‹ Mélanges Paul Fabre; études d'histoire du moyen âgeChapitre 156 sur 312 · EXAMEN DK LA CHARTE DE FONDATION · texte numérisé non relu

EXAMEN DK LA CHARTE DE FONDATION

DE

SAUNT-LÊONARD DE BELLÉME

CONFIRMEE PAR PHILIPPE I"

Les rois du xi* siècle, pour confirmer un acte émané soit de Tun de leurs prédécesseurs, soit de toute autre personne, se contentaient souvent, au lieu de délivrer un diplôme spécial, de faire apposer au bas des actes dont on réclamait d'eux la confirmation, les signes de validation que leur chancellerie eût apposés au bas d'un diplôme royal. Plusieurs chartes relatives à Téglise de Saint-Léonard de Belléme ^ et à celle de Saint-Martin du même lieu, nous sont parvenues, ainsi validées par le roi Philippe I«^

La plus ancienne, la seule que nous nous proposons d'examiner ici, est une charte relatant la fondation de l'église de Saint- Léonard, par Guillaume de Belléme.

Elle nous est parvenue en deux exemplaires conservés aux Archives départementales de TOrne, et dont l'écriture peut être de la fin du xi® siècle. L'un des exemplaires est revêtu du sceau plaqué du roi Philippe I" ; l'autre n'est pas scellé et présente avec le premier quelques différences dans la rédaction.

Cette charte a été critiquée par tous les auteurs qui ont eu à s'occuper de l'histoire de Belléme ; la plupart l'ont rejetée comme fausse^, quelques autres y ont vu un texte remanié sous

i. Belléme, Orne, arr. de Montagne, chef-lieu de canton.

2. Mabillon, Annales ord, s. Benedicti, 1. LV, § xci, éd. Lucques, t. IV, p. 296; P. Anselme, Histoire généalogique j t. III, p. 284; Odolant Desnos, Mémoires historiques sur la ville d'Alençon^ t. I, p. 111.

Philippe 1°'*. Seul M. Louis Duval, a divisé la question, comme il convient, c'est-à-dire qu'il a examiné d'abord la charte de Guillaume, puis la confirmation royale. Il a pris cette conclusion, qui est celle à laquelle nous arriverons, que la confirmation n'est pas moins fausse que la notice sur laquelle elle est apposée ^

Notre document, en effet, comprend deux parties : 1** une charte de Guillaume de Belléme, par laquelle ce seigneur déclare, qu'après avoir construit une église où il a déposé le corps de saint Léonard, il a obtenu du roi Robert, qui avait assisté à la dédicace^ et de l'évêque de Séez, dans le diocèse de qui était l'église, que celle-ci fût soumise à l'église dje Rome, et exempte, au moins en partie, de la juridiction de l'ordinaire ; 2^ une notice déclarant que la charte de Guillaume, souscrite par le roi, ayant perdu son sceau, Robert de Belléme a demandé au roi Philippe de renouveler l'acte de son aïeul et d'y apposer son sceau. Ces deux parties sont d'une même écriture ; en ce qui touche la charte de Guillaume, nous n'avons donc, en tout cas, affaire qu'à une copie exécutée au moment où Robert de Belléme a prié Philippe de la confirmer.

L'acte peut être historiquement faux et diplomatiquement authentique ; c'est-à-dire que la charte de Guillaume peut n'avoir pas été rédigée sous le règne de Robert, dans les termes où elle se présente, et cependant avoir été confirmée par le roi Philippe. L'on pourra citer d'autres documents faux qui ont été ainsi confirmés par des rois postérieurs dont on a surpris la bonne foi.

Que la charte de Guillaume de Belléme ne puisse avoir été rédigée du temps du roi Robert, c'est ce que les auteurs qui l'ont examinée ont déjà surabondamment démontré, en s appuyant sur les anachronismes qu'elle contient. Guillaume de Belléme rapporte que, désireux de racheter ses péchés, il est allé à Rome auprès du pape Léon, et que celui-ci lui a enjoint, pour l'expiation de ses fautes, de construire une église, qui ne serait soumise qu'à la seule église romaine.

1. Géraud, Visite à la bibliothèque et aux archives d^Afençon, dans Bibliothèque de V École des Chartes, t. I, p. 542; Abbé Barret, Cartulaire de Marmoutier pour le Perche, p. 8.

2. Louis Daval, Inventaire sommaire des archives départementales, Orne^ série H, t. II, introduction, p. v à vu.

Un pareil pèlerinage n'a rien d'invraisemblable. Car c*éiaii assez Tusage, dans ce temps-là, que des seigneurs qui avaient à leur compte de nombreux méfaits et spécialement des entreprises contre les biens ecclésiastiques, s'en allassent en Terre Sainte ou à Rome pour obtenir l'absolution de leurs fautes et fissent vœu de fonder une église * .

Mais une première diiliculté se présente. Le pape que Guillaume déclare avoir visité s'appelait Léon. Il s'agit donc de Léon VIII, qui, élu le 4 décembre 963, mourut entre le 20 février et le 13 avril 965.

Or, Guillaume dit qu'après son retour de Rome il a attendu

1. On ne saurait appuyer la vraisemblance du voyage de Guillaume à Rome, sur la charte de fondation du monastère de Langoffne {Histoire de Languedoc, nouv. éd., t. V, col. 331, n^ 56), dans laquelle Etienne, vicomte du Gévaudan, et sa femme, racontent qu'à la suite d'un songe ils se sont rendus auprès du pape et que celui-ci et les principaux personnages de la cour romaine leur ont enjoint de construire une église, puis, que Téglise achevée, ils sont retournés à Rome et Font offerte au Saint-Siège, qu'enfin le pape a imposé un cens à Téglise et leur a remis un privilège. Cette charte est certainement fausse, c'est-à-dire que c'est une notice rédigée postérieurement; la charte authentique de fondation nous a été conservée ; elle a été imprimée dans Mahillon; De re diplomatica, p. 579, et dans Yllistoire de Languedoc^ loc. cit., à la suite du prétendu privilège de Silvestre II. — Non moins suspecte, la charte de fondation du monastère de Bassac, au diocèse de Saintes, et que Mabillon (Annales ordinis s. Benedicti, 1. LUI, § cvi, éd. Lucques, t. IV^, p. 218-219) a rejetée. Le fondateur Wardradus dit : « Cum essem Romœ in diebus sanctœ quadragesimee... prspceptum est mihi a domino Bénédicte sanctœ Romanœ ecclesiae [pontifice] ut monasterium, monachorum ordini congruum, in honore b. protomartyris Stephani et beati Pétri apostolorum principis œdifîcare satagerera. » {Gallia christiana, t. II, instr., col. 472, n*» xviii). — Mais c'est au retour d'un pèlerinage à Jérusalem et en accomplissement d'un vœu que Foulque Nerra, comte d'Anjou, construisit l'église de Beaulieu. Voy. le récit de la fondation dans Raoul Glaber, 1. II, c. iv, éd. Prou, p. 32 à 34, et les commentaires de M. Jules Lair, Etudes critiques sur divers textes des A'* et XI* siècles, 1. 1, p. 62. Pour une époque postérieure, l'on peut citer le voyage de Geoffroy d'Aquitaine à Rome, mentionné dans la charte de donation de l'église de M igné à Tabbaye de Montierneuf, de Poitiers, et dont l'original est conservé aux Archives départementales de la Vienne, fonds de Montierneuf, carton 7, n* il : c< Ego Gaufridus, gracia Dei Aquitanorum dux, omnibus sancte Dei ecclesie alumpnis tam presentibus quam futuris notum fieri volo quod, quando secclestam sancti Johannis cvangeliste a^diûcare volui, ad limina beati Pétri Romam profectus Audebrannum papam adii atque hujus rei cum eo consilium cepi... » Ce document m'a été signalé par mon ami M. Léon Levillain.

qu'une circonstance favorable lui permît de réaliser son vœu, que le corps de saint Léonard ayant été apporté dans son château, il a construit une église en Thonneur de la Vierge, où il a déposé les reliques du saint, et qu'enfin il a fait dédier Téglise, qu'à cette dédicace ont assisté le comte Eudes, Tarchevêque de Sens (qu'il ne nomme pas) et Fulbert, évéque de Chartres. Puis il ajoute que bien d'autres personnages, dont il nomme quelquesuns, étaient présents à la cérémonie, et qui, si nous en croyons la transcription faite au temps de Philippe 1*', auraient souscrit à la charte de Guillaume. Mais, si nous laissons de côté ces noms, qu'on pourrait considérer comme ayant été ajoutés à la rédaction primitive, il n'en reste pas moins que la dédicace ne put avoir lieu avant l'automne 1006, date à laquelle Fulbert devint évéque de Chartres K De sorte qu'entre la formation du vœu et sa complète exécution il ne se serait pas écoulé moins de quarante et un ans. 11 faut avouer que Guillaume a raison de dire qu'il a tardé à accomplir la pénitence que le pape Léon lui aurait imposée.

Si nous tenions compte des autres personnages qui, d'après la charte de Guillaume, auraient assisté à la dédicace, il faudrait reculer cet événement jusqu'à 1023, puisque parmi eux se trouvait Arnoul, archevêque de Tours, qui ne commença de siéger qu'en 1023.

L'on nous opposera que le nom du pape peut avoir été ajouté, sinon par le copiste, au moins par le moine ignorant, qui a revisé la charte de Guillaume au temps de Philippe 1*'. Car il est certain que la charte primitive de Guillaume, si elle a jamais existé, a été remaniée, puisque Fulbert y est qualifié par deux fois, à la 15* ligne et à la 28®, béate memorie\ ces deux mots sont donc une interpolation. L'on peut, il est vrai, supposer que Guillaume n'a fait dresser Tacte rappelant Texemption obtenue du roi et de l'évêque de Séez que postérieurement à la mort de Fulbert; mais, dans ce cas, le nom de Fulbert ne devrait pas figurer dans les souscriptions. Il faut supposer pour concilier

1. J'adopte ici pour le terme initial de Tépiscopat de Fulbert, la date donnée par M. Auvray, Élude sur Fulbert évéque de Chartres, dans XVo/tf nationale des Chartes^ Positions des thèses soutenues par les élèves de la promotion de 1885, p. 16.

toutes les données de Tacte, tant de remaniements et d additions, qu'à force de suppressions, Ton arrive à réduire Tacte à rien.

Supposons donc que Fulbert, qui a siégé à Chartres, de 1006 au 10 avril 1028, a réellement assisté, à la dédicace. En même temps que lui ont pu s'y trouver le roi Robert, le comte Eudes, c*est-à-dire Eudes II qui fut comte de Blois de 1005 au 15 novembre 1037 *, et un archevêque de Sens, mais non pas Gelduin, qui ne succéda à Liétry qu en 1032-,

Pouvaient être également à Bellême avec les personnages précédemment cités : le duc de Normandie, Richard, c'est-à-dire Richard 11, mort en 1027 ^ ou plutôt en 1026^; Foulque, comte d'Anjou, c'est-à-dire Foulque Nerra, qui fut comte de 987 au 21 juin 1040 ^; l'évêque d'Angers, Hubert, qui siégeait déjà en 1010 et ne mourut qu'en mars 1047 ^ ; Arnoul, archevêque de Tours, de 1023 à 1052 7; Herbert Eveille-Chien, comte du Mans de 1015 environ à 1036 *; Avésgaud, évêquedu Mans, de 1004 à 1036 ^.

Mais il est étrange que le rédacteur de la charte de Guillaume ait commis une erreur sur le nom de deux prélats de la province, l'archevêque de Rouen et l'évêque de Séez, ce dernier qui était le diocésain même de Bellême. En ce qui concerne le premier, il n'est désigné dans le corps de l'acte que par son titre « Rotomagensem archiepiscopum » ; mais dans les souscriptions, nous lisons : « Signum RodulR Rothomagcnsis archiepiscopi. » Cet archevêque n'est connu que par le document même que nous examinons ; et comme sous le roi Robert, de 989 à 1037, le siège de Rouen était occupé par Robert, les auteurs du Gallia Christiana^^^ qui ne connaissaient que l'édition de la charte de Bellême donnée par les Sainte-Marthe, supposent que l'ori-

1. Sur ces dates, voyez Lex, Eudes j comte de Blois, pp. 27 et 53.

2. Chronique de Clarius, dans Duru, Bibliothèque historique de V Yonne, t. Il, p. 503.

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