‹ Mélanges, par le général Cte de SégurChapitre 41 sur 133 · TOULON ET SEBASTOPOL · texte numérisé non relu

TOULON ET SEBASTOPOL

On ne se fait pas grand homme parce qu'on veut l'être; on naît ainsi! C'est pourquoi les exemples que donnent les grandes actions sont bien plus rarement utiles qu'on ne pense , n'étant guère compris que par ceux qui n'en ont pas besoin.

Voyez si l'histoire, tant de fois reproduite, du siège de Toulon en 1793, première gloire du Chef de la Dynastie régnante , a empêché , sous son successeur du même nom, l'attaque de front de la garnison de Sébastopol; et si ce n'a point été après la perte de douze ou quinze mois, d'un demi-milliard et de cent mille hommes, qu'on

s'est enfin avisé de l'attaquer en queue ou sur ses derrières , c'est-à-dire par le côté tout opposé, celui dont la prise, menaçant la retraite de cette garnison, la forçait d'abandonner simultanément tout le reste !

Certes, pourtant, si les grandes circonstances font les grands hommls, celle-ci en fut une; elle rappelait un grand souvenir, et jamais l'ardeur ne fut plus grande.

Mais le coup d'œil de génie dans l'action, comme dans les écrite le sublime, ne s'emprunte pas; il est spontané, et le plus souvent subit et imprévu! C'est l'étincelle qui jaillit d'une âme au choc de l'événement, comme de la pierre quand elle est à feu! Ce feu nous vient d'en haut, il inspire, il n'imite pas : les capables d'imiter à propos et résolument un grand exemple, étant aussi, et par cela même, capables de le donner!

D'UN OCTOGÉNAIRE. jj,

IL Y A VICTOIRE l>E SOLDATS ET VICTOIRE DE

(ÎKNÉRAL.

Celle-ci se reconnaît bien plus à sa veille , et surtout à son lendemain, qu a son jour même. Quant à ce jour-là, c'est surtout affaire aux lieutenants et aux soldats, lesquels, dans nos grandes armées , et sur des champs de combat si étendus , sont trop hors de la vue du général pour qu'il puisse porter la main partout et à temps, selon les divers incidents de la bataille.

lia victoire de soldats se reconnaît à ce qu'elle n'a guère de résultat que la conquête du champ de bataille; victoire sanglante et souvent stérile; tandis que celle du général, moins meurtrière, est féconde en résultats décisifs, prémédités.

Certes, porter subitement une grande armée de son extrême droite à son extrême gauche , et la placer inopinément ainsi sur le flanc droit et la retraite de son adversaire, c'est une manœuvre d une conception grande et audacieuse; mais ce qui est rare, c'est bien moins l'audace dans la

conception que l'audace dans l'exécution, quand celle-ci est rapide et acharnée, jusqu a ses derniers résultats possibles , contre un ennemi déconcerté; sans quoi, la conception avorte en tout ou partie, selon que la victoire de soldats remplace celle de général.

DBS PRESSENTIMENTS.

Dans le sixième livre de mon œuvre intitulée Histoire et Mémoires, j'ai parlé, à propos de madame Bonaparte, du penchant de Napoléon à croire aux pressentiments. La rapidité du récit m'a empêché d'en citer un autre exemple; il est de la même époque. Ce fut à l'occasion de la mort de Laharpe , involontairement tué par ses soldats; perte qui fut très-sensible à Bonaparte. Lui-même racontait souvent que ce général, peu d'instants avant sa mort, avait é{é saisi d'un abattement extraordinaire, n'ordonnant plus

rien , morne et comme abandonné de toutes ses facultés, lesquelles tout au contraire jusque-là , disait Napoléon, avaient toujours été actives, et ardentes même jusqu a l'agiter d'une préoccupation trop vive.

Une observation pareille de notre Premier Consul, dans une autre occasion, vient encore à l'appui de celle-ci. Vers juillet 1800, en apprenant l'assassinat de Kléber on l'entendit s'écrier : « Quelle singularité! Mes deux lieutenants, « Desaix en Italie, Kléber en Egypte, tués le

a même jour et à la même heure! Quant à

« Desaix, qui eût été le premier général des ar- « mées françaises, il a eu le pressentiment de « sa mort à Marengo! L'ennemi victorieux nous « poussait; j'attendais pour le coup décisif Parce rivée du corps de Desaix, qui lui-même l'avait « précédé. Le voyant sombre, et remarquant « que l'inquiétude était grande autour de moi : « Descendons de cheval , lui dis-je, et asseyons- « nous à terre pour montrer notre sécurité. « Mais là encore, toujours soucieux : « Les a boulets ne méconnaissent plus ! me disait-il. » * — En effet, peu d'instants après, quand à la

c tête de ses troupes il attaqua , il fut tué dès « la première décharge! » On sait qu'à ce récit, Napoléon, sans craindre de paraître superstitieux, ajouta : « Oui, je crois aux pressen- « timents, moi! J'ai celui, par exemple, que « j'achèverai mon entreprise et que je laisserai « la France puissante et prospère ! »

S'il n'en fut pas ainsi, quant à ces derniers mots seulement , c'est qu'ayant achevé la mission qu'il avait reçue d'en haut, il la dépassa!

Qui de nous, au reste, dans sa périlleuse carrière , n'a point été souvent frappé d'exemples de pressentiments semblables à ceux de Laharpe et de Dcsaix ? Tel , entre autres , celui de cet officier bien connu, lequel, au bivouac et dans la nuit qui précéda l'affaire d'Elehingen, annonça qu'il y serait tué, ce qui arriva; il s'en était montré si convaincu , que d'avance il avait distribué tous ses effets à ses camarades.

Cela étonnait peu ceux d'entre nous bien plus surpris maintes fois des exemples de tout ce que peut notre âme , quand le somnambulisme magnétique semble l'avoir affranchie d'une partie de ses liens matériels; ou qui, croyant l'âme

une émanation de Dieu, pensaient qu'à rapproche de la séparation violente du corps qu'elle anime, il se pouvait qu'elle éprouvât quelque <;hose de pareil à cette angoisse du Jardin des Oliviers! toutefois avec cette différence entre la certitude que donnait là une prescience toute <livine et le doute inhérent aux pressentiments humains.

À ce propos, pourquoi n'oserais-je pas citer 1111 fait arrivé à Mme de Ségur, ma bisaïeule, le jour de la bataille de Rocoux, lorsque, assise tout éveillée dans son fauteuil, elle vit ou crut voir, au-dessus du paravent qui l'entourait, apparaître le buste de son fils tout ensanglanté? Au cri «l'effroi qu'elle jeta, l'une de ses femmes, (pie j'ai connue, étant accourue, la tira d'un profond évanouissement. On s'efforçait vainement de la rassurer , quand le surlendemain elle reçut Ja nouvelle qu'au même jour, à la même heure de cette apparition , une balle avait traversé la poitrine de mon grand-père !

Quant à la subite et vive douleur ressentie à son bras gauche par ma grand'tante , sœur jumelle de mon grand-père, à l'instant même où

son frère avait le bras emporté à Lawfeldt, ce second fait , qui certes n'est pas sans exemple , peut aider à comprendre le premier. Pourtant on conçoit plus facilement un rapport aussi sympathique entre deux êtres créés ensemble et sortis à la fois du même sein. D'où vient sans doute encore que, pendant leur longue existence , rarement il survint à l'un d'eux un mal quelconque sans que l'autre l'ait simultanément éprouvé. On ne remarquait de différence que dans l'intensité, la sœur jumelle étant moins bien conformée et moins forte que son frère.

Revenons aux pressentiments, que le Maréchal Saint-Cyr, guerrier calme, froid et très-observateur, nous disait être fort communs dans les armées, ce qu'il a consigné dans ses mémoires.

Ceux de Dugay-Trouin offrent l'exemple le plus singulier de ces espèces de révélations, lorsqu'il constate son intime conviction, huit jours d'avance, d'une rencontre glorieuse, puis, le huitième jour, la vision, pendant son sommeil, de deux vaisseaux qu'il doit capturer! Vision si frappante qu'il se réveille tout rempli d'elle, s'élance sur son gaillard, et aperçoit eu

efîet à sa portée deux vaisseaux absolument pareils à ceux qu'il vient de voir * en rêve. Cette riche prise après un combat glorieux mit le comble à sa renommée; elle réalisa un pressentiment et une vision , que , sans attendre un pas de plus peut-être dans une étude trop négligée , on ne manquera pas d'expliquer par le hasard, qui n'existe pas et n'explique rien.

Pour en finir sur ce sujet comme j'ai commencé, c'est-à-dire en rappelant un autre passage de mes Mémoires, quand et comment parviendra-t-on à expliquer naturellement cette exclamation prophétique, le 24 février 1785 , du père mourant de ce jeune officier d'artillerie de seize ans alors , destiné à devenir le plus grand conquérant des temps modernes, lorsque, invoquant en vain , dans son délire , la grande épée de Napoléon, comme plusieurs témoins l'ont attesté, il s'écria a qu'il voyait bien que nul « secours ne pouvait le sauver, puisque cette épée « qui devait triompher de l'Europe ne pouvait le « délivrer du dragon de la mort qui l'obsédait! »

On a remarqué chez plusieurs guerriers de nos grandes guerres, gens pourtant les plus mortels,

sans doute , de tous les mortels d alors, une intrépidité si confiante et si constamment heureuse, qu'on était tenté d'attribuer à un mystérieux instinct de longévité une part de leur mépris d'un danger auquel tant de leurs compagnons succombaient : tels , entre autres , Murat, Ney, Drouot, Masséna, restés intacts sur tant de champs de combats si périlleux , que le hasard ne peut suffire à expliquer un fait aussi extraordinaire.

Or, si Ton a reconnu véritables plusieurs pressentiments de mort, ne pourrait-on pas constater de même quelques réels pressentiments de vie, dont l'étude ne serait pas indigne de l'histoire?

Page 1