PROPOS DE CONFEREEES PÉDAGOGIQUES DE M. BOUTROUX
SoMMA.PE. Instruction et éducation. Rôle ^u professeur - Les systèmes de morale - L'absolu dans la morale. - Morale hellénique. - Morale chrétienne. - Erreurs sur Luther, sur J.-C, etc. - La croyance donnée pour base à la morale. - Morale moderne ou scientihque. Critique. -
L'ascétisme et la morale chrétienne. — Le pessimisme,
l'étude.
Les motits de
.M Boutroux, professeur d'histoire de la philosophie
moderne, à la Sorbonne, est bien connu par ses opinions
kantiennes et néo-criticistes. Nous remarquerons aujour-
a'iiui ses théories sur la morale et l'éducation. Elles nous
sont offertes ou plutôt indiquées dans une série de confe-
ences faites à l'école normale supérieure des institutrices
le Fontenay-aux- Roses (i). Cette circonstance, qui excite
>otre curiosité, nous révèle déjà quelles tendances prévalent
dans la pédagogie officielle.
Les trois premières conférences portent sur la morale lellénique ou esthétique — la morale chrétienne ou reli- 'ieuse —, la morale moderne ou scientifique ; la quatrième i pour objet le pessimisme; la cinquième traite des mobiles de l'étude. Nous ne faisons que signaler la sixième, consa-
(i) In-8, XXIV-116 p., 1895.
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crée à la lecture à haute voix. Les trois premières, avec Tavant-propos, attireront surtout notre attention.
Sur bien des points nous pouvons partager ou à peu près les jugements de l'auteur. Avec lui, nous reconnaissons que l'instruction est par elle-même indifférente au point de vue moral : elle est, selon le mot d'Esope, comme la langue, la meilleure ou la pire des choses, selon qu'on s'en sert pour le bien ou pour le mal. L'instruction est donc parfaitement distincte de l'éducation. Celle-ci a ses principes propres et veut être poursuivie directement. Cependant, les rapports de l'une avec l'autre sont trop fréquents et trop intimes pour que le professeur puisse se renfermer dans l'instruction. Il donnera donc l'éducation, mais par l'instruction même. Il s'attachera aux matières d'enseignement qui se rapportent plus directement aux mœurs : l'histoire. la littérature, les maximes lui fourniront d'excellents moyens de culture morale. Il y joindra l'exemple... — Tout cela est juste, mais suppose, chez le maître, des convictions morales franches et bien arrêtées, disons même un système complet. Or, selon M. Boutroux, tous les systèmes de morale sont incertains en eux-mêmes. Avec les néo-criticistes, il substitue donc la croyance ou une certitude toute subjective à l'évidence de l'objet et à la certitude proprement dite. Il est vrai que sa défiance paraît d'abord ne s'adresser qu'aux systèmes de morale trop personnels et même incompréhensibles ; mais, en réalité, elle atteint toute doctrine fondamentale :
<( Sans parler de la difficulté, pour des intelligences encore peu exercées, dit-il, de comprendre ces savants systèmes, qui oserait attribuer à l'un d'eux une certitude permettant d'en rendre l'enseignement obligatoire?.... C'est un fait indéniable que ces principes : devoir, bonheur, dignité, droit, liberté, plaisir, intérêt, solidarité, lutte pour la vie, existence sociale, égalité, existence nationale sont tous plus ou moins dépourvus de l'évidence et de l'exactitude qui caractérisent les notion > mathématiques. Aussi demeurentils debout les uns en face des autres, sans qu'aucun d'eux soit jamais assuré d'une victoire définitive. Livré aux sys-
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tèmes, l'enseignement serait obscur, prétentieux, abstrait ,t sujet aux fantaisies ou au dogmatisme mdividuels. » (IX) En réalité, sous prétexte d'échapper aux fantaisies et au dogmatisme individuels, M. Boutroux prive sa morale du doLe lui-même, c'est-à-dire de toute base inébranlable. ru il n'est pas nécessaire de confondre la certitude propre à la morale avec celle des mathématiques, pour accorder à 1, première non moins qu'à la seconde une valeur absolue. ^ {u système fixe qui lui fait défaut, M. Boutroux essaie de' substituer quelque chose de flottant, les enseignements plus ou moins équivoques de l'expérience et du sentiment public, les directions de la nature humaine, 1 autorité des saaes, etc. Il lui échappe même des expressions qu on dirait inspirées par une sorte d'utilitarisme et d'opportunisme : « L'éducateur, dit-il, imprimera dans les esprits la persuasion que la meilleure conduite est celle qui, parmi tant de points de vue divers, concilie le plus d'intérêts et fait le Lms de victimes. Il se défiera de l'idée peu pratique de l'absolu (!) Toutes les œuvres de l'homme sont défectueuses par quelque endroit. Ne vouloir retenir que celles qui sont bonnes à tous égards, ce serait les condamner toutes... En rabsence d'un critérium matériel ou rationnel, qu avonsnous ici de plus considérable que le long attachement de l'humanité à certaines idées, la haute antiqmte de telle maxime encore vivante aujourd'hui, le témoignage d un Socrate, d'un Marc-Aurèle, d'un Pascal. L'homme vertueux, disait Aristote, est lui-même la règle et a mesure de la vertu. Et n'est-ce pas, en effet, un véritable critérium, que l'accord des intelligences humaines?. .. » - Cet accord, cependant, n'exclut pas la diversité des systèmes dont s'effraie trop M. Boutroux. Nous remarquerons aussi sa défiance de Vabsoîu, qui est pourtant le phare sur lequel la norale et l'éducation doivent toujours s'orienter. Certes, nous ne méconnaissons pas ce que les recommandations précédentes et autres semblables renferment de sage; mais les vues particulières, d'ailleurs les plus exactes, ne sauraient corriger le vice du fond : cette morale pèche par Imsuffisance doctrinale; elle manque de l absolu.
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L*avant-propos se termine par des conside'rations plus justes sur les défauts et l'insuffisance des artifices pe'dagogiques, que Locke et Rousseau lui-même ont loues outre mesure. iM. Boutroux n'a aucune confiance dans la pédagogie artificielle, dont il ne faudrait pas trop médire. Car il y a de l'automatisme dans Thomme, et surtout dans l'enfant.
Les conférences, que nous allons examiner maintenant, sont la rédaction des élèves ; mais, comme elles ont été revisées par le professeur, on peut lui attribuer toutes les idées qui s'y rencontrent. Disons mcMiie que ces idées ont cet avantage sur tant d'autres qui ne sortent guère des livres, qu'elles ont été non seulement professées, mais encore reçues et plus ou moins assimilées, puisque nous les trouvons également sous la plume du maître et celle des élèves.
A propos de la morale hellénique ou esthétique, M. Boutroux redit, après tant d'autres, que « Socrate est véritablement le fondateur de la morale ». Il ajoute que « la morale de Socrate est le premier essai de morale laïque et rationnelle ». Ce qui est moins équivoque et plus vrai, c'est que Socrate, et les Grecs en général, ont fondé la morale sur la psychologie ou la connaissance de soi-même; c'est encore que l'idée de la cité ou de l'Etat domine toutes ces morales de l'antiquité païenne et les fausse bien souvent d'une manière grave. Il vaut mieux louer Socrate et son école d'avoir compris le rôle suprême de la prudence, avec la raison, parmi les vertus naturelles, l'importance sociale delà justiceetl'excellencedela contemplation. Ilseraitmême piquant d'observer que le peuple qui a été le plus agissant de l'antiquité a le mieux compris l'excellence de la vie contemplative, dont l'action ne doit être que le rayonnement.
M. Boutroux signale assez bien les insuffisances de la morale hellénique : elle était réservée à un petit nombre, à une aristocratie, comme d'ailleurs la philosophie ellemême; elle n'allégeait pas le sentiment de la misère. On peut remarquer, à ce sujet, que l'antiquité nous a laissé toute une philosophie de la consolation, qui ne supporte
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pas la comparaison avec les consolations chrétiennes. Il serait moins exact de dire que la morale grecque ignorait le sentiment de la faute et celui de l'infini. Nous nous plaindrons plutôt de ce que l'auteur paraît louer sans reserve « un Zenon, un Cléanthe, qui, après s'être consacrés tout entiers à la science et y avoir trouvé la félicité, quittent spontanément la vie, parce qu'ils craignent que l'extrême vieillesse ne porte atteinte à leurs facultés et ne déshonore en eux la nature humaine » (p. 12). Nous souscrirons moins encore à l'éloge de Marc-Aurèle, si juste pour tous, si ce n'est pour les chrétiens, dont il fut l'un des plus cruels persécuteurs, et qui ne sut pas préserver l'empire d'un successeur tel que Commode.
Nous reprocherons enfin à M. Boutroux d'avoir confondu sous le nom générique de morale hellénique ou esthétique des doctrines aussi contraires que celles des épicuriens et des stoïciens. En quoi la morale d'un Diogène, pour ne parler que du prince des cyniques, est-elle esthétique?
La confusion est plus grave encore, lorsque la morale hellénique est comparée à la morale chrétienne, au début de la deuxième conférence, et qu'on donne à la première sur la seconde l'avantage et le caractère de l'unité. Mais il faut citer tout ce passage :
a La morale hellénique est une doctrine arrêtée, un ensemble d'idées claires, précises, un produit de la raison, une œuvre déterminée et achevée. On la pouvait trouver formulée et développée dans tel livre convenablement choisi, la Morale à Nicomaque, par exemple. Quand il s'agit de la morale chrétienne, les conditions sont bien différentes. Ce ne sont pas des philosophes qui ont créé la doctrine chrétienne : elle est un produit de la foi et de l'enthousiasme. Elle a d'abord été vécue. Les formules et les expositions systématiques ne sont ici que les ombres d'une réalité insaisissable. Nous ne savons donc où chercher l'expression claire et fidèle du principe chrétien (!).
« Mais n'y a-t-il pas, dans ce trait même du christianisme, l'indication de la méthode que nous devons suivre pour en parler convenablement? Nous nous exposerons à
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la contradiction, mais aussi nous ferons fausse route, si nous parlons de la morale chrétienne comme d'un système défini et achevé ; mais peut-être soulèverons-nous moins d'objections et serons-nous en même temps plus près de la vérité, si nous remontons à la source même des idées chrétiennes, et si nous cherchons cette source dans ce qui est par essence indéfinissable (?), dans un principe de vie, dans une activité originale et féconde, suscitée au fond de l'âme humaine.
(( C'est de la morale chrétienne que je me propose de vous parler; mais, pour en saisir l'esprit, je dois me placer au cœur même du christianisme, car c'est le propre du christianisme d'être avant tout une doctrine morale (?) »
Il est difficile de plus embarrasser une pensée et d'insinuer plus d'erreurs. Remarquons d'abord que rien n'est moins un et cohérent que la morale hellénique, puisque les Grecs ont enseigné tour à tour ou simultanément toutes les morales : celles du devoir, du plaisir, de l'intérêt, des sens, de la raison, etc. On sait que toutes les erreurs et toutes les vérités peuvent se réclamer de quelque grand nom parmi les Grecs. Même dans l'œuvre d'un Aristote, la morale n'est pas une. Comment concilier, par exemple, ses vues sur l'esclavage et les droits de l'Etat, avec sa doctrine sur la nature de l'hon^me et la dignité de la raison ? Le christianisme, au contraire, a professé, dès l'origine, une morale parfaitement une, cohérente et sublime, qui ne s'est jamais démentie et n'a point varié. M. Boutroux se trompe cependant en disant que le christianisme est avant tout une doctrine morale. Des vertus héroïques ont révélé le christianisme, mais elles n'étaient que l'épanouissement de dogmes nouveaux qui tranchaient sur toutes les doctrines précédentes. Et M. Boutroux lui-même ne dit-il pas que Jésus-Christ a révélé au monde la paternité divine ? C'est nier en principe la morale chrétienne que de la séparer de sa racine dogmatique.
Mais M. Boutroux partage les préjugés du protestantisme et même de Fincrédulité. Autrement il n'écrirait point de Jésus-Christ : « On s'est demandé s'il ne partagea pas
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tout d'abord, à un degré ou à un autre, l'idée juive du Messieroyal. Peu importe (!) Il est certain qu'il en est venu à concevoir nettement et à annoncer le royaumede Dieu purement spirituel. » (p. i8, 19.) Ce qu'il dit du protestantisme et de Luther est plus significatif encore : « Ces doctrines (sur la justification par la foi) furent, dit-il, l'origine du protestantisme, où l'on vit le christianisme, rompant avec l'autorité ecclésiastique, revêtir une forme hautement spiritualiste, s'appuyer sur les seules Ecritures interprétées par chaque individu selon sa libre conscience, s'attacher au développement de la piété intérieure, et d'une manière crénérale, placer la perfection morale au-dessus de Vorthodoxie dogmatique, (p. 33) » — Nous soulignons ces derniers mots, qu'on pourra s'étonner de trouver sou? la plume d'un écrivain aussi sérieux<que M. Boutroux. Après avoir constaté que Luther a fondé la sanctification sur la foi indépendamment des œuvres, comment peut-il ajouter que le protestantisme a placé la perfection morale au-dessus de l'orthodoxie dogmatique? L'Eglise, au contraire, n*a cessé d'enseigner que la foi sans les œuvres est une foi morte, que tout est vain dans l'ordre moral sans une charité vraie et par conséquent agissante; toujours elle a rapporté ainsi à la perfection morale l'orthodoxie dogmatique. Le jeune et intelligent auditoire de Fontenay-aux-Roses, qui doit compter bon nombre de jeunes fillescatholiques, est donc singulièrement abusé et induit au protestantisme par cet enseignement réputé neutre.
Au reste, M. Boutroux a su mettre en relief certains traits essentiels du christianisme. L'un des plus beaux, c'est le pardon des injures. Ce pardon diffère essentiellement de ce qu'il pouvait être chez les philosophes païens, (p. 23.) Un autre non moins remarquable, c'est la joie intime, la paix profonde, fruit de la réconciliation de Tâme avec son Père céleste, (f Dieu dans l'âme », ce mot résume, en effet, tout le christianisme. Et ici M. Boutroux aurait pu constater que le protestantisme, qui manqueou à peu près de l'Eucharistie, comme aussi de tout ce qui fait l'attrait si puissant du culte catholique, est dépourvu par conséquent de ces