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ÉTUDE CRITIQUE

SoMMAiRB : La Psychologie des sentiments fait suite à VEvolution des idées générales, — Division de Touvrage. Introduction. Esquisse générale de la vie affective. Trois périodes. En réalité, la vie affective n'apparaît qu*à la deuxième période. — Confusion des passions proprement dites avec l'appétit supérieur. — Division scolastique des passions rejetée injustoment. <* Les plus nobles sentiments ne sont pas le privilège d*une élite. — Vrais rapports de l'intelligence avec ces sentiments. — Puissance des idées.

L'ouvrage dont nous entreprenons la critique (i) fait suite naturellement à celui que le même auteur a consacré à Vévolution des idées générales^ dont nous avons parlé précédemment. Ici et là même évolutionnisme. Il y auraitun développement parallèle et continu de la connaissance et de l'appétit : et tandis que la connaissance évoluerait de la sensation la plus obscure, la plus inconsciente, aux idées les plus abstraites et les plus scientifiques, Tappétit (désigné

(i) La Psychologie des sentiments^ par Th. Ribot, professeur au Collège de France, directeur de lu Revue philosophique, In-8 de 453 p. Paris, 1897, Alcan.

t^a LA PSTCHOtOGIB DBS SS^TIMENTS

tour k tour sous les noms de sentiment^ émotion^ passion^ vie affective^ etc.) se transformerait de façon non moins merveilleuse^ jusqu^à devenir le sentiment religieux, moral et esthétique. Nous suivrons donc de nouveau M. Ribot, dans l'exposé de ses théories positivistes etévolutionnistes : la place qu'il occupe dans le monde philosophique et l'influence qu'il n'a pas cessé encore d'exercer méritent cette attention.

La Psychologie des sentiments^ comprend deux parties : psychologie générale et psychologie spéciale; et elle s*ouvre par une introductiony où l'auteur esquisse l'évolution générale de la vie affective. Il distingue dans cette évolution, trois périodes : i^ celle de la sensibilité protoplasmique, vitale, organique, préconsciente; 2^ celle des besoins (faim, soif, etc.), comprenant toutes les tendances qui se rapportent à l'instinct de conservation ; 3^ celle des émotions complexes et abstraites, qui ne seraient accessibles, nous dit-on, qu*à un petit nombre. Ici, comme dans toute la suite de l'ouvrage, nous relevons plus d'un passage où l'auteur tombe d'accord avec les philosophes scolastiques. Il critique avec beaucoup de raison, par exemple, cette définition courante de la sensibilité : « la faculté d'éprouver du plaisir ou de la douleur». Le plaisir et la douleur sont accidentels; ce qu'il y a de fondamental, c'est \^ tendance. Nous admettons encore avec lui qu'il y a ou qu'il peut y avoir une sensibilité inconsciente ; car la conscience ne paraît pas être l'accompagnement nécessaire, ni encore moins la forme de de toute sensation. Mais nous refusons absolument de regarder comme des actes de sensibilité naissante les simples impressions ou réactions organiques et vitales. Il faut avouer d'ailleurs qu'il est bien difficile et même impossible de discerner, dans le monde des êtres microscopiques et vivants, récemment ouvert à notre curiosité, la vie végétative de la vie sensible, et même les phénomènes vitaux élémentaires de certaines actions ou réactions chimiques. Comment interpréter par exemple les phénomènes de phagocytose ? M. Ribot tiendrait ici pour l'interprétation chimique plutôt que pour l'interprétation vitale ou m€me psy-r

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cbologique. Quoi qu'il en soit, l'obscurité inséparables des origines de la vie et de la sensibilité ne nous permet pas de réduire la sensation élémentaire à de simples attractions et répulsions : les phénomènes chimiques et physiques les plus délicats préparent bien la vie d*abord» et la sensibilité ensuite, mais ils ne peuvent constituer l'une ni l'autre.

En réalité, la vie affective n'apparaît qu'à la deuxième période, avec les besoins, et par conséquent les passions. Aristote et les scolastiques ont donné de celles-ci une excellente division, que M. Ribot critique bien à tort ; cax elle est aussi compréhensive que simple : elle embrasse vraiment, avec leurs principaux caractères, tous les difTé* vents biens concrets et leurs contraires qui peuvent solliciter ou éloigner l'être sensible. C'est à ce point qu'on peut L'appliquer, toute proportion gardée, aux mouvements de l'appétit raisonnable, h' amour et la haine; le désir et Varer* sion, la joie et la tristesse ou le plaisir et la douleur; IV*poir et le désespoir , la crainte et Y audace ^ la colère enfin désignent tour à tour des mouvements de l'âme raisonnable et d« l'âme sensible, le plus souvent les mouvements asso^ ciés de Tune et de l'autre. Il est à remarquer seulement que l'impulsion est donnée tantôt par les sens principalement et tantôt par l'esprit. Mais ce sont bien là en définitive tous tes mouvements primitifs et élémentaires de Pâme. Aussi M. Ribot y revient-il forcément, du moins en partie, quand il détermine comme émotions primitives et irréductibles la peur^ la colère^ Vaffection^ etc. Quant à l'émotion égoïste tt à l'émotion sexuelle, qu*il regarde aussi comme des émo« liMs primitives, elles sont fort complexes : dès lors elles ne sont nullement élémentaires. Il en est de même de toutes les passions qui s'attachent à tel ou tel objet paniculier, tel que le jeu, la chasse^ l'argent, la boisson.

Nous critiquons plus encore la suite, qui se rapporte à la 3* période; Evidemment l'auteur attribue ici aux passions proprement dites ce qui n appartient qu'à l'appétit supé* vieur. Les « émotions complexes et abstraites » dont il parle sont le propre de L'âme raisonnable, qui toutefois associe à son mouvement la sensibilité ou l'appétit infé-

rieur. Mais ranimai est radicalement incapable de les éprouver, quoiqu'il soit pourvu de toutes les passions proprement dites. Il faut bien reconnaître que l'homme a une autre manière que Tanimal de jouir, de souffrir, d'espérer, de craindre, de s'irriter, etc. Chez lui seulement ces passions peuvent être' orientées vers des biens supérieurs ou du moins servir à les atteindre : de là les sentiments esthétiques, moraux et religieux.

Mais pourquoi M. Ribot refuse-t-il ici au commun des hommes de s'élever aux sentiments tout à fait supérieurs? Parlant, en effet, des « régions les plus hautes de la science, de l'art, de la religion, de la morale », il ajoute: «On peut assurer, sans se risquer, que ces formes supérieures sont inaccessibles à la très grande majorité des hommes. Peutêtre un individu à peine, sur cent mille ou un million, y atteint : les autres ne les connaissent pas ou ne les soupçonnent que par ouï-dire et à peu près. C'est une terre promise où n'entrent que peu d'élus » (p. 17) — Assurément il est peu d'esprit qui s'élèvent dans la région des sciences mathématiques aussi haut que Leibniz, ou qui atteignent, dans celle de l'art, le vol d'un Michel -Ange ; mais le domaine delà morale et de la religion est promis à toutes les bonnes volontés, aux généreux et aux humbles en particulier. Or c'est dans la morale et la religion surtout — c*est même là seulement — que le sentiment atteint les hauteurs les plus sublimes. Car il n'est pas vrai qu'un sens esthétique et littéraire raffiné ou une science exceptionnelle conditionne les plus nobles sentiments; mais la connaissance peut être commune et le sentiment noble, de même, hélas ! que la connaissance peut être remarquable et le sentiment vil. Il est même d'autant plus vil qu'on a plus abusé de la connaissance. De là cette abjection particulière où se précipitent certains intellectuels. M. Ribot est d'autant moins fondé à nier cet écart singulier qui sépare la connaissance et le sentiment qu'il va jusqu'à penser (à tort, selon nous), qu'il y a des états affectifs purs (p. 7 et suiv.) : « De tout ce qui précède, dit-il, il résulte qu'il existe une vie affective pure, autonome, indépendante de la vie intellectuelle p

(p. lo). Pourquoi donc ajoute-t-îl un peu plus bas (p. 17) que les formes supérieures du sentiment sont inaccessibles à la très grande majorité des hommes parce que « pour éprouver les sentiments d'ordre supérieur... il faut être capable de concevoir et de comprendre les idées générales, etc. »?

Nous soutenons, au contraire, que les plus nobles et les plus beaux sentiments sont à la portée de tous, et que l'élite n'est point celle qu'on nous indique. Le soldat illettré qui défend la frontière de sa patrie peut être ici l'égal et le supérieur du savant tacticien qui le mène à la bataille; de même l'humble instituteur qui apprend aux enfants à épeler leur langue maternelle n'a rien à envier aux membres de TAcadémie et de l'Institut. Il serait odieux autant qu'injuste d'exclure de la noblesse morale les classes populaires et laborieuses, parce que les plus belles perspectives de la science et de Part leur paraissent fermées. Dieu merci, un rayon de vérité céleste peut toujours descendre dans les âmes et y allumer les plus nobles ardeurs. La doctrine si chrétienne, si vraiment démocratique que nous défendons ici, est incompatible, il est vrai, avec le positivisme, avec l'évolutionnisme surtout, qui révolte par ses conséquences légitimes et immédiates. Mais il va sans dire que M. Ribot parle en philosophe, sans avoir en vue aucune application injurieuse.

Et puis sa pensée s'accorde plus d'une fois avec la nôtre'. Nous convenons très bien, par exemple, que certaines idées supérieures touchant la religion, la morale, la science et l'art surtout, sont le privilège d'une élite ; mais nous soutenons seulement que ces idées, complexes, déduites, scientifiques et plus ou moins subtiles, ne sont point nécessaires à l'élévation des sentiments, ni à l'intensité de la vie affective. Il suffit ici de l'intelligence, de Tidée simple et première, de l'idée-principe, règle de toute vérité ou loi morale, qui n'est refusée à personne. Car on peut penser de quelque manière avec Descartes que la volonté est plus vaste que l'intelligence et qu'elle est infinie en quelque sorte. Il est vrai qu'une sorte d'infinité caractérise aussi les idées vraiment intellectuelles, alors surtout

qu'elles ont Dieu pour objet. Nous convenons encore avec Tauteur que les idées les plus savantes et les plus subtiles SDont compatibles avec un sentiment vague et affaibli — et ces contrastes marquent bien, une fois de plus, la distinction profonde de la connaissance et du sentiment, de l'intelligence et de la volonté — ; mais nous n'érigerons pas en principe que « tout sentiment perd de sa force dans la mesure où il s'intellectualise ». Que de sentiments sont d'autant plus vrais et d'autant plus forts qu'ils sont mieux raisonnes! Que Ton considère par exemple les sentiments moraux et religieux chez les saints qui en ont le plus savamment traité. Il est vrai seulement que l'élévation ou plutôt Torgueil de l'esprit prédispose à la sécheresse du cœur et même à la dépravation du sentiment : de là le danger de l'intellectualisme et la plaie du dilettantisme.

Nous ne souscrirons pas non plus, du moins sans certaines réserves, à cette parole : « Source d'illusions et d'erreurs que la foi aveugle dans la puissance des idées ». Jetée dans quelques intelligences d'élite ou dans les masses profondes du peuple, l'idée est comme un germe qui tôt ou tard lèvera. Il est impossible que Tidée, méprisée peut-être d'abord par un grand nombre, ne rencontre pas eosuite quelques esprits hospitaliers qui s*en feront les apôtres. Nous voulons parler surtout de la vérité. Si Terreur, même monstrueuse, peut obséder les esprits, à force d'être répétée, et parvenir à s'en emparer,, quel ne sera pas le pouvoir de la vérité, si elle est servie avec même zèle et même persévérance ! Si l'idée paraît souvent si impuissante en face des intérêts et des passions, c'est qu'elle est combattue par des idées contraires. D'une manière ou de l'autre il est toujours vrai de dire que les idées mènent le monde. Car, alors même que 1 homme secoue le joug de la vérité en abusant de son libre arbitre, il en appelle k sa raison, qu'il fait complice de sa révolte, et se sert ainsi de ses idées pour se défendre de la vérité.

Ces critiques générales nous permettroat de parcourir plus rapidement les chapitres suivants, où l'auteur n'a fait qu'expliquer la pensée contenue dans l'introduction.

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PSYCHOLOGIE CâNÉRALE

SoMMAiRB : La douleur et le plaisir ; leur caractère relatif. ^ Il n*y a pas d'identité fondamentale entre la douleur physique et la douleur morale. — Il n'y en a pas non plus entre c les plaisirs sensoriels et les plaisirs spirituels ». — La connexion entre le plaisir et Tutile. ^ Nature de rémotion. — Les sentiments supérieurs ne sont pas principalement des passions : ils n'appartiennent d'aucune manière à Tanimal. — Disproportion fréquente entre Témotion physique ou physiologique et Témotion morale, La théorie physiolof^ique de Témotion doit être complétée par la théorie psychologique. — Les émotions varient beaucoup selon la nature et les habitudes du sujet. — Conditions intérieures de Témotion. Rapports entre le cœur et les passions. ^ Sujet des passions. Opinions à ce sujet. — Conditions extérieures de Témotion. — Essais de classification des senti* ments. — Y a-t-il une mémoire affective ? — Influence des sentiments sur l'association des idées. — Que penser de ce l'abstraction des émotions ».

Les premiers chapitres ont pour objet la douleur et le plaisir. L'analyse de ces sentiments est remplie de difficultés. Quoi de plus relatif que Tun et l'autre? Excessive dans certains maux, légers par eux-mêmes (par exemple le mal de dents), la douleur est peu sensible dans d'autres cas, où cependant la vie elle-même est directement en jeu. Et puis la capacité de souffrir et de jouir varie étonnamment selon les races, les individus et les circonstances oia ils se trouvent placés. Les annales des sciences psychiques sont remplies d'observations curieuses d'analgésies et d'hyper-algésies. Sans nous attarder sur ces faits, sans chercher non plus à trancher les questions accessoires que Tauteur soulève, nous protesterons seulement contre la confusion radicale de la douleur physique avec la douleur morale : « En passant de la douleur physique à la douleur morale, écrit M. Ribot, entrons-nous dans un autre monde et changeons-nous de sujet? Nullement. Les langues, avec leurs termes spéciaux : tristesse, chagrin..., créent une illusion dont la plupart des psychologues paraissent avoir

été dupes : c'est qu'entre ces deux formes de la douleur, :1 y aurait une différence de nature. En tout cas, ils ne s'expliquent pas nettement sur ce point et paraissent partager l'opinion commune. Le but de ce chapitre est d'établir, au contraire, que, entre la douleur physique et la douleur morale, il y a une identité foncière, qu'elles ne diffèrent Tune de lautre que par le point de départ : la première étant liée à une sensation, la seconde à une forme quelconque de représentation, image ou idée » (p. 43).

Nous savons bien que certains spiritualistes (par ex. Em. Charles, dans ses Eléments de philosophie qui ont été critiqués ailleurs) ont cru voir eux aussi une identité fondamentale entre la douleur physique et la douleur morale. Mais, malgré le suffrage qu'ils apportent ici au positivisme et à Tévolutionnisme, nous maintenons que la douleur physique et la douleur morale sont irréductibles entre elles. Vainement M. Ribot s'efforce de trouver une transition de Tune à l'autre. Sans doute il y a des douleurs morales qui ont pour objet et pour cause un mal physique : on s'aitriste par exemple de la perte de la vue ou de la santé. La douleur morale, à son tour, peut produire des effets physiques, avec la douleur particulière qui les accompagne. Il est clair que le mauvais état des organes, de ceux de la digestion en particulier, prédispose à la mélancolie et à la tristesse; que leur bon état, au contraire, prédispose au contentement de soi-même et d'autrui. Mais cet échange perpétuel, qui atteste le rapport étroit du physique et du moral, ne nous permet pas de les confondre. La douleur physique est dans les sens, où elle est perçue par la conscience sensible ; la douleur morale est dans l'âme raisonnable, où elle est perçue par la conscience intellectuelle ou par la conscience morale proprement dite. A la conscience intellectuelle se rapportent les deuils, les déceptions, les regrets ; à la conscience morale, les remords. Il n'est rien de commun, au fond, entre ces sortes de maux et ceux qui frappent les sens. Aussi la douleur physique, à moins que par son excès elle ne lie indirectement les facultés supérieures, est-elle com-

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patible avec les joies de Tâme, même les plus intenses ; et la tristesse de Tâme, un remords cuisant est-il compatible avec des jouissances sensibles effrénées, dans lesquelles Tesprit cherche à s'étourdir. On révoltera toujours le bon sens et Ton contredira l'expérience intime de tous en affirmant que le mal de dents et le remords ont au fond même nature.

M. Ribot affirme de même, et par une juste conséquence, que « les plaisirs sensoriels » sont identiques avec « les plaisirs spirituels ». Nous avouerons qu'ici l'illusion est plus facile f car les plaisirs les plus subtils que peuvent goûter les sens se confondent peu à peu avec les enchantements de l'imagination et de Fart. Les jouissances littéraires et esthétiques communiquent donc essentiellement avec les sens et, d'autre part, elles appartiennent incontestablement à Tintelligence ; c'est-à-dire qu'elles résultent de deux éléments étroitement unis, dont l'un est sensible et l'autre spirituel. Mais cette union, si intime soit-elle, n'est point une confusion. Ici encore la distinction s'affirme devant le psychologue attentif ; elle éclate même pour peu que Ton considère les choses du point de vue moral. Car, parmi ces esprits délicats que l'art ou les belles lettres captivent, les uns cherchent avant tout la jouissance pour elle-même, et ils subordonnent ainsi l'idée à l'image, la vérité au fait : ce sont des dilettanti et des opportunistes; les autres rapportent plutôt l'art à la morale, le fait au droit et la sensation à l'idée : c'est parmi eux qu'il faut chercher les hommes de devoir et de patriotisme. Toute la distance donc qui sépare l'agréable de l'honnête traduit celle qu'il y a entre les plaisirs des sens et ceux de l'esprit.

Ce que l'auteur ajoute sur les plaisirs morbides est de nature à intéresser soit les psychologues, soit les moralistes, et appelle moins de réserves. Nous souscrirons en particulier à sa critique de Spencer et autres philosophes qui ont voulu établir une connexion entre le plaisir et l'utile, la douleur et le nuisible. On peut dire cependant en faveur de Spencer qu'il affirme cette connexion en

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principe plutôt qu'en fait; et il est certain que si la nature n'avait pas été viciée à son origine et soumise aux per^ turbations de la vie présente, il y aurait une harmonie constante entre ce qui plaît et ce qui est utile, c'cst-à*dire en définitive entre le bonheur et la vertu.

Au chapitre vn et dans les suivants, Tauteur étudie la nature et les conditions de l'émotion (nous dirions la passion) soit intérieures soit extérieures. Il faut nous borner à relever les points les plus importants et les plus instructifs. Telles et telles observations de l'auteur (pp. 97-98) s'expliquent parfaitement si Ton admet que la passion peut naître de deux manières : i<» d'en bas ou des phénomènes physiologiques; 2« d'en haut, c'est-à-dire de ridée sensible, imagination ou souvenir, ou même de l'idée intellectuelle et de la volonté raisonnable. Dans ce dernier cas, l'émotibn s'épuise plus ou moins vite quant à ses éléments les plus sensibles ; mais le sentiment supérieur reste. Nous accordons que celui-ci est lié à des conditions physiologiques, mais sans qu'elles puissent le mesurer ni surtout en disposer. Nous touchons ici aux sentiments vraiment propres à Thomme, parce qu'ils tiennent leur caractère essentiel de Tâme raisonnable, qui associe à son mouvement la sensibilité; ils n'existent d'aucune manière en germe chez les animaux, quoi qu'en dise l'auteur. Tels sont les sentiments religieux, moraux« esthétiques, intellectuels. La religion, la morale, la beauté et la vérité échappent complètement à l'animal, qui ne peut dès lors éprouver les sentiments qui en naissent. Qu'importe ensuite que ces sentiments chez l'homme revêtent des formes d'émotion qu'on retrouve chez l'animal : frisson, saisissement, transport, etc. ! On sait que l'aberration du sentiment religieux surtout s'exprime par toutes sortes de passions désordonnées. Mais les conditions physiologiques ou extérieures communes à tous les senti>ments, ne nous permettent pas de les confondre en leur attribuant, pour ainsi dire, une même âme. Ces observations ramènent à sa juste valeur ce que l'auteur écrit des sentiments supérieurs.

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Si l'on tombe d'accord avec nous sur la genèse de ces sentiments, on voit combien il est faux que « l'intensité des émotions, même supérieures, soit en raison directe de la quantité des événements physiologiques qui l'accompagnent j> (p. 104). Que d'émotions profondes et contenues qui n'excluent pas un grand calme des sens ! Que d'émotions, au contraire, aussi exubérantes que superficielles ! Rien de plus fréquent que cette disproportion entre l'émotion physique ou physiologique et Pémotion morale, qui, chez l'homme, est la vraie ; sans doute elles s'accompagnent toujours, comme le corps et l'âme, la lettre et l'esprit; mais il est rare que l'une soit mesurée par l'autre exactement.

Vainement l'auteur essaie-t-il de justifier son opinion par l'exemple de la musique, « le plus émotionnel des arts et le plus dépendant des conditions physiologiques ». Il est vrai que la musique s'adresse d'abord à la sensibilité, et rémeut avant de provoquer l'activité des facultés supérieures, au lieu que l'architecture, la poésie et l'éloquence s'adressent plutôt à la pensée. Mais rien ne prouve que tout sentiment, toute émotion provienne des conditions physiologiques et soit mesurée par elles. Il faut donc compléter la théorie pA/j/o/o^i^we de l'émotion par la théorie psychologique.

' La réponse que fait l'auteur à la question suivante n'est pas moins insuffisante : Pourquoi certaines sensations ou idée:» suscitent-elles certains états organiques et l'émotion? Car il ne suffit pas de dire que les idées ou sensations qui émeuvent sont en rapport avec les conditions d'existence individuelle ou sociale. Cette formule nous apprend peu de chose et il faut la compléter ainsi. Observons qu'à la nature générale ou humaine^ que chacun porte en soi, s'ajoute une nature particulière (tempérament physique ou moral); il s'ajoute surtout des habitudes et en particulier les habitudes consenties, vertus ou vices aux mille nuances. De là tant de diversité entre les hommes dans la manière d'être émus, comme aussi dans les causes et dans la qualité de leurs émotions. Mais y aurait-il pareilles différences, disons même tels contrastes, dans les mœurs humaines, si

rhomme était ému comme l'animal, si Témotion était toute physiologique, si elle ne jallissait que de Porganisation ?

Nous insisterons maintenant sur ce que Fauteur dit des conditions soit intérieures soit extérieures de l'émotion. Il rappelle que les uns ont placé le siège principal de celle-ci dans les viscères, le cœur en particulier; les autres, dans le i-erveau. Quant à lui, il repoussé de nouveau, comme il Ta fait déjà précédemment, toute localisation : la passion, selon lui, n'aurait pas de siège particulier, mais serait diffuse dans Torganisme (p. 117). Au reste, il observe très bien, après Claude Bernard et les autres physiologistes, les rapports intimes, réels et non seulement métaphoriques, qui existent entre le cœur et les passions : « Quand on dit que le cœur est brisé par la douleur, cela répond à des phénomènes réels. Le cœur a été arrêté par une impression soudaine, d'où quelquefois la syncope ou des crises nerveuses. Le cœur gros répond à un prolongement de la diastole, qui fait éprouver dans la région précordiale un sentiment de plénitude et de resserrement. Le cœur qui palpite n'est pas seulement une formule poétique, mais une réalité physiologique : les battements sont rapides et sans intensité. La facilité avec laquelle le cœur se vide, la régularité de la circulation étant entretenue par une pression insignifiante, répond au cœur léger. Deux cœurs unis battent à l'unisson sous l'influence des mêmes impressions. Danslecœur/ro/rf, les battements sont lents et tranquilles, comme sous Finflucnce du froid ; dans le cœur chaud, c'est le contraire, c^ Quand on dit à quelqu'un qu'on l'aime de <c tout son cœw\ cela signifie, physiologiquement, que sa « présenceou son souvenir éveillent en nous une impression « nerveuse qui, transmise au cœur par le pneumogastrique, « fait rc'agir notre cœurde la façon la plus convenable à pro- « voqucT dans notre cerveau un sentiment ou une émotion. « Chez l'homme, le cerveau doit, pour exprimer ses sentice ments, avoir le cœur à son service » (p. 188-9).

Tout cela est fort bien observé, et nous nous appuierons

en particulier sur ces dernières lignes, empruntées à un

'physiologiste, pour justifier notre propre sentiment. De

ces faits, les anciens scolastiques concluaient que le cœur est le siège principal des passions. Nous ne maintiendrons pas néanmoins cette thèse, abandonnée aujourd'hui généralement par les physiologistes; mais nous ne souscrirons pas non plus à l'opinion de M. Ribot, qui refuse aux passions tout siège particulier. Cette prétention s'accorde bien peu, nous scmble-t-il, avec les données de la science et avec celles de là conscience. S'il est vrai que les sens externes ont chacun un siège propre et que les sens internes de connaissance (mémoire sensible, imagination, conscience sensible ou sens commun, etc.) ont également un siège particulier, qui est dans les centres nerveux, pourquoi refuser aux passions, facultés parfaitement distinctes, un siège analogue ? Et il paraît bien que ce siège doit être principalement dans le cerveau ou les autres centres nerveux, tout à côté des sens internes (mémoire, imagination, etc.) avec lesquels il communique immédiatement. La connaissance sensible va, pour ainsi dire, du dehors au dedans, des sens externes, qui sont périphériques, à la conscience sensible, qui est centrale. Or la passion doit naître et avoir son siège principal là où la connaissance aboutit et s'achève, pour ainsi dire, c'est-à-dire dans le cerveau ou les autres centres nerveux (cervelet, moelle épinière, etc.). Rien n'empêche ensuite de regarder le cœur et les autres viscères ou organes comme des sièges secondaires des passions ou de telle passion en particulier. A ce point de vue, nous consentirions à dire, avec M. Ribot, que la passion est difiuse dans l'organisme; car tout l'organisme seconde ou provoque tour à tour ses mouvements et lui obéit.

L'auteur étudie ensuite les conditions extérieures de l'émotion c'est-à-dire pourquoi chaque émotion est liée à certains mouvements, à la contraction de certains muscles. On sait, par exemple, que l'homme irrité fronce les sourcils, serre les poings, grince des dents, enfle les narines, sa voix est profondément altérée. Pour répondre à la question, on a invoqué te le principe de l'association des habitudes utiles ». C'est ainsi que tous les mouvements propres à la

colère sont des préparations au combat. Cette explication est bien darwinienne. On invoque aussi le principe de l'action directe du système nerveux, c'est-à-dire que l'émotion se traduit d'abord par le mouvement des muscles les plus délicats : ceux du larynx, des lèvres, des sourcils, de la queue chez l'animal, etc. L'Allemand Wundt invoque le principe de « l'association des sensations analogues ». Ici vient l'observation piquante de Thomme embarrassé qui tousse, ânonne, se gratte l'oreille. Enfin un principe qui mérite plus de sérieuse attention est celui du rapport des mouvements avec les représentations sensorielles. On lève la main pour marquer une grande élévation , on l'abaisse pour marquer une chose petite ; on refuse, on dédaigne par un mouvement de tête comme celui de quelqu'un qui refuse un mets, etc. Nous touchons ici à la mimique, comme aussi à l'action nécessaire à la plus haute éloquence. Or tout cela démontre admirablement la correspondance étroite, constante et minutieuse de l'image et de Tidée, et, en descendant plus profondément, du physique et du moral. Elle éclate surtout chez les natures exubérantes et méridionales, où le geste incoercible est si bien lié à chaque sentiment et à chaque parole. Mais rien de cela ne démontre l'identité du physique et du moral, du sentiment et de ses conditions ou accompagnements physiologiques. Le chapitre x est consacré à la classification des sentiments et contient la critique de divers systèmes. L'un de ceux dont M. Ribot fait le plus de cas est celui de Mercier, qui distingue 6 classes de sentiments, 23 genres et 128 manifestations. Bornons-nous à signaler les 6 classes : i<* sentiments qui ont rapport à la conservation de l'organisme physique ou moral ; 2® sentiments qui ont rapport à la perpétuité de l'espèce; 3° ser^timents qui se rapportent au bien-être commun (sentiments patriotiques, sentiments moraux); 4° sentiments qui ont rapport au bien-être des autres (sympathie, bienveillance, pitié et leurs contraires); 5^ sentiments qui ne sont ni conservateurs ni destructeurs (admiration, surprise, sentiment esthétique, sentiment religieux) ; 6** enfin sentiments qui correspondent à de purs

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rapports (sentiments intellectuels : conviction, croyance, doute, perplexité, scepticisme). On voit, par cette tentative» que les positivistes sont loin d'apporter quelque clarté en cette matière. On trouve ici, mêlés dans le même système de classification, sous le nom général de sentiments, Tappetit sensible et Tappétit raisonnable, Tordre sensible et Tordre intellectuel, sans en excepter Tordre moral et TensemWe des vertus. De plus, comme Ton considère les objets matériels des sentiments plutôt que leurs objets formels, on se condamne à des énumérations indéfinies et toujours incomplètes. Le mieux serait de revenir. à la division traditionnelle des onze passions. M. Ribot conclut plutôt qu'une classification véritable (par genres et espèces) des émotions ou sentiments est impossible. « La seule voie à suivre, ajoute-t-il, est celle de la filiation génétique : poser les émotions simples, primaires ; puis chercher par q.uels procédés conscients ou inconscients de Tesprit les émotions composées et dérivées ont pu en sortir» (p. iSg). Or, c'est ce qu'ont fait les Scolastiques, avec Aristote, en montrant comment toutes les passions naissent de Tamour sensible et y reviennent. Nous rencontrerons et examinerons plus loin la classification génétique de M. Ribot (2*= partie, ch.^vii).

Le chapitre xi, consacré à « la mémoire affective », contient des observations intéressantes. Mais Tauteur ne parvient pas à prouver qu'il y ait, à proprement parler, une mémoire affective réelle. Il y a seulement une mémoire sensible qui s'applique, il est vrai, aux autres facultés et se met elle-même à leur service, surtout au service des passions. Il est bien évident, par exemple, que Ton se souvient admirablement de ce que Ton aime avec passion, et que Toubli est la preuve' la plus certaine de l'indifférence. La mémoire du cœur est devenue proverbiale. Notons aussi que la mémoire varie beaucoup selon les individus, et souvent dans chacun selon les objets particuliers auxquels elle s'applique : dates, lieux, noms, phrases, langues, sensations ou impressions de toutes sortes, figures des personnes, etc. La mémoire descend même en quelque sorte,

par des associations d'images et de mouvements, jusque dans l'organisme; car il y a des mémoires de gestes et de mouvements: voyez par exemple le déclamateur, qui joint si facilement le geste convenable à Timage et à la parole, ou le musicien dont les doigts courent sur l'instrument qui lui est familier. Mais, malgré ses alliances, la mémoire n'en reste pas moins une faculté de connaissance, parfaitement distincte des appétits ou affections, comme aussi de la faculté motrice. Et quand M. Ribot cite, par exemple, les plaisirs et les peines purement imaginaires, les hallucinations affectives, les suggestions hypnotiques d'états agréables ou pénibles, cela ne prouve point que la mémoire devienne une passion, mais seulement qu'elle peut lui obéir ou la provoquer. Il est même à observer que les passions ravivées ainsi par la mémoire et l'image, sont quelquefois plus vives qu'à leur première apparition : par exemple on sera plus ému au souvenir très vif d'un danger couru que lorsqu'on l'affrontait avec sang froid et résolution.

C'est encore des rapports des sentiments avec la mémoire qu'il s'agit dans le chapitre suivant (xii). L'auteur y montre Tinfluence des sentiments, soit inconscients soit conscients, sur l'association des idées. Aux sentiments inconscients se rapportent par ex. les goûts nationaux, en vertu desquels jamais un Chinois ou un Japonais ne pensera exactement comme un Français. Ilfautrapporteraussi ces dispositions sourdes qui font qu'on n'est pas toujours également capable d'improviser ou d'écrire. Remarquons cependant qu'avec les sentiments proprement dits il y a d'autres causes, telles que l'état plus ou moins favofable des organes de l'imagination et de la mémoire. Le rôle des sentiments conscients est plus important encore. Il est clair, par exemple, que les états de conscience qui ont été associés déjà tendent à reparaître ensemble : ainsi la joie, la tristesse ou d'autres émotions ramènent avec elles les mêmes idées. Remarquons toutefois qu'on peut réagir beaucoup par la réflexion et le libre arbitre. On voit aussi que les sensations analogues sont facilement associées, comme le langage en térhoigne constamment. Il y a des

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voix sombres ou claires; des couleurs froides, chaudes, criardes; des reproches amers, des critiques aigresdouces, etc. En particulier le toucher fournit beaucoup d'analogies et partant de métaphores ; rappelons seulement le sens figuré de mots tels que ceux-ci : touchant, dur, tendre, pesant, ferme, solide, âpre, pénétrant, poignant, piquant. M. Ribot cite enfin les cas exceptionnels ou rares d'association de sensations : ainsi Vaudiiion colorée. Elle s'observe chez certains sujets qui assocleiit Naturellement certaines couleurs à certains sons, ou même à chaque mot et à chaque lettre. Ce sont là des bizarreries de la sensibilité : elles paraissent innées. Sans offrir de pareilles anomalies, chaque individu apporte en naissant des dispositions particulières à Stre impressionné et suggestionné. Tous ces faits méritent considération. Mais qui ne voit que la source principale de nos idées et par là même de nos sentiments est placée bien au-dessus de cette région des sens où veulent se renfermer nos positivistes, sans pourtant y parvenir? Et puis à l'influence des sentiments conscients ou inconscients s'ajoute celle du libre arbitre : elle est bien autrement importante et décide de la valeur morale de l'homme, souvent même de sa valeur intellectuelle.

Le chapitre xni et dernier de la première partie a pour objet ce que l'auteur appelle « l'abstraction des émotions », c'est-à-dire le suprême degré de l'évolution du sentiment. Ce degré correspondrait au moment des concepts dans révolution des idées. M. Ribot prétend que l'esprit peut faire des extraits d'émotion comme il ferait des extraits d'idées; d'où Yabstraction. Déjà nous avons constaté et réfuté ailleurs (critique de l'évolution des idées générales) cette confusion de Vabstrait avec l'extrait ^ et nous n'y insisterons pas de nouveau. L'auteur convient d'ailleurs que cette abstraction est très limitée. — Mais, à proprement parler, il n'y a pas d'émotion abstraite. Il est vrai seulement que l'émotion, en s'élevant, peut s'allier à un ensemble de souvenirs ou même à des considérations purement intellectuelles et en dépendre. De là les sentiments qui sont propres à l'homme et parmi lesquels il faut

compter les plus nobles. Les exemples apportés par l'auteur ne prouvent pasautrechose : par exemple le sentiment général qui reste d'un voyage ou de la visite d'un monastère ou de Taudition d'un opéra ou de toutes les compositions d'un maître. Tous les groupes humains vivent ainsi dans un milieu moral et dans une sorte d'atmosphère qui résultent des impressions et des idées habituelles à ce groupe. Les émotions que tâchent d'éveiller nos symbolistes et nos décadents en littérature ne sont pas abstraites davantage. Toute émotion, alors même qu'elle résulte d'un ensemble d'émotions précédentes, est concrète : c'est une résultante. Mais elle peut se lier aux plus nobles mouvements de l'esprit et de la volonté, qui seuls prennent pour objet direct l'abstrait et Timmuable. M. Ribot semble en convenir lorsqu'il déclare que l'abstraction émotionnelle ne s'élève point aussi haut que l'abstraction intellectuelle. Néanmoins il serait plus conséquent s'il pensait que l'émotion ne le cède pas en sublimité â l'intelligence. Et nous croyons qu'en effet l'appétit, avec la vie affective, n'a pas moins de portée et de hauteur que la connaissance qui lui correspond et l'exciie.

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