LA PAROLE
Venons donc à la parole. Il faut savoir gré à l'auteur de reconnaître qu'il y a une philosophie du langage et qu'on ne doit pas en décliner l'étude; il faut regretter, avec lui, que la psychologie linguistique soit négligée (p. 98). Chose bien digne de remarque chez un psycho-physiologiste aussi décidé et aussi exclusif, il fait autant de cas de la psychologie linguistique que de la psychologie physiologique. Loin de le contredire, nous abonderons dans le même sens, et nous ajouterons que la philosophie du langage est de la plus haute importance non seulement en psychologie, mais en logique et en métaphysique. L'importance du langage est universelle. Malheureusement M. Ribot n'étudie guère le langage que par le dehors. Comment pourrait-il l'étudier par ce qui en fait l'âme, puisque cette âme est l'idée universelle, qu'il s'efforce constamment de dénaturer pour en faire le simple fruit de l'évolution de l'idée sensible? Il va sans dire qu'il accorde aux animaux un langage
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sans différence essentielle avec le nôtre; mais il affirme aussitôt que ce langage est très rudimentaire. II nous paraît, au contraire, que ce langage est très parfait, mais dans son genre, qui est inférieur. C'est-à-dire qu'il faut distinguer deux espèces de langage : l'un sensible et l'autre rationnel. L'homme les associe en lui, mais Panimal n'a que le langage de la sensibilité. II ne paraît pas que le langage de certaines espèces animales, qui se concertent merveilleusement pour travailler et se communiquent si vite leurs informations et leurs impressions, soit imparfait en luimême : il est très remarquable, au contraire, comme Tinstinctde ces animaux, mais il est tout sensible; il exprime peut-être tout ce que ces animaux connaissent, mais rien que ce qu'ils connaissent. Ce qui fait la valeur du langage humain, même le plus dégradé, c'est qu'il exprime des idées universelles. Or, ce n'est pas graduellement que le langage humain est arrivé à exprimer ces idées : il n'a existé qu'avec ces idées, qui ontsurluiunepréexistenceaumoinsde nature. Mais telle n'est pas l'opinion de M. Ribot, qui admet l'origine tout évolutionniste du langage. L'homme primitif aurait d'abord émis des cris inarticulés, puis des sons et mêmes des chants, enfin des articulations. La parole en naquit. Combien elle fut faible à l'origine ! D'abord quelques adjectifs ; ceux-ci en se particularisant, donnèrent les substantifs ; le verbe n'apparaissait pas encore, etc.. Comment pareille théorie pourrait-elle nous en imposer, alors qu'elle n'a guère d'autre autorité en linguistique, que celle de M. Paul Regnaud, collaborateur de la Revue philosophique ? Ke]exée dé]k parla plupart des linguistes, elle est inadmissible en philosophie. Les langues si misérables de certains sauvages, qu'on nous représente comme des exemples de ce que pouvaient être les langues primitives, ne sont en réalité que des langues déchues, comme le seraient nos patois par rapport au latin d'où ils dérivent, s'il n'y avait à côté et au dessus d'eux une langue littéraire. D'ailleurs, même ces langues diminuées, ont encore une âme, qui est l'idée vraiment générale, ridée universelle. Même ces langues, pour qui les a étudiées
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sérieusement, sont des merveilles ; et naguère tel missionnaire d'Afrique protestait, dans les Missions catholiques (mars 1898), contre le jugement défavorable porté par certains linguistes sur les idiomes africains. Il y a, quoi qu'on dise, une grammaire générale qui s'applique à toute les langues. Les idéologues, ici d'accord avec lesspîritualistes, ont raison sur ce point ; et il est étonnant que M. Ribot les répudie, lui qui par tant de côtés en descend si légitimement. Mais il est inutile d'insister davantage sur un chapitre ouvert à tant de controverses entre linguistes ou philologues.