DE FÉVRIER
Je sais ce que je dois entendre par le mot de révolution : une accélération esrtraordinaire du mouvement dans le progrès continu et indéfectible de l'humanité .
Je sais de plus quelles sont, en général, les conditions d'une révolution, quel est son mode d'action, quelles résistances elle soulève.
Les conditions de toute révolution sont d*être : 1® légitime, c'est-à-dire issue directement de l'état antérieur; 2® légale y c'est^àrdire appuyée sur le droit établi ; 3* pacifiquCy c'est-à-dire capable de se développer par elle-même sans contredire aucune des idées précédemment admises , et en s'établissant à côté d'elles.
L'action révolutionnaire consiste à franchir^ par une équation générale, une série de termes que, dans les circonstances ordinaires, la société eût dû parcourir successivement.
Les ennemis des révolutions sont tous ceux qui, par préjugé ou par intérêt, se trouvent en opposition avec l'idée : satisfaits du moment, qui prétendent stéréotyper en eux la vie sociale ; arbres morts, que le temps accumule sur la route de l*humanité pour le bûcher des révolutions.
Je puis maintenant, à l'aide de ces notions élémentaires, si simples qu'il ne fallait pas moins que l'immense gravité de la situation où nous sommes pour oser les produire; je puis, dis-je, constater à priori la filiation, reconnaître la nature, l'idée de la Révolution de Février, et du même coup signaler ses détracteurs.
Je puis en outre démontrer l'opportunité de cette révolution, par conséquent sa légitimité; déterminer son principe, conséquemment sa légalité; ses moyens d'exécution, partant, son économie.
Enfin, de la considération de l'état actuel de la société, de ses souffrances, de l'ancienneté de ses abus, de la variété et de l'importance des modifications qu'elle réclame; je déduirai le
us PBUPIJB *— iM9 19
retard souffert, et par suite Tabrériation à réaliser dans la série des réformes.
Ainsi, cette révolution de Février, dont nous venons de célébrer le premier anniversaire, et qui n'est pas encore corn* mencée, je dis commencée d'une manière officielle, j'entre* prends d'en raconter l'histoire. Cette révolution, qui n'est pas même définie, je veux en donner la description. C'est le devis de la démocratie socialiste que je présente aux démocrates du dix-neuvième siècle : que celui qui a des oreilles pour en* tendre, entende!
D'après ce que j'ai dit plus haut, il est de l'essence des ré* volutiona que la dernière venue est toujours plus profonde, plus radicale, plus universelle que ses devancières; qu'elle les absorbe toutes dans sa formule : cela résulte de ta définition même du progrès.
En effet, soit que l'on définisse le progrès, l'affirmation d'une idée toujours plus haute, ou qu'on le conçoive comme la négation toujours plus radicale du passé, il est clair que le dernier terme qui se pose contient et résume les précédents.
Il suit de là qu'il n'est point pour le passé de réhabilitation, et que, malgré le vocabulaire des historiens, une restauration est un phénomène historiquement impossible. La prétendue restauration de 1815 ne fut que le développement pacifique et normal de la révolution de 1789, violemment interrompue par les événements de 1792 à 1814, et qui, après une période de trente-trois ans, s'est tuée de désespoir, laissant une fille posthume, au 24 février. Deux fois, en 1830 et 1848, la première fois par violence, la seconde par artifice, les princes restaurés, se sentant défaillir, entreprirent de faire revivre le régime d'où ils étaient sortis; deux fois ils disparurent dans l'abîme révo* lutionnaire, toujours béant derrière les sociétés, et prêt à engloutir celles qui tenteraient de reculer.
La Révolution de Février est donc plus grande, plus intégrale que celles qui l'ont préparée, et cela à peine de n'être pas une révolution. Elle est, en un mot, ou elle n'est pas. Nous verrons plus tard que ce grand mouvement, qui s'est manifesté de nos jours, n'indique pas seulement un surcroît de vitesse dans la vie sociale, il est le prélude d'une sorte de palingénésie, d'un recommencement, si j'ose ainsi dire, de toute la carrière humanitaire accomplie dans une région supérieure. Que ceux-là donc qui cherchent pour leur siècle de grandes pensées et de grandes choses se mettent à la hauteur de la Révolution. Les grandes pensées et les grandes choses ne manqueront pas : il ne manquera que des grands hommes !
La supériorité et prépondérance de la Révolution de février, que je n'ai fait que préjuger d'après la notion du progrès, se démontre d'abord par sa filiation. Ses origines datent de haut : pour en trouver le point de départ, il faudrait atteindre au berceau du genre humain. Nous partirons des temps historiques.
Les révolutions de l'humanité accomplies jusqu'à ce jour sont au nombre de quatre principales.
La première fut la révolution polythéiste ou mythologique, dont le souvenir nous est resté dans les légendes des Orphée, des Moïse et de tous les initiateurs de la haute antiquité. Le but de cette révolution fut d'abolir le fétichisme individuel et sauvage, et de le remplacer par des cultes nationaux ; c'est-àdire, en dégageant l'idée du symbole, de faire sortir les peuples de la communauté négative et de fonder une première organisation de l'humanité sur le principe de la distinction et de l'autonomie des rdces.
Telle est encore la pensée qui, sous une civilisation fort avancée, agite une partie des peuples de l'Europe, les Slaves, les Magyares, les Italiens, et que la démocratie française a dès longtemps adoptée comme une des lois de sa politique ; pensée que combattent, au contraire, d'un côté le czar, au moyen d'un panslavisme chimérique ; de l'autre, la diplomatie autrichienne, reste de l'esprit de la conquête féodale.
Avant tout donc, la nationalité ! C'est l'idée que répètent, à six mille ans d'intervalle, les chefs des nations primitives et les fondateurs de la république universelle.
Car nous verrons qu'une révolution, bien que finie et couverte par une autre, ne se perd jamais. Son idée se transforme ; elle dépouille sa vieille enveloppe ; quant au contenu» il reste en dépôt dans la conscience humaine, prêt à reparaître et à revendiquer ses droits, chaque fois que le despotisme ou la superstition voudrait ramener la civilisation en arrière et faire reculer la liberté.
La seconde révolution fut la révolution chrétienne, qui consista dans la fusion des cultes, et qui, en fondant le droit des gens par l'abolition de l'esclavage et des castes, donna pour la première fois à l'humanité conscience d'elle-même.
Or, remarquons-le bien, le christianisme, en abolissant les religions idolâtriques et proclamant le culte d'un seul Dieu, n'abolit point les nationalités. Au contraire, il en consacra le principe en créant les rapports juridiques qui devaient relier les peuples entre eux, comme sujets d'un même prince, citoyens d'une même république. Il n'y eut d'aboli que l'oppres-
* LE PEUPLB — iS49 fi
sion physique et brutale de rhomme par l'homme, les guerres de race, synonymes, dans la pensée polythéiste, des guerres de religion.
Le christianisme était donc la nécessité finale du polythéisme, négation d'une idée relativement particulière, affirmation d'une idée générale, ou plutôt conversion de l'une dans l'autre, en un mot progrès.
Le caractère commun de ces deux révolutions fut le symbolisme, la foi, c'est-à-dire la reconnaissance d'un principe mystique, supérieur à l'humanité et hors de l'humanité, reconnaissance qui ne s'appuyait sur aucune raison dialectique, et qui s'exprimait seulement par l'adoration et la prière.
Et pourtant, dans cette foi même, dans cette idée encore toute religieuse, il était facile de remarquer déjà un progrès notable vers l'idée pure, comme si le monde, en même temps qu'il s'avançait dans la liberté, se fût avancé du même pas dans la raison. Le polythéisme, pris dans son ensemble, c'est le • chaos : le christianisme est tout un système.
Ainsi marchèrent de front, dans l'établissement du christianisme, comme elles avaient fait dans la révolution antérieure, comme nous les verrons faire dans les révolutions subséquentes, l'idée pratique et l'idée spéculative ; les nations, fatiguées de haine, fatiguées de débauche, scellaient leui* union et leur retour à la vertu par la confession de ce double dogme, la fraternité en Christ et l'unité de Dieu.
La période chrétienne est épuisée : la preuve, c'est que ses résultats les plus positifs sont acceptés définitivement et ne soulèvent aucune réclamation. Personne ne s'inscrit en faux, ni contre l'égalité devant Dieu, ni contre l'unité de Dieu. L'établissement du christianisme forme l'épisode le plus grandiose de l'épopée humaine : son histoire embrasse le monde connu des anciens, depuis l'Indus jusqu'à l'Atlantique, et s'étend, mais avec moins de succès, sur les îles et le continent de l'autre hémisphère. C'est qu'il ne rencontre point ici ce polythéisme à la fois poétique et métaphysique, qui lui ser\it autrefois d'aliment et d'engrais... Enfin, et ce qui nous importe surtout, le christianisme a révolutionné la raison, comme il avait révolutionné l'état social ; il a accoutumé l'esprit à regarder sans peur une idée. En concentrant la spéculation sur un objet unique, il a mis l'ordre dans l'entendement ; il a centralisé, pour ainsi dire, les forces intellectuelles de l'humanité et préparé la phase révolutionnaire qui devait suivre.
Au fond du christianisme préexistait donc, comme nécessité finale, la philosophie, le culte de la raison. La religion univer-
22 MELANGES. — ARtKJLfiS DB JOURNAUX
selle devait aboutir au rationalisme universel : comme si le Dieu que l'humanité avait jusqu'alors placé hors d'elle^ dans un ciel inaccessible, elle Teût alors fait rentrer dans sa propre conscience y pour ne lui adresser plus que là son culte et son hommage.
Dès le milieu du moyen âge, la résistance s'organisa contre le dogme catholique et contre Rome : la guerre du spirituel fut menée de front avec la guerre du temporel. Comme le christianisme était toute l'idée^ le pape voulait être toute la réalité : l'un et l'autre était conséquent dans son intolérance. Longtemps fomentée par les scolastiques, soutenue par les princes, la Révolution parut dans son plus grand éclat vers le commencement du quinzième siècle, et trouva son incarnation dans Luther. Elle eut même pour représentant un. pape, Léon X, dont le siècle fut appelé siècle de la Renaissance^ en même temps qu'il recevait de Luther celui de siècle de la réforme.
Ce fut l'époque d'un schisme immenae. Alors fut posée l'iro-* nique et fatale distinction entre les choses de foi et les choses de science, entre le spirituel et le temporel^ entre le sacré et le profane^ entre le droit civil et le droit canonique^ c'est-à-dire entre le gouvernement du monde par l'Humanité et le gouvernement par la Providence. Alors furent créées une multitude d'autorités rivales de la foi, et par suite furent reconnues l'indépendance des Etats, la tolérance des opinions, l'inviolabilité de la conscience, la légitimité du doute, la moralité, que dis-jet la nécessité de l'athéisme!...
La raison libre prit pour elle la science, la philosophie, la politique, le droit, la littérature, les beaux<-arts, le commerce, l'industrie, l'économie sociale. "Elle abandonna à l'Église la théologie, le culte, la nomination des évéques et des prêtres, se réservant encore de penser, in petto, de ces choses vieillies, ce que bon lui semblerait 1
On peut juger, d'après cela, si, malgré sa physionomie transcendante, la révolution du libre examen fut moins pratique^ moins féconde en résultats positifs que ne l'avaient été avant elle le christianisme et le polythéisme. Et, chose singulière, et qui forme le trait distinctif des révolutions, plus profonde et radicale fut la scission, plus les fruits furent abondants et heureux.
L'un des points sur lesquels la division éclata avec le plus de violence, fut le prêt à intérêt. L'Église a une théorie économique à elle : d'un côté , elle affirmait la légitimité de la propriété, et par suite celle du fermage, du loyer, de la rente;
LE PEUPLB — 1849 23
de l'antre , elle repoussait l'usure : c'est-à-dire que, pendant qu'elle reconnaissait la productivité du capital ûxey elle niait la productivité du capital circulant. Les hommes d'affaires, assistés des légistes, prouvèrent à l'Église, en vertu des principes admis par elle-même, qu'il y avait identité parfaite dans les deux cas; que, sans le loyer d'argent, le commerce et l'industrie étaient impossibles ; que Tusure enfin était légitime, au même titre que la propriété. L'Église courba la tète : après avoir fulminé contre le prêt à intérêt, elle finit par découvrir que l'Évangile ne s'oppose point au prêt à intérêt; aujourd'hui elle fait cause commune avec Malthus ; le principe anti-socialiste n'a pas de plus ardent défenseur que le clergé.
On peut juger par ce seul fait du triste rôle qu'a joué l'Église, et des innombrables bévues où elle est tombée pendant cette longue guerre des libres penseurs. L'histoire de ses persécutions insensées est présente à tous les esprits. Mais elle a eu beau crier à l'impiété et au sacrilège, la philosophie est restée victorieuse, le christianisme est condamné : ce qui en parait encore n'est plus qu'un souvenir ; ses prêtres sont comme les sentinelles que la police établit pour la garde des monuments, et ceux qui parlent de le fkire servir de fondement à la société nouvelle ressemblent à des gens qui, à un homme passionné, présenteraient pour épouse une momie.
Cependant la philosophie n'avait pas produit toutes ses conséquences. Elle n'avait point porté le àambeau sur le côté le plus important des affaires humaines ; en séparant le spirituel du temporel, elle avait laissé ce dernier en proie à tous les abus de la plus dégradante inégalité , du plus monstrueux arbitraire. Pendant un temps elle avait dû, par prudence, s'abstenir. Tant qu'elle se borna à guerroyer contre l'Église, à cultiver les sciences et les arts, elle fut caressée , gagée par les grands et les princes ; le jour où elle parla de les discuter eux-mêmes et d'inventorier leurs titres , elle fut mise au ban du genre humain.
Une révolution politique devait donc surgir iu. mouvement philosophique : l'auteur du Contrat social^ proscrit par le parlement de Paris, avait fait le pendant de Galilée; l'heure était venue. La Révolution française fut le corollaire de la révolution commencée au moyen âge.
Puisque, d'après le christianisme, les hommes étaient égaux devant Dieu, et que, d'après la philosophie , ils étaient égaux devant la raison , ils devaient être égaux aussi devant la loi , bien plus, ils devaient concourir tous à la formation de la loi, à la rédaction du pacte social , au gouvernement de la chose
publique. Dès lors il n'y avait plus de sujets y il n'y avait que
des CITOYENS.
Cette conclusion, déduite directement des données philosophiques et religieuses, résume tout l'esprit de la Révolution de 1789.
La portée de cet amendement à la Constitution alors en vigueur était incalculable. Jusque-là, les fruits les plus précieux des révolutions antérieures avaient été confisqués par les rois et par les castes, sans lesquelles la royauté ne peut subsister, le clergé et la noblesse. La haute bourgeoisie, représentée par les parlements, prêtait un nouvel appui, plutôt qu'elle n'apportait de contrôle, à cet ordre de choses.
Ainsi la nationalité n'était pour les peuples qu'une vaine formule, servant à exprimer non des intérêts nationaux, mais des intérêts dynastiques.
Le droit des gens était devenu le code civil des grands propriétaires féodaux, des parqueurs de peuples, comme dit Homère. — Quant à la fraternité promise par l'Évangile , elle se réduisait, entre le serf et le noble, à l'usage des mêmes initiations symboliques , du même confessionnal , de la même eau bénite, des mêmes reliques, du même De profundis,,.
Enfin, les découvertes opérées dans les sciences et les arts ne tombaient point, comme une manne fécondante, sur le pauvre peuple, pressuré par l'impôt, par la corvée, par la dîme, par la rente , enchaîné par les mille liens du privilège et du monopole sous la sanction des anathèmes de l'Église et des piques des lois. Tout ce que les révolutions avaient produit pour la gloire de l'humanité, l'humanité n'en profitait que dans la personne de ses aristocrates. Le peuple, ou, comme on disait alors, le tiers état, qui produisait tout, n'obtenait rien.
La Révolution changea cet ordre de choses...
Je ne m'étendrai point ici sur les faits et gestes de la Révolution française. Ses causes, tout le monde les connaît; son esprit, chacun de nous s'en honore ; ses résultats, l'univers les apprécie. Ce qu'elle a opéré est présent à toutes les intelligences, elle a été le signal d'une nouvelle? croisade des peuples contre l'oppression et la misère. Le retentissement de ses combats, de ses travaux et de ses triomphes durera autant que l'humanité. Elle couvre toutes les révolutions antérieures, puisqu'elle a pour but de garantir à chaque citoyen les impérissables bienfaits de ces révolutions; Jusqu'en 1789, I'idée révolutionnaire était demeurée, pour ainsi dire, aristocrate : le soleil du progrès n'avait lui que pour les rares privilégiés du genre humain. Par la Révolution française , l'idée a été démoç-
cratisée. On ne dira plus avec le Christ, beaucoup d'appelés^ peu d'élus; on dira, avec la devise républicaine, Liberté, Égalité, Fraternité : tous appelés, tous élus.
Toutefois, il est une observation que je ne puis passer sous silence.
La Révolution française , libérale par essence , libérale par ses origines, par une contradiction qui peut sembler, au premier abord, surprenante, n'abrogea point officiellement le catholicisme , son implacable adversaire. Tout au contraire , elle se réclama à la fois de Dieu et de la raison ; elle jura par l'Évangile et par la philosophie. Reprenant l'antique devise révolulutionnaire, Liberté^ Égalité, Fraternité, elle proclama, avec la liberté de la presse, avec la liberté du commerce et de l'industrie, avec toutes les libertés humaines, la liberté des cultes, c'est-à-dire la liberté même de nier la liberté. En faisant subir au clergé une réforme toute économique , elle traita avec le pape, et pendant un temps la religion catholique fut la religion de l'État; en protégeant toutes les religions, elle. paya, pour la contredire et lui faire la guerre, les ministres de toutes les religions.
Ainsi , dans la sphère des idées religieuses, la Révolution qui, une fois maîtresse, eût pu justement se montrer intolérante, ou tout au moins indifférente, fut éclectique. Au moment où elle entreprenait de réfonner tout, elle voulait conserver tout, concilier tout, même les inconciliables.
Et ce que la Révolution fit alors pour la religion, elle le fit pour la politique. Elle n'abrogea pas le principe d'autorité, symbolisé par la monarchie; elle conserva ce principe, se bornant à le faire émaner non plus du droit divin, comme auparavant, mais de la souveraineté du peuple. A cette condition, la monarchie fut consei*vée ; elle entra en part de gouvernement avec le peuple, déclaré pourtant seul souverain, et qui, représenté par ses élus, se contente d'exercer modestement le droit de remontrance. La Révolution, en un mot, qui, en matière de religion, s'était faite éclectique, se déclara, en matière de gouvernement, doctrinaire.
Cette contradiction avec son principe était plein de périls, et devait se montrer féconde en catastrophes; mais, disons-le, elle était inévitable pour le temps. Elle tenait à un ordre de faits et d'idées que l'observation générale n'avait point encore fait surgir, et qu'il n'était au pouvoir d'aucune volonté de modifier.
Ce que j'ai voulu par là faire ressortir, c'est le caractère pacifique, conciliant, de la Révolution. Elle qui pouvait exiger.
26 MÉLANGES. -^ ARTICLES DB lOtfiNAUlC
transigeait; elle qui pouvait commander en souveraine, elle abandonnait toutes ses conquêtes. A rÊglise, elle rendait son gouvernement spirituel; au roi, ses prérogatives; aux nobles, elle offrait la carrière parlementaire et tous les avantages politiques attachés à une haute fortune. Qu'a-t-elle recueilli de ses complaisances t Ingratitude, et toujours ingratitude.
Qui oserait contredire la légitimité des trois premières révolutions 1 Personne.
Qui oserait contredire la légitimité , la légalité , les sentiments pacifiques de la Révolution de 89, qui a consacré toutes les autres, en étendant sur elle la pourpre de la démocratie ! Personne encore,
£t maintenant, la Révolution de 89 a*t-elle rempli son pro* gramme mieux que les autres \ A-t-elle tenu les promesses de la philosophie dont elle est née , du catholicisme qui fut son aïeul î A-t-elle seulement fait respecter le droit établi par les premiers révolutionnaires, ces hommes que la fable représente caressés par des tigres , assemblant au son de leur lyre les pierres des cités t £n quel siècle vit*on les nationalités plus lâchement opprimées î le droit des gens plus indignement trahi? la liberté de la pensée et du travail, l'égalité devant Dieu, devant la raison et devant la loi, plus illusoires 1
Le peuple romain s'est levé, à la suite de vingt nations affranchies de la servitude papale, pour demander, avec les empereurs, avec les rois, avec Luther, avec Bossuet, avec Leibnitz, avec Napoléon, la séparation du temporel et du spirituel. Il demande, le vieux lion, que la liberté politique redevienne pour lui, comme poUr tous les peuples chrétiens, distincte de la liberté religieuse; car la confusion des libertés, ^ c'est la négation des libertés. D'où vient que les gouvernements, parjures à la réforme, parjures à la révolution, s'unissent pour écraser le peuple de Rome î
L'Italie, la Hongrie, la Pologne, s'agitent et réclament à grands cris leur nationalité violée. D'où vient que la République française se coalise contre les nationalités avec le pape, avec les despotes î
Sont-ce des jésuites qui nous gouvernent î — Non, ce sont les mêmes hommes qui, il y a un peu plus d'un an, criaient le plus contre les jésuites.
Sont'ce des émissaires de Metternich , ou des disciples de Savigny 1 — Non , ce sont les mêmes hommes qui , pendant dix*huit ans, ont raillé l'école historique et déchiré les traités de 1815.
D'où vient donc, encore une fois, que les hommes de la rc-
LE PEtPUS — 1849 27
volution sont devenus tout-à-coup les ennemis de la révolutiont Ah I c*est que la révolution s'exprime aujourd'hui d'un ton plus haut et plus sévère, et que ces hommes, qui ne la comprennent plus, ne trouvent rien de mieux que de lui faire opposition. Des paroles inouïes, une langue inconnue, se sont fait entendre. Plus d'éclectiques, plus de doctrinaires ! L'éclectisme, c'est le chaos; la balance des pouvoirs, c'est le despotisme.
Plus de transactions ! la transaction, c'est la trahison ! Le trône a transigé avec l'autel. — Trahison I La démocratie a transigé avec la monarchie. — Trahison ( La science a transigé avec la foi. — Trahison I L'égalité a transfgé avec le privilège. — Trahison ! Le travail a transigé avec le capital : et il a eu pour récompense l'usure, l'exploitation de l'homme par Thomme, la misère. — Trahison !
C'est pour cela que les révolutionnaires de la veille ne sont plus que les réacteurs du lendemain. — Trahison I Trahison I