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EVOLUTION DES PRINCIPAUX CONCEPTS

Suivons-le maintenant dans l'application de sa théorie à quelques-uns des principaux concepts.

Le nombre. — Bien des opinions ont été avancées sur l'origine de l'idée de nombre. Stuart Mill pense que l'enfant perçoit le nombre, comme il perçoit la couleur, la rondeur, la dureté et les autres qualités des objets. D'autres pensent

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que c'est par le toucher qu'on perçoit d*abord Tunité et la pluralité : l'unité, c'est le continu ; la pluralité, c'est le discontinu. Tour à tour on a demandé la perception du nombre à la vue, à l'ouïe, au tact. D'autres ont cherché le prototype de l'unité dans le moi et l'expérience interne. Enfin, William James ramène la perception de Punité et de la pluralité à l'attention et aux coups de l'attention. M. Ribot préférerait dire : aux coups de l'abstraction. Toutes ces hypothèses, selon lui, sauf la dernière, ne donnent que la matière brute de l'unité ; il aurait fallu des siècles pour passer de l'idée confuse, vague de l'unité et de la pluralité à l'idée claire et précise. Une preuve eh serait que les sauvages ne comptent que quelques unités. L'idée abstraite du nombre ne naîtrait qu'avec le mot ; elle serait subjective et une création du moi.

— Mais l'auteur nous paraît confondre ici des choses bien différentes et céder toujours à ses préjugés d'évolutionniste. Il y a d'abord deux idées bien différentes du nombre : l'idée sensible et l'idée abstraite ou intellectuelle, A coup sûr, l'idée sensible ne manque pas aux animaux; elle vient de même à l'enfant par tous les sens : on voit, on sent, on distingue une ou plusieurs choses. Mais, outre cette idée, il y a dans l'homme l'idée abstraite ou intellectuelle du nombre. Or, celle-ci ne manque point aux hommes d'ailleurs les plus incultes, les moins capables de poursuivre un calcul mathématique. Elle leur est suggérée sans doute par tous les sens et aussi par la conscience, mais elle est le fruit de l'esprit informé par les sens. Cette idée est plus ou moins confuse, nous le voulons bien ; beaucoup d'hommes sont incapables de distinguer avec réflexion entre l'unité transcendante, celle de l'être et des individus, et l'unité mathématique, qui en définitive, ne sort pas du domaine de la quantité-, plusieurs même n'ont point creusé l'unité mathématique, ni étudié le système décimal, ni compris par conséquent comment ce système se plie merveilleusement à toutes les évaluations. Qu'importe! L'idée abstraite de nombre existe pourtant dans leur esprit, comme en témoigne sans cesse leur langage et leur conduite : la

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science pourra éclaircîr cette idée et la développer, l'appliquer à mille calculs, mais elle ne la rendra pas précisément plus abstraite; elle ne pourra jamais la dépasser absolument : on ne sort pas de l'unité. Nous voyons bien ici l'évolution de la science du nombre, mais nous ne voyons pas que l'idée abstraite du nombre sorte de l'idée sensible du nombre comme de sa cause suffisante. Autrement, comment se fait-il que l'animal ne calcule pas, lui qui, à n'en pas douter, a l'idée sensible de nombre, alors surtout que nous le voyons distinguer si bien parmi une foule d'objets et d'individus différents.

Au reste, nous souscrirons volontiers à ce que dit l'auteur sur l'importance de l'unité fondamentale dans les nombres et sur celle des chiffres arabes et des signes algébriques pour l'évolution de la science du calcul. Remarquons cependant que les anciens (Egyptiens et Grecs), qui étaient si mal servis par les signes numériques employés de leur temps (lettres numérales, etc.), sont arrivés néanmoins à des résultats surprenants, qui frappent d'admiration nos mathématiciens contemporains. Tant il est vrai que l'idée intellectuelle est plus ou moins indépendante du signe sensible : la perfection de l'un ne mesure pas absolument la perfection de l'autre.

Enfin, nous admettons encore avec l'auteur, que la psychologie n'a rien à voir avec le nombre infini, qui ne saurait tomber sous aucune expérience. Notons cependant que l'idée d'infini est Tune des premières à naître dans l'esprit, où elle se distingue très bien de l'idée d'indéfini. Si celle-ci peut être donnée dans l'ordre sensible, il n'en est point de même de celle-là. Il y a donc deux sources absolument distinctes de nos idées : les sens et l'esprit. Et les idées propres à l'esprit, en commençant par les plus hautes, ne tardent pas à luire, car elles orientent toute la vie intellectuelle, qui ne se conçoit pas sans elles : il suffit que les sens soient un peu éveillés et fournissent la matière ou l'objet nécessaire. Quelle est la langue, par exemple, qui manque de ces mots : toujours^ jamais^ ou de leurs équivalents, qui ne supposent rien moins que l'idée d*infini?

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L'Espace. — L'auteur rejette avec raison l'hypothèse kantienne des formes à priori de l'espace et du temps. L'espace et le temps, en effet, sont d'abord des données sensibles et objectives, sur lesquelles travaille ensuite notre esprit. Il y a donc un espace concret et un espace abstrait. Mais Terreur du sensualisme et de l'évolutionnisme est toujours de vouloir tirer l'abstrait du concret sans l'intervention d'une autre faculté que les sens. Â coup sûr, l'animal connaît l'espace, les lieux où il se retrouve avec une si merveilleuse facilité. Que Ton songe un instant à l'hirondelle qui revient chaque année, et de si loin, à son nid; au pigeon voyageur qui, transporté à d'immenses distances, retourne à tire-d'aile à son colombier. Mais nous demanderons toujours à nos adversaires : comment se faitil que l'animal qui connaît si bien l'espace sensible, n'ait pas l'idée abstraite de l'espace, idée qui ne manque à aucun être raisonnable ? Nulle part nous ne voyons ces transitions qu'on nous promet entre le concret et l'abstrait; le moyen terme manque toujours. Je constate bien chez l'animal une connaissance sensible très parfaite, mais rien encore d'intellectuel, au lieu que des hommes et des enfants, dont les connaissances sensibles sont très importantes, ont l'esprit ouvert à toutes les idées générales. Le concret et l'abstrait coexistent dans la créature humaine et évoluent même de concert; mais l'abstrait ne peut se tirer du concret seul, même le plus affiné par la nature et l'exercice.

Le temps. — Mêmes observations sur le temps. Ce n'est pas une forme à priori de la sensibilité, mais il est objectif et nous est donné d'abord par l'expérience sensible. Il y a, en effet, un temps concret, une durée qui tombe sous les sens et que perçoivent les animaux. Quelle merveilleuse connaissance plusieurs espèces n'ont-elles pas des divers moments de la journée et de la nuit, de l'heure propice pour la chasse, le travail ou le repos, de la saison où ils doivent émigrer ou revenir, etc. ! Et cependant l'homme seul a l'idée abstraite, universelle et mathématique du temps: elle ne manque à personne, bien qu'elle ne soit éclaircie et développée que par la réflexion et la science.

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Il nous paraît bien inutile ensuite de nous attarder à certaines observations, où paraît se complaire M. Ribot. Qui veut-il réfuter quand il s'élève contre cette affirmation, que le présent n*est qu'un point? Eh! sans doute, le présent mathématique n'est qu'un point ; mais qui soutiendra jamais que le présent réel et expérimenté, celui dont nous avons conscience, n'est qu'un point mathématique ? Que nous importe ensuite que la durée réelle et sensible que nous pouvons saisir soit de quelques dixièmes de seconde ou même d'une minute? Nous reconnaissons là cette philosophie qui prétend mesurer les sensations, alors qu'elle ne mesure que l'objet senti ou les conditions de la sensation. Plusieurs des nôtres se laissent peut-être séduire par ces apparences scientifiques. Tout cela nous paraît assez vain au regard de la métaphysique. Que nous importe encore ce que l'on nous dit du « point d'indifférence » ou de l'unité de temps ? Ce qu'il y a de plus clair et ce que M. Ribot reconnaît à son tour, comme l'avaient reconnu les anciens et Platon en particulier, c'est que le temps est éminemment relatif.

Il reste toujours à déterminer l'origine de l'idée abstraite de temps. Les uns ont voulu la tirer des sensations externes (série d'aspects ou de sons, par exemple); les autres, des sensations internes (série d'états de conscience). On a considéré combien les mouvements naturels et rythmiques, comme le pouls, la respiration, favorisent la représentation du temps et en facilitent l'évaluation. Et, de fait, ces matières premières d'où l'idée de temps peut être abstraite, sont excellentes. Mais il faut reconnaître, en outre, qu'il y a un esprit capable de cette abstraction, un esprit qui généralise la succession et la considère comme uniforme et continue. Deux termes lui suffisent avec un troisième pour intermédiaire, sans discontinuité; d'où le présent, le passé et le futur. Le passé se prolonge indéfiniment derrière nous ; le futur se prolonge indéfiniment en avant, et le présent ne cesse de les joindre l'un à l'autre. Cest là toute l'idée de temps. Il n'est pas d'être raisonnable qui en soit dépourvu, bien que tous ne puissent en

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faire l'analyse* L*anîmal, au contraire, même celui qui distingue avec le plus de sûreté les divers moments de la nuit et du jour, n'y arrive point.

Telle n'est point cependant l'opinion de nos évolutionnistes. Il y aurait deux stades dans révolution de l'idée abstraite du temps. Dans le premier, le temps serait représenté par la mémoire et l'imagination; dans le deuxième, nous aurions le concept pur, déterminé par les signes seuls. Le concept pur de temps n'aurait été dégagé que par les astronomes. — Il est évident, au contraire, que ceux-ci n'ont fait qu'appliquer le concept de temps et calculer les différents temps. Ils n'ont pas élaboré le concept même, qui est des premiers et fonde la science au lieu d'en être le fruit. Ce concept ne manque à personne, bien que tous ne puissent l'expliquer philosophiquement. Les astronomes eux-mêmes le peuvent-ils toujours? On a vu des astronomes comme Newton, se tromper grossièrement sur la nature même de l'espace et du temps, qu'ils avaient d'ailleurs calculé avec une science admirable.

M. Ribot rejette ensuite, avec raison, le temps infini. Mais on n'est pas fondé suffisamment à regarder le temps comme subjectif, bien qu'il n'existe pas d'une manière abstraite et uniforme comme nous le concevons. Ce qu'il dit du iQmps plein et du temps ptde qsi assez justifié par les observations que chacun peut faire. En somme, le temps est relatif, et c'est le multiplier que de le bien remplir.

L'idée de cause. — Avec la cause nous nous élevons à des idées plus hautes. Impossible ici de ne pas se prononcer sur les questions les plus graves de la métaphysique. Vainement l'auteur proteste-t-il qu'il s'en tiendra rigoureusement à son sujet, qui est l'apparition de l'idée universelle de cause : les idées de miracle et de hasard, avec les problèmes qu'elles entraînent, se présentent d'elles-mêmes, et l'auteur montre bien que son siège est fait. Sinon, pourquoi parlerait-il déjà de « l'identité de la cause et de l'effet»? (p. 214.)

Fidèle au principe évolutionniste, que l'idée de cause a les plus humbles origines, il étudie successivement :

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I® l'origine expérimentale de Tidée de cause; 2^ sa généralisation ou le passage de la forme individuelle subjective à la forme objective ; 3** sa transformation et sa scission en deux idées fondamentales : d'abord l'idée de force, d'énergie, de puissance active, X métaphysique ; ensuite l'idée de succession constante, invariable, de rapport fixe; et cette dernière idée de la cause se confondrait avec celle de loi. Mais nous protestons dès maintenant contre cette identification, qui est démentie par une aualyse exacte de nos idées.

La loi, c'est plutôt le mode d'action de la cause; mais celle-ci ne se confond point avec son mode d'action, ni surtout avec ses effets. On reconnaît bien là cette tendance du positivisme de supprimer toujours la science des causes et des substances pour ne conserver que la connaissances des phénomènes et des lois.

Suivons néanmoins l'auteur dans ses trois étapes.

Et d'abord l'idée de cause serait de source interne et subjective; elle nous serait suggérée par notre activité motrice; un être purement passif n'aurait pas l'idée de causalité. Toutefois, M. Ribot s'éloigne ici de Biran en ce qu'il cherche l'expérience de la causalité non dans la volonté, mais dans l'activité. — Nous ne partageons point l'opinion de l'un ni celle de l'autre dans ce qu'elles ont d'exclusif. Sans doute, l'expérience interne que nous avons de notre propre causalité, surtout de notre causalité volontaire et libre, éclaircit singulièrement l'idée que nous avons de la cause; mais cette notion s'imposerait à notre esprit en dehors de notre propre causalité. Gomme toutes les autres idées d'ordre métaphysique, celle-ci peut nous être fournie par notre esprit travaillant sur les premières données de l'expérience. Nous voyons, en effet, des phénomènes se succéder, nous assistons à des commencements auxquels notre esprit cherche des antécédents qui soient leur raison suffisante, c'est-à-dire des causes. L'idée de cause est donc comtemporaine du principe de causalité, principe absolu, l'un des premiers que saisisse la raison. Notre opinion fût-elle inexacte, fût-il vrai que de fait nous

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n'avons Tidée de cause que parce que d*abord nous expérimentons notre propre causalité, il n'en resterait pas moins que ridée de cause est universelle comme le principe de causalité dont elle ne se sépare pas, et qu'elle luit dès l'origine de la vie intellectuelle. Toujours l'esprit humain débute parcesidéessupérieureSyCesgrandesloisde la métaphysique et de la logique qu'il nesait encoreappliqueravecméthode, mais qui éclairent néanmoins ses premières démarches.

Mais nos évolutionnistes n'admettent rien de tel, et M. Ribot réédite ici leurs suppositions les plus arbitraires. Après que l'homme aurait expérimenté sa propre causalité, il obectiverait cette notion, c'est-à-dire que son imagination créerait des volontés extérieures analogues à la sienne : il animerait les rivières, les flots de la mer, les vents et les nuages : c'est la période du fétichisme^ que n'ont pas encore dépassée nombre de sauvages. L*homme civilisé y revient momentanément, quand il se laisse dominer par Tinstinct et décharge sa colère sur les choses, comme l'enfant qui bat ce qui l'a blessé, ou le chien qui mord la pierre qu'on lui a jetée.

Mais il est facile de voir que l'instinct n'a rien de commun ici avec l'idée de cause. Et quant au penchant des peuples superstitieux à prêter une volonté et une personnalité aux causes physiques et à tous les éléments de la nature, il ne prouve point que l'idée de cause ne soit pas nette chez eux et déjà universelle, parce qu'ils l'incarnent d'une manière puérile. Et qu'importe que des hommes ignorants prêtent indûment à des causes aveugles la connaissance et la liberté, voire même tous les caprices ? L'idée de cause n'en est pas moins primitive, quoique mal associée. L'auteur convient que l'idée de responsabilité est des premières; or cette idée implique l'idée fort nette de cause et même de liberté. Toutes ces analyses des notions fondamentales de l'esprit humain faites du point de vue du positivisme, sont gravement incomplètes : l'élément rationnel est toujours négligé. Incidemment l'auteur regarde le miracle « comme une cause sans loi », alors cependant que le miracle, les théologiens ne cessent de le répéter, rentre

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dans l'ordre universel de la Providence. Sur le somnambulisme et Toccultisme, sur la liberté et le hasard, il laisse entrevoir ses opinions, qui ne sont point celles d'un philosophe neutre en métaphysique : il devrait essayer de les justifier au lieu de les sous-entendre.

L'affirmation qui nous paraît la plus grave et que nous avons déjà signalée, c'est celle de l'identité fondamentale de la cause et de l'effet (p. 214) : elle implique le panthéisme, et un philosophe agnostique devrait se l'interdire. M. Ribot est plus fidèle à l'agnosticisme, quand il s'efforce de ramener la connaissance de la cause à la connaissance de la loi : la conclusion serait que nous ne pouvons connaître Dieu, mais seulement ses œuvres. Et c'est bien là, sans doute, ce qu'il veut dire quand il ajoute que « la cause est un piédestal au Dieu inconnu ». Mais, en réalité, la recherche de la cause amène logiquement la raison à la connaissance de Dieu. Caché d'abord derrière son œuvre, Dieu se découvre ensuite à la raison comme cause première : de ce caractère essentiel découlent nécessairement tous les autres attributs divins. On voit comment, pour éviter cette conclusion, nos positivistes et agnostiques sont contraints de supprimer pour ainsi dire l'idée même de cause, en la confondant avec celle de loi.

Uidée de loi, — Avant d'exposer, à son point de vue, la formation de cette idée, M. Ribot essaie de définir la position qu'il prétend garder entre le nominalisme et le réalisme. On sait que, d'après les nominalistes, le particulier seul existe ; les idées générales ne serviraient qu'à mettre de l'ordre dans nos expériences, à la manière des fiches de catalogues*, plus on abstrait, plus on monte et plus aussi on serait loin de la réalité et dans le vide. D'après les réalistes, au contraire, plus on abstrait et plus aussi on pénètre les natures des choses et l'intime de la réalité. Or M. Ribot prétend ne prendre parti ni pour les uns ni pour les autres. Avec les réalistes, il est objectiviste et tient pour la valeur des idées générales. Mais, avec les nominalistes, il est relativiste. Voici d'ailleurs comment il exprime et tâche de justifier son opinion :

€( La position du psychologue, dit-il, ne peut être que celle du relatîrisme. Pour lui, nos idées générales sont des approximations : elles ont une valeur objective, mais provisoire et momentanée, dépendant de la variabilité des phénomènes et de l'état de nos connaissances. D'une part, les ressemblances qui servent de point d'appui aux généralisations ne sont pas des fictions de l'esprit. De plus, comme la connaissance des lois naturelles a une valeur pratique en nous permettant d'agir sur les choses, «t comme leur ignorance nous fait échouer, il faut bien, quoi qu'on en dise, leur attribuer, au moins en une certaine mesure, une valeur objective. D'autre part, s'il y a évolution dans la nature, il faut aussi qu'il y ait évolution dans nos idées, et la prétention à des lois ou à des types d'une fixité inébranlable devient chimérique. Il n'y a plus entre les caractères « essentiels et accidentels », c'est-à-dire permanents et variables, la différence tranchée, autrefois admise. L'époque primaire de notre globe a pu avoir des lois qui ne sont plus celles de notre âgé quaternaire ; tout change au cours du développement. » {p. 220.)

Il est clair, après cela, que M. Ribot nie les essences, les natures et, partant, la métaphysique tout entière; il n'admet aucun absolu, ni dans la pensée ni dans les choses, quoiqu'il admette la correspondance des choses avec la pensée. Or cette attitude éminemment sceptique, puisqu'elle n'admet que des vérités relatives, sera toujours condamnée par l'évidence indéclinable de nombre de vérités absolues. Quel que soit le caractère contingent des réalités premières qui s'offrent à notre esprit, et de notre esprit lui-même, nous n'en saisissons pas moins des natures, des substances qui sont ce qu'elles sont ou ne sont pas; ce qu'il y a d'immuable dans l'être nous apparaît donc. C'est ainsi que nous distinguons certainement, quoique d'une manière imparfaite, Pessence de l'esprit et celle du corps, l'essence de Dieu et l'essence de la créature. De même, sous les phénomènes et par les phénomènes notre esprit saisit des lois; et il paraît bien que beaucoup de celles-ci, je parle surtout des lois fondamentales de la mo-

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raie, des lois de la métaphysique et des mathématiques, tiennent aux essences des choses et sont immuables comme ^Iles. M. Ribot tient, au contraire, pour la relativité de toute essence, de tout être et de toute loi.

Voici maintenant comment il explique Tapparition graduelle du pur concept de loi. Cette évolution comporte trois périodes. D'abord Thomme n'aurait que des « images génériques»; ensuite il connaîtrait des lois concrètes ou empiriques; enfin il arriverait à la connaissance des lois théoriques et idéales. Les « images génériques » par lesquelles débuterait la notion de loi ne seraient que « la conception machinale de la régularité pour un nombre restreint », le résultat d'une répétition constante (cours du soleil, des saisons), une pure association d'idées et une habitude constante, <c l'attente irréfléchie d'une récurrence plusieurs fois perçue ». Il va sans dire que l'animal ne serait point dépourvu de cette connaissance inférieure de la loi, et on ajoute que « beaucoup d'hommes n'ont eu et n'ont encore que ce simulacre de lois » (p. 221).

— Or, c'est contre cette prétention qu'on ne saurait trop s'élever. Le concept abstrait de loi ne manque à aucune créature raisonnable; l'animal, au contraire, ne pourra jamais y atteindre. Il peut bien saisir une succession, non la raison de cette succession, c'est-à-dire la loi elle-même, qui se révèle d'abord dans l'ordre moral. C'est par analogie, en effet, avec Tordre moral que nous attribuons des lois à la nature : la philologie en témoigne, et l'auteur lui-même apporte une citation qui le confirme. Quant à l'évolution ultérieure du concept de loi, nous l'admettons volontiers, mais nous remarquerons encore une fois que cette évolution des concepts n'aboutit pas à leur formation, qui est primitive. A ce développement se rapporte plus ou moins bien ce que M. Ribot ajoute sur la deuxième et la troisième période de l'évolution de l'idée de loi. Cependant nous ne pensons pas qu'il soit fondé à qualifier de théoriques et d'idéales les lois les plus abstraites et les mieux connues. A plus forte raison ne dirions-nous pas que les lois sont approximatives. Tout cela néanmoins s'accorde

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avec le relativisme qu'il professe. En somme, il méconnaît ce qu'il y a vraiment d'universel, de métaphysique et d'absolu dans ridée de loi. Cette idée est l'idée même de l'ordre, •non point l'idée particulière d'un ordre sensible, comme peut l'avoir une abeille, qui construit géométriquement les rayons de sa ruche, ou l'oiseau qui arrondit son nid, mais ridée générale d'un ordre raisonnable. Cet ordre se révèle d'abord à l'homme dans la sphère morale et sociale, et c'est là que l'idée de loi brille de tout son éclat; il se révèle ensuite dans le monde abstrait des figures et des nombres (lois mathématiques) et dans la nature (lois physiques).

L'idée d'espèce. — L'idée d'espèce n'est pas moins impor* tante que les précédentes. L'espèce, en effet, c'est l'essence des choses, telle du moins que la logique nous la livre) l'espèce résulte du genre et de la différence, ces deux éléments essentiels de toute définition scientifique et complète. Elle dififère des accidents qui s'y ajoutent et qui peuvent devenir des variétés et des races ^ s'il s'agit des espèces vivantes considérées par l'histoire naturelle. L'espèce elle-même c'est la nature ou l'essence commune à plusieurs individus. Elle est subordonnée au genre, qui lui-même peut devenir une espèce par rapport à un genre supérieur. De là ces ramifications connues dans la vieille logique sous le nom Ôl arbre de Porphyre. Ces concepts, très bien éclaircis par nos anciens philosophes, ont été appliqués ensuite plus ou moins heureusement par nos naturalistes à leurs classifications. Que sont, en effet, les familles, les tribus, les classes, les ordres, les embranchements, etc. des règnes de la nature, si ce n'est des espèces infimes ou moyennes ou supérieures ?

Mais telle n'est point tout à fait la manière de voir de M. Ribot. Car, selon lui, le concept d'espèce serait le fruit d'une lente évolution : les naturalistes l'auraient seuls porté au degré de perfection où il est aujourd'hui. — Rien n'est moins exact. Les naturalistes n'ont pas trouvé le pur concept d'espèce, pas plus que les géomètres et les astronomes n'ont trouvé les purs concepts de l'espace et du

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temps^ Les savants ont seulement appliqué ces concepts primitifs à l'objet particulier de leurs études, sans réussir toujours à les éclaircir davantage; nous avons même constaté qu'ils les avaient parfois singulièrement obscurcis. Pour les naturalistes évolutionnistes^ cela n'est que trop certain.

M. Ribot rappelle les deux opinions contraires : Tuoe qui tient pour la fixité des espèces; Tautre qui ne voit dans l'espèce qu'une variété stable transi toi rement« Il prétend garder entre les deux l'impartialité; mais, en réalité, son choix est fait, et toute la suite n'est que pour le justifier. L'ordre qu'il assigne à l'évolution de l'idée d'espèce nous paraît être précisément l'inverse de la réalité. D'abord, dit-il, les espèces correspondraient aux lois empiriques et concrètes ; ensuite les espèces et les genres de plus en plus élevés correspondraient à des lois théoriques et idéales* Mais c'est précisément la marche toute contraire qui est suivie par l'esprit humain. Les idées de genre et d'espèce apparaissent des premières dans l'ordre métaphysique et logique, qu'on appellera si l'on veut théorique ou idéal; c'est ce qu'on voit facilement par les spéculations philosophiques des anciens. Ensuite, quand les sciences naturelles se sont assez développées, les savants tâchent d'appliquer et de poursuivre leurs classifications commencées, en assignant les espèces inférieures. C'est alors qu'ils interrogent les faits et cherchent à mieux connaître les lois de la vie. qu'on peut appeler empiriques et concrètes àcertains égards.

Ici se placent les observations des naturalistes qui ont pour objet la ressemblance et Isl filiation des divers groupes naturels, afin de reconnaître et de délimiter les espèces véritables. Et parce que ces ressemblances et ces filiations quoique très significatives par elles-mêmes, laissent prise à certains doutes, en sorte qu'on ne peut toujours prononcer si telles espèces voisines (l'âne et le cheval par exemple) sont des espèces proprement dites, philosophiques^, ou des espèces accidentelles, M. Ribot prononce que « le concept d'espèce n'a pas de valeur absolue ». Mais de ce que Tessence et l'espèce nous échappent dans certains cas, il n'est

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pas permis de conclure que l'essence ou Pespèce nous échappent toujours, ni surtout qu'elles n'existent pas ou qu'elles n'ont rien d'absolu. Les savants sont encore nombreux, aussi nombreux que jamais peut-être, qui croient à la fixité des espèces fondamentales, et Âgassiz, par exemple, n*est point « le dernier représentant de cette lignée de naturalistes qui ont aspiré à reproduire Tordre de ta nature dans la hiérarchie de leurs concepts classificateurs » (p. 238). Nos adversaires sont obligés de reconnaître tout au moins qu'il y a des « types fondamentaux ». Il est vrai que M. Ribot ajoute aussitôt que ces types sont provisoires, instables, comme d'ailleurs, selon lui, toutes les lois auxquelles ils doivent leur formation, et que par conséquent tout ce dont s'occupe la science est dans un perpétuel devenir. Mais de pareilles théories se réfutent déjà par leurs conséquences. Dans un court paragraphe qui termine ce chapitre, l'auteur avoue que les lois morales, et par conséquent la morale elle-même, ne lui paraissent pas plus immuables que le reste. Voilà donc l'aboutissant de cette évolution des idées générales : parties de la sensation pure et du relatif, elles n'arrivent jamais à exprimer Tabsolu; c'est-à-dire qu'on supprime les idées générales en niant leurobfet.

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