‹ Mélanges philosophiquesChapitre 38 sur 42 · L'HYPNOTISME · texte numérisé non relu

L'HYPNOTISME

SoMMAiRB : Continuation de la controverse sur Thypnotisme. I. Etude sur le magnétisme et l*hypnotisme publiée dans l'Ami du clergé. ^ Division insuffisante des opinions en cette matière. — Six degrés dans les phénomènes hypnotiques. Critique de toute classification rigoureuse des phénomènes naturels et préternaturels. — Comment la science peut s'allier à la magie ou à une sorte de crédulité qui tourne à la superstition. — Critique de la thèse principale de M. N. Preuves d'Autorité vainement invoquées. Rome n'approuve aucune forme de Thypnotisme. — Réponse à un médecin catholique. — Mandement de Léon XIII, alors cardinal-archevêque de Pérouse. — L'autorité des médecins et des savants catholiques. — Preuves de raison théologique. Observations sur la puissance des démons. L'influence des anges, bons ou mauvais, ne se mesure pas aux phénomènes de mystique divine ou diabolique. — Preuve de raison philosophique. — La réponse aux objections est insuffisante. — La vision à travers les corps opaques. — Prétendue contradiction entre la sévérité de beaucoup de théologiens et les réponses du Saint-Siège. — Conséquences légitimes, mais absurdes, de la doctrine que nous combattons. — Règle inefficace. — Abus commis dans les cliniques.

L'hypnotisme, avec tous les phénomènes plus ou moins merveilleux qui s'y rattachent, continue d'être l'objet de longues controverses. Elles menacent de s'éterniser; car

les questions se multiplient et se compliquent, semble-t-il, à mesure qu'on les agite davantage et qu'un plus grand nombre de savants et d'écrivains prennent part au débat : théologiens, philosophes, physiologistes, journaliste*. Nous nous bornerons aujourd'hui à critiquer quelques travaux récents dus à des auteurs également catholiques, mais dont les conclusions néanmoins sont nettement contradictoires. Et peut-être pourrons-nous, en dégageant les points principaux de la controverse, éclaircir encore et confirmer la doctrine que nous avons essayé de justifier dans nos études précédentes.

Le premier travail qui va nous occuper a paru dans l'Ami du clergé (28 sept., 19 oct., etc. 1899) sous ce titre : Magfîétisme et hypnotisme^ étude physiologique, historique et théologique. Il ne porte pas de signature-, mais nous avons appris avec plaisir que l'auteur n'est point le savant directeur de la Revue, M. Tabbé Perriot. Cette critique n'en sera que plus impartiale et plus libre, tout en observant les plus grahds ménagements envers Tauteur anonyme, M. N. Il a réuni dans son étude le magnétisme et rhypnotisme, qui, à ses yeux, ne se distinguent pas foncièrement : « ces deux mots, dit-il, désignent la même chose avec une nuance un peu différente ». On sait très bien, en effet, qu'après avoir paru s'opposer radicalement au magnétisme, qui l'avait précédé d'un siècle sur la scène, l'hypnotisme a fini par montrer mêmes caractères et même nature. Laissant maintenant de côté le résumé historique préliminaire et autres accessoires, venons sans plus tarder aux parties vives du débat.

M. N. distingue trois opinions. D'après la première, tout est naturel dans l'hypnotisme; d'après la seconde, tout est diabolique ; d'après la troisième, certains phénomènes sont naturels, d'autres sont douteux, d'autres sont diabpliques.

' SUR l'hypnotisme 297

— Mais, pour peu qu'on y prenne garde, cette distribution des opinions, qui peut paraître d'abord simple et complète, est insuffisante et équivoque. La 3^ catégorie, en effet, comprend les opinions les plus disparates. Car, ce que les uns regardent comme naturel, d'autres le tiennent, au con* traire, pour diabolique. Or, ce qu'il nous importe le plus de savoir, c'est jusqu'à quel point un auteur étend les limites du naturel. Plusieurs, par exemple, prononcent que la suggestion à échéance, la vision à travers les paupières fermées et même à travers certains corps opaques, le sou lèvement d'une personne par des aspirations et l'appli* cation des index sont des phénomènes naturels en euxmêmes ; d'autres le nient radicalement, sans dire cependant pour cela que tout phénomène hypnotique est diabolique. Des opinions si dissemblables devront être rangées néanmoins dans la même catégorie. En outre, M. N. paraît supposer que les phénomènes qui sont naturels daiis un cas donné le sont dans tous les autres ; ce qui n'est pas admissible. On peut très bien soutenir, au contraire, que tous les phénomènes hypnotiques peuvent être diaboliques dans certains cas, dont on jugera par les circonstances. On peut soutenir encore que l'enstrmble de Thypnotisme est diabolique, mais non tel ou tel phinomène particulier. Où ranger ces opinions? Elles ne trouvent pas leur place dans les deux premières catégories. Mais si on les range dans la troisième, on peut dire qu'il n'est pas d'opinion, pour ainsi dire, en dehors de cette catégorie, du moins parmi les auteurs catholiques. La division proposée ne peut donc nous éclairer dans notre étude et expose lauteur à bien des confusions regrettables, notamment à prêter à ses contradicteurs des sentiments qu'ils ne professent pas et qui peuvent même paraître ridicules.

M. N. est beaucoup plus clair dans la division suivante, qui est celle des phénomènes hypnotiques. Il détermine six classes ou degrés : i® le sommeil hypnotique ; 2^ les phénomènes somatiques (catalepsie,, anesthésie, léthargie, troubles nerveux] ; 3* somnambulisme plus ou moins lucide; 4^ hallucinations et suggestions, sans excepter les

suggestions à échéance; 5^ les phénomènes douteux, tels que l'indication de remèdes, la vision à travers les corps opaques ou les yeux fermés ; 6** les phénomènes extranaturels, comme parler et comprendre des langues qu'on n'a jamais apprises, décrire des organes malades quand on ignore Tanatomie, prédire l'avenir, guérir des maladies humainement inguérissables, lire dans la pensée de quelqu'un malgré lui. M. N. hésite beaucoup au sujet de la lecture des pensées, car il range parmi les phénomènes douteux et non point parmi les phénomènes certainement extranaturels « la connaissance des pensées intimes de l'opérateuri qui veut bien les laisser voir, mais sans aucun signe extérieur ». Ce doute et plusieurs autres nous paraissent destitués de tout fondement sérieux.

Mais ce que nous reprochons surtout à cette classification des phénomènes hypnotiques, c'est de supposer que les mêmes phénomènes sont constamment naturels ou extranaturelsy alors que rien n'est moins prouvé et qu'il est même certain que nombre de phénomènes naturels en euxmêmes peuvent avoir dans certains cas une autre origine. Ainsi en est*il des hallucinations et de certaines maladies ou affections nerveuses. Tels sont en particulier certains songes prophétiques, qu'on peut raisonnablement attribuer aux bons esprits après accomplissement, mais qui d'ailleurs auraient pu n'être que de simples effets d*une crainte habituelle et de Timagination. Par exemple on a raconté que le jour où Henri IV fut poignardé par Ravaillac, la reine, effrayée par un songe de la nuit précédente, tenta vainement de persuader au roi de ne point sortir. — « Tous songes, mensonges », répondit en riant le roi chevaleresque, qui tombait frappé mortellement quelques heures après. Si l'attentat n'avait pas eu lieu, le songe de la reine trouverait son explication la plus naturelle dans la crainte et les alarmes où l'avaient jetée les attentats précédents. Mais, après le meurtre du roi, une autr'e explication peut paraître la meilleure.

Nous raisonnerons de même sur l'ensemble des phénomènes hypnotiques.Un simple sommeil où tombe une hysté-

SDR l'hypnotisme 299

rique à la moindre provocation, même involontaire (jet de lumière, coup de tam-tam, etc.), peut être regardé comme naturel; de même bien des phénomènes qu'on observe souvent dans des cas de somnambulismespontané et naturel. Mais si ces phénomènes se lient à d'autres certainement diaboliques; si c'est le même opérateur qui endort le sujet, le fait aller et venir à son gré, lui suggère tous les sentiments et toutes les hallucinations qu'il lui plaît, le fait lire à travers des corps opaques et décrire ce qui se passe au loin, alors il y a Iku de craindre que les phénomènes hypnotiques même les plus simples ont déjà la même cause principale que les plus extraordinaires.

Cette cause certainement intelligente ne peut être qu'un esprit qui emploie, outre ses forces propres, celles de la nature, en se conformant d'ailleurs nécessairement aux lois delà nature, en particulier aux lois physiologiques de l'organisme. C'est ce qui donne aux phénomènes hypnotiques un caractère scientifique, qui n'exclut point un caractère supérieur et diabolique. Car on ne peut douter que les démons ne connaissent les mêmes sciences que nous connaissons nous-mêmes et qu'ils ne les emploient avec une dextérité supérieure. De là leurs prestiges. Et c'est ainsi que le scientifique et le diabolique, loin de s'opposer aussi radicalement qu'on le prétend quelquefois, s'allient fort bien et de la manière la plus intime. Une certaine science ne chasse donc point le démon : elle l'appelle plutôt et lui ouvre la voie. Une certaine science est moins opposée à la superstition et à la magie que l'ignorance. Et c'est ce qui nous explique que tels savants du moyen âge, alchimistes, astrologues, empiriques, pouvaient être à la fois de vrais savants et des magiciens : savants en tant qu'ils étaient la cause principale ou les interprètes éclairés de certains phénomènes par eux étudiés; magiciens, en tant qu'ils étaient les instruments, souvent peut-être inconscients, d'un esprit supérieur, plus savant qu'eux-mêmes, dont ils se faisaient pour ainsi dire les organes ou les aides et les préparateurs. Alors même que leur inconscience ou leur bonne foi les aurait innocentés de toute magie proprement dite, on ne

pourrait cependant les disculper d'une sorte de crédulité scientifique^ c'est-à-dire d'une crédulité qui présume trop de la science humaine et tourne ainsi à la superstition non moins que la crédulité des ignorants. O savants, les plus crédules ! pourrait-on dire ici^ en imitant un mot de Pascal.

Ces observations, si elles sont justes, ruinent déjà parla base la thèse principale de M. N. Il la formule ainsi : « Dans l'hypnotisme médical ou scientifique ordinaire, c*est*à dire s'arrêiantaux quatre premiers degrés exposés tout à Theure, la cause doit être regardée comme naturelle. » — Nous ne voudrions nous arrêter qu'à des critiques de fond. Mais il est impossible de ne pas remarquer d'abord que l'auteur paraît préjuger ce qui est en question et déplacer ainsi tout le débat. Car il s'agit précisément de savoir si Thypnotisme pratiqué dans certaines cliniques et ailleurs et qui s'étend aux phénomènes des quatre premiers degrés, est vraiment « médical ou scientifique d. A coup sûr, la cause des phénomènes hypnotiques est naturelle dans la mesure même où riiypnoiisme est vraiment médical et scientifique. Mais venons aux preuves elles-mêmes en nous réservant de n'accorder que ce qui sera démontré. Il y a : i® des preuves d'autorité; 2° des preuves de raison théologique; 3^ des preuves de raison philosophique.

1° Preuves d'autorité. On rappelle les décisions des Congrégations romaines; on fait grand fond en particulier sur une réponse du préfet de la congrégation du Saint-Office à Mgr Gousset, en 1843 : « La question du magnétisme, y est-il dit, ne sera pas résolue tout à l'heure, si elle Test jamais, parce qu'on ne court aucun risque à en difl'érer la décision, et qu'une déci^>ion prématurée pourrait compromettre Thonneur du Saint-Siège. » — Nous répondons d'abord qu'il y a eu des réponses subséquentes. Ensuite on ne peut se prévaloir d'une certaine réserve du Saint-Siège en ces matières. On a désigné sous le nom général de magnétisme toutes sortes de pratiques, dont quelques unes sont très simples, comme l'emploi des courants électriques, l'application des aimants. Veut-on que l'Eglise proscrive en bloc le magnétisme ainsi entendu?

SUR l'hpnotisme Soi

Veut-on qu'elle prohibe l'emploi des fluides nerveux, vital et autres plus ou moins problématiques? Mais de ce que l'Eglise ne porte pas ici de condamnation absolument générale, on ne peut, sans illogisme, conclure qu'elle approuve une forme quelconque de l'hypnotisme. Elle approuve si peu qu'elle a rappelé en toutes circonstances les prohibitions générales et les conditions de liccité qui^ de l'avis, croyons-nous, de la plupart des théologiens, s'appliquent à Tensemble de l'hypnotisme, surtout aux cas les plus extraordinaires, ceux que recherchent le plus la curiosité, l'intérêt ou tout autre passion. Inutile de rapporter ici textuellement ces réponses si prudentes et si autorisées qu'on retrouve dans les recueils de morale et de droit canon. Mais tout le monde sait que l'Eglise proscrit toute évocation explicite ou implicite du démon, toute vaine observance, toute application de causes ou de moyens qui sont sans proportion avec l'effet attendu, notamment «l'application de principes et de moyens purement physiques à des choses ou des effets vraiment surnaturels pour les expliquer physiquement ». L'Eglise laisse ensuite aux théologiens, à la toi et au bon sens des fidèles le soin d'appliquer ces règles aux cas innombrables qui peuvent se présenter. Elle pose, pour ainsi dire, les majeures qui doivent éclairer notre conduite morale; à chacun de nous ou du moins aux autorités particulières de poser les mi^ neures. Elle dira, par exemple, qu'on ne doit pas employer des moyens physiques pour produire des effets qu'on ne peut leur attribuer naturellement, A nous ensuite de prononcer que de simples aspirations ou expirations accompagnées de l'application de l'extrémité des index ne sont pas des moyens qui suffisent naturellement à soulever une personne. D'ailleurs il est des erreurs qui sont justiciables du sens commun avant de l'être de l'Eglise. C'est bien assez qu'elle condamne les hérésies et certaines opinions erronées trop retentissantes ou certains abus parfaitement déterminés.

On s'est prévalu d'une réponse récente du Saint-Office; et ici nous ne parlons plus de M. N..., mais du docteur

Battandier, qui la cite dans la Revue du monde invisible (î5 novembre 1899). ^"^ ^^^ adressée à un médecin qui demandait s'il lui était permis de s'occuper d'expériences de suggestion. La voici : a Quant aux expériences déjà faites, on peut le permettre (d'assister aux discussions), pourvu qu'il n'y ait pas danger de superstition ou de scandale, et que l'auteur ne s'érige pas en théologien et soit disposé à obéir aux ordres du Saint-Siège, S'il s'agit de nouvelles expériences : ou ce sont des faits qui dépassent certainement les forces de la nature, et c'est défendu; ou on doute (qu'ils dépassent ces forces], et alors on peut le tolérer après avoir protesté qu'on ne veut avoir aucune part dans les faits préternaturels et à la condition qu'il n'y ait pas danger de scandale » (26 juillet 1899). — On voit avec quelle extrême réserve et à quelles conditions le Saint- Office permet ou tolère quoi que ce soit en ces matières. De pareilles réponses, loin d'être favorables, prouvent que les phénomènes d'hypnotisme sont au moins suspects aux yeux du Saint-Office.

Mgr Méric s'est autorisé aussi d'un mandement et de prescriptions de Léon XIII alors cardinal-archevêque de Pérouse. Mais, si on lit sans préjugé ces actes remarquables, la même idée de suspicion à Tégard du magnétisme s'en dégage nettement. Que prescrit, en effet, le cardinal î — Le Voici : i**« Toute expérience de magnétisme sur le corps d'un homme de quelque manière qu'elle soit produite, est désormais interdite sans notre autorisation. — 2** Dans les cas où l'emploi du magnétisme serait vraiment requis pour venir en aide à la science ou à l'art médical, il faudra d'abord obtenir cette autorisation, où se trouveront relatées les précautions à prendre : sans quoi l'usage du magnétisme sera regardé comme abusif (i). » Qu'il y a loin de cette réserve et de cette suspicion à l'affirmation que nous combattons, savoir que la cause des phénomènes hypnotiques des quatre premiers degrés (sommeil, somnambulisme, suggestions et hallucinations) doit être regardée comme natu-

(i) Revue du monde invisible {i5 août 1B99).

SUR l'hypnotisme 3o3

relie ! S'il y avait un « hypnotisme médical ou scientifique », TEgiise interviendrait-elle de cette manière? Solliciterait-on même ses conseils et ses décisions?

M. N.«« ne peut donc appuyer sa thèse sur l'autorité de l'Eglise, sans commettre l'équivoque déjà signalée : « Si tout hypnotisme était diabolique, ' dit-il, l'Eglise pourrait-elle laisser ledémonisme s'implanter pendant un siècle dans le monde entier sans protester et sans éclairer les consciences, quand on lui demande une décision? Pourrait-elle répondre qu'il n'y a aucun risque à différer la décision ?» — Nous venons de montrer que la question serait mal posée en ces termes : tout hypnotisme est-il diabolique? Nous avons montré aussi que l'Eglise a déjà condamné l'hypnotisme, du moins en principe et suffisamment pour qui veut et sait entendre. Si elle paraît observer une grande réserve sur tels ou tels phénomènes, abstraction faite de leurs circonstances, ou sur tels et tels cas particuliers, c'est que ces phénomènes'ou ces cas ne comportent pas de jugement ou bien que ses décisions seraient mal comprises et serviraient de prétexte à de plus grands abus.

De Tautorité de l'Eglise, M. N... passe à celle des médecins et des savants catholiques, qui, dit-il, enseignent rhypnotisme « même dans les universités catholiques, sous les yeux et l'autorité ou l'appui des évêques et des prêtres; penser et parler autrement serait se rendre ridicule aux yeux d'une science raisonnable et sensée, et attirer quelque mépris sur la religion elle-même. Et certes une telle autorité ainsi appuyée a bien quelque valeur en fait de preuves. Tous les médecins sérieux (?!), qu'ils soient impies, indifférents ou très chrétiens, recourent à l'hypnotisme dans certains cas ». On invoque même la pratique générale des internes des hôpitaux de Paris... La plupart des médecins, « tout en reconnaissant que les effets médicaux le plus souvent n'en sont pas considérables, admettent que pour certains accidents hystériques arrivés par suite de la maladie, ils sont presque toujours souverains et remplacent très avantageusement des opérations chirurgicales

3o4 CRITIQUE DE QUELQUES OPINIONS RECENTES

qui seraient très dangereuses. Comment donc et de quel droit empêcher cela chez ceux qui ne veulent que cela: Comment condamner en bloc tous les médecins, même les plus religieux, et se prononcer autoritairement contrç les savants qui ont le plus étudié cette matière et qui ne s'y avancent qu'avec la plus grande réserve î »

— Nous répondrons d'abord que, s'il y a des médecins et des savants catholiques qui regardent un certain hypnotisme comme naturel et scientifique, il j en a d'autres non moins autorisés, semble-t*il (par exemple le docteur Hélot, dont nous citerons plus loin les conclusions) qui pensent tout autrement; la plupart, croyons-nous, suspendent leur jugement et refusent même d'examiner de trop près ces phénomènes troublants. Quant aux effets utiles deThypnotisme, ils sont très contestés, comme le reconnaît M. N. lui-même; ce qui n'est point douteux, ce sont les effets pernicieux et innombrables qui fontrejeterparbeaucoupdepersonncs sensées Tensemble de l'hypnotisme et son emploi quelconque. En se prononçant ainsi, elles ne prétendent condamner personne; mais c'est bien leur droit de regarder comme diaboliques les effets les plus extraordinaires de l'hypnotisme et de suspecter plus ou moins tous les autres selon leur proximité avec les premiers; c'est bien leur droit encore d'user de leur crédit particulier pour détourner les fidèles de toute pratique de l'hypnotisme, laissant à l'autorité ecclésiastique le soin de tolérer et de contrôler telles ou telles expériences s'il y a lieu. La preuve d'autorité qu'on essaie de tirer d'une pratique prétendue générale ne nous émeut donc pas. Il y a une cinquantaine d'années, nombre d'excellents catholiques et de très dignes prêtres interrogeaient les tables tournantes, qui répondaient souvent d'une manière surprenante. L'Eglise a-t-elle protesté par un acte éclatant ? Elle s'est contentée de rappeler certaines règles de morale, d'éclairer ceux qui la consultaient, de proscrire certains abus particulièrement graves, et l'épidémie a disparu. Miis voici que le mal menace de reparaître; car plusieurs prétendent aujourd'hui que les tables tournent et répondent naturellement. Ces épidémies mo-

SUR l'hypnotisme 3o5

raies ou mentales sont de tous les temps ; et TEglise les traitera avec les remèdes ordinaires, ceux-là mêmes qu'elle opposait déjà à Talchimie et à l'astrologie. Mais qu'on ne ne nous parle plus, en ces matières, de l'autorité des savants, surtout de certains savants, non plus que de la pratique des internes des hôpitaux, ces critériums de morale ne nous paraissent pas suffisants.

Passons à l'examen des preuves de raison théologique. M. N. en donne deux, i** Il n'y a pas de vaine observance. Car, dit-il, « les savants et les médecins veulent simplement obtenir des effets qu'ils jugent naturels par des moyens qu'ils jugent proportionnés, et dont ils prouvent, comme nous Pavons fait, l'aptitude par des raisonnements et des rapprochements sérieux et convaincants... Les théologiens ajoutent même que dans les cas réputés douteux... on doit plutôt les croire naturels (les effets)..., l'intervention des démons ne se présume pas, mais doit se prouver. »

— On peut répondre d'abord que beaucoup de médecins hypnotistes ne tiennent aucun compte de la doctrine de TEglise non plus que de la distinction du naturel et du surnaturel. On peut répondre ensuite qu'il ne suffit pas de protester qu'on ne cherche que des effets naturels, si par ailleurs, on emploi des causes ou des moyens sans proportion avec les effets désirés. On peut répondre enfin que Taptitude des causes et des moyens employés n'est aucunement démontrée, s'il s'agit de phénomènes extraordinaires, tels que les suggestions invincibles et à échéance, etc. Car nous ne pouvons, par exemple, regarder comme une preuve de quelque valeur Pexplication suivante de l'assujettissement de rhypnotisé à l'hypnotiste : « L'hypnotisé a voulu s'assujettir lui-même au magnétiseur...; il s'est endormi avec l'intention de lui obéir...; or cette idée doit avoir sur lui une influence notable et décisive. Il n'est donc pas étonnant que pendant le sommeil magnétique cet homme soit tout pour lui, et que tout le reste ne compte pour rien... » Quant à ce principe que « Tinterveniion des démons ne se présume pas, mais doit se prouver », il ne

3o6 CRITIQUE DE QUELQUES OPINIONS RÉCENTES

s'applique pas précisément en la matière, parce que l'intervention des démons est certaine dans beaucoup de phénomènes hypnotiques, généralement les plus extraordinaires; il y a donc lieu de la craindre et même de la supposer dans les phénomènes avoisinants; ils deviennent suspects par ce voisinage. M. N. ne dit-il pas lui-même : « L"hypnotisme médical et expérimental... touche de près aux confins du diabolisme; et alors il est facile, par curiosité, par intérêt ou par passion, de les outrepasser et de demander au magnétisme des effets qu'il ne peut naturellement produire, et de tomber ainsi sous l'empire de Satan? » N'avoue-t-il pas encore qu'il y a des phénomènes douteux r Or il n'y aurait pas de phénomène qui dût être tenu pour tel, si les phénomènes devaient être regardés comme naturels jusqu'à preuve qu'ils sont diaboliques.

La 2* raison théologique est celle-ci : « Les démons n'ont ni la puissance ni la volonté d'intervenir ainsi toujours et d'une manière toujours proportionnée aux aptitudes des sujets, dans les choses humaines... Il est certain, d'après les traditions chrétiennes, que la puissance et l'ingérence des démons ont été singulièrement restreintes après l'Incarnation et la mort de N.-S. Or, si tout cas de magnétisme était cas démoniaque, on pourrait affirmer que le démon s'ingère maintenant dans les affaires humaines plus même qu'avant l'Incarnation, puisqu'il s'ingérerait même dans les traitements donnés aux malades et qui semblent parfaitement innocents. Si les démons venaient ainsi toujours, au gré ou contre le gré et la volonté expresse des magnétiseurs et des magnétisés, s'emparer de toutes les opérations hypnotiques, il faudrait leur reconnaître une puissance et surtout une influence en tout cas bien supérieures à celles des bon anges; ce qui est inadmissible. » De plus, ajoute-t-on, les démons orgueilleux ne s'assujétissent pas aux mages et aux sorciers. Donc, « cette manière d'agir uniforme, constante, parfaitement soumise aux opérateurs (?) et conforme toujours aux aptitudes des sujets, est absolument contraire *à leur nature et à ce que Dieu leur permet et veut d'eux, et redisons avec Hurter :

SUR l'hypnotisme 3o7

Hœc siipponi quidem gf^atis passunt^ probari vero nequeunt. »

— Ce raisonnement, où se trouvent mêle'es des choses si différentes, aurait quelque fondement, si les adversaires de M. N. soutenaient que tous les phénomènes qualifiés d'hypnotiques sont en eux-mêmes au-dessus des forces de la nature et par conséquent toujours diaboliques. Mais nous avons assez montré qu'on ne peut se prononcer sur tels et tels phénomènes d'une manière absolue et indépendamment des circonstances. C'est même ce qui explique et les dangers particuliers de l'hypnotisme et la réserve extrême de TEglise dans ses décisions ou réponses.

Quant à la puissance des démons d'intervenir dans les choses humaines, nul ne peut la mer ni la mesurer exactement; mais il est certain qu'elle est parfois très grande, surtout quand on la provoque par malice ou même par inconsidéraiion. Ce serait une erreur manifeste de supposer que l'Incarnation et la Rédemption ont chassé complètement les démons de ce monde. Que signifierait alors cette prière de Léon XIII, que le prêtre, avec les fidèles, récite chaque jour au pied de l'autel : « Sancte Michael archangele^ défende nos in prœlio; contra nequitiam et insidias diaboli eslo prœsidium. Imperet illi Deus. Supplices depre^ camur; Tuque princeps militiœ ccelestis Satanam aliosque spiritus tnalignos qui ad perdit ionem animarum pervagantur in mundo divina virtute in infernum detrude? » Que signifieraient les formules d'exorcismcs qui remplissent le Rituel? Faut-il citer des textes de l'Ecriture et tant d'autres témoignages? La vérité est que Jésus-Christ a affranchi l'homme de la tyrannie des démons, mais que c'est retomber dans la servitude que de rappeler ces esprits de ténèbres par le péché et surtout par des évocations explicites ou implicites. Et si les démons n'exercent pas sur les sociétés chrétiennes en tant que telles le même empire que sur les sociétés païennes, leur influence ne laisse pas d'être redoutable, à mesure surtout que l'impiété et un nouveau paganisme leur rouvrent les portes de la société.

Néanmoins, quelle que soit leur influence, elle est moins

3o8 CRITIQUE DE QUELQUES OPINIONS RÉCENTES

considérable, croyons-nous, que celle des bons anges. Car ce n'est pas au caractère extraordinaire de Tîntervention des bons et des mauvais anges qu'il faut mesurer leur puissance respective, mais bien aux effets sérieux et aux actes humains qu'ils font accomplir. Alors que les démons excitent l'homme à rompre avec la foi chrétienne et la morale de TEvangile; alors que, semblables à des histrions, ils alimentent de vaines curiosités et égarent ce désir du surnaturel et du divin qui nous possède malgré nous, les bons anges sont les inspirateurs et les auxiliaires de toutes les œuvres de bien, des actions généreuses, des dévouements héroïques, en un mot de tous les actes dont la grâce et l'Esprit Saint sont le premier principe. De ce que Tintervention des démons est plus bruyante que celle des anges, il ne s'ensuit donc pas qu'elle soit plus efficace. Les plus grandes œuvres de Dieu et de ses anges ne sont pas les miracles : ce sont les œuvres de sanctification et d'apost^olat. Il serait vraiment puéril de mesurer Taction des bons anges aux phénomènes de mystique religieuse, comme aussi de mesurer l'action des démons aux phénomènes de mystique diabolique.

Maintenant, jusqu'où s'étend cette dernière et à quel point comprend-elle les phénomènes hypnotiques? Il est difficile de le déterminer. Mais rien ne sert de dire que les démons orgueilleux ne peuvent s'assujétir ainsi aux opérateurs; car ce sont plutôt les opérateurs qui s'assujétîssent aux démons, dont ils ne sont que les instruments. On sait que le succès de nombre d'expériences de magnétisme et d'hypnotisme paraît soumis aux conditions arbitraires, disons même aux caprices d'un agent invisible et supérieur.

Les preuves de raison philosophique ne nous retiendront pas longtemps; car elles consistent à dire que, dans l'hypnotisme ordinaire, les opérateurs agissent sûrement, naturellement, sans efforts, par degrés, selon les aptitudes du sujet. — M. N. n'a évidemment en vue que les cas les plus simples et observés chez des sujets entraînés depuis longtemps. Mais on sait combien les expériences de magnétisme

SUR l'hypnotisme 309

et d'hypnotisme, surtout quand elles atteignent les degrés supérieurs, exposent à des malaises indéfinissables et à des accidents de toute nature. D*ailleurs les sujets les mieux entraînés tombent infailliblement, pour ainsi dire, dans un état d'infériorité morale, qui ne paraît être qu'une variété de l'aliénation ou de l'idiotie.

M. N. s'applique ensuite à réfuter certaines objections sans y réussir d'une manière satisfaisante. D'où vient, par exemple, que le consentement du sujet soit si nécessaire ou du moins si utile dans les expériences d'hypnotisme ? Si les causes étaient purement physiques, pourquoi ne serait-on pas hypnotisé indépendamment de tout consentement, de même qu'on est endormi bon gré mal gré par le chloroforme, Téther ou d'autres anesthésiques? M. N. essaie vainement ensuite d'assimiler l'état de Thypnotisé à celui du chloroformé. Celui-ci, en effet, perd l'usage de ses facultés, mais sans les aliéner, au lieu que les facultés intimes de l'hypnotisé (imagination, mémoire, intelligence, faculté motrice) deviennent la chose de l'opérateur qui en dispose à son gré. Or le fait de cette aliénation, qui est indéniable, au moins dans bien des cas, sans parler de son immoralité intrinsèque, ne nous paraît guère explicable naturellement, quoi qu'en dise l'auteur.

Relevons encore un argument sur lequel il s'appuie pour étendre outre mesure les limites des phénomènes qui peuvent être naturels et qui par conséquent seraient appelés à devenir scientifiques un jour. Il s'agit d^ «c la vision à travers des corps opaques ou les yeux fermés. Assurément, poursuit M. N., on ne peut pas dire a priori et surtout prouver que ces choses sont impossibles par des moyens naturels : car n'est-on pas arrivé grâce à la lumière cathodique, au moyen de la réverbération sur une certaine lame préparée ad hoc^ à voir à travers certains corps opaques"? »

— Il nous semble, au contraire, qu'on doit regarder comme certain que la vision à travers un corps suffisamment opaque, une planche par exemple, ne peut être naturelle. L'exemple des rayons cathodiques est étranger à la question et ne prêterait qu'à un sophisme. Car ces rayons

traversent bien, il est vrai, des corps opaques pour nos yeux et portent Tombre des objets sur un écran où nos yeux [ l'aperçoivent; mais nos yeux n en sont pas moins sensibles

F qu'aux seuls rayons lumineux. On ne peut supposer que

I notre rétine deviendra un jour sensible aux rayons catho-

I diques comme elle est sensible déjà aux rayons lumineux ;

on ne le peut, dis-je, à moins de miracle ou k moins que notre œil ne change de nature. Or cette dernière hypothèse est absurde et ouvre la porte aux suppositions les plus fantastiques. Les rayons cathodiques sont plus accidentels à l'acte même de la vision que ne le sont le télescope et le microscope; or la puissance extraordinaire de vision que Tœil tire de l'emploi de ceux-ci ne change pas cependant la nature de Torgane.

M. N. croit pouvoir opposer à ses adversaires, entre autres de savants professeurs du Collège romain, les contradictions où ils seraient tombés. Mais ces contradictions n'existent pas ou ne portent pas sur les points importants de la question. En réprouvant généralement tout hypno^ tisme, ces auteurs ont pu accorder, en eflTet, que telles et telles expériences moins suspectes pouvaient être tolérées à certaines conditions, en particulier celle d'être toujours prêt à se soumettre aux décisions de l'Etatise. Les opinions des théologiens les plus sévères sur le magnétisme ou l'hypnotisme n'étant pas complètement partagées par certains catholiques, ceux-ci seront-ils tenus à la même abstention absolue, à la même réserve que ces théologiens préconisent ? Ils ne pourraient y être tenus que par une décision doctrinale ou une défense disciplinaire que l'Eglise s'est refusé à porter jusqu'ici, du moins dans un sens absolu, parce qu'elle serait mal interprétée et provoquerait plus de mal qu'elle ne produirait de bien. Mais M. N. n'a pas le droit, croyons-nous, de penser que l'Eglise approuve et justifie certaines pratiques parce qu'elle les tolère; il n'a pas le droit de supposer que la doctrine de ces auteurs est en contradiction avec les réponses des Congrégations et du Saint-Siège. A la liste des théologiens et des philosophes romains

SUR l'hypnotisme 3 I I

cites par M. N., nous pouvons ajouter, par exemple, Mgr Lorenzelli, nonce apostolique à Paris et naguère professeur de philosophie au collège de la Propagande, qui, après avoir accordé que certains phénomènes hypnotiques peuventêtreregardéscomme naturels, n'en conclut pasmoins qu'il faut éviter l'hypnotisme « tanquam novam diabolismi formamy dignam prorsus Us siultis qui decipi volttnt et im^ probis eorum decepioribus »(i). Il serait vraiment étonnant que cett"^ doctrine fût désavouée par les réponses du Saint- Siège, comme paraît le prétendre M. N. Il fait, croyonsnous, à l'hypnotisme d'injustes et dangereuses coucessions, que beaucoup de ses lecteurs peut être étendront encore. Sans recommencer ici une réfutation ni développer tels ou tels arguments que nous avons essayé de faire valoir dans des études précédentes (2), arguments tirés des principesles plus essentiels de la psychologie et de la morale, nous signalerons seulement quelques-unes des conséqnences légitimes de la doctrine que nous combattons, Rlles sont telles qu'on peut les regarder comme une réfutation per absurdum. La première que nous signalons n'est pas répudiée absolument par l'auteur, mais n'en semble pas moins inadmissible. Est-il permis d'hypnotiser un accusé pour le contraindre d'avouer son crime ? C'est incontestable si l'on admet généralement que toutes les suggestions, même celles qui mettent le sujet à la merci de l'opérateur, ont une cause naturelle et qu'elles n'offrent rien d'immoral intrinsèquement. Et M. N. en'convient, malgré des réserves, dans le passage suivant : ce II ne peut pas être permis d'user de l'hypnotisme pour arracher au sujet un secret qu'il veut garder, à moins qu'il ny ait alors des raisons prépondérantes j». 11 est trop évident que ces raisons prépondérantes

(i) Philosophiœ theoreticœ Institutiones secundum doctrinam Aristotelts et 5. Thomœ AquinatiSy quas in Pomificio Co legio de Propaganda fiJe tradebat Benedictus Lorenzelli, Antistes urhanus. Philosophia:, S. Theologia: utriusque juris ductor, editio altéra 1896, a vol. in-8.

(2) Plusieurs conférences et articles sur l'hypnoiisme : La sugf^eslion hypnotique est-elle licite ou illicite, naturelle ou diabolique? 1898.

3l2 CRITIQUE DE QUELQUES OPINIONS RÉCENTES

existent souvent et qu'on n*est guère fondé d'ailleurs à les exiger.

Mais voici d*autres conséquences non moins légitimes, que M. N. répudierait sans doute avec indignation. Si toutes les suggestions n'ont que des causes naturelles; si, d*autre part, elles peuvent être pratiquées sans danger grave ou même sans danger aucun, comme on l'a prétendu, par des personnes très expérimentées dans l'art hypnotique, pourquoi ne pas y recourir habituellement pour la réformaiion morale des détenus dans les pénitenciers, pour la guérison des alcooliques, des dégénérés, en un motde tous les sujets vicieux? Pourquoi même ne pas y recourir généralement pour mieux contracter certaines qualités morales, pour mieux adapter ses tendances, ses goûts, ses instincts au genre de vie que la raison impose? Pourquoi ne pas introduire la suggestion pédagogique en particulier dans toutes les maisons d'éducaii on, sans en excepter les séminaires?... La conscience proteste contre cette proposition, qui tend à bouleverser toute l'économie de la morale (i). Mais alors, que la réprobation frappe d*abord les principes avant de flétrir les conséquences.

Terminons cette critique en citant une règle très sage en elle-même et dans laquelle M. N. semblerait retirer tout ce que ses principes permettent trop facilement par ailleurs : « Est illicite, dit-il, tout hypnotisme où Ton s'expose de quelque manière que ce soit à provoquer des accidents nerveux qui puissent nuire à la santé ou troubler plus ou moins la raison ou agiter le cœur. » — Malheureusement, comme on n'est point d'accord sur la piesure des dangers

(i) M. le docteur Surbled réprouve lui aussi l'application de l'hypnotisme à la pédagogie, bien que ses principes, croyons-nous, ne le lui permettent guère : c Plusieurs savants, dit-il, Tout recommandée (la pratique de Thypnose) comme un excellent moyen ai* éducation : on réformerait les enfants vicieux, pervers, par la suggestion, et on en ferait d'excellents sujets. Nous n'avons pas la moindre confiance dans l'emploi d'une telle méthode et nous nous gardons de la recommander. C'est une arme à deux tranchants capable de faire plus de mal que de bien». (La Morale^ IV» vol. p. gS) — Mais si Ton croit que, dans un cas donné, elle peut faire plus de bien que de mal ?

SUR l'hypnotisme 3i3

courus dans la pratique de Thypnotisme, surtout quand on les compare aux bienfaits qu'on en espère, cette règle est sans efficacité. Vainement M. N. compte parmi les conditions requises pour la pratique de Thypnotisme, une « utilité proportionnée pour la science (?), la guérison ou le soulagement d'une maladie, ou autre cause sérieuse... » D'abord nous ne pensons pas que le motif de taire progresser la science (motif hypothétique en la matière et des plus illusoires) puisse jamais permettre de soumettre un malade aux dangers de Thypnotisme. Mais sans doute, M. N. suppose qu'il y a des expériences sans danger sérieux pour le sujet. Ensuite on ne voit pas assez que les réserves qu'il impose soient observées dans les cliniques les plus célèbres.

M. le docteur Surbled, dont le témoignage ne sera pas suspect, racontait naguère Texemple d'une jeune fille^ sa cliente, âgée de i5 ans et légèrement hystérique, placée à la Salpêtrière, malgré ses conseils; elle y joua bientôt et non sans satisfaction le rôle de première, mais perdit tout à fait la raison à la suite de ses succès hynoptiques(i).

Mgr Méric, qui n'est pas non plus un adversaire absolu de l'hypnotisme, est sorti plus d'une fois écœuré de ces cliniques où la morale est si facilement outragée et l'humanité traitée sans un respect suffisant. Ecoutons son témoignage, qui est accablant, bien qu'il ne soit rendu qu'incidemment : ff Parmi ces milliers d'hommes, de femmes, de filles, entassés dans nos hôpitaux; parmi ces sujets qui réunissent toutes les conditions que la science semble exiger pour une expérience sérieuse de lévitation... et que Ton a soumis d'ailleurs à un long entraînement; parmi tous ces médiums^ hystériques, névrosés, déséquilibrés, bouleversés vingt fois par les suggestions les plus hardies des expérimentateurs les plus audacieux^ vous n'en verrez pas un seul

(i) « Elle n'était plus utile aux démonstrations, et Tadministration décida le départ de la malade ou son envoi à Sainte-Anne, l'asile des folles. La famille essaya de la reprendre, mais dut se résigner à son iaternemeot à Clermont » {La Morale dans ses rapports avec la médecine, etc. T. IV, p. 94).

s'élever dans les airs... Dans ces salles de malades, dans ces amphithéâtres, vous assisterez peut-être à des scènes de clownismey qui laissent une profonde impression de dégoût dans l'àme du spectateur. Vous verrez une femme jetée contre un mur» ou lancée dans Tespace, retomber lourdement dans son lit» saluée par les blasphèmes, les quolibets» les rires sarcastiques et hideux de ses compagnes. Je le diSy parce que je le sais. Vous verrez cela et vous en conserverez un souvenir ineffaçable et navrant » (i).

SoMMAiiiK : La Revue du monde invisible, — Un mot sur les superstitions contemporaines. ^ Quelques opinions de Mgr Méric : la lévitation et le soulèvement. Celui-ci serait natureL — Autres opinions hardies. — Quelques opinions de M. le docteur Surbled. ^ Invitation à tenter une expérience décisive.

Nous venons de citer Mgr Méric et M. le docteur Surbled, partisans l'un et l'autre d'un certain hypnotisme prétendu scientifique, et fondateurs de la Revue du monde invisible, Cettepublication obtient, paraît-il, un grand succèsdecuriosite, de même que VEcho du merveilleux. Ces deux revues sont nées à la suite de \a d'\s\ocaiion delà Société des sciences psychiques^ londée par le chanoine Brettes, dislocation' provoquée par l'introduction, dans la société, du docteur EncausSe(Papus), chef d'une secte de nouveaux gnostiques.

Car la société contemporaine, malgré les progrès accomplis déjà et promis encore par la science^ ou peut-être à cause même de ces progrès, est envahie de nouveau parla superstition. Il est facile d'en juger par le grand nombre d'ouvrages et autres publications qui traitent du spiritisme, des sciences occultes, etc., comme aussi par les sociétés théosophiques ou autres qui se sont formées et prennent des allures de sectes religieuses. On réédite à bon marché

(i) Revue du monde invisible (i5 juin 1899, p. 4).

SUR L HYPNOTISME 3l5

les livres de sorcellerie, que quelques libraires cachaient autrefois au fond de leur boutique comme des poisons. Voici, d'après la Repue du monde invisible, une liste de périodiques qui nous donne quelque* idée de l'importance du mouvement occultiste en Europe : Annalgs des sciences psychiques; — le Phare de Normandie; — la Vie d^ Outre-Tombe ; — la Lumière; — Revue scientifique et morale du spiritisme ; — le Progrès siirite ; — Light^ journal hebdomadaire; — Vessillo spiritista; — Rivista di studi psichici ; — Revue spirite; — Médecine naturelle ; — Journal du magnétisme ; — Mélusine, Nous pourrions encore citer telle revue allemande.

Mais nous n'avons à parler ici que de la Revue du monde invisible^ qui se distingue, entre toutes les publications qui traitent de l'au-delà, par l'orthodoxie de ses fondateurs. On remarquera aussi l'esprit d'e tolérance qui leur fait admettre la collaboration d auteurs qui professent des opinions très avancées. Citons, par exemple, un article du docteur Coutenot, médecin en chef honoraire de l'hôpital de Besançon, qui raconte à la suite de quelles pratiques magnétiques il a obtenu la guérison d'une malade. Parmi les phénomènes provoqués chez son sujet par Topéraieur, il y a celui de la vision à longue distance, de description de Tétat des organes d'un malade éloigné et inconnu de la somnambule. Mgr Méric, en s'autorisant du rituel romain, déclare en note que de pareils phénomènes sont préiernaturçlset sortent, par conséquent, du domaine de l'hypnotisme médical (i).

Citons aussi l'opinion du docteur Albert Battandier, qui regarde comme pouvant être naturelle la transmission de pensée sans aucun signe extérieur.Certains commentateurs dit-il, « ont prétendu dresser une petite liste de faits prêternaturels, dont Tétude est par conséquent défendue, même aux médecins. Parmi ces faits, ils mettent la transmission dépensée : « commander par la pensée et être entendu sans « aucun signe extérieur. » Il se pourrait bien que ces com-

(x) i3 sept. 1899, p. 226.

3l6 CRITIQUE DE QUELQUES OPINIONS RÉCENTES

mentateurs tussent plus tard obligés d'abandonner leurs commentaires. En hypnotisme, la transmission de la pensée est un fait assez fréquent pour qu'on ne puisse le nier que si Ton appaftient à une école qui le déclare impossible. De plus, elle se produit dans un trop grand nombre de circonstances pour qu'on puisse l'attribuer à un esprit, et enfin elle a des bases naturelles incontestables » (i). — Sans entreprendre ici aucune réfutation, bornons-nous seulement à remarquer que tous les phénomènes mystiques ont généralement des bases naturelles dans les sujets où ils se produisent.

Mais ce sont les opinions de Mgr Méric, Téminent directeur de la Revue, qui nous intéressent le plus. Or elles paraissent s'être modifiées dans le sens d'une plus grande hardiesse. Mgr Méric avait d'abord paru juger que tout cas de lévitation ou d'enlèvement du corps sans effort mécanique était préternaiurel. C'est ce qui résulte déjà d'une citation précédente, confirmée d ailleurs par celles-ci : « Il faut donc autre chose que des nerfs, du fluide et de l'électricité pour produire le miracleduravissement,derextaseetduvol aérien du corps des saints. » (i5 juin 1899, p. 6). — «M. F... nous dit qu'il est possible qu'un sujet perélecirogène... debout sur la pointe des pieds sur un plancher ou carrelage mauvais conducteurs, produise un écoulement très intense du fluide électrique par ses orteils et qu'il s'élève ainsi audessus du sol... J'avoue que cette explication m'étonne... Voyez encore si vous serez satisfaits de cette explication quand vous verrez une femme délicate soulever avec deux doigts, sans effort, un homme fort et robuste avec le siège sur lequel il était assis. Le phénomène est naturellement inexplicable. L'hypothèse d'un dégagement d'électricité, absolument gratuite, je le répète, laisse dans l'ombre l'intervention d'une intelligence et d'une volonté, c'est-à-dire d'un facteur différent des forces physiques répandues dans l'univers. Et la présence de ce facteura toujours été reconnue, sentie, affirmée par les médiums et par les sujets enlevés.

(i) i5 nov. 1899, p. 336.

SUR l'hypnotisme 3 17

Dans tous ces phénomènes de lévitation, on retrouve invariablement un sujet, un fluide dont je n'ai pas contesté l'existence, et un agent préternaturel. Et c'est la présence de l'agent invisible et mystérieux qui explique tout. » (i5 juillet 1899, p. 80).

Mais, malgré ces déclarations, Mgr Méric a été amené un peu plus tard à distinguer entre la lévitation et le soulève^ ment^ celui qu'on obtient par exemple au moyen d'aspirations et d'expirations et de Inapplication de l'extrémité des index; et il a regardé ce dernier phénomène comme naturel. Voici, en effet, ses réponses à des lecteurs qui le consultaient à ce sujet : « Ce phénomène particulier (de soulèvement) et d'autres du même genre, dont nous avons été témoins, n'appartiennent pas à la catégorie des phénomènes du vol aérien du corps, enlevé ou par Dieu ou par les dé^mons... On obtient un phénomène analogue à celui dont vous parlez en faisant aspirer profondément un homme, debout sur une planchette. Un enfant peut soulever la planchette au moment de l'aspiration du sujet » (i5 août 1899, p. 186).

Voici maintenant une déclaration plus complète et plus explicite : « Le système nerveux, animé et informé directement par l'âme, dégage un fluide qui présente des analogies profondes avec l'électricité, et qui produit des phénomènes d'attraction et de répulsion. Voilà un fait scientifique certain. Sa réalité est démontrée parles expériences décisives de MM. Reichenbach, de Rochas..., etc., etc. Ici même, dans cette Revue, le docteur Goutenot... nous a apporté le témoignage de sa longue expérience médicale, dans une démonstration que nous estimons irréfutable parce qu'elle repose sur des faits sérieusement constatés. Le corps du sujet étendu sur la table, c'est-à-dire du sensitif, dégage donc le fluide nerveux. Les expérimentateurs projettent leur fluide, par insufiBation, dans unedirection déterminée, et c'est dans la combinaison de ces deux fluides que l'on doit chercher l'explication naturelle du^o/z/èf^eme/t/du corps. Le mot lévitation n'est pas exact. Et si l'expérience ne réussit pas dans tous les cas, c'est par insuffisance de fluide.

3l8 CRITIQUE DE QUELQUES OPINIONS RÉCENTES

soit dans le sujet, soit dans les expérimentateurs. Avec un sensiiif, Texpérience réussira toujours. Nous voici donc en présence d'une science nouvelle, livrée jusqu'à ce jour à la spéculation intéressée des charlatans et des empiriques, soumise désormais à la critique sévère des savants, c'est la force nerveuse, c'est le fluide nerveux. Cette force doit se rattacher par son action extérieure aux vibrations de l'éther, elle doit avoir sa place dans la catégorie des forces connues, chaleur, lumière, magnétisme terrestre, électricité ; elle reste soumise à la loi générale des conversions. Il faut ob« server avec respect les savants qui s'efforcent aujourd'hui de l'isoler, de Tétudier, d'en constater les effets certains, malgré les difficultés et les ténèbres. L'avenir nous réserve peut-être de grandes surprises »(i5oct. 1899, pp. 3 14-3 1 5). C'en est une très grande pour nous, il faut l'avouer humblement, que la lecture de cette page.

Pouvons-nous ajouter maintenant que Mgr Méric fait siennes les explications publiées à la suite de l'article du docteur Battandier cité plus haut? Elles sont empruntées, il est vrai, au Petit Parisien; mais la Revue les cite avec éloge, et elles cadrent d'ailleurs très bien avec Topinion précédente : « Les ouvrages des docteurs Gibier et Dariex, de M. Charles Richet, du colonel de Rochas sont absolument probants; ils établissent que certains individus sont doués d'une force particulière qui leur permet d'attirer à eux des objets très lourds, comme à l'aide d'un aimant formidable. Les savants les plus scepiiques ont dû, de nos jours, se rallier à la réalité des phénomèmes dit médianimiques.

« Quelle est maintenant la force à laquelle obéissent ces phénomènes? On l'ignore encore. Elle demeure inexpliquée. Mais il est permis d'espérer que, débarrassée des formules spirites et des fraudes du médianisme, dont elle a été longtemps prisonnière, elle trouvera un jour son Ampère, comme les courants magnétiques, ou son Charcot, comme les phénomènes de l'hypnose ; et que ce qui semble aujourd'hui une déchirure faite au réseau des lois naturelles sera une science de plus dont le génie des découvertes aura doté

SUR l'hypnotisme 3i9

l'humanité... » (i5 nov. 1899, p. 338) — Pour nous, qui ne croyons point que Tart desCharcot et des de Rochas en matière d'hypnose soit Tapplication d'une science véritable, nous ne partageons pas ces espérances ...ou ces illusions. Mais qu'on nous permette seulement de remarquer combien de telles déclarations prouvent la continuité des phé« nomènes hypnotiques depuis les simples jusqu'à ceux qui font partie intégrante du spiritisme et de l'occultisme.

M. le docteur Surbled qui, dans la rédaction de la Repue du monde invisible^ remplit les fonctions de secrétaire, partage les opinions de Mgr Méric et parait même pousser plus loin encore ses espérances scientifiques. Il regarde lui aussi comme naturels les soulèvements dont nous avons parlé; il espère que la science découvrira les causes de la télépathie et même de la vision à travers les corps opaques; il estime que, dans les phénomènes des tables tournantes et de spiritisme, il y a beaucoup d^éléments naturels et que la science en fera le départ. Tout en reconnaissant avec nous l'intervention desdémons, il ajoute que «le diable c'est l'ignorance » dans plus d'un cas. Il rejette ce qu'il appelle la a théo-^ rie du bloc » avec une sorte d'indignation. Au reste voici quelques-unes de ses déclarations : « N'est-ce pas le même f]uide(magnétique)qui opère ces /m7a//o;25 extraordinaires, mais nullement surnaturelles, dont la Repue a entretenu ses lecteurs à plusieurs reprises? Le phénomène est obtenu simplement par Timposiiion des mains sur un sujet étendu horizontalement et par des insufflations régulières : il paraît facile à reproduire, et nous ne doutons pas qu'une de nos séances ne soit consacrée à cette intéressante expérience (!!!)

« Nous irons même plus loin pour notre compte, et nous demandons que la célèbre question des tables tournantes soit aussi portée sur le terrain expérimental. On sait les scandaleux abus qu'en ont fait les spirites^ et on ne doute pas à leur égard de notre absolue réprobation. Mais en se maintenant au point de vue théorique et spéculatif, n'est-il pas permis de croire que le tnoupement de la table est absolument dû à l'action du médium^ avec la complicité involontaire des assistants? Nous osons le prétendre, et nous

pensons qu'il serait facile (r), avec quelques expériences, de démontrer que l*influence du médium est d'ordre physiologique et relève du fluide magnétique. Des observateurs consciencieux ont fait ces expériences avec un plein succès et sont prêts à les répéter devant la société » (i). M. Surbled espère beaucoup de celle-ci : « Notre avenir est donc plein de promesses ; mais il n'est assuré qu'à la condition de se garder des conclusions extrêmes ou prématurées et surtout de l'ignorance qui caractérise la déplorable théorie du bloc^ encore chère à nombre d'auteurs » (ib.). — Remarquons seulement, en passant, que la théorie du bloc^ si on l'entend bien, ne mérite le dédain d'aucun vrai savant: c'est celle d'après laquelle l'ensemble de l'hypnotisme est mauvais; c'est celle encore qui regarde les phénomènes hypnotiques comme formant un tout continu depuis les plus simples jusqu'aux plus extraordinaires, sans qu^on puisse marquer absolument et pour tous les cas la limite du naturel et du diaj^olique. Si une science incomplète éloigne parfois de la théorie du bloc ainsi comprise, un peu plus de science et d'expérience y ramène, comme nous le verrons par l'exemple du docteur Hélot.

Mais M. Surbled croit mieux défendre ainsi la cause de l'apologétique chrétienne. Aussi énergiquement que personne, il affirme le miracle contre tous les ennemis du surnaturel et la possibilité de le démontrer. Mais pourquoi faut-il qu'il ajoute aussitôt que le miracle est en soi une œuvre naturelle? Il ne peut justifier ces paroles, qu'il a luimême soulignées, surtout en ce qui concerne les miracles de tout premier ordre, par exemple ceux que S. Thomas appelle miracles quant à la substance même du fait ^ comme la glorification du corps des bienheureux.

Citons encore quelques extraits d'un article que M. Surbled a publié dans la Science catholique (août 1899) ^^ ^"^ est intitulé : Les frontières du surnaturel. Ce titre est-il d'accord avec l'affirmation précédente ? Nous ne voulons pas maintenant l'examiner. Regardons plutôt au contenu de

(i) Revue du monde invisible, i5 janv. 1900.

Page 1