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CONCLUSION

Dans ta conclusion, l'auteur essaie de résumer toutes les considérations précédentes et de les compléter.'A cet effet, il dira : i^ par quelles causes le procédé intellectuel de l'abstraction a pu se constituer, et 2^ quelles directions il a suivies. On peut sMtonner ici que Tauteur parle de causes à déterminer, puisque les positivistes s'interdisent la recherche des causes. Mais sans nous attarder à cette réflexion, suivons-le sur le terrain où il se porte.

1° D'abord, comment l'abstraction s'est-elle différenciée

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de la sensation de manière à être une fonction propre de l'esprit ? Le voici : la première condition de rabstraction est rexijstence de l'attention. Mais celle-ci ne peut que précéder et préparer l'abstraction, parce qu'elle est « un état momentané qui s*applique aux variables aspects des événements sans rien isoler ». Le premier travail d'abstraction ou « de séparation, de dissociation, s'opère dans les images génériques.. •; la qualité extraite se fixe tant bien que mal à l'aide d'un schéma visuel, auditif, tactile, d'un mouve* xnent, d'un geste, qui lui confèrent une sorte d'indépendance... Enfin, avec le mot, le procédé d'abstraction muni de son instrument est complètement constitué d (p. 244). Or, durant ces phases et après, le progrès de l'abstraaion dépend de deux causes : Vutilité et Vapparition des inven^ teurs. L'auteur ne parle pas de l'hérédité, parce que l'influence de celle-ci est controversée. D'abord l'utilité. L'utitilité de Tabstraction est identique à celle de l'attention. De même que les gens attentifs réussissent, de même aussi cçux qui emploient le mieux l'abstraction pour arriver à lejurs fins. « Comme le procédé réussit, il est imité. » De là. une évolution lente, graduelle et insensible. Ensuite l'apparition des inventeurs ou l'évolution par variations brusques. Des inventeurs comme Pascal, Newton, Ampère, font faire soudain de grands progrès à l'abstraction et inaugurent même des sciences nouvelles.

— On voit que M. Ribot confond toujours l'évolution de la science ou son développement avec l'abstraction, qui est à l'origine de la science . Les inventeurs dont il parle ont développé la science, ils se sont mieux servis des idées abstraites et des premiers principes qui étaient avant eux le patrimoine de l'esprit humain ; mais ils n'ont pas cr^é l'abstraction ni aucun de ses degrés. On remarquera aus^i que les inventeurs cités se sont distingués dans les calculs et les abstractions mathématiques plutôt que dans l'abstraction métaphysique, supérieure à* toute autre, et dans laquelle, un Aristote, par exemple, sans parler des autres, avait excellé depuis longtemps. Mais il faut que notre critique reprenne les choses de plus haut.

d'après m. th. RIBOT 235

De quel droit nous dit-on maintenant que Tattention n'est que la préparation de l'abstraction, alors qu'on avait paru précédemment confondre ces deux actes ? Et en effet, si Vabstrait n*est qu'un extrait^ il suffit ou à peu près de l'attention pour abstraire; d'autant mieux que l'attention, dans certains cas, chez certains animaux surtout, n'est pas un état momentané, mais plutôt l'état habituel. Voyez l'araignée au fond de sa toile, où elle attend une proie; voyez tous les animaux chasseurs, grands quadrupèdes et simples bestioles ; voyez le chat à l'afiût pendant des nuits et des journées entières. N'cst-il pas évident qu'ils sont attentifs à une seule chose, entre une foule d'autres, la proie ; et que l'apparition de celle-ci se joint dans leur perception et leur conscience avec tel schéma visuel ou auditif, ou moteur : par exemple le froissement d'une branche, le frôlement d'une patte ou d'une aile, le mouvement saccadé d'un fil de la toile qui sert de piège? Si l'attention prépare si bien l'abstraction et même la constitue, bien des animaux, sans parler des sauvages, non moins excellents chasseurs que les animaux, l'emportent sur l'homme civilisé, qui est, semble-t-il, la plus distraite des créatures. Et qu'on n'objecte pas que le mot manque aux animaux, car ils ont un langage ; il en est même qui articulent, comme le perroquet ; beaucoup d'espèces ont mille moyens de commu* niquer toutes leurs impressions et paraissent y exceller. Leurs connaissances sont merveilleuses, et si vraiment l'on accorde qu'elles sont abstraites, si peu que ce soit, on ne voit plus en quoi elles le céderaient aux nôtres. Pourquoi n'auraient-ils pas porté à sa perfection ce procédé de connaissance comme tous les autres qu'ils ont reçus de la nature 7

Que l'on compare, par exemple, une ruche ou une fourmilière avec une usine. De part et d'autre, même concert dans le travail, même activité chez les ouvriers ou les ouvrières ; l'œuvre des unes n'est pas inférieure à celle des autres, ou si l'avantage est d'un côté, il n'est pas du nôtre. Ces deux sociétés industrielles ou industrieuses atteignent également leur fin. Si la société humaine l'emporte infini-

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ment sur l'autre» c'est qu'elle arrive à sa fin par elle-même, par une connaissance abstraite et raisonnée, morale et libre ; au lieu que la société animale arrive à sa fin par des connaissances et des procédés tout sensibles, qui ne comportent aucune raison, aucune liberté^ aucune moralité. Mais s'il n'y a pas de différence radicale et essentielle entre la connaissance des uns et celle des autres, c'est à l'homme de prendre rigoureusement modèle sur l'animal; il ne faut plus dire que l'œuvre de l'animal se rapporte à la nôtre et qu'elle en est l'ébauche. La vérité est que l'animal n'est un modèle pour nous que parce que Dieu nous instruit par son moyen : il nous invite à faire par raison, conscience et liberté, ce que l'animal fait par instinct : Paresseux^ aliéna la fourmi !

De même ces facteurs de progrès que l'on appelle l'utilité et l'apparition des inventeurs ne manqueraient point à l'animal. Mais ils n'expliquent bien que le progrès des sciences et des arts, non l'apparition des principes les plus abstraits des sciences et des arts, principes qui éclairent la marche de l'esprit humain dès son entrée en ce monde. Ces principes luisent à l'origine et nul inventeur ne les découvre : il ne peut que les reconnaître et les expliquer. C'est dans ces principes premiers que notre esprit se meut comme notre corps à la surface du globe. Et de même que notre corps ne peut sortir de notre sphère terrestre, mais doit connaître l'univers de ce point de vue, de même notre esprit ne peut sortir des premiers principes de la raison, ni des idées universelles, mais juge tout à leur lumière.

2® Passons maintenant aux directions différentes selon lesquelles se développerait l'abstraction. Il y aurait trois directions ou trois genres d'abtractions : les abtractions pratiques^ les abstractions spéculatives et les abstractions scientifiques. On nous dit que les abstractions pratiques sont les premières à naître, comme on le voit chez les ani* maux, etc. Mais ces prétendues abstractions pratiques ne sont que des idées concrètes, sensibles; et M. Ribot paraît presque convenir que les abstractions les plus élevées sont les premières à naître, quand il dit que « l'abstraction

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spéculative conduit d'emblée aux généralités les plus hautes »f comme on le voit par l'exemple des Hindous et des Grecs. « Cette tendance à construire le monde, aputeuiU est inhérente à la nature de Tesprit humain. » C'est le même fait» la même aspiration supérieure et primitive de l'humanité que constatait Auguste Comte en plaçant l'âge théologique et l'âge métaphysique avant l'âge positif ou scientifique. Mais, s'il en est ainsi, comment les abstractions pratiques seraient*elles les premières ? De ce que les arts sont nés avant les sciences» il ne s'ensuit point que les idées le» plus générales soient nées après les autres^ mais seulement qu'elles ont été éclaircies et organisées après les autres. L'esprit humain s'ouvre donc d*abord aux généralités, et même à la spéculation ; la métaphysique a précédé les sciences dites d'observation ; ce qui prouve une fois de plus que l'abstrait n'est pas sorti graduellement du concret et de l'expérience.

Que nous importe ensuite qu'une cenaine métaphysique soit toute à priori et sans fondement? En réfutant cette métaphysique idéaliste ou panthéistique» on ne réfute pas la nôtre. Il en est de la vraie métaphysique comme des mathématiques. II su£Eit à celles-ci de quelques observations précises pour calculer la distance des astres et résoudre mille problèmes de l'ordre réeK De même la méuphysique, en partant de la conscience, de Texistence du monde, de l'ordre et de la variété des êtres, découvre une théologie, une psychologie, une cosmologie^ qui ne le cèdent en rien à la certitude des calculs algébriques*

L'abstraction ou la direction scientifique n'est donc pas la seule à recommander. Elle perd même singulièrement de son prix dans le système de M. Ribot, qui regarde les certitudes scientifiques comme provisoires, avec les lois, les natures ou espèces, toutes destinées finalement à changer. Et c'est très logiquement que M.* Ribot, ayant supprimé la métaphysique, exorcise l'absolu de toute science.

La position où il se renferme est tellement insoutenable et contre nature, qu'il en sort, pour ainsi dire^ malgré lui. En terminant ce volume, il déclare que l'emploi du mot ou

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du signe n'explique pas l'abstraction, mais que par-dessous il y a un inconscient, qui peut redevenir conscient, il y a une habitude mentale, un ensemble de connaissances organisées et emmagasinées. Mais ne sont-ce pas là précisément les species intelligibiles de nos scolastiques ? Ces idées qu'on tient habituellement à sa disposition par la science, et qui peuvent être évoquées par un mot, retenues par un seul mot qui occupe actuellement l'attention, sont renfermées, pour ainsi dire, dans te trésor de la mémoire. Mais que nos positivistes renoncent à confondre cette mémoire intellectuelle avec la mémoire sensible, qui lui est associée, les idées abstraites et parfaitement enchaînées par une rigoureuse logique avec les images ou les mots qui leur servent de véhicule. C'est ici surtout qu'éclate la différence de Tidée et de l'image, de l'ordre intellectuel et de l'ordre sensible, différence perpétuellement méconnue par nos adversaires. Prononcez, par exemple, devant un homme instruit, ces mots : Dieu, âme, droit naturel. Sous chacun d'eux il y a toute une science, c'est-à-dire une définition comprise et développée en une série d'idées et de propositions parfaitement enchaînées. Il serait possible de les ramener et de les réduire une à une, en se servant à cet effet d'une foule de mots et d'images, qui peuvent changer de mille manières, alors cependant que le savoir ne change pas. Ce savoir intellectuel se distingue donc absolument des idées sensibles ou images dont il se sert et s'enveloppe. Il est vrai seulement que par elles il s'exprime, par elles il se transmet ou redevient conscient ; il est le contenu, elles sont le contenant; il peut en changer, et celles-ci à leur tour peuvent se plier à d'autres usages et obéir à un autre esprit. Ici donc il n'y a pas de confusion ni de continuité : il n'y a que Tassociation intime des sens et de l'intelligence. Qu'on ne parle donc plus de l'évolution des idées générales au sens du transformisme: il est ici radicalement en défaut.

Concluons cette longue étude. M. Ribot a tenté, après tant d'autres sensualistes, dont il ne se sépare pas quant au fond, d'expliquer par les sens seuls quelques idées vraiment universelles ; mais cette tentative n'a fait que montrer

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davantage l'insuffisance du sensualisme. Et cependant, parmi les idées universelles sur lesquelles il s'est plu à insister, nous n'avons pas trouvé celles qui sont les plus importantes et attestent ie mieux la supériorité de la raison : les idées d'infini, de perfection, d'éternité, denécessité,de sagesse et de bonté absolues, de Dieu en un mot. Quelque imparfaites que soient en nous ces idées, nous les avons certainement et nous distinguons ce qu'elles nous expriment sans aucune équivoque. Or, les sens ne suffisent pas à nous les donner, car il n'y a rien dans le sensible qui soit infini et absolument parfait. II faut donc reconnaître qu'il y a en nous une faculté supérieure aux sens, qui nous permet d'atteindre l'infini par le fini, le parfait par l'impaiÎTait, l'éternel par le temporel, le nécessaire par le contingent, bref. Dieu par la créature. Il est vrai que cette connaissance, sublime par son terme, ne laisse pas d'être imparfaite, humble et bornée : nous n'avons directement que les idées très générales et plus ou moins vagues d'être en général, d'unité, de vérité, de bien, de substance, de cause, etc. ; mais les objets supérieurs dont nous parlons, sont découverts néanmoins par la raison, qui peut porter plus d'une fois sur eux des jugements certains et absolus. Les principales conclusions de la raison répondent par conséquent dignement à ses premiers principes ; avec ceux-ci, et mieux encore si c'est possible, elles affirment la supériorité totale de l'esprit sur les sens, qui lui sont toujours associés, sans jamais changer de nature.

DES RAPPORTS J)£ DIEO £T M MOHDE

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