‹ Mélanges, par le général Cte de SégurChapitre 11 sur 133 · DE LA -CONSCIENCE · texte numérisé non relu

DE LA -CONSCIENCE

Supposez que Retz, au lieu de dire à l'émeutier qui le couchait en joue : « Malheureux! si

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ton père te voyait! » lui eût dit : « Malheureux! « tu oublies que Dieu te voit, et que l'échafaud « t'attend! » aurait-il sauvé sa vie? Hélas! non, vraisemblablement; tandis que son admirable inspiration fit craindre à ce misérable d'avoir été reconnu, et d'être maudit de son père en rentrant chez lui. Sans cela, ni Dieu, ni la justice humaine, si souvent tardive ou même aveugle, ne l'eussent probablement pas retenu; tant l'adage russe « Dieu est bien haut et le Czar est « bien loin! » est celui de nos passions prêtes à s'assouvir, et tant l'espoir du secret ou de l'impunité les y encourage !

Qui de nous craint autant sa voix intérieure que la voix publique ? Combien de nous, et des mieux famés, vivent paisibles avec une conscience où, pourtant, bien des fautes secrètes sont enregistrées! On oublie les unes, on excuse les autres, et les moins excusables, avec une indulgence dont on manque pour les fautes, toutes pareilles, qu'on découvre dans ses semblables* Combien de nos magistrats, correctionnels et même de cours d'assises, se condamnent chaque jour plus ou moins eux-mêmes, sans y prendre

m SOUVENIRS ET RÊVERIES

gande; dans» les coupables soumis à leur juridiction!

Vous vous écrierez -que j'exagère, que je calomnie ce qu'on appelle la bonne ou haute société! Et qu'y voit-on journellement?

Certes, peu ou point de ces vils délits, tels que l'usure au poids de l'or ; mais combien de services intéressés et de dévouements usuraires!

Certes, encore, point de faux en écriture privée; mais en beaux sentiments, mais en vertus simulées, combien de faussaires!

: Certes, enfin , point d'escroqueries de la bourse de ses voisins; mais de leur estime, de leurs louanges imméritées, de leurs amitiés et amours indignement obtenus, pour cela, comme pour tant d'honneurs, de renoms et d'emplois mal acquis, que d'escrocs abondent!

Aussi , très-bonne et très-haute société, quand vient pour chacune de tes âmes le jour de sa mise à nu à son arrivée dans l'autre monde, devant Dieu et les autres âmes qui l'y attendent, l'excès d'une inévitable honte peut-il suffire à un châtiment ajourné jusque-là , et d'autant plus me-

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D'UK OCTOGENAIRE

Ce qu'ici-bas les âmes, entre elles, aiment le plus, c'est à se plaire les unes aux autres. Aussi ne s'y montrent-elles, autant qu'il se peut,, que par leurs bons côtés , cachant les mauvais , se trompant mutuellement , et obtenant une estime, des amitiés, des admirations même, par cette hypocrisie que toutes, plus ou moins, se croient permise.

Mais quand l'une de ces âmes, ainsi abusée, vient à nous précéder dans un meilleur monde , et que de là, voyant à nu les nôtres, elle y découvre tant de faiblesses, de turpitudes même, que nous lui avions cachées avec tant de soin, quoique pour si peu de temps , qui de nous songe à l'indignation et au mépris que doivent lui inspirer tant de mensonges?

Nous y songeons si peu, que, loin d'en mourir de honte, ce sont ces âmes, ainsi désabusées de la nôtre, que nous plaignons <ie nous avoir quittés; ou, si nous pleurons pour nous leur

perte en ce monde, c'est sans nous préoccuper d'une perte bien plus grande, celle de leur estime dans l'autre monde!

X*** meurt, et Ton s'écrie : « Ce pauvre X*** « vient de mourir! » Est-ce un cri de regret? cela se peut! Un cri de surprise? cela ne devrait pas être. Ne serait-ce pas plutôt un cri d'effroi, que jette, par un retour sur soi notre instinct conservateur? Ou bien encore un cri de pitié; comparable à celui de ces captifs prévenus de méfaits divers, lorsque l'un d'entre eux est appelé devant leur juge?

Octogénaires! mes compagnons d'âge, subissons notre vieillesse comme l'expiation de notre jeunesse, et notre longévité comme un sursis qui nous est accordé pour nous repentir!

Marche morale du genre humain, à quelle fin le conduisez-vous? Nous l'ignorons; mais, sans nul doute, tout effort de l'esprit humain pour se

développer, et de notre âme pour se perfectionner, tend vers ce but marqué par la Providence, en dépit même des déviations permises à l'homme dans le cercle restreint où s'agite son libre-arbitre.

Sa mission dans cette voie de progrès est manifeste pour ces génies inspirés à qui le genre humain doit les plus grands pas de sa marche incontestablement ascendante.

Mais que l'éclat de ces missions privilégiées ne nous fasse point croire qu'elles seules existent. Croyons, au contraire, qu'en ce monde toute ame humaine a sa mission, humble ou haute, inaperçue ou en évidence, toutes devant, plus ou moins, concourir au progrès de la marche universelle, et chacune être jugée d'après l'impulsion ou l'obstacle qu'elle y aura apporté!

L'homme, en ce monde, a tant de devoirs, et de si divers, de si impérieux à remplir, qu'il ne sait auquel entendre : devoirs envers Dieu ; devoirs envers autrui; devoirs de famille et de profession; devoirs envers ses amis, son parti,

son pays, etc., et devoirs envers soi-même!

•Veut-il , pour concilier tous ces devoirs entFe eux, leur faire à chacun sa juste part, tous l'accusent de tiédeur et d'insuffisance!

La voix de l'un d'eux prédomine^>elle en lui, tous les autres, lui reprochant de les méconnaître, réclament contre ce nouvel oubli!

Que faire donc, si ce n'est de se dévouer, selon les circonstances, tantôt à l'un, tantôt à l'autre de ces devoirs, avec le plus d a-propos qu'il se peut? Et encore, cette conduite seraitelle taxée de variabilité et d'inconséquence, tant ces devoirs semblent être le plus souvent en désaccord < les individuels avec les sociaux, ceux de l'homme envers Dieu avec ceux de l'homme envers l'homme, comme s'il y avait en nous deux consciences, Tune privée, l'autre publique; l'une théorique, l'autre pratique; l'une céleste, l'autre terrestre; et toutes deux entre elles si inconciliables, que, forcés de choisir, on voit le petit nombre sacrifier sa conscience terrestre à sa conscience céleste; le plus grand nombre , la céleste à la terrestre; sans compter la foule , qui , sans cesse , les immole tour à tour l'une à l'autre ?

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insoucieuscmcnt ,. au gré de ses passions ou de ce qu'elle croit ses intérêts.

Mais .quoi ! deux consciences seulement, lorsque, dans la société humaine, à envisager la di* versité des devoirs de chaque profession et de chaque situation, chacune d'elles semble avoir sa conscience à part? Et en effet, celle du père de famille peut-elle convenir au célibataire? celle du guerrier, au marchand? celle de l'avocat, au juge? etc., etc. Ce n'est donc pas de deux consciences seulement, mais d'une multitude de consciences diverses qu'il paraît que ce monde moral humain se compose. Or, la conscience étant, en chacun de nous, l'image de Dieu, que l'on imagine d'appeler ces diverses consciences, l'une, ou Thémis ou Apollon; l'autre, Mars ou Plutus, etc., et nous voilà revenus au paganisme !

Raisonnement si logique, que, nous conduir sant à l'absurde, comme tant d'autres, il nous ramène à la vérité , laquelle est que Dieu n'a voulu dans l'homme qu'une conscience, dont la loi morale est applicable à tous ses devoirs, quelle que soit leur diversité. D'où vient qu'il

n'existe ni deux, ni plusieurs façons d'être homme de bien, et qu'enfin, quelque différentes que puissent être nos professions et situations en ce monde, regardons-y bien , et nous verrons que le véritable honnête homme y est toujours, et partout, le même!

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