‹ Mélanges philosophiques (1897-1900) [microform]Chapitre 16 sur 52 · DIALECTIQUE PRATIQUE · texte numérisé non relu

DIALECTIQUE PRATIQUE

La dialectique pratique, qui succède à la dialectique théorique, n'aboutit non plus à rien d'absolu ou de définitif: « La moralité, de même encore que la vérité scientifique, n'est point chose fixe » (p. i3o). La morale est donc toujours en voie de devenir, de même que la théorie. Kant n'avait pas raisonné de la sorte et se tenait plus près delà vérité, avec moins de logique il est vrai. Car, si la métaphysique ne nous offre rien de û^c et d'assuré, comment la morale pourrait-elle nous fournir nn point d'appui absolu? Mais Kant n'en espérait pas moins justifier le dogmatisme moral, en le fondant sur la conscience et l'évidence du devoir. La morale lui paraissait un refuge inexpugnable où pouvait s'abriter l'esprit menacé par le doute universel. Nos néo-criticistes, au contraire, sacrifient quelquefois la

philosophie morale comme ils ont sacrifié la philosophie spéculative, mais avec l'espoir de trouver dans le sentiment religieux l'appui indispensable de la vie humaine. Et telle est bien l'illusion caressée par M. Gourd.

Il distingue et examine successivement la morale du bonheur, la morale du bien et la morale de l'obligation, qui marquent autant de progrès de l'esprit philosophique. Ces progrès répondent à ceux que nous avons observés dans la dialectique théorique, de l'empirisme au rationalisme et de celui-ci au phénoménisme. Remarquons ici qu'il serait facile de montrer que la morale du bonheur, sagement entendue, se concilie parfaitement avec la morale du bien ou de la perfection et avec la morale de l'obligation. Cette démonstration, faite depuis longtemps, est reprise tous les jours par nos philosophes scolastiques. Ce qui est faux dans la morale du bonheur, comme aussi dans la morale du bien et dans celle de Tobligation, c'est le caractère égoïste qu'y ajoutent plusieurs philosophes. Mais M. Gourd, pour faire la critique de ces diverses morales, ne se place pas au vrai point de vue. Il critique assez bien, il est vrai, la morale du bonheur, et rejette avec raison l'arithmétique de Bentham. Mais il ne propose point comme il faut la morale du bien ou de la perfection. Comment pourrait-il y réussir, puisqu'il refuse de s'éclairer d'une fin dernière, d'un bien suprême et absolu? « Il ne faudrait pas songer, dit-il, à lui demander (à l'absolu) une fin qui rendît possibles les autres fins : l'absolu, qui ne suppose rien, n'est supposé par rien (!) » (p. 148). Erreur qui répond trop bien à celle que nous avons constatée, dans la dialectique théorique, touchant l'existence même de Dieu. A la place de l'absolu ou de la fin dernière, M. Gourd met donc un progrès indéfini. Or, il y a longtemps qu'Acistote et saint Thomas ont observé qu'en introduisant V indéfini à la place délai fin dernière^ en morale, on supprimait le bien lui-même. Il ne suffit donc pas de proposer à l'homme « le plus large accroissement de l'activitéintellectuelle ». Et puis il n'est pas vrai que le bien moral s'identifie formellement avec l'intelligibilité.

La morale de Tobligaiion n'est pas mieux proposée que celle du bien. M. Gourd paraît la définir comme la « conversion du sujet en objet ». Nous aimerions mieux dire qu'elle consiste dans la subordination du sujet à Tobjet, de l'homme au bien, à l'ordre et finalement à Dieu. Mais M. Gourd prétend ne pas plus recourir ici à l'idée de Dieu qu'il ne l'a fait précédemment. Dès lors, il lui est impossible d'expliquer l'obligation; sur ce point, il échoue plus complètement que l'auteur de la Critique de la raison pratique. Au reste, il souscrit au même subjectivismc moral : la bonne volonté tirerait d'elle-même et non pas de l'objet toute sa valeur. Mais ce qui distingue cette morale, c'est qu'elle fonde toute obligation sur le libre consentement de l'obligé : <( Il ne faut pas, dit-il, qu'un vouloir étranger se substitue au nôtre sans notre assentiment » (p. i5i). « C'est un acte de profonde liberté que celui de l'engagement moral. Sans doute, la dialectique l'exige; mais pourquoi obéir à la dialectique? Quoi qu'on en ait dit, il n'y a obligation d'aucune sorte à s'obliger moralement. On s'oblige, parce qu'on le veut bien, à ses risques et périls » (p. i55).

On se demande ensuite quelle sera la valeur des « affirmations pratiques » qui seront la règle de la vie, si elles n'ont pas d'autre fondement, en définitive, que la liberté humaine, même la plus éclairée et la plus philosophique. Mais on s'étonne moins d'entendre des déclarationscomme celle-ci : « On a dit bien souvent que la première condition de la morale, c'est un monde supérieur k l'expérience: jusqu'ici, nous ne nous en sommes pas aperçus. La dialectique pratique ne craint même pas de se placer à un point de vue strictement phénoméniste. Elle n'a besoin de dépasser les états de conscience, ni pour se fonder, ni pour passer delà morale du bonheur à celle du bien, ni pour passer de la morale du bien à celle de l'obligation. Toutes ses catégories s'établissent, tous ses devoirs s'expliquent, toutes ses considérations se légitiment, sans le postulat de l'ultraphénomène. Par exemple, que nos semblables aient une e-xistence extérieure à la conscience, ou qu'ils soient seule-

nient des groupes de faits de conscience, en toute hypothèse, ils peuvent donner lieu à des devoirs (!). Si nous nous sentons tenus de leur faire une place importante dans nos préoccupations morales, ce n'est point en tant qu'ils existent dans Tultra-phénomène, mais en tant qu'ils forment des séries distinctes de celles qui constituent notre moi. Car il y a place dans la conscience pour d'autres» moi » que le moi propre » (p. iSq). — Sans parler de mille autres difficultés insurmontables que soulève cette théorie pliénoméniste de la morale, il s'ensuivrait que nousn'avons pas plus de devoirs envers les hommes que nous coudoyons chaque jour qu'envers des personnages dethéâtreet de roman; ou, si l'on préfère, il s'ensuivrait que nous avons autant de devoirs envers ceux-ci qu'envers ceux-là. A coup sûr, une telle morale équivaudra toujours pour le commun des hommes, qui pourtant n'est pas privé de sens, à une morale nulle.

Relevons encore, au cours de cette seconde partie, quelques erreurs particulièrement opposées aux docrines chrétiennes. Nous ne saurions admettre, par exemple, cette définition de la justice : « La justice est tout simplement l'expression pratique de ce principeque rien nesefaiten vain... La justice exige qu'il soit donné à chacun ce qui lui estdû, et seulement ce qui lui estdû » (p. 141). La suite f^iit bien voir que l'auteur n'entend pas ces paroles dans leur meilleur sens ; « Pourquoi un bonheur... que nous n'aurions pas créé nous serait-il dû? Serait-ce en vertu d'une promesse et en retour de notre obéissance ? Mais c'est la promesseelle-même qui aurait été injuste (!) » — Evidemment la justice ne s'étend pas au delà de ce qui est dû ; mais elle n'exclut point la générosité ni même la miséricorde, qui peuvent se concilier avec elle, comme la dette peut s'accorder avec le don et le pardon. Il arrive alors que ce qui n'était pas dû à l'origine le devient en vertu de promesses et de mérites réels. C'est ainsi que l'homme, qui tient tout ce qu'il possède de la miséricorde divine, n'en arrive pas moins à mériter, avec la grâce de Dieu, sa céleste destinée. L'auteur affirme aussi d'une manière générale que « les

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ordres prétendus clairs et immuables qu'on a rapporte's à des révélations, ont dû constamment être interprétés », et qu'ils « ont varié comme les morales elles-mêmes » (p. 141). — Mais il est clair, au contraire (nous ne parlons, bien entendu, que de la morale chrétienne), que la morale n'a point varié dans son fond et qu'elle a obtenu toute sa perfection avec la prédication de l'Evangile. Rien ne se conçoit, en effet, de plus généreux et^de plus grand, après les vertus divines de Jésus et les vertus hors ligne de sa Mère, que l'héroïsme des martyrs, le zèle des apôtres, la charité des premiers chrétiens, la sainteté de tant de modèles célébrés même par nos frères séparés. Si la vertu sociale du christianisme s'est développée avec le temps et les siècles, il n'en est pas de même de sa sainteté, qui s'est répandue à flots dès l'origine; nous ne vivons aujourd'hui que de ce que nous avons reçu (i). Comme le dit Léon XIII, dans Tencyclique Rcrumnovarum: « Il n'est pas douteux que la société civile des hommes a été foncièrement renouvelée parles institutions chrétiennes; que cette rénovation a eu pour effet de relever le niveau du genre humain, ou pour mieux dire de le rappeler de la mort à la vie, et de le porter à un si haut degré de perfection, qu'o;z nen vit de semblable ni avant ni après^ et qu'on n'en verra jamais dans tout le cours des siècles » (2).

Nous n'insisterons pas davantage sur cette seconde partie. Il est convenu d'ailleurs que toute cette dialectique morale, infirme et provisoire dans ses conclusions, comme la dialectique théorique, n'est que la préparation de la dialectique religieuse, but principal de l'auteur.

(i) Cï nos Etudes sociales, n° 145, la conscience et les légistes. (2) Ibid., no 3i.

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