DES GRANDS INSTINCTS MORAUX DE L'HOMME
Instinct d'une autre vie! instinct universel
De l'immortalité dans ce monde mortel,
O révélation ! à ta voix qu'il écoute
L'homme croit , en dépit de son esprit qui doute.
Pauvre esprit ! qui se croit un si libre penseur,
Quand cet instinct, en lui, règne en dominateur;
Quand de l'homme à la brute il fait la différence;
Quand le genre humain doit à sa toute- puissance
Ses sciences , ses arts , ses progrès tant vantés ,
Comme base et lien de ses sociétés.
Point de religion sans cet instinct sublime;
Point de lois ni de mœurs , de vertus ni de crime,
Ni de but à la vie. O Révélation ,
Dans ce monde imparfait, de la perfection!
Sans le rayon divin de ton céleste empire,
De tous les animaux l'homme serait le pire. Que seraient , à ses yeux , et ce monde et le sort De tant d'êtres créés pour se donner la mort , Quand d'une horrible faim l'invention cruelle Les force à se livrer une guerre éternelle ; En sorte qu'ici-b*as , tous, hommes , animaux , Sont à la fois, entre eux, viclimes et bourreaux? Ce serait un enfer où régnerait le crime ; Spectacle monstrueux , où la raison s'abîme; L'homme , en y contemplant cet empire du mal , Se croirait sous le joug d'un génie infernal , Et son àme , vouée à la matière immonde ,
Sans pitié , sans rémords , désolerait ce monde î Mais cet homme, en dépit d'une création Où le mal vient ainsi confondre sa raison , Même au milieu des maux dont il est la victime, A d'un Dieu juste et bon le sentiment intime ! Il sent , en traversant ce monde matériel , Que son âme appartient à tout un autre ciel ; Et plus de cet instinct il comprend la promesse , Plus s'épure son cœur , plus son esprit progresse , Et plus ce même instinct l'avertit qu'ici-bas Il ne doit point juger ce qu'il ne comprend pas. Homme ! c'est à ce prix que ton intelligence Peut sur ce globe entier étendre ta puissance;
Et Dieu de ce pouvoir mesure les degrés
A ceux du sens moral de tes sociétés.
Ainsi , des nations qui peuplent cette terre ,
La plus soumise à Dieu, la puissante Angleterre,
Constante à respecter, à rechercher l'appui
Des grands instincts moraux qu'elle a reçus de lui ,
En est la plus prospère, et quoi qu'elle envahisse,
La plus colonisante et civilisatrice!
SCIENCE ET CROYANCE
C'est au Gel , c'est à Dieu que remonte notre âme I^e corps nous fait descendre au rang des animaux Et plus bas, sa charpente au rang des minéraux ; De nos cheveux enfin, qu'un autre ordre réclame Le tube enraciné croit sans plaisirs ni maux , Vieillit , pâlit et meurt comme les végétaux. L'homme , ainsi fait , offre la triple image De ce triple ordre observé par le sage ; De chacun d'eux on y voit l'attribut, Et , tous les trois y portant leur tribut , De l'univers les peuples et le maître Semblent s'unir pour composer notre être !
Mais d'où vient-il? où va-t-il? dans quel but Est-il créé? Sort-il du noir abîme ?
Est-ce plutôt du Ciel que tu descends , Être à la fois abject et si sublime ,
m SCIENCE ET CROYANCE.
Dieu par ton âme , et brute par tes sens?
Ce double monde , où s'agite ton être,
Par quel instinct faut-il pour le connaître
Que notre esprit s'épuise en divers sens?
L'un , s'élevant vers sa, noble origine ,
Dédaigne en nous tout ce qu'il sent mortel ,
N'y voit que l'âme et sa source divine ,
La dépouillant de tput lien charnel.
L'autre, au contraire, acceptant notre chaîne ,
A sa prison borne l'esprit humain ;
De sa science il en fait le domaine ,
Fier possesseur d'un jour sans lendemain.
Mais des efforts de l'homme en ces deux mondes,
Combien, hélas! diffère le succès !
Monde moral ! lorsqu'en vain tu le sondes ,
Combien de pas dans l'autre ont été faits !
Quand chaque jour un habile génie
A la matière arrache ses secrets ,
De l'homme à Dieu recherchant L'harmonie ,
Depuis Platon , pauvre Philosophie,
Quel nouveau pas a marqué tes progrès?
Aucun , hélas! Que son plus docte apôtre
Dise pourquoi, sur ce globe enchaîné,
SCIENCE ET CROYANCE
Tout ce qui vit à mort est condamné !
Pourquoi surtout, se dévorant l'un l'autre
Pour subsister, végétaux, animaux ,
Sont , tous entre eux , victimes ou bourreaux !
Qu'il dise aussi pourquoi de tant de maux
L'homme , à là fois , est martyr et complice !
Quel crime en nous expie un tel supplice?
D'où vient enfin qu'un inflexible sort
Est si prodigue et de vie et de mort ,
Et de douleurs? Vous l'ignorez, mes maîtres;
Et là-dessus , moderne comme ancien ,
Savant du jour, philosophe païen ,
De l'inventeur de l'échelle des êtres,
Au fier Stoïque , au mol Épicurien ,
On a tout dit, sans nous expliquer rien .
Monde vivant , monde incompréhensible ! En le créant , Dieu ne i'aurait-il pu Créer parfait plutôt que perfectible?
Hélas! pourquoi ne l'a-t-il pas voulu ? Mais respectons ce qu'il a résolu :
Telle est sa loi î croyons-la salutaire: Juger le Ciel c'est folie à la Terre!
478 SCIENCE ET CROYANCE
Quant à sonder ce terrible mystère , En rechercher et la cause et la fin , Pour se ployer au châtiment divin , Faible Raison, que vaine est ta lumière! Ht comme au doute elle conduit, hélas!... Instincts d'en haut , guidez-nous ici-bas ; A ma raison ma raison vous préfère !
Divins instincts, révélation première Du Beau , du Bien , d'un séjour éternel , De l'immortel dans notre corps mortel , Vous m'apprenez que ce monde éphémère N'est qu'une épreuve , un séjour de combat , Où de nos sens notre âme triomphante Se dégageant , divin aérostat , Remonte au Ciel , libre, pure et vivante! Qu'il soit ici seul guide de nos pas , Ce noble instinct d'une patrie absente!
En le suivant, dans ta marche ascendante Monde moral , tu ne t'arrêtes pas !
Vois ses progrès depuis qu'une foi pure Vint éclairer ce monde des esprits Sur l'âme et Dieu , jusque-là mal compris! 11 est donc faux, science de la nature,
SCIENCE ET CROYANCE
Qu'ici toî seule ait pu, d'une main sûre, De l'univers pénétrer les secrets.
De Pline à nous j'admire le progrès ; Mais s'il est grand , si le pas est immense , Un moindre pas marque-t-il la distance Des mœurs du jour aux mœurs du temps ancien Du Ciel du Christ à l'Olympe païen?
Monde moral , monde de la matière , Un jour nouveau tous les deux vous éclaire! Savants du ciel et savants de la terre, Marchez d'accord , cessez de vains débats; Des lois d'en haut , comme des lois d'en bas , D'un pas égal vous sondez le mystère.
Et cependant, pourquoi ce froid dédain De l'une à l'autre, ô Science! 6 Croyance! Et du savant ce sourire hautain?
Croire, est-ce donc savoir? dit-il; dans ma science Tout doit être prouvé par un calcul certain ; La croyance, au rebours , n'admet pas l'examen. Que peut sa foi morale à ma physique étude D'où le croire est banni , qui veut la certitude, Qui d'une foi sans preuve a droit de se passer, Et qui n'y pense point ne sachant qu'en penser? »
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Ainsi l'esprit humain au divin se compare; Ainsi l'esprit savant du croyant se sépare , Ose le méconnaître, et , sujet révolté ,
Il ne voit point que de sa longue enfance
S'il est sorti, si de cet univers
Tant de secrets , chaque jour découverts,
Ont sur ce glohe étendu sa puissance,
Ce n'est qu'après qu'à l'humaine science
L'Esprit divin s'est enfin ajouté !
Monde païen , autrefois tant vanté ,
Combien de temps sans ce guide suprême
S'est égaré , de système en système ,
De tes docteurs le savoir contesté!
A peine alors quelques rares adeptes,
A la lueur de ta vaine raison ,
Suivaient de loin ses impuissants préceptes ,
Et de l'erreur combattaient le poison ;
Quand tout à coup Dieu parle, Dieu lui-même!
Il se révèle! il frappe d'analhème
Ton Ciel, d'erreurs et d'orgueil infecté, Chasse tes dieux , et par la Charité, Le chaste amour, la sainte Égalité, Affranchissant noire âme prisonnière ,
SCIENCE ET CROYANCE
Il la relève à sa source première ,
Et là grandit jusqu à l'éternité!
A sa voix sainte , à son autorité ,
Partout enfin règne la vérité !
Sur le plus humble il répand sa lumière,
Et du palais rapproche la chaumière!
Iii désormais , le plus simple chrétien,
La me élevée à Dieu par la prière ,
En sait bien plus, dans son humble carrière,
Que n'en savait cette raison si fière
Du plus subtil , du plus docte païen !
C'est alors que de tous, jusqu'au moindre manœuvre Dieu mieux connu , l'on vit , à ce divin foyer, Les lois de l'univers se mieux étudier, Et , de même qu'à l'œuvre on connaît l'ouvrier, L'ouvrier, mieux connu , fit mieux connaître l'œuvre Or, lorsque ses secrets , des païens ignorés , Par les chrétiens surtout sont enfin explorés , Laborieux savant, courbé sur la matière, Lève les yeux ; que ta science altière Tombe à genoux , et ne crois plus encor Qu'à tes travaux demeurant étrangère , Du saint flambeau la divine lumière
4S2 SCIENCE ET CROYANCE
N'a point de tes succès aidé l'heureux essor!
Mais non , à ces pensers où mon esprit s'emporte ,
Tu crois répondre assez en disant : « Que m'importe?
« Je laisse au philosophe à s'égarer si loin ;
« Ce n'est l'âme ni Dieu que ma tache comporte;
« Et sans m'emharrasser d'un inutile soin ,
« D'une hypothèse enfin dont je n'ai pas besoin ,
« A l'élude des corps mon labeur se rapporte ,
« J'en recherche les lois, la tache est assez forte;
« Et celte étude seule absorbe ma raison ! »
Mais la Raison , c'est l'âme î Et qu'est-ce que la vie , Sinon le temps où l'âme est au corps asservie? Et sans le prisonnier qu'importe la prison? Va , l'histoire des faits n'est digne de mémoire Que si de l'âme humaine elle est aussi l'histoire : C'est elle que j'admire en toi , savant du jour, Quand tes doctes leçons m'expliquent ce séjour. Et tu l'en bannirais? Quoi ! ton heureux génie Des lois de l'univers me dirait l'harmonie, Sans m'élever de l'œuvre à son divin auteur! Et je ne verrais là qu'un terrestre labeur! Et je pourrais penser, qu'en ta docte carrière ,
SCIENCE ET CROYANCE
C'est la matière en toi qui juge la matière ! Qu'il n'est, ton noble esprit, dans ce travail puissant, D'un instinct curieux qu'un aveugle instrument ! Que cet instinct , qui porte à vouloir tout connaître , Est sans but si ce n'est celui d'un vil mieux-être , Ou d'enfler notre orgueil, et que c'est sans dessein Qu'avant d'être savant Dieu la voulu chrétien ! Gir tu l'es par nos mœurs en dépit de toi-même. Non , non ; et sans prétendre ériger un système , Quand , dans Tordre physique et dans l'ordre moral , Dieu veut que notre esprit marche d'un pas égal , J'admire cet accord et son but , et je tremble A te voir séparer ce qu'il a mis ensemble î
Mais qu'ai-je osé? Que sais-je? O sainte vérité ! Que ton progrès est lent , qu'il est cher acheté! Quel temps faudra-t-il donc sur notre terre immonde , A ton double flambeau , pour éclairer ce monde? Dans le milliard d'humains dont il est habité, Un quart seul est chrétien , il marche à ta clarté , Fort des secrets du Ciel, de ceux de la nature, Et le reste , plongé dans une nuit obscure, Faible et nombreux troupeau dans l'erreur entêté , Semble attendre ton jouç, savante Chrétienté!
S8t SCIENCE ET CROYANCE.
Voilà ta mission ! Le Ciel te la désigne ,
Chrétien ; pour l'accomplir, il faut t'en montrer digne !
De ton double progrès reconnais donc la loi :
Quand de l'œuvre de Dieu tu sondes le mystère ,
Ne l'en sépare plus; l'invoquant au contraire,
Dans sa morale sainte affermissant ta foi ,
Soumets-toi la matière; à ton Dieu soumets-toi!
Esl>ce donc pour servir à des passions folles,
Qu'après t'a voir appris ses divines paroles,
Il met de l'univers les forces dans ta main?
Non ; de ton avenir comprends mieux le destin !
Ce qu'il veut, c'est qu'enfin- le Savoir, la Croyance
Tonnent en toi , chrétien , une sainte alliance,
Et de leur double flamme éclairant l'univers,
Qu'il soit conquis, par elle, à ce Dieu que tu sers!
Accepte donc, savant, cette alliance sainte!
Quand ton orgueil s'isole et sépare, sans crainte,
Tes terrestres progrès de ce progrès moral,
Tu rends l'homme puissant , mais puissant pour le mal ;
Tes arts de ses excès deviennent les complices;
Tu prends sa foudre au ciel pour en armer nos vices!
Est-ce donc là ton but ? Non , certes ; mais pourquoi ,
Quand la foule te suit, t'admire et croit en toi ,
SCIENCE ET CROYANCE. 4*S
Offrir à ses regards un dangereux modèle,
Et tourner contre Dieu ton ascendant sur elle?
Ainsi les dons du Ciel servent à le trahir!
Mais tout progrès en vient, tout lui doit revenir!
N'en tends- tu pas sa voix dire à ta conscience :
« Point de progrès sans mœurs, point de mœurs sans
Ah ! du siècle dernier crains la rude leçon ; [croyance! »
Pour guide il ne voulut que sa seule raison,
Et toi , de son erreur renouvelant l'exemple ,
Tu douterais du Dieu dont tu décris le temple!
Dans ce monde incompris, s'il échappe à tes yeux ,
Penses-tu que sans lui tout s'y comprendrait mieux?
Son œuvre est l'univers, ses lois sont la science,
C'est lui qui t'en donna la noble intelligence ;
Eh! quelle œuvre en ce monde existe sans auteur?
Quel code, quelles lois sans un législateur?
Non , tu n'en doutes pas ! mais quel théiste , 6 sage!
Peut croire à Dieu sans croire à son divin message,
A son Messie, au Christ , à l'inspiration
Qui d'en haut lui dicta sa grande mission?
Vois quel but! quels moyens! Dans cette histoire sainte,
Partout du doigt de Dieu l'on reconnaît l'empreinte!
En douter? Mais du Ciel tout homme , à tel degré ,
Par son instinct moral n'est- il pas inspiré?
486 SCIENCE ET CROYANCE
Cette inspiration nous fait ce que nous sommes, Un seul degré de plus et voilà nos grands hommes! Quoi ! le monde matière a ses hommes divins, Et le monde moral n'aurait pas eu les siens? L'un d'eux, seul, a suffi pour transformer ce monde, Et Dieu serait pour rien dans cette œuvre féconde?
Va, plus on est savant et plus historien,
Et plus, malgré soi-même, il faut être chrétien !
Mais, ma raison, dis-tu, ce Dieu qui me la donne
M'en défend-il l'emploi? Non, sans doute : raisonne! ! !
Dans un si grand progrès reconnais donc sa main !
Crois-tu qu'à cet or pur quelque alliage humain
Soit mêlé? Dis au moins, en te signant la tête :
« Il n'est de Dieu que Dieu ! Le Christ est son prophète !
« À sa morale sainte, à ses divines lois
« Dans sa voix, ô mon Dieu ! je reconnais ta voix.
« C'est ton Messie! En lui j'adore ta parole!
« Sa croix, de ma croyance est le divin symbole !
« C'est par elle à ta gloire enfin qu'il est rendu,
« Et qu'il remonte au Ciel dont il est descendu ! »
Mais d'un chrétien ce cri peut-il se faire entendre? Je me tais, et je laisse au Dogme à se défendre!
DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE