M». 18906-J2. fol. 56v-69v
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leiice de cette double rédaction grecque n*autorise nullement à prononcer ici, comme on serait tenté de le faire, le nom de Syméon Métaphraste. Le groupe des martyrs de Calabre n*a probablement pas pénétré dans les grands recueils hagiographiques de rÉglise grecque orientale, et il est bien certain que la collection attribuée au grand logothète ne renferme pas leurs Actes '.
Ne nous occupons donc que du texte 'Ev toîç xaipoTç 'Âvtcovivou, et résumons le récit de Thagiographe.
Le drame se passe durant la persécution d'Antonin. Senator, Viator et Cassiodore étaient trois frères. Leur père s'appelait (lassien, et était premier officier (irpûto; orparriXaTTiç) du roi de Sardaigne Delcheme (AëXxei^o;); leur mère, Dominata, était une chrétienne de noble race, originaire de Rome. Cassien ayant succombé dans une guerre contre les Gaulois, Dominata invite ses enfants à Taccompagner à Rome, et les exhorte à embrasser le christianisme. Ils se rendent à ses exhortations, et on s'embarque.
Mais une terrible tempête surprend le vaisseau, qui finit par aborder à Césarée. L*évéque Eusèbe baptise les fils de Dominata, avec un grand nombre de passagers.
Cependant, une guerre éclate entre les villes de Césarée et de (^rthage. Senator prend le commandement des troupes de (lésarée, marche sur la ville ennemie, s'en empare, et convertit la majeure partie des habitants. Mais quelques méchants vont les accuser auprès de l'empereur, lui et ses frères, de ne pas croire au dieu Geabis (Féapi?)- Aussitôt arrive à Carthage un prt*fet nommé Danobaos (Aavô^acç) qui fait arrêter les trois frères, leur mère Dominata, un serviteur nommé Florentins, et *^ixante-trois soldats chrétiens. Ces derniers sont condamnés à avoir la tète tranchée. On embarque les autres sur un vaisseau, sous la garde de Nicanor, neveu du préfet, et de quarante-deux soldats qui ont reçu Tordre de les jeter à la mer.
Une tempête met l'embarcation en danger. Tout l'équipage se jette aux genoux des martyrs, et promet d'embrasser la foi
1. Cf. LeM M^nologes grecê (Analecta Bollandiana, t. XVI, 1897, p. 319-21..
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chrétienne. Cependant, Danobaos, voulant se porter au secours de son neveu, prend la mer à son tour; mais il est aussitôt englouti sous les flots.
Après dix jours, le vaisseau qui porte nos martyrs aborde heureusement à Tile de Lipari. Nicanor apprend qu^on n*est pas loin de la Calabre, dont son père Dothtalinos est duc. Il y conduit tous ses compagnons de voyage, et arrive avec eux au pied du mont Brixion, en Calabre, près des sources thermales qui sont non loin du rivage. Là le malheureux, oubliant toutes ses promesses, abandonne ses compagnons, et se retire avec deux soldats à la ville de Bibona, résidence de son père. Pendant qu'il lui raconte ses aventures, arrive la nouvelle de la mort de Danobaos. Sur le champ, Dothtalinos fait jeter en prison Senator et ses compagnons, ainsi que les quarante soldats qui ont reçu le baptême, et bientôt il leur fait trancher la tète, aux quatre premiers sur le bord de la mer, aux autres à l'endroit même des sources thermales. Peu de jours après, Dothtalinos et son fils Nicanor périssent par accident.
Florentins, le serviteur des martyrs, s'était caché. Il alla trouver 1 evêque de Taormina en Sicile, Alexandre. Celui-ci se rendit aux thermes de Calabre, et trouva les corps des quarante martyrs. Une église fut élevée à cet endroit, mais les reliques furent transportées à Taormina. Quant aux corps de sainte Dominata et de ses fils, ils avaient été cachés par un prêtre nommé Epiphane, qui bâtit plus tard une église en leur honneur.
L'auteur de cette histoire ne serait autre que Florentins : « Et moi Florentins, dit-il, serviteur des saints martyrs, lorsque je fus revenu de la Sicile en Calabre, je restai douze ans dans Téglise qui leur fut dédiée ; et quand je devins vieux et impotent, je me retirai à Rome où je revêtis Thabit monastique. C'est là que jécrivis cette Passion que j'envoyai à toute la Chrétienté »,
Malgré la suppression d'un grand nombre de détails, cette rapide analyse suffira à faire juger la pièce, et à la classer parmi les romans les plus absurdes qui déshonorent la littérature hagiographique. On se demande avec stupeur comment le faussaire qui se cache sous le nom de Florentins a pu obtenir quelque
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créance. Et pourtant son récit a été traduit en latin, et même retravaillé en grec !
Il ne peut être question de discuter la chronologie d'une pièce pareille, ni d'attacher la moindre importance au détail des aventures et à la trame du récit. Examinons rapidement le petit nombre de traits qui n'échappent pas complètement à l'appréciation.
A moins de supposer que l'hagiographe n'ait pris plaisir à mystifier ses lecteurs trop crédules, il faut lui reconnaître une rare ignorance de l'histoire et de la géographie. Sans parler des noms impossibles de Delcheme et de Dothtalinos, le roi de Sardaigne et le duc de Calabre contemporains des Antonins, la guerre entre Césarée et Carthage — il s'agit bien de Césarée de Palestine, comme le montre assez le souvenir d'Eusèbe, — et bien d'autres traits qu'il ne vaut pas la peine de détailler, tout cela dépasse de bien loin les limites ordinaires de l'absurde en hagiographie. Les pieux romanciers de Byzance n'atteignent pas à ce degré d'ineptie, et, s'ils ne reculent pas devant les invraisemblances, leurs récits ne présentent généralement pas le caractère puéril qui distingue celui-ci. Notre auteur ne cesse d'être incohérent que lorsqu'il arrive avec ses héros aux environs de la Grande-Grèce. On constate qu'il ne parle plus de choses qu'il ignore, et qu'il ne se contente pas de rassembler des réminiscences incohérentes. Le passage de l'île de.Lipari en Calabre, la ville de Bibona (Monteleone di Calabria), les eaux thermales, la visite de l'évêque de Taormina, la retraite de Florentins à Rome, tout cela nous transporte dans un cadre topographique qui n'est plus de pure fantaisie. La Calabre n'était pas étrangère à l'auteur, et c'est vraisemblablement dans ce pays qu'il écrit. C'est là encore que nous ramènent les saints qui sont l'objet de son récit.
Nous l'avons dit, le groupe Senator, Viator, Cassiodorus et Dominata n'est connu que par cette histoire. La forme du dernier nom Dominata ^ est contraire aux lois de l'onomastique latine. S'il n*a pas été inventé, ce qui est moins probable, il a été mal lu, et altéré. Viator est un consul contemporain du grand
1. Dans les auteurs récents, le nom se rencontre défiguré sous la forme Nominata ou Nominantia. Crudo, op. et/., p. i06, 107, note.
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Cassiodore : Flavius Viator, dont le nom a servi à désigner les trois années 495-97 K Est-ce aussi le nom d'un martyr? Nous n'avons qu'un seul témoin qui raffîrme : l'auteur de la légende.
Restent les deux noms de Senator et de Cassiodore. Serait-ce le hasard qui les a rapprochés, pour former précisément le nom du ministre de Théodoric, Cassiodorus Senator ?
On le sait, le nom de Cassiodore est fort rare. Il appartient à une famille bien connue établie depuis le milieu du v*^ siècle au moins ^dans le Bruttium (Calabria Ulteriore), et ayant son principal domaine à Scyllaceum (Squillace). Un martyr nommé Cassiodore, ayant un frère du nom de Senator, devait appartenir à cette famille, ou du moins on ne pouvait manquer de le lui attribuer. Le grand Cassiodore n'aurait pas ignoré un souvenir aussi glorieux, et lui qui recommandait à ses moines la lecture de la Passion des martyrs ^, aurait bien laissé dans ses écrits quelque allusion à des martyrs de sa race et de son sang.
La conclusion s'impose. Le groupe des martyrs Domina ta, Viator, Senator, Cassiodorus n'a jamais existé que dans Timagination de Thagiographe. Viator pourrait bien être le consul de ce nom. Quant aux deux personnages qui s'appellent Senator et Cassiodorus, ils ne sont autre chose que le dédoublement du célèbre homme d'état Cassiodorus Senator.
Comment sont-ils devenus les héros d'une légende hagiographique ? Je soupçonne que les noms de Cassiodorus Senator, du consul Viator et d'un autre dont on a fait Dominata, se sont trouvés réunis sur une inscription découverte aux environs d'une série de sépultures d*où l'on a cru retirer des corps saints. Les inventions de reliques suspectes sont si fréquentes au moyen âge, qu'il n'est pas téméraire d'émettre pareille hypothèse. Quant au fait d'une légende circonstanciée, n'ayant d*autre fondement qu'une inscription mal comprise mise en relation avec des reliques vraies ou supposées, on pourrait en citer plus d'un exemple. Les bévues des épigraphistes du moyen âge avaient souvent des conséquences fort graves. De nos jours, une leçon
i. MoMMSBN, Chronicu minora, t. III, p. 539-40.
2. Voir MoMMSEN, Cassiodori Senatoris rariae (M. G. auct, aniiq,^ t. W\\
p. VII.