‹ Mélanges philosophiquesChapitre 37 sur 42 · RIBOT · texte numérisé non relu

RIBOT

et d*abord les caractères normaux. Relevons au début un aveu important sur la nécessité de joindre la psychologie synthétique à la psychologie analytique. Malheureusement Tauteur n'entend point par la première la psychologie rationnelle. Un autre aveu non moins remarquable c'est qu'il y a plus dans la synthèse que dans l'analyse, dans le tout que dans chaque partie. Il semble que l'auteur soit en voie d'admettre les formes substantielles; mais il est loin encore d'arriver à cette conclusion, pourtant indéclinable. Toute sa psychologie synthétique consistera dans une étude sur les caractères. Il tentera de les classer et de montrer leurs rapports avec la vie affective. Deux théories ont prévalu jusqu'ici : Vune physiologique^ celle de Galien, qui a distingué les quatre tempéraments classiques, division qui a été complétée ou modifiée par Cabanis, Kant, Lotze; l'autre^ psychologique^ plus récente et proposée de diverses manières parStuart Mill, Bain, Ferez, Paulhan, Fouillée. M. Riboi propose sa propre théorie et sa propre classification. D'abord trois grandes divisions : i® les sensitifs, 2** les actifs, 3° les apathiques. II refuse d'ajouter les /empérés; car tout caractère, selon lui, est une hypertrophie ou une atrophie. Ce n'est pas admissible. Passant ensuite aux subdivisions, il distingue, parmi les sensitifs (c'est-à-dire les afifectifs, ceux dont la vie est surtout intérieure) : les humbles^ dont il trace un singulier portrait ; les contempla^ iifSj avec leurs variétés (grands et petits mystiques, les analystes comme Maine de Biran, etc.) ; les émotionnels^ dont Tactivité est intermittente. Parmi les actifs (c'est-àdire ceux dont la vie est surtout extérieure) : les actifs à intelligence médiocre (c'est le cas de beaucoup de petites gens qui dépensent leur activité exubérante dans de menus commerces ou mille aventures) ; les actifs à intelligence puissante (c'est le cas des conquérants et autres hommes de proie). Viennent ensuite les types mixtes. M. Ribot propose les catégories suivantes : les sensitifs-actifs, les apathiques-actifs, les apathiques-sensitifs, enfin les tempérés, qui confineraient aux amorphes. En dernier lieu on nous signale les substituts ou équivalents de caractères

partiels, amorphes, avec une disposition particulière intellectuelle ou affective : intellectuelle, comme dans le cas d'une aptitude extraordinaire (le Tulgaire dit la bosse) pour les mathématiques ; affective, s*il y a une passion dominante.

Pour en venir maintenante une critique sommaire, cette tentative n'est pas plus mauvaise ni meilleure que bien d'autres. Une vraie classification des caractères devrait être prise surtout, ce nous semble, du côté des vertus. Ou bien il faut se borner à une théorie des tempéraments et laisser aux physiologistes le soin de nous la donner. Mais si Ton mêle à la fois les qualités morales et intellectuelles, le tempérament, l'humeur, les passions et bien d'autres qualités encore, on arrive à quelque chose d'infiniment complexe qui se refuse à toute classification rigoureuse et scientifique. On aura la matière de descriptions inépuisables et peut-être fort intéressantes, comme celles des romans, ipais non la matière d'une science. Quoi qu'il en soit, M. Ribot n'est pas fondé à dire que le caractère est inné, qu'il persiste toute la vie et qu'on peut prévoir ce que fera un homme de tel caractère dans chaque circonstance donnée. On peut bien prévoir le mode des actions de cet homme qui tiennent à son naturel, mais non les actions elles-mêmes qui dépendent de son libre arbitre. Sensiblement différent du naturel, le caractère est formé, en grande partie du moins, par l'éducation et surtout par une volonté personnelle et persévérante. M. Ribot fait des observations justes sur Tunité du caractère et de la vie; mais cette unité ne peut être donnée absolument que par la vertu. La vie des saints nous offre les plus beaux exemples de la fermeté et, pour ainsi dire, de Tindestructibilité du caractère. Nous sommes moins porté à contredire l'auteur, quand il remarque le grand nombre des caractères amorphes, c'està-dire nuls, et quand il ajoute que notre civilisation semble empêcher l'apparition des vrais caractères. Accusons moins cependant la civilisation elle-même que la décadence morale. Mais nous le combattons décidément lorsqu'il dit que l'intelligence n'a pas de part importante dans le carac-

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tère et que le développement de la première nuit à la formation du second. Cette intelligence qui amollit et déforme les caractères n'est que celle dont on abuse. L'autre, au contraire, fonde les grands caractères, qui tous ont dans Tesprit des racines profondes, la conviction et la foi. Et la preuve en est qu'il suffit souvent d'une conclusion nouvelle, d'une découverte de l'esprit et de la conscience pour changer et retourner même toute une existence. Mais M. Ribot n'admet pas que la question du caractère ressortit à la morale mieux encore qu'à la psychologie; et de plus il semble ignorer la morale de l'Evangile. Dans le portrait qu'il trace des humbles, il n'a pas en vue ou n'a pas compris l'humilité chrétienne. Nos vrais humbles sont les cœurs les plus magnanimes et les plus forts. Il paraît estimer les grands mystiques, mais non les petits, qui sont pourtant le sel de la terre. En somme il méconnaît la part du libre arbitre et de la vertu dans le caractère.

Venons maintenant aux caractères anormaux et morbides^ pour employer les expressions de l'auteur. Il les définit par le manque d'unité et de stabilité : on ne peut prévoir ce qu'ils feront dans un cas donné; mais, par exception, ajoute-t-îl, les vrais et grands caractères (César, Napoléon, Richelieu) ont des moments critiques où ils ne sont plus eux-mêmes. A mesure que les caractères anormaux s'éloignent de leur perfection, c'est-à-dire de l'unité et de la stabilité, on peut distinguer : i** les caractères contradictoires successifs ; 2* les caractères contradictoires coexistants; 3o les caractères instables ou polymorphes. Parmi les premiers, il ne faut pas ranger ceux qui par fausseté ou politique jouent successivement plusieurs rôles (Octave, qui devint Auguste; Cromwell, qui devint le Protecteur), non plus que ceux qui dépensent leur activité de diverses manières en différents temps. Mais M. Ribotprétend bien, paraît-il, attribuer à ces caractères morbides toutes les conversions quelles qu'elles soient, celles du bien au mal ou du mal au bien, conversions religieuses ou politiques, etc., comme aussi certaines métamorphoses, certains passages de la vie active à la vie contemplative et réciproque-

ment. Comme exemples viennent ici indistinctement S. Paul et Luther, S. Augustin et Julien l'Aposut. Quant aux causes de ces changements, il voit bien en général des causes physiques (accidents, à la tête surtout) et des causes morales, celles-ci brusques ou lentes; mais il ne voit pas les causes les plus profondes et ne tient aucun compte des causes surnaturelles ou de la grâce.

Il suppose qu'un nouveau caractère est donné après la conversion et même que la constitution a changé ; mais il ajoute qu'il y a aussi, dans Tindividu, des tendances antithétiques dont l'une peut supplanter l'antre. Et ce dernier cas, à s'en tenir au point de vue strictement naturel, est bien celui d'une foule d'âmes faibles qui oscillent perpétuellement entre le vice et la vertu. Mais évidemment cette analyse est incomplète et laisse subsister les plus graves confusions. Il y a conversions et conversions : les vraies n'amoindrissent en rien le caractère, mais lui assurent, au contraire, plus d'unité et de stabilité. Quant aux autres (les variations du sceptique Bayle par exemple), elles accusent, avec une inconstance de caractère et la légèreté du cœur, Terreur de la raison et la perte de la vertu. Et puis la psychologie ne suffit pas à expliquer les meilleurs et les plus profonds de ces changements : il y a le coup de la grâce; et les positivistes sont bien incapables d'expliquer autrement et d'une façon raisonnable le changement d'un S. Paul, celui d'un S. Augustin et de tant d'autres esprits d'élite dont s'honore l'humanité, avec l'Eglise. Mais M. Ribot est si loin de nous, en cette matière, qu'il range encore, parmi les caractères anormaux et non loin de ceux de plusieurs de nos saints, les alternances de la personnalité, sortes de maladies qu'on observe chez les hystériques et les hypnotisés et qui leur fait jouer successivement différents personnages II note aussi la « folie circulaire », dans laquelle une période d'exaltation est suivie d'une période de dépression. Mais ne confond-il pas ici un peu le caractère avec l'humeur, qui est si variable chez certains individus, sans que le caractère change pour cela ?

Il a signalé en deuxième lieu les caractères contradic-

toires coexistants, qui se rencontrent eux-mêmes sous plusieurs formes. Première forme : elle se reconnaît à la contradiction entre le penser et le sentir, la théorie et la pratique, la science et la croyance (et ici on suppose gratuitement que la science est inconciliable avec lafoi), entre ITiomme privé et l'homme public. Il est vrai, d'ailleurs, en effet, que ces manques d'imité de conscience^ selon l'expression si juste de Mgr Guiol (i), accusent Taffaiblissementdu caractère chez la plupart de nos contemporains. Ici, M, Ribot fait encore remarquer combien peu les idées suffisent à changer les hommes. Les idées, soit; mais les convictions? Accusons donc notre scepticisme et non pas les idées. La seconde forme se reconnaît à une contradiction plus complète encore que les précédentes. De là, les caractères incohérents. On alliera par exemple la sincérité religieuse et le libertinage. Le cas, en effet, n'est que trop fréquent. Il n'est pas plus rare de voir les libres penseurs et les libéraux pratiquer la tyrannie la plus odieuse. Viennent enfin, en troisième lieu, les caractères instables ou polymorphes : on les reconnaît à une mobilité extrême et souvent hystérique, à une sorte d'« infantilisme psychologique. » Ici, nous avons moins de réserves à faire; mais aux critiques déjà présentées nous devons ajouter les suivantes pour rétablir la véritable notion du caractère.

On peut dire que le caractère c'est la marque distinctive et naturelle de chaque homme, considéré comme être raisonnable. Le caractère comprend donc les habitudes, soit morales, soit indifférentes, mais en tant qu'elles sont devenues comme une seconde nature, et qu'elles ne sont plus sous la direction immédiate et actuelle de la liberté. L'homme ne peut pas changer tout de suite son caractère, ni même en changer à la longue totalement. Le caractère diffère donc du tempérament, qui est tout physique; de rhumeur, disposition à telle espèce de joie ou de tristesse, qui résulte du tempérament et de l'état de l'esprit. Le

(i) Premier recteur de l'Université catholique de Lyon, qui donna ce nom a l*un de ses derniers ouvrages.

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caractère est plus intime et plus stable que Thumeur, plus élevé que le tempérament. Il difTère aussi des passions, qu'il se subordonne ou qu'il emploie; l'animal a des passions ; il a même un naturel et des moeurs, au sens large de ce mot, mais il n*a pas de caractère. Le caraaère enfin diffère de la vertu et du vice, qui sont sous la dépendance plus directe du libre arbitre et qui ne sont formellement que dans l'âme en tant qu'elle est libre. On peut se convertir sans changer de caractère^» et à plus forte raison, sans changer de tempérament et de passions. Mais la perfection du caractère se trouve dans la vertu accomplie, qui seule donne à la vie morale de l'homme une parfaite unité et une parfaite stabilité. On peut donc dire qu'à vertu égale les caractères sont égaux en perfection, quoique dissemblables. Un saint François d'Assise, par exemple, et un saint Ignace n'eurent point le même caractère ; et nous ne croyons pas cependant qu'on puisse absolument préférer le caractère de l'un au caractère de l'autre. Il n'y a donc pas, à proprement parler, de hiérarchie dans les caractères; nous dirions la même chose des tempéraments, pourvu qu'ils soient sains et permettent l'exercice de toutes les facultés. Mais il faut reconnaître que lorsque les qualités ou les conditions physiques indispensables viennent à manquer, l'exercice de la vertu est impossible et il n'y a non plus, à proprement parler, de caractère. Alors s'ouvre la période de la dégénérescence ou de la folie. C'est par ce côté inférieur que les études de nos psycho- physiologistes peuvent être utiles. Mais elles sont incomplètes et fausses comme études générales de l'âme humaine.

Un dernier chapitre est consacré à la « dissolution de la vie affective ». Cette vie s'éclipserait à mesure que les organes iraient s'affaiblissant. D'abord disparaîtraient les émotions désintéressées : on cite, à ce sujet, le misonéisme des personnes âgées; puis, successivement les émotions altruistes, les émotions égo-altruistes et les émotions égoïstes. En reprenant ce mouvement en sens inverse, autant qu'on peut le saisir chez les dégénérés de divers degrés, on voit que le parfait idiot est privé de tout

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instinct; celui qui l'est moins est susceptible de certaines craintes et obéit à certaines impulsions; plus haut encore, on voit apparaître successivement un sentiment vague d'attachement, le sentiment de l'injustice, etc. Dans une conclusion, Tauteur cherche à donner la priorité à la vie affective sur l'intelligence. Il nie la liberté etdéfinit le bien : ce qui plait^ c'est-à-dire par l'appétit.

Sans nous arrêter de nouveau à cette erreur ni à plusieurs autres, que nous avons signalées déjà au cours de cette étude, nous terminerons par ces observations critiques. Il est vrai que la vie affective — disons plutôt la volonté — exerce un véritable empire sur toute la personne ; mais elle ne l'exerce que par la liberté, par conséquent en se servantde l'intelligence. Quant à la priorité elle-même ou plutôt à la priorité de temps, elle appartient à la connaissance sur Tappétitjà la connaissance et àl'appétii inférieurs sur la connaissance et l'appétit supérieurs; mais ceux-ci ne la cèdent qu'en se réservant la maîtrise, du moins dans tous les actes moraux et libres. Ces actes ne dépendent qu'indirectement des sens et de l'organisme.

On voit donc déjà ce qu'il faut penser de la prétendue loi de dissolution. Telle qu'on paraît nous la proposer ici elle est fausse. Elle se réfute soit par l'expérience, soit par la véritable théorie de l'origine des idées et du développement intellectuel et moral. Nous voyons, en effet, les plus nobles sentiments et même les plus hautes pensées survivre souvent à un affaiblissement extrême des sens et même à leur ruine partielle. L'organisme et les facultés sensibles conditionnent donc l'exercice des facultés supérieures^ mais ne le mesurent pas ni ne l'expliquent. Il est vrai que toutes nos connaissances nous viennent de quelque manière par les sens ; mais tout ne réside pas dans les sens. Idées intellectuelles, sentiments supérieurs, habitudes morales, caractère, vertus surtout, subsistent malgré l'effondrement de l'homme sensible et s'affirment souvent jusqu'au dernier soupir. La disproportion et même le désaccord qui existent ainsi entre Thomme physique et l'homme moral, vont s'accroissant beaucoup avec l'âge et devraient persua-

der aux psycho-physiologistes qu'il y a ici une profonde distinction. Jamais ils ne connaîtront sérieusement l*homme moral, ni par conséquent l'homme mCme, en étudiant l'homme sensible exclusivement. Mais ils doivent compléter leur psychologie expérimentale par une psychologie rationnelle, celle qui s*appuie de préférence sur la conscience intellectuelle et profite de toutes les ressources du raisonnement et de la métaphysique.

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