‹ Mélanges Paul Fabre; études d'histoire du moyen âgeChapitre 180 sur 312 · UN POÈME INCONNU DE GAUTIER DE CHATILLON · texte numérisé non relu

UN POÈME INCONNU DE GAUTIER DE CHATILLON

le contenu des vers mêmes. Mais nous voilà tout de^suite en présence d'un obstacle nouveau.

Le compilateur du Florilège, malheureusement pour nous, a achevé avec trop de conscience sa tâche : il n*a choisi dans le poème de Gautier que des aphorismes, des sentences bien graves, quelquefois même banales à force de gravité. Et de cette manière, quoiqu^il ait sauvé de la destruction une centaine de vers des GéorgiqueSy il en a conservé bien peu qui puissent nous aider à connaître Touvrage en lui-même, son sujet, ses proportions. Chose très regrettable ; car, enfin, l'apparition d'un poème sur la vie rustique à la (in du xu^ siècle, c'est un événement fort intéressant, à notre avis.

Ni en France, en effet, ni ailleurs on ne nourrissait en ce tempslà aucune tendresse pour Tagriculture. Qu'ils étaient loin les jours dans lesquels les poètes de Tâge carolingien avaient aimé parer de rustiques atours leurs protecteurs ! A la campagne les clercs français ne rencontraient guère des Tityres et des Mélybées; ils n'y voyaient que ces « animaux noirs », dont parlera encore Labruyère, les « vilains », nuisible engeance, objet de mépris et de moquerie pour tout le monde. Le moyen âge dans son horreur pour le u vilain », a enveloppé aussi la terre et sa culture : il n'a jamais montré aucun intérêt pour les ouvrages qui se rapportent à la vie des champs ; les vieux auteurs romains eux-mêmes ont été alors presque oubliés. Il faut venir jusqu'à la fin du xui® siècle pour rencontrer des poètes qui ne jugent pas inconvenant à leur dignité d'écrire des pièces où Ton s'adresse aux vilains dans un autre but que celui de les prêcher ou de les honnir.

Je ne crois donc pas du tout, tant s'en faut, que le dessein de composer un poème sur les travaux des champs ait été inspiré à Gautier par des goûts champêtres que personne de son âge ne partageait. Il y a là, ou je me trompe fort, des motifs tout à fait littéraires et personnels. Le protégé de Guillaume I^', le vénérable évêque de Reims, a été harcelé toute sa vie par l'ambition d'être

dans VAlexandréide il n'y en a presque pas. Toutefois bien des vers de notre recueil rappellent le langage pompeux et ovidien, pour ainsi dire, du chanteur d*Alexandre I

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envisagé comme l'émule de Virgile. Ses admirateurs n'avaientils pas paraphrasé à son usage, lorsqu'on attendait la publication de VAlexandréidCj un vers fameux de Properce :

Nescio quid maius nascitur Aeneide?

Et quoiqu'il eût été appelé par Alain, son rival le plus redouté, Mae vins ^ n'avait-il pas préparé son épitaphe, en calquant le distique' bien connu du poète de Mantoue?

Insula me genuit, rapuit Castellio nomen ; Perstrepuit modulis Gallia iota meis.

Un homme, qui était dans ces dispositions d'esprit, devait donc accueillir avec empressement le projet de faire suivre au poème épique, qui lui avait donné la gloire, un poème didascalique. Lui aussi aurait, après cela, eu le droit de dire : Cecini pa8cua, rura, duces.

En voilà bien assez, il me semble, pour conclure que l'attribution du manuscrit parisien est très acceptable. On poiurait toutefois demander encore : Comment se fait-il qu'un poème considérable, écrit par un auteur qui a joui d'une renommée extraordinaire au xu® siècle, soit tombé dans un oubli si complet, qu'aucun bibliographe ancien ne le mentionne, aucun manuscrit ne le conserve ? A cela il y a une réponse toute prête. Gautier a été enlevé, sfinon à la fleur de son âge, du moins en pleine vigueur d*esprit, aux études, à la poésie, par une maladie affreuse, la lèpre, qui le força à s'ensevelir tout vivant au fond d'une « meselerie ^. » Peut-être, lorsqu'il fut frappé par ce fléau épouvantable, les Géorgiques étaient encore sur le métier ; demeurées inachevées, elles restèrent inconnues à la plus grande partie des admirateurs de Gautier ; personne n'en prit que par exception des copies, et, une fois Toriginal disparu, l'ouvrage entier sombra.

Est-il impossible maintenant de tirer des vers qui nous sont restés, des renseignements sur le poème, sa conduite, ses parties ? Voici le peu que nous avons à dire à ce sujet.

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