PSYCHOLOGIE SPÉCIALE
SoMMAiRB. — Le progrès intellectuel décide-t-il du progrès moral ? — Le christianisme s*est-il emparé du monde païen par l'idée ou par le sentiment ? — Etude particulière de divers sentiments : instinct de la conservation. La peur et les phobies. La peur et le dégoût. Essais d'explication.
— La colère. — Conclusion sur l'instinct de la conservation. — La sympathie. — L'égotisme ou l'amour-propre : orgueil, auquel est opposé l'humilité. — L'instinct sexueL — Passions qui dériveraient des primitives. Essai de classification génétique. — Sentiments moraux et sociaux, chez les animaux d'abord, puis chez Thomme. Critique. — Le sentiment religieux. — Le sentiment esthétique. — Le sentiment intellectuel. — Les caractères normaux. — Théories et classifications. Critique.
— Les caractères anormaux. Les conversions. — Véritable notion du caractère. — Dissolution de la vie affective. — Dernières observations critiques.
Cette seconde partie s'ouvre par une introduction, où l'auteur soulève plus d'une question aussi grave qu'inté-
Fessante ; par exemple celle-ci : Le progrès intellectuel décide-t-il du progrès moral? M. Ribot pense corriger ce que l'affirmative aurait de trop absolu, en disant qu'une idée ne supplante un sentiment qu'à la condition d'être devenue elle-même un sentiment, et que, dans certains cas, c'est le développement affectif qui précède Tautre. Cette réponse n'ous éclaire peu; car on ne nous indique pas comment une idée devient un sentiment. La vérité est que l'idée ouvre toujours la marche du progrès : c'est elle qui oriente et permet le mouvement : Ignôti nulla tupido. Mais la volonté et le sentiment ne suivent pas fatalement les indications de l'idée et'de la vérité, parce que l'homme est libre, au moins dans bien des cas, surtout les plus décisifs. Toujours en vertu de cette liberté, Tiniensité ou la force de la volonté et du sentiment ne se mesurent pas sur la perfection de l'idée, ni par conséquent sur le degré de vérité. Mais le sentiment peut être faible et la volonté chancelante avec une idée très claire ; le sentiment peut être irrésistible avec une idée obscure en partie. Bref, l'idée, bien qu'elle ouvre la marche, passe plus ou moins sous la dépendance de la volonté et du sentiment, qui s'en servent dès lors tout en la suivant, favorisent son développement ou le retardent, la détournent même de sa véritable voie. De là tant d'abus de la raison contre la raison ellemême.
Faisons maintenant une application au christianisme, puisqu'on semble nous y inviter. S'est-il emparé du monde païen par l'idée ou par le sentiment? Nos adversaires paraissent soutenir que c'est par le sentiment. Le christianisme aurait été à l'origine une morale toute pratique et non pas un dogme. Mais il est clair, au contraire, qu'à la base du christianisme et dans l'Evangile, il y a tous les grands dogmes, qui se sont éclairés et développés par la suite. La foi, avec le dogme, a donc précédé et provoqué la rénovation des mœurs. Mais le développement moral, affectif, sentimental, avec la sainteté sous toutes les formes qui en est le fruit, a précédé le développement intellectuel. Dès le premier âge du christianisme, la sainteté a été portée
à son apogée, alors que la science dogmatique et théologique devaient progresser jusqu'aux derniers temps. Le dogme n^aurait pu se développer, il aurait été maintes fois étouffé par les hérésies, si l'esprit de sainteté qui est dans l'Eglise n'avait soutenu son progrès : Qui facit veritatem venit ad lucem. Et ceci nous éclaire sur les rapports du progrès intellectuel et du progrès moral. Celui-ci n'accompagne pas nécessairement l'autre, mais il le favorise beaucoup et le conditionne dans une large mesure. Et puis il recommence de quelque manière à chaque génération^ au lieu que les acquisitions intellectuelles se transmettent facilement de génération en génération. Mieux instruits sur bien des points particuliers que nos devanciers, nous ne sommes souvent à leur égard que des enfants quant à la sagesse véritable et au caractère. L'homme moderne serait donc bien injuste de s'enorgueillir de ses idées et, en général, du progrès intellectuel auquel il assiste. La gloire et la force de l'idée, surtout quand elle est une vérité divine, c'est d'être un germe indestructible. Les sentiments passent ; mais les idées restent, elles sont incompressibles et ne reculent jamais.
Dans les chapitres suivants, M. Ribot étudie successivement les divers sentiments, instincts ou tendances, qu'il regarde comme primitifs ou principaux : instinct de la conservation, sympathie, curiosité, égoïsme, etc.
Trois chapitres sont consacrés à Tinstinct de la conservation, considéré d'abord sous sa forme physiologique, puis sous sa forme défensive (la peur) et sous sa forme offensive (la colère). Ici viennent des observations curieuses, bien des faits inexplicables, du moins dans leurs détails. On connaît les effets physiologiques de la peur : tremblement convulsif, arrêt de diverses sécrétions, hérissement des poils, resserrement de la gorge, constriction spasmodique des vaisseaux, frisson, choc violent au cœur, etc. (p. 216); et il paraît bien que la nature a été pourvue de cette passion, comme d*une gardienne vigilante, qui conjure et éloigne maintes causes de mort. C'est incontestable; et néanmoins la peur excessive, qui glace le sang, empêche
de fuir ou de se défendre, rend précisément certain le mal qu'elle devrait faire éviter. La nature manquerait-elle son but ? Darwin se borne à dire que le problème est très obscur. On peut répondre, sans trop de subtilité, que la nature ne manque son but que per accidenSy à cause de l'excès même de la peur et non à cause de la pebr ellemême. Une foule d'autres faits se pressent que nous n'entreprendrons pas naême d*expliquer. Il y a des peurs innées, sans expérience personnelle : on craint le tonnerre, les chiens Jes rats, les serpents, etc.; les poussins craignent le faucon, sans l'avoir jamais vu; le chien a la terreur instinctive du loup, etc. Et puis il y a des peurs morbides ou phobies : elles sont innombrables, comme le rappelle l'ruteur en cette page curieuse où il parle d' « une véritable inondation de phobies, ayant chacune son nom spécial : l'un craint les aiguilles, un autre le verre, un autre les lieux bas, un autre les lieux hauts, un autre l'eau, un autre le feu, etc. Toute manifestation morbide de la crainte est aussitôt dénommée par un vocable grec ou réputé tel et nous avons Taicmophobie, la bélénophobie, la thalassophobie, la potamophobie, etc., et jusqu'à la sidérodromophobie (peur des chemins de fer) et la triakaidekaphobie (peur du nombre treize). La liste de ces phobies remplirait des pages ; il est clair qu'elle n*a pas de raisons pour s'arrêter » (p. 221).
M. Ribot propose de distinguer la peur proprement dite et le dégoût. A ce dernier se rapporteraient par exemple la crainte des contacts, l'horreur du sang, celle d'animaux non nuisibles et autres pseudophobies. Mais cette dernière dénomination elle-même nous indique que nous sortons d'un genre de sentiments pour entrer dans un autre. L'aversion, en effet, à laquelle appartient le dégoût, est un sentiment bien différent de la peur : les scolastiques le rangent parmi les passions concupiscibles, au lieu que la crainte appartient plutôt à l'appétit irascible. Quant aux causes de ces phobies, elles peuvent tenir à quelque dégénérescence ou défaut de l'organisme, à un accident éprouvé antérieurement (ici viendrait l'histoire de Pascal), à un
souvenir d'enfance oublie', mais persévérant à Tétat d'impression, etc. Bien des faits singuliers seraient explicables par là.
L*auteur analyse ensuite là colère, sa physiologie et ses formes. Il distingue la forme animale (par ex. Tanimal fond sur sa proie) j la forme affective (l'animal gronde) ; la forme intellectualisée, à laquelle se rapporte l'esprit de vengeance. Mieux vaudrait distinguer la passion qui vient purement des sens et celle qui vient de la volonté raisonnable ou du moins qui est acceptée par elle. L'esprit de vengeance, en particulier, est propre à l'homme, bien qu'il y ait, chez l'animal, une certaine animosité ou souvenir des mauvais traitements, dont les effets ressemblent à ceux de la vengeance délibérée. Et puis c'est rétrécir beaucoup le sentiment de la colère que de le rattacher seulement à l'instinct de conservation.
En somme ces trois chapitres sur l'instinct de la conservation, bien qu'ils renferment nombre d'observations intéressantes, nous éclairent médiocrement sur cet instinct. Il existe, à n'en pas douter; mais c'est une forme de l'appétit très complexe, quoique primitive; elle tient à son service toutes les passions particulières. Nous parlons ici, bien entendu, de l'instinct considéré du côté de l'appétit et non du côté de Yestimative, ou connaissance particulière qui le dirige. Il s'explique d'abord par l'harmonie de l'organisme; c'est-à-dire que les choses salutaires causent du plaisir, du bien-être et réveillent le désir, au lieu que les choses nuisibles causent de la souffrance et provoquent Taversion. L'instinct est inné, mais il peut se développer beaucoup par l'exercice : la ruse du vieux renard est devenue proverbiale. Il est beaucoup plus développé chez l'animal que chez l*homme, où il est éclipsé en quelque sorte par l'intelligence et les appétits supérieurs. Il n'implique, par luimême, qu'une connaissance sensible, souvent inconsciente, paraît-il, que les scolastiques appellent estimative; il est donc aveugle intellectuellement. Mais il a des lumières propres auxquelles l'intelligence etmême la science ne suppléent pas toujours : c'est ainsi que lesoiseaux connaissent
d'avance le temps ; le pigeon retrouve invariablement son gîte. Les Espagnols, abordant pour la première fois en Amérique, s'en rapportaient à leurs chevaux pour découvrir les plantes vénéneuses. L'instinct étant une faculté organique, on comprend qu'il soit susceptible de toutes sortes de dépravations : tel dégénéré mangera du charbon ou du sable. Chez l'homme surtout, où les maladies physiques se compliquent du désordre moral et de toutes sortes de vices, on peut rencontrer les instincts les plus pervers : ceux d'un Néron et d'un Commode. De là des plaisirs et des cruautés horribles et contre nature, inconnus de l'animal.
L'auteur traite ensuite de la sympathie tt^ par ce nom, il entend, ou à peu près, l'amour sous sa forme la plus générale. Nous sommes donc en présence d'une véritable passion primitive, simple, non point déterminée à tel objet particulier, comme Tinstinct de la conservation. L'auteur fait bien avec nous cette dernière remarque, mais sans paraître soupçonner qu'elle incrimine sa classification des sentiments* Il distingue trois phases dans la sympathie, en allant de l'organisme aux plus hautes facultés : la phase physiologique, la phase psychologique, la phase intellectuelle. Nous admettons cette gradation, pourvu qu'elle soit bien interprétée. Il est clair, en effet, qu'il y a d'abord des sympathies physiologiques ou principalement telles : telles sont celles d'une foule moutonnière. Plus haut nous trouvons la sympathie des caractères qui se ressemblent ou qui se complètent et s'harmonisent : il est à remarquer, en effet, que la sympathie naît autant de certains contrastes que de certaines ressemblances. Enfin il y a des sympathies avant tout intellectuell-es. Mais on peut se demander si celles-ci méritent vraiment ce nom, quand elles n'ont pas dans la sensibilité des racines suffi^iantes. Nous parlons ici en notre nom, plutôt qu'en traduisant la pensée de l'auteur, qui reste au point de vue étroit de la psychophysiologie. De là de graves lacunes, des difficultés inextricables, l'impossibilité souvent d'alléguer rien de plausible comme explication. Par exemple d'où vient le sourire ?
D'où viennent les larmes? Quelle est Torigine de la sympathie elle-même? L'égoïsme ne peut tout expliquer, et M. Ribot en convient. Mais il ne suffit pas d'y ajouter l'altruisme. Evidemment, quoique la sympathie soit essentiellement sensible, elle a aussi d'autres causes dans les régions supérieures de l'âme. Ce n'est pas qu'aucune doctrine spiritualiste puisse répondre parfaitement à toutes les questions qui se pressent. Mais, sans le spiritualisme scolastique, même l'homme sensible et passionnel est un mystère impénétrable.
M. Ribot aborde ensuite (chap. v) ce qu'il appelle les manifestations affectives du moi, l'égotisme ou l'amour propre. Il distingue deux formes de ce sentiment : Tune positive, qui a pour type V orgueil; l'autre, négative, avec Vhiimilité. Voilà donc un vice et une vertu ramenés à de simples sentiments. Au reste, nous convenons que sous le vice de l'orgueil, de même que sous l'humilité, il y a des éléments sensibles qui, par eux-mêmes, ne sont ni vices ni vertus : on les retrouve chez Tanimal. Voilà pourquoi l'orgueil, sinon par lui-même, du moins par certains sentiments qui l'accompagnent (fierté, noblesse, énergie), peut être apparenté à certaines vertus; au contraire, l'humilité ou plutôt certains sentiments, que Ton confond quelquefois avec elle, peuvent s'apparenter à des défauts tels que le découragement et la pusillanimité. Cherchant l'expression physiologique de l'orgueil, M. Ribot trouve l'agrandissement et l'élévation. Qu'on songe, en effet, à la démarche, à l'attitude, aux gestes dominateurs et à la parole hautaine de l'orgueilleux : par exemple le Riche de la Bruyère. Quelle volumineuse personnalité! Notons cependant qu'il est des gueux arrogants et des riches timides d'allure. Dès qu'il s'agit de l'homme, il faut s'attendre à des exceptions de ce genre; car les premiers mouvements peuvent être contrariés par le calcul ou d'autres causes psychologiques. Mais les exceptions confirment la règle, qui est que l'orgueilleux s'enfle et s'élève. Il fait songer à la grenouille de la Fiable, et, sans recourir à la Fable, il trouve son image au naturel dans des oiseaux prétentieux comme le coq, le
paon et le dindon. C'est de part et d'autre même coquetterie ou même étalage et souvent aussi même sottise. Psychologiquement l'orgueil est apparenté à la joie, à l'exercice de la force, à la colère. On saisit facilement toutes ces formes inférieures chez l'enfant et le jeune homme, qui agrandissent progressivement le cercle de leur vie et poussent toujours plus loin et sur de plus grands objets leur ambition naissante: vêtements et parure, maison, meubles, primauté dans les jeux et les exercices de Tesprit. Tout au sommet nous trouvons la richesse, le pouvoir, l'ambition avec tout ce qui peut séduire l'âge mûr. Si le sentiment qui fait poursuivre tous ces biens vient à dévier, en faussant l'organisme, il aboutit à la folie du pouvoir et à la mégalomanie^ formes pathologiques de l'orgueil. On pourrait suivre également en sens inverse, le sentiment contraire, qui aboutit au suicide^ comme à sa forme pathologique. Mais il est à observer qu'il est des suicides qui proviennent surtout d'un désordre organique ou d'autres impulsions pour ainsi dire irrésistibles, tandis qu'il en est de calculés et de libres. Toujours la liberté vient s'allier à la nature dans les sentiments et les passions propres à l'homme. Mais cette distinction de l'esprit et des sens l'auteur ne la fait pas ou ne la fait qu'imparfaitement. Il est très clair cependant que les passions et les sentiments sont une matière à toutes sortes d'habitudes plus ou moins conscientes et volontaires, qui deviennent finalement des vertus ou des vices. Or c'est au libre arbitre seul qu'il appartient d'user ou d'abuser des passions, d'ennoblir les sentiments ou de les avilir. L'éducation elle-même, si puissante soit-elle par l'instruction, l'exemple et la discipline, ne saurait le suppléer.
Le chapitre vi traite de l'instinct sexuel, sur lequel nous n'insisterons pas. Remarquons seulement que cet instinct intéresse particulièrement la moralité, la destinée de l'individu et celle de !a race. Il s'ennoblit chez l'homme en se subordonnant à un amour désintéressé et noble et en se sacrifiant même à lui. Il peut arriver aussi qu'il subisse les perversions vicieuses et pathologiques les plus graves. Rien de tel chez l'animal : rien de cette beauté morale particu-
Hère à la chasteté ; rien non plus de la dégradation qui accompagne les excès les plus grossiers de Tîn tempérance. Cette difiFérence montre bien une fois encore que les passions humaines reçoivent de leur alliance avec un principe spirituel une valeur et un caractère à part.
Au chapitre vu, l'auteur nous apprend qu^il passe de Tétude des passions simples, ou qu'il croit telles, aux passions ou émotions composées. Après avoir rappelé la division cartésienne des 6 passions primitives (admiration» amour, haine, désir, joie, tristesse) et celle de Spinosa, qui en comptait 3 (désir, joie, tristesse), d'où toutes les autres seraient déduites, il croit pouvoir déterminer les groupes suivants desentimentsqui dériveraient des passions simples pardîversesvoies:i°par évolution; 2** par arrêt de développement ou inhibition; 3® par composition. — i^ par évolution. Ici viendraient : le sentiment esthétique, le sentiment religieux, l'avarice, la liberté absolue de pensée, la domination absolue (celle d'un César ou d'un Napoléon). On voit facilement que ce sont là des passions propres à l'homme et par conséquent spirituelles en quelque sorte, c'est-à-dire dont Torigine principale n*est pas dans la sensibilité, bien que plusieurs (l'avarice, la domination) aient leurs analogues dansles instincts.— 2** f?ar arrêt de dépeloppemeni ou inhibition. Ici on nous cite la haine, dont on ne veut pas faire une passion primitive : elle viendrait de la colère, ce qui est inadmissible. On cite encore : la résignation, dont on fait une forme avortée du chagrin ; puis l'amour platonique, mystique, intellectuel, qui ne serait qu'une « forme avortée de l'amour sexuel. » Mais c'est méconnaître singulièrement la valeur morale de ces nobles sentiments. — 3^ par composition : soit par mélange (jalousie, etc.), soit par combinaison. Dans cette dernière catégorie viendraient des passions très complexes, où le désagréable suscite l'agréable : ainsi l'amour des chasses périlleuses, les ascensions alpestres; la mélancolie, qui se fait un plaisir de la douleur ; l'émotion du sublime; l'humour, « sentiment du risible ayant pour base la sympathie »; le rire destructeur et méprisant qui nous érige en supérieurs d'autrui; l'indulgence, la piété, la
compassion, qui nous mettent avec lui sur un pied d'égalité, etc. Mais, malgré quelques traits ingénieux ou vrais, ce tableau ne reproduit pas Tordre général des sentiments; on y trouve mêlées les choses les plus disparates. Aucune énumération logique des sentiments n'est possible tant qu'on a en vu directement les objets concrets ou matériels, qui sont infinis ; car le même objet peut tomber sous des passions diverses et la même passion peut porter sur les objets d'ailleurs les plus étrangers entre eux. La tentative sera d'autant plus vaine qu'on mêlera les passions proprement dites aux mouvements supérieurs de Pâme, auxquels elles peuvent être associées. Enfin il faudrait se garder surtout de confondre les passions avec les vertus et les vices.
L'auteur étudie ensuite dans des chapitres distincts : les sentiments moraux et sociaux, le sentiment religieux, le sentiment esthétique, le sentiment intellectuel, les caractères, etc.
Et d'abord les sentiments moraux et sociaux (chap. viii). Il étudiera l'évolution de ces sentiments à la lumière de l'ethnologie, de l'histoire des mœurs et des religions, etc., sans s'attarder aux détails. Comme tous les évolutionnistes, il voit dans les sociétés animales l'embryon des sociétés humaines, et dans les mœurs des animaux les humbles origines de la moralité. Mais cette hypothèse, d'ailleurs insoutenable au point de vue de la psychologie rationnelle l'est également au point de vue de l'histoire naturelle. Car si les instincts moraux et sociaux avaient évolué depuis les derniers degrés de l'échelle animale jusqu'à Thomme, ils auraient suivi le même développement que l'organisme. Or c'est ce qui n'a pas lieu ; loin de là. M. Ribot le constate avec nous, mais sans en tirer la juste conséquence. On voit, paf exemple, les instincts sociaux admirablement développés chez les abeilles et les fourmis, animaux inférieurs, alors qu'ils sont nuls ou rudimentaires chez beaucoup d'animaux supérieurs.
Ce contraste apparaît mieux encore dans l'analyse suivante. L'auteur distingue les formes principales des sociétés animales : i^ celles qui sont fondées sur la nutrition
(polypes vivant sur un même polypier, etc.) M. Ribot n'y voit point rorigîne de l'instinct social. — 2** Sociétés fondées sur la reproduction ou la famille. Là encore ne serait pas Torigine de Tinsiinct social; car il n'y a point réciprocité, solidarité. C'est se montrer bien difficile. Quoi qu'il en soit, l'amour maternel, si merveilleux chez certnines espèces, embarrasse fort nos positivistes. — 3<* Sociciés grégaires, instables. Ici viennent tant d'observations qui rendent l'histoire naturelle si curieuse et si surprenante : migrations des oiseaux, des criquets, des harengs, des rats, des chenilles processionnaires, etc. Les pélicans chassent de concert ; les loups et les chacals chassent en bandes; les oiseaux voyageurs placent des sentinelles autour de leur campement ; les singes se débarrassent mutuellement de leur vermine et des épines fichées dans leur chair, ils réunissent leurs efforts pour soulever une pierre. Herbivores et granivores mènent la vie grégaire, etc. C'est ici que naîtraient les instincts vraiment sociaux. Comparant la société grrgale et la société familiale, l'auteur ne tient pas pour Tunité de ces deux sociétés, ni non plus par l'antagonisme, mais pour la dualité. La question va se poser de nouveau tout à Theure au sujet de la famille humaine et de la société civile. — 4? Sociétés à organisation stable et complète, où il y a division du travail, solidarité» stabilité, continuité à travers les générations : ainsi les abeilles, les fourmis, les termites, les castors. Selon M. Espinas, la société des fourmis est la plus parfaite. Le même auteur regarde la famille comme l'origine des sociétés animales. M. Ribot, au contraire, rapporte les sociétés animales à Tétat grégaire.
Passons maintenant à Thomme. La famille est-elle l'origine de toute société humaine, ou bien, au contraire, la horde, la tribu est-elle contemporaine de la famille ? M. Ribot s'attache à démontrer que la famille et la société répondent à deux sortes de besoins primitifs et bien distincts. Mais on peut répondre que la famille patriarcale est déjà une société en petit et que par conséquent Tantériorité de la famille par rapport a la société civile et à l'Etat n'est
d'après m. th. kibot 279
pas douteuse* La thèse contraire mènerait au socialisme d'Etat. Quant aux élucubrations de certains positivistes sur la promiscuité dite primitive, suivie du matriarcat, puis du patriarcat, nous ne voulons pas nous y arrêter. Ce qu'il y a de certain, même sans la révélation, c'est que la société n'est que lextension de la famille, et que celle-ci a été constituée d'abord selon les lois morales avant de tomber dans la dégradation. Etranger à cette doctrine, M. Ribot est obligé cependant d'expliquer les sentiments moraux essentiels à toute société humaine et à toute famille. D'après lui le sentiment moral est inné, instinctif; mais la conscience et la réflexion n'y sont encore pour rien. L*homme qui se jette à l'eau, avant toute réflexion, pour sauver son prochain, serait plus moral que celui qui le fait après réflexion. « Il a fallu, dit-il, être aveuglé par les préjugés intellectualistes pour soutenir le contraire. » — Mais il confond étrangement les instincts généreux, sortes de mouvements premiers {primo primi disent les moralistes), avec la vertu accomplie qui les a acceptés, ou même produits, par suite d'un constant exercice. Ces instincts se retrouvent très bien de quelque manière chez l'animal, (chez la mère qui affronte le danger pour sauver ses petits) sans y avoir le caractère de vertu. Si nos vertus sociales, qui ratifient nos meilleurs instincts et y ajoutent, sont diminuées par la réflexion et la conscience, au lieu d'être affermies, on peut prédire qu'elles seront bientôt dissoutes par les mêmes causes* Laissons donc ces prétendus vertus mstinctives, elles ne sont la base suffisante d aucune moralité humaine.
Suivons néanmoins encore un peu Thypothèse contraire. Le sentiment moral ne serait primitivement qu'un instinct. Si cet instinct n'est pas satisfait, il engendre le remords. Mais l'on a déjà compris, par ce qui précède, qu'il serait bien facile de se débarrasser, par la réflexion, de cet hôte importun. Le sentiment moral aurait ensuite deux aspects : Tun positif (bienveillance, altruisme^ sympathie) ; Tautre négatif, la justice. Cette haute vertu ne serait donc qu'un sentiment. On essaie ensuite d'exposer comment de régoïsme primitif sortent Icssentiments désintéressés. Nous
28o LA PSYCHOLOGIE DES SENTIMENTS
n'exposerons pas plus longuement ces théories, renouvelées de M. Spencer : elles appartiennent à la morale plutôt qu'à la psychologie et nous les avons réfutées ailleurs. Rappelons seulement quelques principes :
Le sens moral peut être considéré comme sentiment et comme conscience. Celle-ci s'accompagne d ordinaire et naturellement de celui-là. Le sentiment a des racines dans la sensibilité et l'organisme ; il est exposé par conséquente certaines perversions. De là cette pathologie du sens moral, dont traite M. Riboi, et qui a été longuement étudiée et décrite par des physiologistes et des criminalistes. Mais la conscience est indestructible, au fond, bien qu'elle soit sujette à nombre d'erreurs; et c'est elle qui est, dans l'homme, la vraie source de la moralité. C'est la conscience, dictamen obligatoire de la raison pratique, expression de la loi naturelle et écho de la loi éternelle, qui inspire la justice et les bonnes mœurs et qui est par conséquent à la base de toute société vraiment humaine. La société humaine est donc essentiellement morale. Elle repose aussi sur les instincts, en ce sens qu'elle répond aux exigences de la nature sensible. L'homme est un animal sociable, aussi bien et mieux encore que Tabeille, la fourmi, les oiseaux migrateurs. La famille et la société civile sont l'une et l'autre naturelles et indispensables; elles ne dépendent pas d'un simple contrat, comme les sociétés industrielles et commerciales. La famille est antérieure de droit et de fait à l'Etat. Mais on peut dire que les inclinations sociales (soit sensibles, soit intellectuelles et morales), sont contemporaines de la famille et même antérieures. C'est sur elles que se fonde le droit naturel et imprescriptible d'association (V. l'Encyclique Rerum novariim). Enfin les animaux nous donnent bien l'exemple de sociétés instinctives, mais sans intelligence ni conscience proprement dite, partant sans moralité ni libre arbitre, dès lors absolument différentes des sociétés humaines, dont elles sont d'ailleurs une image aussi curieuse que suggestive.
Après les sentiments moraux et sociaux, le sentiment religieux. Il aurait évolué de la façon suivante. D abord
une crainte, disons même une terreur religieuse, avec des. pratiques fétichistes, le polydémonisme et la sorcellerie, aboutissant à l'animisme ou spiritisme ; c'est-à-dire que le sauvage primitif regarderait toutes choses comme animées par un esprit : ainsi font encore Tenfant et Tanimal. Ensuite une religion moins grossière» plus abstraite, alliée à des éléments moraux. Ici apparaîtraient les idées de fatum ou de nécessité et de liberté; les dieux seraient regardés comme dispensant les biens et les maux ; on leur attribuerait Tordre, la force, l'intelligence et finalement la moralité. En même temps le culte s'élèverait; la divinité serait un objet d'amour plus encore que de crainte; on espérerait de la justice divine une récompense après la vie présente. A un degré plus élevé encore, les sentiments religieux se confondraient avec les sentiments intellectuels, c'est-à-dire que la religion, pour les esprits d'élite, deviendrait une simple philosophie. La religion suprême serait donc celle des savants et des philosophes qui ne se préoccupent pas d'autre chose que de leur science et de leur philosophie. On ne peut pas dire plus nettement que la science doit éliminer la religion, sinon comme une ennemie, du moins comme une forme de transition et imparfaite. On voit que l'auteur tombe ici d'accord non seulement avec le fondateur du positivisme, A. Comte, qui regardait la théologie et la métaphysique, avec la religion, comme destinées à céder la place à la science positive, mais encore avec les rationalistes qui déclarent que la philosophie est la seule religion des esprits supérieurs. Peu importent ensuite maintes divergences ou contradictions. Tous dénaturent plus ou moins la religion et, avec elle, le sentinient religieux.
Sans entreprendre ici de justifier contre eux et en particulier contre les positivistes la religion véritable et ses formes légitimes, nous devons cependant les réfuter sommairement en restant au point de vue psychologique. Or, il n'est pas vrai, malgré les prétentions des positivistes, qu'il y ait quoi que ce soit de religieux (connaissance ou sentiment) dans la pure sensibilité. Il est ridicule, par exemple, de chercher un commencement de religion chez
Fanimat domestique qui craint et respecte son maître. La religion est avant tout un rapport de Târae supérieure a?ec la divinité ; elle embrasse un ensemble de vérités et de croyances et entraîne un ensemble de pratiques et de devoirs. De là le dogme, puis le culte et la morale. Mais, soit comme croyance, soit comme vertu, la religion est toute dans rftmc supérieure et raisonnable, nullement dans la sensibilité. Seulement celle-ci, étant naturellement associée à tous les mouvements de Tâme raisonnable, et les mouvements religieux étant les plus nobles, les plus ardents et les plus complexes, le sentiment religieux prend naissance nécessairement et comporte toutes sortes de développements. Merveilleux et sublime dans la religion vraie, inspirant les actes les plus héroïques, tous ceux qui honorent le plus l'humanité et favorisent le mieux son progrès, il s'égare et se dégrade étrangement dans les religions fausses, à mesure que ces religions déclinent elles-mêmes; il subît avec elles toutes les dépravations. De là les cultes idolâtriques, les sacrifices humains et les pratiques les plus monstrueuses delà superstition. Disons aussi que le sentiment religieux est soumis indirectement à certaines maladies de la sensibilité : de là une pathologie spéciale, cette monomanie ou folie religieuse qui compte parmi les espèces de l'aliénation mentale. Mais ces dégénérescences ou ces abus mêmes du sentiment religieux prouventson excellence. Aucun sentiment ne tombe de plus haut dans Tesprit et dans le cœur de l'homme. Il est donc absurde de supposer qu'il va s'atténuant à mesure du progrès de l'esprit et qu'il fait place à une religion purement scientifique et rationaliste. D'ailleurs les faits sont là pour répondre. Les annales de la sainteté comptent une élite d'intelligences et d'âmes dans lesquelles le sentiment religieux a produit toutes ses fleurs mystiques. Sans doute Télévation de Tesprit n'appelle pas nécessairement la sainteté, cette forme exquise du sentiment religieux, mais le sentiment religieux se développe aisément dans les plus belles intelligences et à mesure qu'elles s'élèvent davantage. On ne peut en douter, pour peu que l'on connaisse la véritable psychologie des saints.
d'après m. th. RIBOT 2$ 3
Passant au sentiment esthétique, Tauteur en étudie les origines, la loi de développement, les manifestations morbidesy etc. Le positivisme est incapable d'assigner à l'émotion du beau et par conséquent à l'an leurs véritables origines. On le voit bien à l'embarras de l'auteur sur ce point. On nous parle du jeu, dépense d'un « superflu de vie » comme de l'un des premiers exercices esthétiques. Mais les animaux jouent sans avoir aucun sentiment du beau. On voit, au contraire, des sauvages qui manquent du nécessaire se préoccurer déjà de luxe et de parure : ils se tatouent et s'empanachent avant même de se vêtir. Leur sens esthétique est dépravé, soit ; mais il existe. Ce fait et bien d'autres n'autorisent guère l'auteur à dire que Tactivité esthétique avait quelque utilité à l'origine. Remarquons aussi que, contrairement à la théorie positiviste, la poésie et l'éloquence ont compté parmi les premiers arts, dont s'éprit l'humanité naissante. Or ces arts, malgré tout ce qu'ils empruntent à Timagination, sont des plus intellectuels et des plus abstraits. Ne pouvant suivre l'auteur dans toutes ses observations de détail, dont plusieurs sont aussi justes qu'intéressantes, bornons-nous à quelques points. Nous ne voyons pas d'inconvénient à dire que Part primitif eut d'abord un caractère social, puis un caractère individuel. On ne conçoit guère, en effet, les premiers poètes écrivant des méditations ; mais on comprend très bien qu'ils aient chanté les héros et leurs exploits. De même l'architecture, la peinture, etc., d*abord au service de la société, se seraient ensuite individualisées. Mais on voit très bien qu'un mouvement inverse peut se produire et qu'en somme les manifestations de l'art sont liées au mouvement social et en dépendent. Relativement au sublime, l'auteur pense que le sentiment dont il est l'objet n'a fait son apparition qu'assez tard : nous croyons plutôt que ce noble sentiment est primitif. Des l'origitie, l'homme a dû être sensible à l'héroïsme, à la grandeur du courage et de la vertu, qu'il ne tarda pas à célébrer dans ses poésies et dans ses discours. La poésie et l'éloquence datent du berceau de l'humanité et il ne paraît pas qu'aucun noble sentiment leur soit postérieur.
a84 LA PSYCHOLOGIE DES SENTIMENTS
Mais cette critique particulière tient au principe même qui sépare notre théorie de celle des positivistes et ruine la leur par la base. Le sentiment esthétique, de même que le sentiment moral et religieux, est propre à Thomme. Il i^aît de la perception du beau. Celui-ci implique bien des perfections, telles que Tordre, Tharmonie, la proponion des parties entre elles et avec Tcnsemble, la convenance de la chose à sa fin. Le sentiment esthétique dépend donc essentiellement de l'esprit, qui associe ensuite^ dans sa perception du beau, les sens dits esthétiques et en particulier Timagination. Le beau proprement dit est donc, avant tout, Tobjet de l'intelligence, bien qu'il revête une forme sensible. Voilà pourquoi lanimal ne le perçoit pas, malgré la perfection de ses sens. Cette perception, qui enchante, est désintéressée; elle attire en quelque sorte l'homme hors de lui-même, car le beau plaît par la connaissance même. Le sentiment qui en résulte est plus ou moins juste, plus ou moins parfait, selon la perception elle-même. Il est sujet i tous les préjugés, à tous les caprices de la mode et aux dépravations du goût. Il a évolué naturellement comme les autres connaissances et à mesure que toutes les expressions de la pensée de Thommeet de ses besoins se renouvelaient. Mais il est immuable dans son fond, comme le beau auquel il se rattache et qui lui-même est aussi immuable en définitive que le vrai et le bien. Cette conclusion de M. Ribot est donc radicalement fausse : « En résumé, ditil, il n'y a pas plus de beau inné et infus que de bien inué et infus; mais une esthétique qui se fait comme une morale qui se fait... » (p. 344)(i).
Abordons maintenant le chapitre qui traite du sentiment intellectuel, c'est-à-dire, selon l'auteur, de l'état aflFectif lié à quelque connaissance que ce soit. L'évolution de ce sentiment comporterait trois phases : la première, utilitaire ou pratique; la seconde, désintéressée ou scientifique; la troisième, exclusivey comme il arrive dans toutes les pas-
(i) Il va sans dire que nous ne regarJoas pas comme inoée, à proprement parler, i^idée du beau, etc.; mais nous disons que le beau et le bien sont choses objectives et immuables essentiellement.
d'après m* th. RIBOT 285
sions exaltées. D'abord la phase utilitaire. A Torigine le sentiment intellectuel ne serait que de la curiosité et M. Ribot attribue celle-ci à Tanimal : entre la curiosité de ranimai qui flairei cherche, regarde, dresse Toreille, et celle d'un Gœthe, qui voulait savoir tout ce que l'on enseignait de son temps dans les Universités les plus savantes, il n'y aurait qu'une différence de degrés. Nous protestons contre cet évolutionnisme. L'animal n'a pas la curiosité proprement dite, qui est le désir de savoir pour savoir et de savoir par les causes : il ne cherche que la connaissance sensible de ce qui lui est utile ou agréable à ses sens. La curiosité distingue l'homme, comme la faculté de rire, le sentiment esthétique, moral, religieux. Aussi la trouvons-nous, souvent au plus haut degré, chez tous les peuples, en particulier les moins civilisés-, les récits de nos missionnaires nous en fournissent d'excellents témoignages. M. Ribot lui-même cite un fait remarquable (p. 372 note), qu'il aurait pu mieux interpréter. Il se trompe donc, comme M. Spencer, quand il dit que la curiosité des peuples primitifs est limitée à des choses très simples, qui toutes ont une utilité pratique. Ajoutons que leur prétention est démentie par la loi positiviste elle-même des trois états. D'après cette loi, en efiet, Tétat théologique aurait marqué les origines, c'est-à-dire que l'homme primitif se serait déjà posé les questions les plus graves sur l'origine et la fin des choses et les aurait résolues prématurément par des hypothèses théologiques. De fait, les peuples les plus anciens dont parle l'histoire se sont toujours préoccupés des problèmes les plus ardus; une curiosité philosophique et scientifique désintéressée a distingué les écoles d'autrefois bien mieux que celles d'aujourd'hui, dans lesquelles la recherche de diplômes et de situations sociales ou le bénéfice d'inventions et autres productions lucratives semblent être le stimulant trop ordinaire des travaux scientifiques et littéraires.
Relativement à la deuxième phase (curiosité scientifique), on pourrait distinguer autant de sortes de curiosités qu'il y a de sciences et d'objets : de là les curiosités
philosophique, historique, littéraire, philologique, géographique, etc., avec les. goûts intellectuels qui leur corres* pondent. Mais M. Ribot se refuse, selon nous injustement» à suivre cette division ; et il préfère distinguer simplement l'émotion intellectuelle sous sa forme dynamique (recherche de la vérité) et sous sa forme statique (possession de la vérité et accroissement qui en résulte). II est incontestable, en effet, qu'il y a un plaisir à rechercher la vérité et un autre à la posséder. On sait que les dilettanti ne goûtent que le premier: ils se complaisent dans la recherche de la vérité, mais non pas dans la vérité elle-même. Dès lors on ne voit pas que le sentiment intellectuel auquel ils cèdent puisse être qualifié de désintéressé, ni surtout de scientifique. Il n'en absorbe pas moins leur esprit tout entier et supprime pour ainsi dire toute autre passion. A ce point de vue il est exclusif bien plus que les sentiments rapportés par M. Ribot à la troisième phase. II regarde celle-ci comme rare, parce que, dit-il, les idées pures ont peu d'attrait pour la plupart des hommes. — Les idées pures, soit; mais l'idéal est toujours un centre autour duquel gravitent les plus belles intelligences et les plus belleç âmes. Et cet idéal est bien celui de la plupart de nos grands savants, qu'il ne faut pas confondre avec des penseurs égoïstes. Quant aux dilettanti et à ceux dont les facultés affectives ont été paralysées par une sorte d'hypertrophie de rintelligence, leur cas appartient à la « pathologie du sentiment intellectuel. » Sans entendre cette maladie mentale de la même manière que M. Ribot, nous lui rapportons la folie du doute, les scrupules et l'hypercritique ; nous lui rapportons aussi « la personnification de la science » érigée en fausse divinité, de laquelle ses adorateurs tirent toutes sortes de vains oracles ; nous lui rapportons enfin la substitution aveugle et systématique de l'érudition au vrai savoir, de l'analyse à la synthèse, de l'imagination et de la mémoire à la raison, alors que celle-ci devrait diriger toutes les autres facultés et garder avec elles un juste équilibre.
Les chapitres xu et xiii ont pour objet les caractères