légale. La solution, elle se plaide en ce moment à Versailles, devant les hauts jurés et la haute cour. L'expédient est f&cheux, sans doute : avec la Constitution du 4 novembre, il n'y en a pas d'autre.
De la situation anormale qui nous est faite en ce moment, et par la politique réactionnaire de la majorité, et par la politique ambitieuse du président, nous déduirons à là fois un enseignement et un conseil. Le conseil sera pour Louis Bonaparte, l'avertissement pour le pays.
A Louis Bonaparte nous rappellerons que la lettre de la Constitution l'oblige ; que son premier devoir, à lui le subordonné de l'Assemblée, alors que la Constitution est violée, n'est point de s'insurger contre les décisions de la majorité,
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mais de faire appel au pays ; que si ses intentions sont vraiment constitutionnelles et républicaines, sa conduite est tracée d'avance, il n'a qu'à se joindre aux accusés de Versailles et prendre parti pour la gauche contre la réaction ; que, hors de là, toute instance de sa part n'est qu'une pure dérision, et qu'il serait fort mal venu à tenter un coup d'Etat, où il trouverait devant lui et la majorité et la minorité.
En deux mots, Louis Bonaparte est-il pour ou contre la manifestatioi^ 4u IB juin! Qu'il réponde, ou qu'il se taise.
Au pays nous dirons : C'est ainsi que sont gouvernées les nations qui ne savent se gouverner elles-mêmes, et qui se montrent réfractaires à la liberté. C'est ainsi que seront mei^ées, au ded^nfs et m dehors, les affaire^ de )a Bépublique, tant que nous aurons au-dessus de nous cette personne fictive ou morale qui s^appelle l'État^ ^t qui n*est autre que le faisceau du despotisme, porté tour à tour par les partis et les coteries. En vain nous faisons des Constitutions et des lois : les lois, ou les élude par l'interprétation; les Constitutions, on les élude par la légalité du scrutin.
Tout le monde, avec plus ou moins de bonne foi, se réclame aujourd'hui de la Constitution. Depuis le président Louis Bonaparte jusqu'à la Voix du Peuple^ tout le fronde a la prétention de faire prévaloir ses idées et sa politique, en respectant la Constitution.
Or, la Constitution, c'est la Révolution; et la Révolution, rien ne saurait l'arrêter : elle marche aussi bien par la résis^ tance des majorités que par leur impulsion ; elle fait route par les abîmes et les coupe^gorge comme par la plaine et le grand chemin.
Toute la question est donc de savoir si la Révolution s'accomplira par la paix ou par la guerre ; par l'accord des pouvoirs et la mutuelle tolérance des partis, ou par l'anarchie. A 4éfaut de la suffiss^nce du pacte, il y ^ la prudence et le patriotisme : la vertu du ÇQ^^^ peut toujours corriger les erreurs de la rai3on.
Aujourd'hui, nous ne trouvons, nulle part, ni cœur, ni raison.
La gauche, par une misérable rivalité et une ridicule terreur, méconnaît ses propres principes ; la droite ne prend ses inspirations que dans son égoïsme; le président s'efforce d'e^çploiter h son profit la dernière étincelle d'honneur national ; et ceuic qui ont voulu défendre le droit, la liberté, la nationalité, on les juge à Versailles.
Que pense de tout cela le pays!
(N» 39. — 8 noTembre.)