QUESTIONS DE MORALE ET D EDUCATION
traits essentiels de la vérité. Avec le christianisme, tous les sentiments humains les plus profonds sont appliqués à l'ordre surnaturel et transfigurés : l'affliction, le repentir, l'espérance, etc. A propos de l'ascétisme, M. Boutroux distingue la mystique joyeuse et la mystique ascétique. Mais il vaudrait mieux montrer qu'elles sont inséparables et que la première s'alimente même de la seconde. Enfin il signale assez bien certains dangers que peut courir de nos jours la morale chrétienne : la renaissance païenne, déjà tentée une première fois au xvi^ siècle, et la morale dite scientifique ou positiviste. Nous ajouterions le protestantisme et l'un de ses dérivés le néo-christianisme, qui voudrait populariser certaines vertus de bienfaisance et d'humanité indépendamment des dogmes qui les ont fait
naître.
La troisième conférence, consacrée à la morale moderne ou 5c/V;z//y?<7//(?, appelle moins de réserves. Mais nous devons relever tout d'abord une erreur exprimée incidemment et qui se rapporte encore à la morale chrétienne : « Le christianisme, nous dit l'auteur, a créé son type de perfection morale plus librement encore (que la philosophie grecque' en s'atTranchissant de toute nécessité extérieure, en ne faisant entrer en ligne de compte aucune des conditions de la vie terrestre » (p. 38). C'est ce que Ton ne peut admettre, s'il est vrai que la morale chrétienne est la plus humaine, la plus pratique et la plus sociale de toutes ; qu'elle embrasse la vie domestique et toutes les professions aussi bien que la vie intime de la conscience ; qu'elle a été, de l'aveu même de l'auteur, la morale des foules, au lieu que la morale hellénique n'a été qu'une morale aristocratique. Léon XIII a montré, dans l'encyclique sur la condition des ouvriers^ qu'elle était aussi la morale d'aujourd'hui et de demain, celle que doivent observer les grandes nations industrielles et commerciales, et qui seule peut assurer la marche de la civilisation.
Nous ne partageons pas non plus l'admiration de l'auteur pour la morale de Kant, morale élevée et désintéressée •il est vrai, mais orgueilleuse, au fond, et impraticable. Et
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nuis, surtout, nous ne partageons pas le scepticisme moral par lequel M. Boutroux se distingue de Kant, en restant attaché à lui par tant d'affinités. Comme nous l'avons déjà vu, M. Boutroux met à la base de la morale non l'évidence du bien et du devoir, mais la croyance : « Sous l'influence combinée des faits d'observation et des exigences de kl pensée, dit-il, les axiomes mathématiques s'imposent à nous : il n'en est pas de même des vérités morales, lesquelles dépassent la réalité donnée, et ne sont pas liées aux nécessités de la pensée. De même les choses morales sont, quoi qu'on fasse, impropres à être enfermées dans des définitions exactes, pareilles à celles de la géométrie. Elles ne comportent pas l'évidence et l'exactitude mathématiques. Et peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi : c'est parce qu'il faut un efibrt pour croire au devoir qu'il est beau et noble d'y croire. » (p. 40.)
— En réalité, l'évidence des tout premiers principes de morale est immédiate, et la liberté ne porte que sur les conséquences et les applications,surcertains raisonnements pratiques en un mot. D'ailleurs, même en ce qui regarde les conséquences, nous n'y adhérons pas, si elles sont vraiment certaines, par simple croyance, mais à cause de l'évidence : la bonne volonté peut être une condition de cette évidence, mais elle n'est point e motif de notre
adhésion.
Au reste, M. Boutroux critique assez bien les diverses morales modernes : celle de Smith ou de la sympathie ; celle de Bentham et de Stuart Mill ou de l'intérêt; celle de Spencer et de Darwin ou de l'égoïsme et de l'altruisme. Cette dernière se confond avec l'histoire naturelle de l'homme. Jamais on n'osera soutenir publiquement que l'intérêt motive toutes les actions : tout ce qu'il y a de noble dans le cœur humain proteste. Jamais on n'expliquera le droit, la charité, la conscience par l'évolutionnisme de Spencer. Les systèmes naturalistes anéantissent la morale, qui est la science de ce qui doit être : la science naturelle, au contraire a pour objet ce qui est. Dans sa conclusion, M. Boutroux repousse donc la
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morale dite scientifique, dont on a pu dire, sans exagérer qu'elle a fait banqueroute. Mais il pense concilier la morale chrétienne avec la morale hellénique, pourvu que la première, n'érige pas l'ascétisme en dogme fondamental » (5i). — Il est clair que s'il a en vue ici certaines austérités extraordinaires de quelques-uns de nos saints, elles ne font point partie essentielle de la morale chrétienne. Mais il en va tout autrement des pratiques plus communes de l'ascétisme et surtout de son esprit : il est essentiel au christianisme, qui prêchera toujours la mortification des sens et la dommation de l'esprit sur la chair. D'ailleurs, dans la morale hellénique elle-même, se rencontre un ascétisme peu déguisé, parfois même outré. Sans parler de Diogène et des autres cyniques, qu'on se souvienne des stoïciens, dont la maxime était : Abstine et siistine. Nécessaire à l'individu, l'ascétisme est aussi la condition de bien des vertus sociales. Il est Tàme de la discipline et de toute réforme des mœurs. Et, par exemple, n'est-ce point par une sorte de rigueur ascétique que la Norwège a pu triompher sous nos yeux du vice dégradant de l'alcoolisme, en fermant ou en réglementant sévèrement tous les débits de boisson, en multipliant les sociétés de tempérance où Ton s'abstient, par serment, de toute boisson alcoolique. Plutôt que de dénigrer l'ascétisme, les maîtres de la morale feront mieux de le justifier. Il est le fondement des plus hautes vertus : il assaisonne jusqu'au plaisir lui-même, dont il est moins la privation que la jouissance indépendante et la sage
mesure.
Nous n'insisterons pas sur la conférence qui traite du pessimisme. L'auteur assigne entre autres remèdes à ce mal, qui tourmente tant d'âmes contemporaines, le sentiment du devoir. Sans dénigrer aucun noble sentiment, il n'en est pas de meilleur, ici encore, que la foi et l'espérance chrétienne qui transfigurent la vie présente et ouvrent sur l'avenir de si belles perspectives.
La conférence suivante pèche par la même insuffisance. Parmi les motifs de Vétiide distincts du devoir, M. Boutroux signale d'abord : l'émulation, l'amour de la louange