LES FORMES MOYENNES DE L ABSTRACTION
Ces formes moyennes comprendraient deux classes : dans la première, le mot jouerait un rôle effacé, et le concept se différencierait à peine de « l'image générique » ; dans la deuxième classe, le mot jouerait un rôle prépondérant.
— On peut répondre aussitôt que le mot manque souvent à nos abstractions les plus élevées. Sans doute le mot sert beaucoup à la pensée, mais il ne lui tst pas absolument nécessaire et ne la mesure point. On peut même croire que nombre de personnes (et si elles ne sont pas les plus disertes, elles ne sont pas les moins judicieuses) pensent bien souvent en appuyant leurs idées sur d'autres signes que des mots prononcés ou imaginés. A chacun il arrive maintes fois d'avoir des idées confuses mais très abstraites, sans trouver encore leur première formule. La forme transitoire d'abstraction que l'on cherche ici entre ridée sensible et Tidée universelle n'existe donc pas. En particulier, on n'est pas fondé à regarder comme des formes moyennes de l'abstraction ces idées générales et confuses qui animent déjà la parole hésitante de l'enfant et qui iront plus tard en se développant et en se précisant.
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Ces idées premières, ces idées principes de Tordre intellectuel sont déjà ce qu'il y a de plus universel, de plus abstrait, quoique de moins réfléchi. La science les éclaircira, la science en déduira mille conséquences ; mais la science ne les dépassera jamais absolument. Comment dépasser les idées d'être, de substance, de loi, d'ordre, de vérité, de beauté, de moralité et les principes qui en naissent immédiatement? Notre esprit y est enfermé pour ainsi dire, comme notre corps en ce globe, entre les deux pôles, et les deux autres points cardinaux. Or ces idées et ces principes sont contemporains des origines de la vie intellectuelle : ils n'ont pas manqué aux premiers peuples, ils ne manquent pas à Tenfant de dix ans tant soit peu apte et instruit. Il est donc injuste de les regarder comme des formes moyennes de l'abstraction.
L'esprit humain, Tesprit des peuples primitifs est parti des hauteurs, bien que, dans Tordre expérimental et celui des progrès matériels, il ait dû gravir laborieusement toutes les pentes. Et voilà peut-être une des raisons pour lesquelles le simple est si près du sublime ; de là aussi cette alliance si souvent remarquée entre le naturel et le vrai, le spontané et le beau. Bien avant que la grammaire et la rhétorique eussent trouvé leurs lois, les peuples anciens nous ont laissé des modèles qui ne seront jamais dépassés. Il en est de même dans tous les ordres de connaissances. Nos abstractions ne vont pas précisément en s'élevant, mais plutôt en s'éclaircissant et aussi en se compliquant. Faudra-t-il dire parexemple,comme paraît lecroire M. Ribot, que nos classifications zoologiques sont plus abstraites que celle d'Aristote ? Nous pouvons dire seulement qu'elles sont plus savantes, plus complètes et plus exactes ; mais elles ne portent point sur des idées ou des principes plus abstraits. Il serait d'ailleurs parfaitement ridicule de supposer qu'Aristote n'a connu et pratiqué que des formes moyennes d'abstraction. Or ce que nous disons des classifications scientifiques, il faut le dire aussi des langues, qui ne sont, pour ainsi dire, que des classifications universelles des pensées humaines. Parmi les langues, il en est de plus
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savantes et de plus riches que les autres, mais aucune n'est dépourvue de ces idées premières, majeures, qui dominent toutes les idées particulières. Ces idées premières, loin d'être équivoques entre le concret et l'abstrait, tranchent mieux encore que toutes les autres sur les idées purement sensibles, et montrent bien que si le concret et l'abstrait se lient dans notre connaissance, ce n'est pas qu'il y ait continuité de l'un à l'autre, mais c'est que nos facultés intellectuelles et sensibles sont intimement associées.
LES FORMES SUPÉRIEURES DE l'aBSTRACTION
Au début de ce chapitre, l'auteur se demande si nous pouvons ne penser qu'avec des mots. Il ne le croit pas, mais il faudrait encore, selon lui, quelque image, visuelle ou auditive ou motrice. Cette réponse nous paraît au moins incomplète et voici la nôtre. A proprement parler et s'il s'agit de la pensée intellectuelle, propre à l'homme, nous ne pensons ni avec des mots ni avec des images, mais avec des idées universelles, purement spirituelles en ellesmêmes ; et la suite le fera voir de plus en plus. Seulement, à cause de l'union intime des sens et de l'intelligence, nous ne pouvons saisir et manier, pour ainsi dire, nos idées intellectuelles qu'avec des images ou avec des idées sensibles. Mais c'est une grave erreur de confondre celles-ci, si subtiles soient-elles, avec celles-là, comme paraît le faire sans cesse M. Ribot. Les expériences mêmes qu'il rappelle peuvent servir à le réfuter.
Il s'est proposé, nous dit-il, de pénétrer la nature intime du concept, en recherchant ce qu'il y a dans la conscience immédiatement en plus du terme général. Pour s'en bien informer, il a soumis à une expérience méthodique un certain nombre de personnes, auxquelles il a posé invariablement la question suivante : A quoi pensez-vous
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immédiatement avant réflexion, sitôt que j'ai prononcé devant vous tel terme général ? Les termes généraux sur lesquels portaient les investigations étaient les suivants, au nombre de 14: chien^ animal^ couleur ^ formCy justice^ bontés vertu^ loi^ nombre^ force^ iemps^ rapport^ cause^ in- ,/ini {p. i3i). Qu'est-il arrivé? Ce à quoi il fallait s'attendre et que nous aurions pu prédire. Chez les personnes interrogées, les termes généraux ont réveillé d'ordinaire immédiatement le souvenir de quelque image ayant quelque rapport avec l'idée exprimée par le terme général et avec les habitudes du sujet. On sait que la plupart des personnes pensent en se servant d'imaginations de la vue : les typographes en particulier se représentent facilement les mots écrits plutôt que les mots entendus ; des peintres, des sculpteurs, des musiciens penseront plutôt en se représentant des figures et des couleurs, ou des attitudes et des formes, des mélodies et des harmonies ; d'autres encore incarneront peut-être leur pensée dans des mouvements exécutés ou imaginés, etc. Il y a, sous ce rapport, autant de psychologies qu'il y a de professions ou d'états d'âme habituels : psychologie des musiciens... des sourds-mueis, etc. Il est clair en effet, que l'imagination, sans parler des autres facultés, se spécialise selon l'état, l'aptitude et l'exercice de chacun, sans cesser pour cela d'être une seule et même faculté, quoi qu'on en dise.
Mais — et c'est ici que nous voulons en venir — cette diversité d'images que réveille le même terme général en diverses personnes, ou dans la même personne en diverses circonstances, prouve très bien que l'idée intellectuelle, universelle ne se confond avec aucune image ni avec aucun extrait d'image. Comment donc ! Voilà, par exemple, que le mot loi réveille immédiatement en celui-ci la pensée d'un juge en robe et en toque; chez celui-là, la pensée d'une balance ; chez un autre la vue d'un geste impératif ou bien la sensation d'une harmonie, d'un mouvement régulier, cadencé, etc. : à qui persuadera-t-on que le concept de loi se confond avec l'un ou l'autre de ces symboles, qui peuvent varier à l'infini, alors cependant que Tidée est
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invariable et une ? La même personne qui a l'idée très précise de Dieu, de Tâme, de substance, de cause, etc. peut se les représenter de mille manières et disserter sur ces notions en se servant successivement de toutes sortes de comparaisons, de métaphores et d'images : images de la vue, de l'ouïe, des autres sens externes ou internes. Un mot prononcé intérieurement par l'imagination pourra peut-être lui suffire. On peut donc dire, à cet égard, qu'on peut penser rien qu'avec des mots. Mais il faut convenir ici que s'il y a vraiment pensée intellectuelle, et non pas seulement un phénomène de psittacisme mental, le mot n'est que le véhicule de l'idée. On pense intellectuellement avec l'idée. M. Ribot est donc incomplet quand il dit que nous pensons non avec des mots, mais avec des. signes (p. i5o). Non, les signes ne suffisent pas: à quoi d'ailleurs se rapporteraient-ils ? Nous ne pensons, en définitive, qu'avec des idées. M. Ribot semble en convenir, quand il reconnaît qu'il y a une mémoire d'abstraits, quand il oppose l'abstraction à l'image, quand il dit qu'il y a un « dessous D caché sous celle-ci. Mais, hélas ! il retombe tout à fait dans l'opinion sensualiste, quand il conclut que « l'antagonisme de l'image et de l'idée c'est celle du tout et de la partie » (p. i53), et que les concepts ou les abstraits ne sont que « des extraits » (p. 154). Il nie donc précisément l'idée universelle qu'il s'agissait d'expliquer.