ÉTUDE CRITIQUE
S0.M.1AIRE : La Psychologie des sentiments fait suite à V Evolution des idées générales -Division de l'ouvrage. Introduction. Esquisse générale delà v.e affecuve. Trois périodes. En réalité, la vie affective n'apparaît qu'à a deuxième période. Confusion des passions proprement dites avec 1 appétit supérieur. - Division scolastique des passions rejetée injustement. - Les plus nobles sentiments ne sont pas le privilège d'une élite. - Vra.s rapports de l'intelligence avec ces sentiments. - Puissance des
L'ouvrage dont nous entreprenons la critique (1) fait suite naturellement à celui que le même auteur a consacré à Vevolutton des idées générales, dont nous avons parlé précédemment. Ici et là même e'volutionnisme. 11 yaurait un développement parallèle et continu de la connaissance et de 1 appétit : et tandis que la connaissance évoluerait de la sensation la plus obscure, la plus inconsciente, aux idées les plus abstraites et les plus scientifiques, l'appétit (désigné
ciiLt"^ ^f,^'='"''''S'J ''" sentiments, par Th. R.bot, professeur au PaHsf .89 Alcan '"'*"■■ '^^ ^^R^me philosophique. In-S de 45 3 p.
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tour à tour sous les noms de sejitiment, émotion, passioUy vie affective, etc.) se transformerait de façon non moins merveilleuse, jusqu'à devenir le sentiment religieux, moral et esthétique. Nous suivrons donc de nouveau M. Ribot, dans l'exposé de ses théories positivistes et évolutionnistes : la place qu'il occupe dans le monde philosophique et l'influence qu'il n'a pas cessé encore d'exercer méritent cette attention.
La Psychologie des sentiments^ comprend deux parties: psychologie générale et psychologie spéciale ; et elle s'ouvre par une introduction, où l'auteur esquisse l'évolution générale de la vie affective. Il distingue dans cette évolution, trois périodes : i° celle de la sensibilité protoplasmique, vitale, organique, préconsciente; 2° celle des besoins (faim, soif, etc.), comprenant toutes les tendances qui se rapportent à l'instiijîct de conservation ; 5^ celle des émotions complexes et abstraites, qui ne seraient accessibles, nous dit-on, qu'à un petit nombre. Ici, commedans toute lasuite de l'ouvrage, nous relevons plus d'un passage où l'auteur tombe d'accord avec les philosophes scolastiques. Il critique avec beaucoup de raison, par exemple, cette définition courante de la sensibilité : « la faculté d'éprouver du plaisir ou de la douleur». Le plaisir et ladouleur sont accidentels; ce qu'il y a de fondamental, c'est \di tendance. Nous admettons encore avec lui qu'il y a ou qu'il peut y avoir une sensibilité inconsciente; car la conscience ne paraît pas être l'accompagnement nécessaire, ni encore moins la forme de de toute sensation. Mais nous refusons absolument de regarder comme des actes de sensibilité naissante les simples impressions ou réactions organiques et vitales. Il faut avouer d'ailleurs qu'il est bien difficile et même impossible de discerner, dans le monde des êtres microscopiqueset vivants, récemment ouvert à notre curiosité, la vie végétative de la vie sensible, et même les phénomènes vitaux élémentaires de certaines actions ou réactions chimiques. Comment interpréter par exemple les phénomènes de phagocytose ? M. Ribot tiendrait ici pour l'interprétation chimique plutôt que pour l'interprétation vitale ou même psy-
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chologîque. Quoi qu'il en soit, l'obscurité inséparables des origmes de la vie et de la sensibilité ne nous permet pas de réduire la sensation élémentaire à de simples attractions et répulsions : les phénomènes chimiques et physiques les plus délicats préparent bien la vie d'abord, et la sensibilité ensuite, mais ils ne peuvent constituer l'une ni l'autre.
En réalité, la vie affective n'apparaît qu'à la deuxième période, avec les besoins, et par conséquent les passions Anstoie et les scolastiques ont donné de celles-ci une excellente division, que M. Ribot critique bien à tort ; car elle est aussi compréhensive que simple: elle embrasse vraiment, avec leurs principaux caractères, tous les différents biens concrets et leurs contraires qui peuvent solliciter ou éloigner l'être sensible. C'est à ce point qu'on peut 1 appliquer, toute proportion gardée, aux mouvements de lappetit raisonnable. V amour ti hhaine; h désir GiVarersion, la joie et la tristesse ou le plaisir et la douleur; IV5poir et le désespoir, la crainte et Vaudace, la colère enfin désignent tour à tour des mouvements de l'âme raisonnable et de 1 àme sensible, le plus souvent les mouvements associes de 1 une et de l'autre. Il est à remarquerseulementque
I mipulsion est donnée tantôt par les sens principalement et tantôt par 1 esprit. Mais ce sont bien là en définitive tous les mouvements primitifs et élémentaires de Tâme. Aussi M. Riboty revient-il forcément, du moins en partie, quand
II détermine comme émotions primitives et irréductibles la peur, la colère, Y affection, etc. Quanta l'émotion égoïste et a l'émotion sexuelle, qu'il regarde aussi comme des émotions primitives, elles sont fort complexes : dès lors elles ne sont nullement élémentaires. Il en est de même de toutes les passions qui s'attachent à tel ou tel objet particulier tel que le jeu, la chasse, l'argent, la boisson.
Nous critiquons plus encore la suite, qui se rapporte à la ^ période. Evidemment l'auteur attribue ici aux passions proprement dites ce qui n'appartient qu'à l'appétit supérieiir. Les « émotions complexes et abstraites » dont il parle sont le propre de l'âme raisonnable, qui toutefois associe a son mouvement la sensibilité ou l'appétit infé-
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rieur. Mais Tanimal est radicalement incapable de les éprouver, quoiqu'il soit pourvu de toutes les passions proprement dites. Il faut bien reconnaître que l'homme a une autre manière que l'animal de jouir, de souffrir, d'espérer, de craindre, de s'irriter, etc. Chez lui seulement ces passions peuvent être orientées vers des biens supérieurs ou du moins servir à les atteindre : de là les sentiments esthétiques, moraux et religieux.
Mais pourquoi M. Ribot refuse-t-il ici au commun des hommes de s'élever aux sentiments tout à fait supérieurs? Parlant, en effet, des « régions les plus hautes de la science, de l'art, de la religion, de la morale », ilaioute: «On peut assurer, sans se risquer, que ces formes supérieures sont inaccessibles à la très grande majorité des hommes. Peutêtre un individu à peine, sur cent mille ou un million, y atteint : les autres ne les connaissent pas ou ne les soupçonnent que par ouï-dire et à peu près. C'est une terre promise où n'entrent que peu d'élus » (p. 17)— Assurément il est peu d'esprit qui s'élèvent dans la région des sciences mathématiques aussi haut que Leibniz, ou qui atteignent, dans celle de l'art, le vol d'un Michel-Ange ; mais le domaine delà morale et de la religion est promis à toutes les bonnes volontés, aux généreux et aux hum^bles en particulier. Or c'est dans la morale et la religion surtout — c'est même là seulement -— que le sentiment atteint les hauteurs les plus sublimes. Car il n'est pas vrai qu'un sens esthétique et littéraire raffiné ou une science exceptionnelle conditionne les plus nobles sentiments; mais la connaissance peut être commune et le sentiment noble, de même, hélas! que la connaissance peut être remarquable et le sentiment vil. Il est même d'autant plus vil qu'on a plus abusé de la connaissance. De là cette abjection particulière où se précipitent certains intellectuels. M. Ribot est d'autant moins fondé à nier cet écart singulier qui sépare la connaissance et le sentiment qu'il va jusqu'à penser (à tort, selon nous), qu'il y a des états affectifs purs (p. 7 et suiv.) : « De tout ce qui précède, dit-il, il résulte qu'il existe une vie affective pure, autonome, indépendante de la vie intellectuelle »
d'après m. th. ribot 255
(p. ïo).Pourquoidoncajoute.t.ilunpeuplusbas(p. ,7)gue
es formes supérieures du sentiment sont inaccessible à la
res grande majorité des hommes parce que « pour éprouveî
les sentiments d'ordre supérieur... il Lt êt're capTe de
concevoir et de comprendre les idées générales, etc. » ?
Nous soutenons, au contraire, que les plus nobles et les plus beaux sentiments sont à la portée de tous, et que l'él.te n est point celle qu'on nous indique. Le soldat Illettré qui défend la frontière de sa patrie peut être ici l'égal et e
X"rh '",r""^'''^""" ^"^ '' ^'-' ' '^ bataille; de même humble instituteur qui apprend aux enfants à epeler leur langue maternelle n'a rien à envier aux membres de l'Académie et de l'Institut. Il serait odieux autant qu injuste d'exclure de la noblesse morale les classes populaires et laborieuses, parce que les plus belles perspectives de la science et de l'art leurparaissent fermées. Dieu merci un rayon de vérité céleste peut toujours descendre dans ^es âmes et y allumer les plus nobles ardeurs. La doctrine SI chrétienne, si vraiment démocratique que nous défen! ons ICI, est mcompatible, il est vrai, avec le positivisme, a^ecIevolutlonmsme surtout, qui révolte par ses consé^ quences légitimes et immédiates. Mais il va sans dire que
a nlttin ^ " "" philosophe, sans avoir en vue aucune application in)urieuse.
Et puis sa pensée s'accorde plus d'une fois avec la notre. Nous convenons très bien, par exemple, que cer-
la science et 1 art surtout, sont le privilège d'une élite '
déduitr'J°"%"°"' ""'''"'"^ ^"^ "^ '''^'"' complexes! déduites, scientifiques et plus ou moins subtiles, ne son
point nécessaires à l'élévation des sentiments, ni à l'in ensuède la vie affective. II suffit ici de l'intelligence. de 1 dée .n.p e et première, de l'idée-principe, r'ègle 'de ou V te ou lo, morale, qui n'est refusée à personne. Car on peut penser de quelque manière avec Descartes que la volonté est pl"s vaste que l'intelligence et qu'elle est infinie en quelque sorte. Il est vrai qu'une sorte d'infinité caraC tcnse aussi les idées vraiment intellectuelles, alors surtout
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qu*elles ont Dieu pour objet. Nous convenons encore avec Tauteur que les ide'es les plus savantes et les plus subtiles sont compatibles avec un sentiment vague et affaibli — et ces contrastes marquent bien, une fois de plus, la distinction profonde de la connaissance et du sentiment, de l'intelligence et de la volonté' — ; mais nous n'e'rigerons pas en principe que « tout sentiment perd de sa force dans la mesure où il s'intellectualise ». Que de sentiments sont d'autant plus vrais et d'autant plus forts qu'ils sont mieux raisonne's! Que Ton considère par exemple les sentiments moraux et religieux chez les saints qui en ont le plus savamment traité. Il est vrai seulement que l'élévation ou plutôt l'orgueil de l'esprit prédispose à la sécheresse du cœur et même à la dépravation du sentiment : de là le danger de l'intellectualisme et la plaie du dilettantisme.
Nous ne souscrirons pas non plus, du moins sans certaines réserves, à cette parole : « Source d'illusions et d'erreurs que la foi aveugle dans la puissance des idées ». Jetée dans quelques intelligences d'élite ou dans les masses profondes du peuple, l'idée est comme un germe qui tôt ou tard lèvera. Il est impossible que l'idée, méprisée peut-être d'abord par un grand nombre, ne rencontre pas ensuite quelques esprits hospitaliers qui s'en feront les apôtres. Nous voulons parler surtout de la vérité. Si l'erreur, même monstrueuse, peut obséder les esprits, à force d'être répétée, et parvenir à s'en emparer, quel ne sera pas le pouvoir de la vérité, si elle est servie avec rriême zèle et même persévérance ! Si l'idée paraît souvent si impuissante en face des intérêts et des passions, c'est qu'elle est combattue par des idées contraires. D'une manière ou de l'autre il est toujours vrai de dire que les idées mènent le monde. Car, alors même que Thomme secoue le joug de la vérité en abusant de son libre arbitre, il en appelle à sa raison, qu'il fait complice de sa révolte, et se sert ainsi de ses idées pour se défendre de la vérité.
Ces critiques générales nous permettront de parcourir plus rapidement les chapitres suivants, où l'auteur n'a fait qu'expliquer la pensée contenue dans l'introduction.
D APRES M. TH. RIBOT