DÉMOCRATIE
N'est-ce point une remarque utile à faire, qu'on n'a jamais autant crié contre le despotisme d'un seul et d'en haut, que depuis qu'il est de- . venu presque impossible; tandis que celui d'en bas, c'est-à-dire de la multitude, est devenu tellement possible, qu'aujourd'hui c'est de ce côté-là que les plus nombreux et les plus hardis flatteurs se sont retournés ?
Mais qu'en conchire, sinon que, bien que l'un soit plus menaçant que l'autre, tous les deux sont à éviter; et d'autant plus que, s'engendrant réciproquement , l'un rend l'autre inévitable? Cercle vicieux d'anarchie et de dictature , où depuis trois quarts de siècle a tourné la France!
D'où surgit une autre question, celle de sa-
voir si ce grand retournement des esprits depuis 1789 est un mouvement d'ascension ou de décadence ; c'est-à-dire, si la démocratie , surgissant avec son scepticisme, son mépris de toutes traditions, et son cortège de prétentions et d'ambitions universelles , est gouvernable , ou- si elle menace de dissolution notre société contemporaine!
Ici , l'écroulement de la société antique ne peut servir à faire prévoir le sort de la société moderne; entre elles tout diffère.
Dans l'une, à son époque comparable, c'était, pour une civilisation entachée de l'esclavage, inégale, restreinte, entourée de barbares, un seul centre de domination, et pour base religieuse, toutes les passions divinisées!
Dans l'autre au contraire, c'est une civilisation égale et universelle, plusieurs grands centres de pouvoir; et, pour base religieuse, la morale évangélique!
Toute prévision par la comparaison de ces deux sociétés entre elles est donc impossible , sans compter tant de découvertes de la science qui en changent toutes les proportions.
Or, dans cette recherche de l'avenir de notre
société européenne; transformée en démocratie égalitaire, si tout point d'appui nous manque dans le monde ancien, ne s'en présente* t-il pas un autre à nos regards dans le Nouveau Monde ?
Quoi de plus remarquable; en effet, que cette grande République américaine; la plus -libre et la plus démocratique qui se puisse concevoir, florissante pendant près d'un siècle, en proie depuis quatre ans à la. guerre intestine la plus ruineuse, la plus sanglante, et cependant où, de chaque côté, le règne intérieur de l'ordre et des loi» semble' se maintenir intact et entier comme au < temps de sa prospérité la plus complète et de sa paix la plus profonde?
Répondra-t-on que cette République n'est point unitaire comme nos Etats européens; qu'elle est fédérale; qu'un pouvoir plus concentre y est inutile, n'ayant aucun voisin puissant à redouter, les mers et les déserts qui l'entourent servant d'ailleurs d'exutoire aux passions ardentes et avides de ses habitants; qu'enfin pourla donner en exemple, l'épreuve est trop courte encore , et4 conséquemment insuffisante?
Soit, et d'autant plus que nous sommes moins prêts. à. une semblable imitation !
Il faut donc attendre le dénouaient, de cette crise. Mais souhaitomv-le favorable, et n'en détournons pas nos yeux; car, avec nos, mœurs devenues avant tout égalitaires, toute autre forme de gouvernement semble ne pouvoir plus être qu'éphémère et accidentelle.
D'où l'on doit conclure que, pour la question d'ascension ou de décadence sociale, posée au début de cette rêverie, toute solution dépend de cette autre question, à savoir : si l'éducation libérale de notre vieille Europe peut progresser assez pour rendre applicable un jour à ce Monde ancien l'exemple que donnent les grands gouvernements américains et australiens des deux nouveaux Mondes.
in:s palais.
Historiquement, nos anciens châteaux, Versailles et Paris, sont fort à considérer : stations
diverses du Pouvoir en France, ils en représentent la marche, successivement aristocratique, monarchique et démocratique.
Trois fois ce Pouvoir, avec ses courtisans, en passant des Grands aux Rois, et des Rois au Peuple, change de palais. Les châteaux, palais des Grands, ont disparu ; Versailles , ce palais des Rois, est devenu désert; et Paris, s agrandissant et s'enibellissant de plus en plus, devient, à son tour, aujourd'hui, le palais du Peuple!
Quant aux courtisans, leur histoire suit les mêmes transformations. Les Grands, d'abord tant courtisés dans leurs châteaux , se montrent, dans Versailles, courtisans des Rois; et les Rois deviennent à présent, dans Paris, courtisans du Peuple.
C'est ainsi que, successivement corrompus par le pouvoir et corrupteurs pour le garder, on a vu les Grands, pour rester Grands, se faire les flatteurs des Rois; et qu'on voit les Rois, pour rester Rois, se faire les flatteurs des Peuples!